L’illusion d’un athéisme moderne
On présente souvent l’athéisme comme un phénomène récent, produit de la modernité scientifique, voire comme une réaction tardive à l’emprise religieuse des siècles passés. Cette lecture est historiquement fausse. Comme le montre Georges Minois dans Histoire de l’athéisme, l’incroyance traverse toute l’histoire de la pensée occidentale, depuis l’Antiquité jusqu’à nos sociétés contemporaines. Elle n’est ni un accident, ni une simple conséquence du progrès scientifique, mais une constante minoritaire, souvent marginalisée, parfois réprimée, toujours persistante.
Ce qui change, en revanche, ce sont ses formes, ses justifications et ses ambitions. L’athéisme n’est pas un bloc homogène : il est tour à tour discret ou militant, philosophique ou scientifique, tragique ou hédoniste. Il peut être une simple négation ou une affirmation positive du monde et de la vie.
Quatre figures permettent de structurer cette évolution : Georges Minois pour la profondeur historique, Ludwig Feuerbach pour le tournant anthropologique, Michel Onfray pour l’athéisme hédoniste et critique, et Sam Harris pour sa reformulation contemporaine dans un contexte marqué par le retour du religieux et les tensions géopolitiques.
À travers eux, c’est moins une doctrine qu’une tradition plurielle qui se dessine.
I. Une histoire souterraine : l’athéisme avant l’athéisme
L’une des contributions majeures de Georges Minois est de montrer que l’athéisme ne commence pas avec les Lumières ni avec la science moderne. Dès l’Antiquité, certaines écoles philosophiques remettent en cause les dieux traditionnels, non par simple provocation, mais au nom d’une rationalité orientée vers le bonheur humain.
Georges Minois (Histoire de l’athéisme)
« L’histoire de l’athéisme n’est donc pas le simple négatif de l’histoire des croyances religieuses : c’est celle de tous les hommes qui ont cherché à donner un sens à leur vie en dehors de toute foi religieuse. »
Chez Épicure et Lucrèce, la critique religieuse repose sur une intuition simple : ce ne sont pas les dieux qui font peur, mais les représentations que les hommes s’en font. Libérer l’homme de la crainte des dieux, c’est lui permettre de vivre plus sereinement. L’athéisme antique n’est donc pas nihiliste : il est thérapeutique.
Cependant, cette tradition reste fragile. Dans les sociétés dominées par la religion, l’athéisme ne peut exister qu’à la marge. Il est souvent assimilé à une menace pour l’ordre social. Au Moyen Âge, l’incroyance ne disparaît pas, mais elle devient clandestine, diffuse, rarement assumée publiquement.
Il faut attendre la Renaissance et surtout le XVIIIe siècle pour voir apparaître un athéisme explicite. Avec des figures comme Jean Meslier ou le baron d’Holbach, l’athéisme devient un discours construit, argumenté, et parfois violemment antireligieux. Pour la première fois, il ne s’agit plus seulement de douter, mais d’affirmer que la religion est une illusion nuisible.
Cette mutation est essentielle : l’athéisme sort de la marginalité intellectuelle pour entrer dans le débat public. Mais il lui manque encore une chose décisive : une véritable théorie de la religion.

1998
Histoire de l’athéisme
Georges Minois
Georges Minois, historien de la culture et des religions, retrace l'évolution de l'incroyance dans le monde occidental des origines à nos jours. Contrairement à l'idée reçue, l'athéisme n'est pas né au XIXe siècle avec la « mort de Dieu » : dès le VIe siècle avant notre ère, Théodore l'Athée proclamait l'inexistence des dieux. Aussi vieux que la pensée humaine, il constitue l'une des grandes visions du monde, où l'homme se retrouve seul face à lui-même et à une nature régie par des lois immuables. Loin d'être le simple négatif des religions, l'athéisme regroupe tous ceux – sceptiques, libres-penseurs, libertins, déistes, agnostiques, matérialistes – qui cherchent un sens à la vie sans foi religieuse. Pluriel comme les religions, il prend des formes variées et parfois antagonistes : révolte contre le mal ou les interdits, spéculation en période de crise, confiance chez Hegel et Marx, volonté chez Nietzsche, pessimisme chez Schopenhauer, ou encore athéisme diffus de l'époque contemporaine où la frontière entre croyants et non-croyants s'estompe.
II. Le tournant décisif : Feuerbach et l’invention de l’athéisme moderne
C’est avec Ludwig Feuerbach que l’athéisme change de nature. Jusqu’alors, il consistait principalement à réfuter l’existence de Dieu. Avec lui, la question se déplace : il ne s’agit plus de savoir si Dieu existe, mais de comprendre pourquoi les hommes y croient.
