L’entreprise américaine Palantir a publié le 19 avril 2026, soit il y a 10 jours, sur Twitter (@PalantirTech) un thread intitulé « The Technological Republic, in brief ». Ce tweet a rapidement fait grand bruit. Présenté comme une réponse à une question récurrente — « Parce qu’on nous pose souvent la question » — il s’agit en réalité d’extraits du livre The Technological Republic: Hard Power, Soft Belief, and the Future of the West, co-signé par Alexander C. Karp (le CEO de Palantir), et classé parmi les meilleures ventes du New York Times (printemps 2025). Sa diffusion a immédiatement suscité de vives réactions, certains allant jusqu’à qualifier le texte de fasciste, voire de nazi, en l’associant à la mouvance dite néo-réactionnaire — elle-même souvent décrite par ses détracteurs comme une forme de “techno-fascisme”.
Pour ma part, je dirais que ce type d’accusation mérite d’être pris avec prudence. L’usage inflationniste du terme “fascisme” dans le débat public — souvent employé pour disqualifier toute position perçue comme non alignée à gauche — tend davantage à brouiller l’analyse qu’à l’éclairer. Plutôt que de juger a priori, il semble plus pertinent de revenir au texte lui-même, à ce qu’il dit réellement, et à la vision du monde qu’il propose.
Il faut également comprendre d’où parle ce manifeste. Palantir est une entreprise technologique américaine fondée en 2003, notamment par Peter Thiel, figure majeure de la Silicon Valley, et dirigée par Alexander Karp donc, un type assez farfelu, plus philosophe qu’ingénieur. L’entreprise est entrée en bourse en 2020 et affiche aujourd’hui une valorisation de plusieurs dizaines de milliards de dollars, ce qui en fait un acteur majeur du secteur des données et de l’intelligence artificielle. À l’origine, elle s’est développée en travaillant étroitement avec les agences de renseignement américaines dans le contexte post-11 septembre, avec des outils d’analyse de données massives destinés à la sécurité nationale (notamment via sa plateforme Gotham, utilisée par la CIA, le FBI ou encore le Pentagone). Elle s’est ensuite étendue au secteur privé avec Foundry, utilisé par de grands groupes industriels, avant de se positionner plus récemment sur les enjeux d’intelligence artificielle avec AIP. Contrairement à beaucoup d’acteurs de la tech, Palantir assume explicitement son rôle dans les domaines militaires, étatiques et stratégiques, et revendique une vision politique de la technologie, en particulier de l’intelligence artificielle.
Autrement dit, on n’est pas face à une startup marginale, mais à une entreprise profondément intégrée à l’appareil de puissance américain.
Le texte qui suit ne relève donc pas d’une simple communication d’entreprise, mais d’une tentative de formalisation idéologique : une vision du rôle de la technologie, de l’État, et plus largement de l’avenir de l’Occident. Après en avoir proposé une traduction fidèle en français, je vais tâcher d’en donner une lecture critique et de formuler mon propre point de vue sur les idées qui y sont avancées.
Il est également utile de situer Alexander Karp lui-même. CEO de Palantir depuis sa création, il se distingue dans l’écosystème de la tech par un profil atypique. Contrairement à beaucoup de dirigeants du secteur, Karp n’est pas issu d’une formation d’ingénieur mais de philosophie.
Il a grandi aux États-Unis dans un environnement familial marqué par des sensibilités libérales, avec un père juif et une mère afro-américaine, ce qui est souvent mentionné pour souligner la singularité de son positionnement par rapport à certains courants politiques auxquels il est parfois associé. Ce parcours contribue à expliquer le ton particulier de ses prises de position, mêlant réflexion philosophique, analyse politique et vision stratégique de la technologie.
Il a fréquenté directement le cercle de Jürgen Habermas à Francfort dans les années 1990, dont il fut un temps doctorant. Habermas est un philosophe et sociologue allemand, figure majeure de la gauche intellectuelle allemande, attachée à la démocratie libérale et au débat rationnel plutôt qu’à une gauche radicale, a directement influencé Alexander Karp, qui a passé plus d’un an à ses côtés durant son parcours académique de doctorat de philosophie.
