Pendant qu’Elon Musk fait décoller des fusées réutilisables, fore des tunnels, déploie des constellations de satellites et produit des millions de voitures électriques, la France a trouvé son propre « ingénieur du siècle ». Il s’appelle Jean-Marc Jancovici.
Mais là où l’Américain bâtit des usines, envoie des satellites dans l’espace, et repousse les frontières de l’offre technologique, notre « Janco » national a développé un génie d’un tout autre genre : il a verticalisé le marché de la restriction en contribuant à structurer un marché du conseil en transition bas-carbone. Son œuvre ? Des bilans carbone obligatoires, des rapports alarmistes et une formidable ingénierie de la taxe douceâtre pour justifier de rationner le quotidien des Français.
Sur les plateaux de France Télévisions ou au micro de RTL, le rituel est immuable, le professeur de Mines ParisTech vient prophétiser l’Apocalypse d’un ton professoral et badin. L’auditoire, composé de cadres sup’ urbains et de futurs polytechniciens culpabilisés, boit ses paroles et se lamente avec lui. Certains sont même si convaincus qu’ils arrêtent de prendre l’avion, sacrifice qui n’en est pas un, étant donné qu’ils consacrent l’intégralité de l’argent ainsi économisé à de la consommation, et bien souvent de produits importés, certains même par avion, qui auront donc consommé tout autant de « CO2 ».
Comme bien d’autres, je m’étais laissé berner initialement par ce profil de franchouillard bougon, sorte de José Bové de laboratoire, d’autant qu’il contrebalançait son catastrophisme par des positions sensées sur le nucléaire. À la lecture de sa BD donneuse de leçons, je commençais déjà à le trouver pénible et force est de constater qu’il n’est devenu que plus pénible au fil du temps.
Derrière la posture de l’expert désintéressé en col roulé, se cache une machine à transformer l’écologie punitive française en source de revenu pour lui-même. Il est temps de lever le voile sur le capitalisme de la conformité dont Jean-Marc Jancovici est devenu une figure.
Qui est vraiment Jancovici ? Portrait en deux faces
Pour le grand public, Jean-Marc Jancovici est une figure christique de la transition : polytechnicien, vulgarisateur hors pair, président du think tank The Shift Project et membre éminent du Haut Conseil pour le Climat. Bref, l’homme qui murmure à l’oreille des ministres pour « sauver la planète ». En réalité, il est surtout l’artisan d’une doctrine qui écrase un peu plus chaque jour l’industrie et la compétitivité françaises, pendant que le reste du monde l’ignore.
Le pire c’est que si vous grattez le vernis du sage désintéressé en col roulé, vous trouverez un homme d’affaires qui travaille à faire prospérer son business. Jancovici est le cofondateur et l’associé historique de Carbone 4, le cabinet de conseil leader sur le marché de la transition bas-carbone et des stratégies ESG.
1. Le Think Tank comme vitrine
The Shift Project produit des rapports ultra-sérieux pour « décarboner l’économie ». Qui finance ce noble projet ? EDF, Bouygues, Vinci, TotalEnergies, Veolia ou BNP Paribas. L’association perçoit aussi des dons citoyens et des financements publics. Les adhésions se chiffrent en dizaines de milliers d’euros selon le chiffre d’affaires des membres. Pour les géants du CAC40, c’est l’achat d’une paix sociale et médiatique, une « pantoufle de vert » bien commode.
2. Le cabinet de conseil comme tiroir-caisse
Une fois que l’Union européenne ou l’État français cède à la panique ambiante et vote des directives majeures (comme la récente directive européenne CSRD sur le reporting de durabilité), le marché devient captif. Les entreprises doivent auditer leurs chaînes de valeur. Vers qui se tournent-elles ? Vers des sociétés de conseil comme Carbone 4, qui vend ses analyses environnementales et ses formations de conformité aux mêmes entreprises et collectivités qui financent le Shift ou écoutent le maître à la télévision.