Ludwig Feuerbach (L’Essence du christianisme, 1841)
« L’être divin n’est que l’être de l’homme dans sa subjectivité sans bornes et absolument libre. » « Le grand tournant de l’histoire sera le moment où l’homme prendra conscience que le seul dieu de l’homme est l’homme lui-même. »
Dans L’Essence du christianisme, Feuerbach propose une thèse radicale : Dieu n’est rien d’autre que l’essence de l’homme projetée hors de lui-même. Les qualités attribuées à Dieu — amour, justice, puissance — sont en réalité des qualités humaines idéalisées. L’homme, incapable d’assumer pleinement sa propre nature, la projette dans un être transcendant.
Ce renversement est décisif. L’athéisme devient explicatif. Il ne se contente plus de nier : il interprète. La religion cesse d’être une vérité possible pour devenir un phénomène humain, analysable, compréhensible.
Cette approche ouvre la voie à toute une tradition : Friedrich Nietzsche radicalisera le diagnostic en proclamant la « mort de Dieu », tandis que les sciences humaines et cognitives, bien plus tard, chercheront à expliquer les mécanismes psychologiques et culturels de la croyance.
Feuerbach constitue ainsi le chaînon manquant entre l’athéisme des Lumières et les approches contemporaines. Il transforme une critique métaphysique en anthropologie.
III. De la critique à l’affirmation : Nietzsche et Onfray
Avec Friedrich Nietzsche, l’athéisme prend une dimension nouvelle. Il ne s’agit plus seulement de démontrer que Dieu n’existe pas, ni même d’expliquer la religion : il s’agit de penser les conséquences de sa disparition.
La célèbre formule « Dieu est mort » n’est pas une victoire, mais un diagnostic. Elle signifie que les fondements traditionnels de la morale et du sens se sont effondrés. L’athéisme n’est pas une libération simple : il ouvre une crise.
Michel Onfray (Traité d’athéologie et Contre-histoire de la philosophie)
« L’athéisme n’est pas une thérapie mais une santé mentale recouvrée. » « Quand la croyance fâche avec l’immanence, donc soi, l’athéisme réconcilie avec la terre, l’autre nom de la vie. »
C’est ici que la position de Michel Onfray se distingue nettement. Là où Nietzsche voit un problème à résoudre, Onfray propose une réponse : un athéisme affirmatif, hédoniste, enraciné dans la vie concrète.
Dans son Traité d’athéologie et sa Contre-histoire de la philosophie, Onfray cherche à réhabiliter une tradition matérialiste longtemps marginalisée. Pour lui, l’athéisme n’est pas seulement une position intellectuelle, mais une manière de vivre. Il s’agit de se réconcilier avec le corps, avec le plaisir, avec l’immanence.
Cette différence est importante. L’athéisme peut être tragique (Nietzsche) ou joyeux (Onfray). Il peut être une perte ou une reconquête. Dans tous les cas, il cesse d’être purement négatif : il devient un projet existentiel.

2005
Traite d’athéologie
Michel Onfray
Une déconstruction radicale des monothéismes, que l'auteur définit comme des fictions nées de la peur de la mort et du désir d'un « contre-monde » idéal. Michel Onfray y développe le projet d'une athéologie, une discipline visant à démontrer comment le judaïsme, le christianisme et l'islam partagent une pulsion de mort commune, caractérisée par la haine de l'intelligence, du corps et du plaisir terrestre. L'auteur dénonce l'imprégnation invisible des structures morales et juridiques occidentales par l'épistémè judéo-chrétienne, affirmant que même la pensée laïque reste prisonnière de schémas religieux tels que le libre arbitre ou la culpabilité. À travers une généalogie critique, il fustige les alliances historiques entre les religions et les pouvoirs totalitaires, tout en plaidant pour un athéisme post-moderne authentique qui permettrait enfin de célébrer la vie et la raison.
IV. Le retour du combat : le nouvel athéisme anglo-saxon
Le début du XXIe siècle marque un tournant inattendu. Alors que l’on pouvait penser que la religion était en déclin, elle réapparaît au cœur des enjeux politiques et géopolitiques. Les attentats du 11 septembre 2001 jouent ici un rôle déterminant.
C’est dans ce contexte que s’impose le « nouvel athéisme », dont Sam Harris est l’une des figures centrales. Dans La Fin de la foi, il défend une thèse simple mais controversée : la religion n’est pas seulement fausse, elle est dangereuse.