Ce positionnement initial, ancré dans une tradition progressiste et libérale au sens intellectuel, tranche nettement avec les qualificatifs de “techno-fascisme” ou de dérive autoritaire qui lui sont aujourd’hui attribués à la lecture de ce manifeste.

Le « manifeste » de Alex Karp, CEO de Palantir
Voici le contenu du Tweet, qui a été qualifié de « manifeste »:
- La Silicon Valley a une dette morale envers le pays qui a rendu son essor possible. L’élite des ingénieurs de la Silicon Valley a l’obligation positive de participer à la défense de la nation.
- Nous devons nous rebeller contre la tyrannie des applications. L’iPhone est-il notre plus grande réussite créative, sinon notre plus grande réussite en tant que civilisation ? Cet objet a changé nos vies, mais il limite peut-être aussi notre perception du possible.
- La gratuité des e-mails ne suffit pas. La décadence d’une culture ou d’une civilisation, et même de sa classe dirigeante, ne sera pardonnée que si cette culture est capable d’assurer la croissance économique et la sécurité de la population.
- Les limites du soft power, de la seule rhétorique enflammée, ont été mises à nu. La capacité des sociétés libres et démocratiques à triompher exige plus qu’un simple appel à la morale. Elle exige une puissance coercitive, et cette puissance coercitive, au XXIe siècle, reposera sur les logiciels.
- La question n’est pas de savoir si des armes dotées d’IA seront construites, mais qui les construira et dans quel but. Nos adversaires ne s’attarderont pas à des débats théâtraux sur les mérites du développement de technologies ayant des applications militaires et de sécurité nationale critiques. Ils passeront à l’action.
- Le service national devrait être un devoir universel. En tant que société, nous devrions sérieusement envisager d’abandonner une armée entièrement composée de volontaires et ne nous engager dans la prochaine guerre que si chacun partage les risques et les coûts.
- Si un Marine américain demande un meilleur fusil, nous devrions le lui fabriquer ; il en va de même pour les logiciels. En tant que pays, nous devrions être capables de poursuivre un débat sur la pertinence des actions militaires à l’étranger tout en restant inébranlables dans notre engagement envers ceux à qui nous avons demandé de s’exposer au danger.
- Les fonctionnaires n’ont pas à être nos prêtres. Toute entreprise qui rémunérerait ses employés comme le gouvernement fédéral rémunère ses fonctionnaires aurait du mal à survivre.
- Nous devrions faire preuve de bien plus de bienveillance envers ceux qui se sont engagés dans la vie publique. Supprimer toute possibilité de pardon – rejeter toute tolérance envers la complexité et les contradictions de la psyché humaine – risque de nous laisser aux commandes des personnalités que nous finirons par regretter.
- La psychologisation de la politique moderne nous égare. Ceux qui cherchent dans l’arène politique de quoi nourrir leur âme et leur identité, ceux qui comptent trop sur l’expression de leur vie intérieure à travers des personnes qu’ils ne rencontreront peut-être jamais, seront déçus.
- Notre société est devenue trop prompte à précipiter la chute de ses ennemis, et s’en réjouit souvent. La défaite d’un adversaire est un moment de recueillement, non de réjouissance.
- L’ère atomique touche à sa fin. Une ère de dissuasion, l’ère atomique, s’achève, et une nouvelle ère de dissuasion fondée sur l’intelligence artificielle est sur le point de commencer.
- Aucun autre pays dans l’histoire du monde n’a autant promu les valeurs progressistes que les États-Unis. Certes, ils sont loin d’être parfaits. Mais on oublie facilement combien ce pays offre plus d’opportunités à ceux qui ne font pas partie des élites héréditaires que n’importe quelle autre nation au monde.