Ajoutez à cela des dons défiscalisés de citoyens convaincus, des financements publics via l’ADEME ou des prêts de la BPI, et vous obtenez un écosystème financier parfait. C’est le capitalisme de la conformité : on ne crée pas de valeur physique nouvelle, on facture le droit d’exister dans les clous de la bureaucratie verte.
La nuance qui compte : ses défenseurs rappelleront qu’il a co-développé la méthode du « Bilan Carbone » au début des années 2000 pour l’ADEME (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie, organisme public français placé sous la tutelle du ministère de la Transition écologique) et que cette méthode est dans le domaine public. C’est vrai. Mais son coup de génie a été d’anticiper la privatisation et la commercialisation de cette contrainte étatique. Il a créé la boussole payante pour traverser le désert réglementaire qu’il passe ses journées à appeler de ses vœux.
Au final, qu’a-t-il concrètement créé en termes de valeur réelle ? Rien qui ressemble à une innovation technologique ou industrielle. Pas de brevet, pas de nouvelle source d’énergie, pas de procédé révolutionnaire de captage de CO₂ à grande échelle, pas de percée scientifique. Toute son activité consiste essentiellement à ajouter des contraintes aux entrepreneurs français : audits obligatoires, reporting carbone toujours plus lourd, normes environnementales complexes, limitations sectorielles. Il n’a rien produit qui permette concrètement de lutter contre les dérèglements climatiques, de réduire massivement la pollution ou d’inverser la dégradation de l’environnement. Il a surtout réussi à transformer la contrainte climatique en un marché juteux pour son cabinet, pendant que la France se charge elle-même de handicaps que ses concurrents internationaux n’appliquent pas avec la même rigueur.
Le malthusianisme technologique : débrancher l’avenir
Ce modèle économique ne serait qu’une anecdote de plus dans le grand catalogue du capitalisme d’influence si la vision sociétale de Jancovici n’était pas profondément nocive pour l’avenir industriel de la France. Jean-Marc Jancovici ne croit plus au progrès. Sa vision du monde est statique, comptable et malthusienne.
Le dernier exemple en date est son offensive sur l’Intelligence Artificielle et les data centers. Dans ses interventions sur RTL dans le sillage des rapports de son think tank, son verdict est tombé, couperet bureaucratique à la main : « Il faut limiter fortement le développement des data centers. » Pourquoi ? Parce que l’IA consommerait trop d’électricité, une énergie qu’il préfère rationner.
Cette posture résume le mal qui ronge la France : face à un saut technologique majeur, notre premier réflexe n’est pas d’oser, d’implanter ou de produire de l’énergie en abondance, mais de plafonner et d’interdire. Alors que la Silicon Valley et Pékin injectent des centaines de milliards dans les infrastructures de calcul, l’accélérationnisme technologique, cette volonté assumée de pousser l’innovation à son maximum, quitte à surconsommer temporairement de l’énergie pour débloquer des gains de productivité massifs plus tard , reste largement étranger à notre logiciel administratif.
L’accélérationnisme vise non seulement à pousser l’innovation à son maximum, mais aussi à répandre la technologie pour qu’elle ne reste pas réservée à une élite fermée (via la baisse des coûts, la production de masse et l’abondance énergétique). Jancovici incarne l’antithèse de cet accélérationnisme : là où ce dernier parie sur l’abondance future grâce à l’IA, à la robotique et à de nouvelles sources d’énergie, lui préfère la sobriété comptable immédiate et la planification centralisée. Une vision comptable qui renforce les contraintes sur les entrepreneurs français sans jamais produire les outils qui pourraient réellement résoudre les problèmes environnementaux. Toute son activité consiste à ajouter des couches de contraintes administratives et fiscales, plutôt qu’à libérer les forces productives et technologiques capables de lutter efficacement contre les dérèglements climatiques, la pollution ou la dégradation de l’environnement.
La France et l’Europe sont déjà à la traine et nos bureaucrates aux cerveaux programmés au jansénisme vert rédigent des rapports pour savoir s’il faut débrancher les serveurs. C’est le syndrome du canard boiteux qui décide de se couper une patte par souci d’économie d’énergie.