Sam Harris (La Fin de la foi, 2004)
« La foi est la grande ennemie de la raison. Elle est le grand ennemi de la civilisation. »
Harris rompt avec une certaine tolérance libérale envers les croyances religieuses. Pour lui, la foi — définie comme croyance sans preuve — constitue un problème en soi, car elle rend possible des dérives extrêmes. La distinction entre foi modérée et foi radicale lui semble fragile, voire illusoire.

2004
The End of Faith: Religion, Terror, and the Future of Reason
Sam Harris
Cet ouvrage soutient que le concept de foi religieuse est devenu une relique intellectuelle dangereuse et obsolète, entravant le progrès de la raison humaine. L'auteur analyse comment l'adhésion dogmatique à des propositions sans preuves alimente les conflits mondiaux, la violence terroriste et des politiques publiques irrationnelles, notamment au sein de l'Islam et du Christianisme. En examinant la nature des croyances d'un point de vue neurologique et historique, il dénonce les horreurs nées de l'Inquisition et du littéralisme scriptural. Finalement, Harris propose une alternative fondée sur une spiritualité empirique et une éthique rationnelle, suggérant que la méditation et la science de l'esprit peuvent offrir une compréhension profonde de la conscience sans recourir au dogme religieux.
Autour de lui, d’autres auteurs développent des approches complémentaires. Richard Dawkins mobilise la théorie de l’évolution pour expliquer l’émergence des croyances religieuses et en critiquer la rationalité. Christopher Hitchens adopte un ton plus politique et pamphlétaire, insistant sur les effets délétères des religions.
Richard Dawkins (Pour en finir avec Dieu, 2006)
« Quand une personne souffre d’une illusion, on appelle cela la folie. Quand beaucoup de gens souffrent d’une illusion, on appelle cela la religion. »
Enfin, Daniel Dennett propose une approche plus analytique, en étudiant la religion comme un phénomène naturel, susceptible d’être expliqué par les sciences cognitives.
Ce courant marque un retour de l’athéisme militant, mais sous une forme nouvelle : il s’appuie sur la science, sur la rationalité empirique, et sur une critique des conséquences concrètes des croyances.
V. Vers un athéisme apaisé ? Les perspectives contemporaines françaises
Face à cette radicalisation, une autre voie se dessine, notamment dans le contexte français. Elle ne nie pas les critiques du nouvel athéisme, mais cherche à en atténuer la dimension conflictuelle.
André Comte-Sponville incarne cette orientation. Dans L’Esprit de l’athéisme, il propose une forme de spiritualité sans Dieu. L’athéisme n’est plus un combat, mais une position existentielle tranquille, compatible avec des valeurs comme l’amour, la compassion ou la fidélité.
André Comte-Sponville (L’Esprit de l’athéisme, 2006)
« Dieu est trop désirable pour être vrai ; la religion trop réconfortante pour être crédible. » « Ce qui fait la valeur d’une vie humaine, ce n’est pas la foi, ce n’est pas l’espérance, c’est la quantité d’amour, de compassion et de justice dont on est capable. »
Cette approche se distingue clairement de celle de Harris. Là où ce dernier insiste sur les dangers de la religion, Comte-Sponville s’intéresse à ce que l’on peut conserver en dehors d’elle. Il ne s’agit plus de déconstruire, mais de reconstruire.
De son côté, Marcel Gauchet propose une lecture plus large, historique et politique. Dans Le Désenchantement du monde, il analyse la sortie progressive de la religion dans les sociétés occidentales. L’enjeu n’est plus tant la vérité des croyances que leur rôle dans l’organisation sociale.
Dans cette perspective, la frontière entre croyants et non-croyants devient moins nette. La religion cesse d’être structurante, mais elle ne disparaît pas pour autant. Elle devient une option parmi d’autres.
Conclusion — Un pluralisme athée
L’athéisme contemporain n’est pas unifié. Il oscille entre plusieurs pôles :
- un athéisme explicatif, hérité de Feuerbach et prolongé par les sciences cognitives
- un athéisme militant, incarné par Harris et le nouvel athéisme
- un athéisme existentiel, développé par Onfray ou Comte-Sponville
Ces formes ne s’excluent pas nécessairement, mais elles ne se confondent pas non plus. Elles correspondent à des manières différentes de répondre à une même question : comment vivre sans Dieu ?
Peut-être est-ce là le véritable tournant contemporain. L’athéisme ne cherche plus à triompher. Il n’est plus nécessairement une rupture, ni même un combat. Il devient une position possible parmi d’autres, dans un monde où la croyance elle-même tend à se transformer.
L’histoire de l’athéisme ne s’achève donc pas dans une victoire, mais dans une pluralité. Et c’est sans doute cette pluralité qui constitue aujourd’hui sa forme la plus aboutie.
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