- La puissance américaine a permis une paix d’une durée exceptionnellement longue. Trop nombreux sont ceux qui ont oublié, ou qui tiennent pour acquis, que près d’un siècle de paix, sous une forme ou une autre, a régné dans le monde sans conflit militaire entre grandes puissances. Au moins trois générations – des milliards de personnes, leurs enfants et maintenant leurs petits-enfants – n’ont jamais connu de guerre mondiale.
- Il faut remédier à la neutralisation de l’Allemagne et du Japon après la guerre. Cette neutralisation de l’Allemagne était une réaction excessive dont l’Europe paie aujourd’hui le prix fort. Un engagement similaire, et tout aussi théâtral, en faveur du pacifisme japonais, s’il se maintient, risque également de bouleverser l’équilibre des pouvoirs en Asie.
- Il convient de saluer ceux qui tentent de construire là où le marché a failli. La culture populaire semble presque se moquer de l’intérêt de Musk pour les grands récits, comme si les milliardaires devaient se contenter de s’enrichir… Toute curiosité ou intérêt sincère pour la valeur de son œuvre est systématiquement ignoré, ou du moins dissimulé sous un mépris à peine voilé.
- La Silicon Valley doit jouer un rôle dans la lutte contre la criminalité violente. Nombre d’hommes politiques américains se sont montrés indifférents face à ce fléau, renonçant à toute tentative sérieuse de s’attaquer au problème et à prendre le moindre risque auprès de leurs électeurs ou donateurs en proposant des solutions et des expérimentations, alors même que cela devrait constituer une action désespérée pour sauver des vies.
- L’exposition impitoyable de la vie privée des personnalités publiques éloigne un nombre considérable de personnes compétentes du service public. La sphère publique – et les attaques mesquines et superficielles contre ceux qui osent faire autre chose que s’enrichir – est devenue si impitoyable que la République se retrouve avec un nombre important de personnes inefficaces et vides, dont on pardonnerait l’ambition si elles étaient animées d’une véritable conviction.
- La prudence excessive que nous encourageons involontairement dans la vie publique est néfaste. Ceux qui ne disent rien de mal ne disent souvent rien du tout.
- Il faut s’opposer à l’intolérance généralisée envers les croyances religieuses dans certains milieux. L’intolérance de l’élite envers les croyances religieuses est peut-être l’un des signes les plus révélateurs que son projet politique constitue un mouvement intellectuel moins ouvert que beaucoup en son sein ne le prétendent.
- Certaines cultures ont accompli des progrès essentiels ; d’autres demeurent dysfonctionnelles et régressives. Toutes les cultures sont désormais égales. La critique et les jugements de valeur sont interdits. Pourtant, ce nouveau dogme occulte le fait que certaines cultures, et même certaines sous-cultures, ont produit des merveilles. D’autres se sont révélées médiocres, voire pire, régressives et nuisibles.
- Nous devons résister à la tentation superficielle d’un pluralisme vide et creux. En Amérique, et plus largement en Occident, nous avons, depuis un demi-siècle, refusé de définir des cultures nationales au nom de l’inclusion. Mais inclusion dans quoi ?
Extraits du best-seller n° 1 du New York Times, La République technologique : Pouvoir dur, croyances douces et avenir de l’Occident, d’Alexander C. Karp et Nicholas W. Zamiska.
Comment comprendre ce tweet
Le tweet peut clairement être compris comme un court manifeste provocateur et sans concession de la direction de Palantir. Un manifeste de repositionnement politique stratégique de la technologie dans le monde contemporain. Il repose sur une idée centrale : l’Occident, et en particulier les États-Unis, seraient entrés dans une phase de relative complaisance depuis la fin de la guerre froide, marquée par une focalisation excessive sur les technologies de confort (applications, plateformes grand public) au détriment des enjeux de puissance, de souveraineté et de sécurité.