Ce malthusianisme numérique ignore trois réalités criantes :
- Le suicide souverain : Brider le développement des data centers en France ne réduira pas l’empreinte mondiale de l’IA. Cela condamnera simplement nos pépites nationales (comme Mistral AI) à s’exiler là où l’énergie abonde, ou à louer de la puissance de calcul aux géants américains. Nous ne ferons pas d’économie de carbone, nous ferons une importation massive de dépendance stratégique.
- La régulation avant l’innovation : L’Europe est devenue championne du monde de la production de normes (comme l’IA Act) avant même d’avoir produit un leader mondial du secteur. Jancovici veut y ajouter un plafond énergétique. On ne rationne pas une industrie qui n’est pas encore née, sauf si l’objectif secret est l’avortement thérapeutique de notre propre croissance.
- Le contresens historique : Le décrochage de productivité entre les États-Unis et la zone euro sur les vingt dernières années s’explique presque exclusivement par notre retard dans l’adoption des technologies de l’information. L’IA est la seconde manche de cette guerre économique. Choisir la « sobriété » technologique aujourd’hui, c’est accepter d’être les colonies numériques des puissances qui auront osé construire des centrales pour alimenter leurs cerveaux de silicium.
Prôner le rationnement dans un pays déjà en stagnation économique, ce n’est pas de la prévoyance écologique. C’est organiser l’euthanasie industrielle de la France avec le sourire bienveillant du sachant.
- L’erreur de calcul : Jancovici oublie que l’économie est une dynamique vivante. C’est précisément l’IA qui permettra demain d’optimiser les réseaux électriques complexes, d’accélérer la recherche sur la fusion nucléaire et de découvrir les matériaux légers de demain. Rationner l’IA aujourd’hui par peur des mégawatts, c’est signer le déclin technologique définitif de l’Europe face aux blocs américain et chinois.
- Le fétichisme des quotas : C’est le même logicien qui propose de limiter les voyages en avion à un quota de 4 vols dans une vie entière, ou d’organiser la fin planifiée de la voiture individuelle.
Même ses analyses purement techniques trahissent parfois un biais idéologique visant à valider ses thèses de fin du monde énergétique. Ses tentatives de redéfinir la chimie du pétrole (en excluant les liquides de gaz de schiste ou les condensats pour affirmer que la production de « vrai » brut baisse depuis 2018) ont été sévèrement épinglées par des experts du secteur. Pourquoi tordre ainsi les définitions ? Pour maintenir coûte que coûte l’illusion d’une pénurie imminente qui justifie son fonds de commerce : la gestion de la pénurie.
Jancovici vs. Elon Musk : l’antithèse parfaite
La comparaison avec Elon Musk s’arrête bien sur à la couverture médiatique. Pour le reste, ils représentent deux visions radicalement opposées de l’ingénierie et de l’humanité.
| Dimension | Elon Musk | Jean-Marc Jancovici |
| Type d’ingénierie | Ingénieur de l’offre (Produit des solutions, crée de nouvelles capacités physiques). | Ingénieur de la demande (Gère la rareté, organise le rationnement). |
| Vision de la technologie | Levier pour repousser les limites de l’espèce humaine (Espace, IA, Robotique). | Menace de consommation énergétique qu’il faut brider et planifier. |
| Production concrète | Des gigafactories, des fusées orbitales, des batteries, des voitures. | Des rapports de 500 pages, des bilans carbone, des grilles de conformité. |
| Cible sociale | Marché mondial, rupture technologique accessible à tous à terme. | Bourgeoisie urbaine aisée capable de payer des audits et de s’acheter une vertu éco-responsable. |
Musk répond au défi du carbone en déplaçant les frontières physiques et industrielles. Jancovici répond au défi du carbone en déplaçant le curseur de ce qu’il est autorisé ou interdit de faire dans votre vie quotidienne.