Dans cette perspective, le manifeste avance que le logiciel — et désormais l’intelligence artificielle — constitue l’infrastructure déterminante du pouvoir au XXIe siècle, au même titre que l’arme nucléaire au XXe. Cette lecture s’inscrit dans une forme de réalisme géopolitique : la technologie n’est pas neutre, elle est un instrument de puissance, et la question n’est pas de savoir si elle sera utilisée à des fins militaires, mais par qui et dans quel cadre.
Le texte développe également une critique culturelle plus large, souvent décrite comme une critique de la « décadence » occidentale. Celle-ci se manifeste, selon les auteurs, par une perte de sens du collectif, une fragmentation des valeurs, une politisation excessive des affects (ce que le texte appelle la “psychologisation” de la politique), ainsi qu’une tendance à privilégier le confort et l’immédiateté au détriment de projets structurants à long terme.
Dans ce cadre, plusieurs propositions émergent :
- un rapprochement assumé entre le secteur technologique et l’État, notamment sur les questions de défense ;
- une réhabilitation de notions comme le devoir, le service national ou le sacrifice collectif ;
- une critique du relativisme culturel, avec l’idée que toutes les sociétés ne produisent pas les mêmes résultats en termes de stabilité, d’innovation ou de prospérité ;
- une remise en question du modèle de pluralisme occidental lorsqu’il devient, selon les auteurs, dépourvu de contenu commun.
L’ensemble s’inscrit dans une vision que l’on peut qualifier de « civilisationnelle » : il ne s’agit pas seulement de proposer des solutions techniques, mais de redéfinir le rôle de la technologie dans la survie et la continuité d’un ensemble politique et culturel — en l’occurrence, l’Occident.
Cependant, cette approche soulève plusieurs points de débat. D’une part, le lien étroit entre entreprises privées et fonctions régaliennes pose la question de la concentration du pouvoir technologique et de ses implications démocratiques. D’autre part, l’affirmation d’une hiérarchie implicite entre cultures ou modèles politiques entre en tension avec les principes universalistes traditionnellement revendiqués par les démocraties libérales. Enfin, si le constat d’un retour des rivalités entre grandes puissances est largement partagé, les modalités de réponse — notamment en matière d’armement lié à l’IA — restent ouvertes et potentiellement sources de nouvelles instabilités.
En résumé, ce manifeste peut être lu comme une tentative de réintroduire une logique de puissance dans un discours technologique qui s’était largement présenté, ces dernières décennies, comme neutre ou apolitique. Il ne propose pas seulement une orientation industrielle ou stratégique, mais une lecture globale du moment historique, articulant technologie, politique et culture.

2025
La République technologique : Le futur de l’Occident
Alexander Karp
The Technological Republic d’Alexander C. Karp et Nicholas W. Zamiska est un réquisitoire puissant contre la décadence de la Silicon Valley et de l’Occident. Les auteurs dénoncent le fait que les plus brillants ingénieurs, qui collaboraient autrefois avec l’État pour bâtir des technologies stratégiques assurant la suprématie occidentale, se contentent aujourd’hui de créer des applications futiles et addictives guidées par la seule logique du marché. Cette perte d’ambition, ce relativisme culturel, cette aversion pour le hard power et cette tyrannie des applications ont rendu l’Occident vulnérable face à la Chine et aux puissances autoritaires. Karp et Zamiska appellent à une refondation : renouer l’alliance entre la technologie et l’État, réaffirmer le devoir moral des ingénieurs envers leur nation, embrasser une technologie au service de la puissance et de la défense civilisationnelle, et sortir de la complaisance pour relever les défis du XXIe siècle, notamment la course à l’IA militaire. Un manifeste ambitieux et provocateur en faveur d’une « République Technologique » réaliste et déterminée.
Thèse principale
La longue période de paix qui a suivi la Seconde Guerre mondiale en Occident a engendré de la complaisance, un ramollissement gouvernemental. L’intelligence artificielle et les logiciels façonneront la puissance du XXIe siècle, tout comme l’arme nucléaire l’a fait au XXe. La Silicon Valley a une « dette morale » : celle de se consacrer à la défense et à la puissance de l’Occident plutôt qu’à la production effrénée d’applications à sensation, de loisir ou de confort seulement. Les adversaires (la Chine, la Russie entre autres) ne s’encombreront pas de débats éthiques ; ils déploieront des armes dotées d’IA, aussi les États-Unis doivent-ils montrer l’exemple et rester en avance. Ce discours mêle réalisme (la puissance compte), critique culturelle (toutes les cultures et approches ne se valent pas) et appels au renouveau : service civique, meilleure harmonisation entre gouvernement et technologies, dignité dans la vie publique, résistance à une politique hyperpsychologisée et à la cancel culture.
Points que je trouve pertinents et fondés
Puissance brute via les logiciels (points 1, 4, 5, 7, 12)
C’est une évidence. L’IA, l’autonomie et l’analyse des données transforment déjà la guerre (drones, hypersonique, cyberdéfense). Les outils de Palantir sont eux-mêmes utilisés dans ce domaine. Prétendre que la technologie est neutre ou que des pauses « éthiques » nous sauveront, c’est ignorer l’histoire : les retardataires sont perdants. La question est de savoir qui la conçoit et pourquoi. Autre élément d’analyse : la « dette morale » de la Silicon Valley a une origine historique concrète ; elle n’est pas née d’un simple génie du marché ou d’une indépendance libertarienne, mais a été fortement soutenue par l’État, notamment par les besoins militaires en temps de guerre. Cette « dette » corrige la vision post-1990 d’une technologie post-nationale ou anti-étatique, imposant une obligation positive à l’élite des ingénieurs. Le logiciel est la couche décisive de la puissance au XXIe siècle, mais cela ne signifie pas que le matériel soit négligeable. On observe simultanément une renaissance de la production industrielle de navires, d’aéronefs, de drones et de robots – le logiciel jouant un rôle de multiplicateur. Le réalisme du « qui construit ? » s’oppose directement aux adversaires qui refusent de se contenir par des débats théâtraux.
Service national/devoir (point 6)
Les forces armées entièrement composées de volontaires créent une classe de guerriers désengagée du reste de la société. Le service national universel vise précisément à pallier cet écueil, ainsi que le pacifisme extrême qui consiste à attendre d’être attaqué avant de se défendre. Le partage des risques — et potentiellement des décisions dans le cadre d’une démocratie plus participative — favorise la cohésion nationale. Des professionnels purs associés à des guerres lointaines peuvent nuire à l’investissement public dans les motivations comme les résultats. Les grandes puissances historiques ont souvent utilisé des variantes de ce système. Le devoir universel crée un véritable partage des risques et une implication personnelle, ce qui peut conduire à des décisions plus judicieuses et plus prudentes (privilégier la technologie et les drones plutôt que de sacrifier « nos filles et nos fils ») et à une plus large adhésion du public aux investissements dans les technologies de défense.
Réalisme culturel (point 21)
Nier les différences empiriques de résultats entre cultures et sous-cultures — en matière d’innovation, de stabilité ou de valeurs — relève d’un dogmatisme absurde. Certaines cultures produisent un progrès soutenu et des avancées remarquables, tandis que d’autres restent médiocres, régressives ou franchement néfastes. Prétendre à l’égalité de toutes les cultures interdit tout jugement de valeur et empêche tout apprentissage réel. Le manifeste de Palantir rejette explicitement ce relativisme et affirme la nécessité de hiérarchiser les résultats culturels. Cet anti-relativisme est fondamental pour la défense de l’Occident : il s’oppose frontalement à l’ethno-pluralisme universitaire qui ose mettre sur le même plan un battement de tambour et une sonate de Beethoven. Loin d’être parfait, l’Occident — et particulièrement les États-Unis — reste effectivement le modèle qui a offert le plus d’opportunités aux non-héritiers et promu le plus largement les valeurs progressistes dans l’histoire humaine.