Musk incarne l’accélérationnisme technologique : il mise sur l’augmentation radicale de l’offre énergétique et productive (Starship, Optimus, Gigafactories, Neuralink) pour résoudre les contraintes, y compris climatiques, par le haut. Jancovici, à l’inverse, représente une forme de décélérationnisme contraint : il accepte les limites physiques actuelles comme un plafond quasi-définitif et organise la répartition de la rareté plutôt que la rupture de ces limites.
Cette opposition n’est pas seulement stylistique. Elle est philosophique : l’accélérationniste croit que l’intelligence humaine (et bientôt artificielle) peut repousser les frontières de la matière et de l’énergie ; le courant jancovicien, lui, voit dans toute nouvelle consommation un risque qu’il faut immédiatement brider.
Tandis que Jancovici plaide pour le rationnement et la planification bureaucratique de l’énergie, un contre-mouvement accélérationniste émerge également en Europe. J’ai personnellement investi dans un fonds de capital-risque qui finance des startups deeptech à la pointe de l’adaptation climatique et de la souveraineté technologique. Parmi ses investissements récents figurent des entreprises spécialisées dans la robotique de construction pour bâtir des infrastructures et des logements résilients à une échelle que la main-d’œuvre humaine ne peut plus atteindre, dans la conversion de CO₂ capturé en carburant d’aviation durable apportant une véritable souveraineté énergétique au secteur aérien, ainsi que dans des solutions d’intelligence planétaire combinant observation spatiale et terrestre pour anticiper et s’assurer contre les catastrophes climatiques. Ces technologies incarnent une vision radicalement différente : plutôt que de limiter la demande humaine, elles visent à multiplier l’offre énergétique, computationnelle et industrielle afin de surmonter les contraintes physiques par l’innovation et l’abondance technologique.
À l’inverse, ce que propose Jancovici apparaît profondément contre-productif. Son focus presque exclusif sur le CO₂ transforme la lutte climatique en une obsession comptable. Dans cette logique, il ne s’agit plus vraiment d’innover pour produire plus et mieux, mais surtout de mesurer, d’auditer et de réduire les émissions déclarées. Cela revient à favoriser prioritairement les startups qui proposent des solutions de capture et de stockage de CO₂, ou des mécanismes de compensation carbone, que les grands groupes rachètent pour verdir leur bilan. On crée ainsi un capitalisme de la conformité réglementaire : la valeur ne vient plus de la création de nouvelles capacités physiques ou énergétiques, mais de la capacité à naviguer dans la bureaucratie verte et à monétiser les contraintes que l’on a soi-même contribué à imposer. Ce système pourrit le capitalisme en le détournant de sa vocation originelle — l’innovation disruptive et l’augmentation de l’abondance — pour en faire une machine à rente réglementaire.
Conclusion : La France a besoin de bâtisseurs, pas de comptables
Jean-Marc Jancovici est indéniablement brillant. Il a parfaitement compris la psychologie des élites françaises. Mais l’histoire de l’humanité ne s’est jamais écrite par des quotas et des bilans carbone. Les grandes civilisations ont surmonté les crises de ressources non pas en éteignant leurs machines et en rédigeant des rapports, mais en accélérant : en découvrant des énergies plus denses, en repoussant les frontières technologiques, en pariant sur l’abondance plutôt que sur la sobriété punitive.
La France a besoin aujourd’hui d’un accélérationnisme technologique assumé — nucléaire massif de nouvelle génération, IA au service de l’optimisation énergétique, conquête spatiale, robotique — et non de comptables du carbone qui organisent le déclin avec élégance. Le XXIe siècle appartiendra à ceux qui choisiront de propulser le futur plutôt qu’à ceux qui veulent rationner le présent.
La France a été une grande puissance industrielle parce qu’elle a osé le nucléaire massif lorsque le monde hésitait, pas parce qu’elle comptait ses grammes de CO₂ sur des tableurs Excel. Refusons le techno-pessimisme de salon et la sobriété punitive qui condamnent nos industries et nos libertés. Le XXIe siècle se construira avec la fusion nucléaire, l’intelligence artificielle et l’abondance technologique. La France a désespérément besoin de bâtisseurs pour créer l’avenir, pas de comptables pour gérer notre déclin.
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