Critique de la décadence (points 2, 3, 11, 18, 19)
La critique de la décadence occidentale constitue l’un des points les plus forts du manifeste. Les distractions de l’ère iPhone, la gratuité sans croissance ni sécurité réelle, la joie maligne face à la chute des ennemis et l’obsession de la pureté qui écarte les talents du service public : autant de symptômes qui fragilisent nos sociétés. Le pardon et la tolérance envers les contradictions humaines sont essentiels ; l’exposition permanente et la politique du « tout ou rien » repoussent la compétence et produisent des « vases vides ».
La « tyrannie des applications » renvoie explicitement à Nietzsche et Fukuyama : la technologie grand public (livraison ultra-rapide, jeux addictifs, iPhone érigé en couronnement de la civilisation) risque d’enfermer l’humanité dans le confort du « dernier homme ». Au lieu de cela, il faut privilégier des projets ambitieux et nobles. Le texte reconnaît ouvertement la décadence d’une partie de la culture et de la classe dirigeante, auquel le pardon ne serait accordé que si elle assurait croissance économique et sécurité, hors ce n’est plus el cas (« la gratuité des e-mails ne suffit pas »).
Enfin, la mise en garde contre la « joie maligne » face à la défaite des ennemis fait écho à l’euphorie post-Guerre froide (« fin de l’histoire », moment unipolaire) qui a aveuglé l’Occident. La victoire doit être un moment de pause et de réflexion, non d’autosatisfaction. À l’opposé de cette prudence corrosive (« ceux qui ne disent rien de mal ne disent souvent rien du tout »), le manifeste valorise l’audace à la Trump ou Musk. Il plaide également pour une bienveillance envers les excentriques, en écho au « paradoxe des fondateurs » de Peter Thiel : les véritables visionnaires sont souvent atypiques, voire « bizarres » ; les punir trop sévèrement revient à chasser les talents (on reconnait la un autoportrait de Alex Karp).
Alliance et ambition entre le secteur technologique et le gouvernement (points 16 et 17)
Les marchés échouent souvent sur les biens publics fondamentaux, notamment les technologies de défense de rupture. C’est pourquoi le manifeste appelle à applaudir ceux qui osent bâtir là où le marché seul ne suffit pas. Il dénonce le mépris culturel qui entoure les grands projets à la Musk — conscience multiplanétaire, exploration spatiale, etc. — comme si les milliardaires devaient se contenter d’enrichir leur compte en banque. Ce snobisme est absurde au regard des réalisations concrètes : fusées réutilisables, voitures autonomes, Neuralink ou optimisation énergétique.
De la même manière, la Silicon Valley ne doit pas rester spectatrice face à la criminalité violente. Trop de responsables politiques se contentent de hausser les épaules. Le manifeste plaide pour des expérimentations audacieuses et des solutions concrètes, saluant implicitement l’approche radicale et efficace de Nayib Bukele au Salvador, qui a fait chuter spectaculairement le taux d’homicides.
L’idée centrale est claire : il faut cesser de fuir les sujets controversés par peur du qu’en-dira-t-on. Les grands défis — défense nationale et sécurité intérieure — exigent une alliance ambitieuse entre technologie et État, loin des moqueries faciles et de l’indifférence confortable.
L’exception américaine et la paix (points 13 et 14)
L’ordre international façonné par la puissance américaine a permis une stabilité mondiale sans précédent. Près d’un siècle s’est écoulé sans guerre entre grandes puissances, offrant à des milliards d’êtres humains, sur trois générations, une paix relative qu’aucune autre époque de l’histoire n’avait connue. Trop d’Occidentaux ont oublié ou minimisé ce fait majeur : la pax americana a épargné au monde l’horreur d’un nouveau conflit global.
Le manifeste reconnaît bien sûr les contre-exemples douloureux (Irak, Afghanistan, Gaza, etc.), mais insiste sur une évaluation honnête et globale : malgré ses fautes et ses erreurs, la puissance américaine reste le pilier qui a rendu possible cette longue paix et qui a offert, plus que toute autre nation, des opportunités réelles à ceux qui ne sont pas des élites héréditaires. Oublier cette réalité, c’est s’exposer à son érosion rapide.
Points à débattre ou à nuancer
Réarmement Allemagne/Japon (point 15)
Le manifeste considère le pacifisme imposé à l’Allemagne et au Japon après 1945 comme une surcorrection historique dont l’Europe paie aujourd’hui le prix fort face à la Russie. Une logique similaire menace l’équilibre des forces en Asie si le Japon maintient son pacifisme théâtral face à la montée en puissance chinoise.
Tout en reconnaissant la validité de ce diagnostic, un revirement brutal et total comporterait des risques de déstabilisation. Un abandon progressif du pacifisme institutionnel, accompagné d’un partage plus équitable des charges de défense (notamment une hausse significative des budgets militaires), apparaît bien plus judicieux qu’une remise en cause complète et précipitée des équilibres actuels. La prudence reste de mise : réarmer sans créer de nouvelles tensions incontrôlables est un exercice délicat.
Attractivité du service public et profils atypiques (points 8 et 9)
La rémunération et les avantages sociaux dans le secteur public peinent à rivaliser avec le secteur privé pour attirer les meilleurs talents. Pour y remédier, le manifeste appelle à faire preuve de plus de bienveillance envers les personnalités publiques et les profils excentriques. Tolérer les complexités, les contradictions et les singularités humaines serait crucial pour redynamiser l’État ; à l’inverse, l’exposition impitoyable de la vie privée et la culture d’une prudence paralysante font fuir les personnes compétentes. Toutefois, la solution ne se résume pas à cette seule indulgence : revoir les incitations, améliorer la sélection et recentrer le champ d’action de l’État restent des leviers indispensables.
Un idéologue anti-occidental comme Alexandre Douguine, idéologue russe, théoricien de l’impérialisme de Vladimir Poutine, va volontairement caricaturer cette demande d’indulgence en l’associant à l’affaire Jeffrey Epstein — symbole de la corruption morale absolue — pour insinuer que les élites occidentales réclament en réalité l’impunité pour leurs pires dérives. Bien que cette attaque soit outrancière par rapport à l’intention de Karp, elle a le mérite de mettre le doigt sur une vraie faille de son argumentaire : réclamer un « droit à la part d’ombre » pour les personnes jugées utiles à la nation crée une pente glissante, soulevant la question complexe de savoir où s’arrête l’excentricité tolérable et où commence l’impunité inacceptable au sein d’une démocratie.
Pluralisme et croyances tièdes (points 10, 22)
Le manifeste critique avec justesse la psychologisation de la politique moderne, qui infantilise les citoyens en transformant l’arène publique en thérapie collective et en église de substitution. Ceux qui cherchent dans la politique de quoi nourrir leur âme et leur identité seront nécessairement déçus. La participation civique classique n’a rien à voir avec l’expression narcissique de soi exigée aujourd’hui.
De même, le texte met en garde contre un pluralisme creux et vacant. Après un demi-siècle d’obsession inclusive qui a fait du tabou toute définition claire d’une culture nationale (par crainte obsessionnelle d’une résurgence nazie), on se retrouve face à une question essentielle : inclusion dans quoi ? Un pluralisme sans noyau substantiel conduit à l’atomisation sociale et à la dissolution de la communauté politique.
Cependant, le manifeste évite l’excès inverse : définir trop rigidement la culture nationale comporte aussi le risque de sa propre intolérance. La voie étroite consiste donc à redonner une identité et un contenu positif à la civilisation occidentale sans tomber ni dans le relativisme mou ni dans le nationalisme fermé.
Intolérance religieuse et dogmatisme (point 20)
Le manifeste pointe avec justesse l’intolérance d’une grande partie de l’élite intellectuelle et politique envers les croyances religieuses (surtout parmi les « Démocrates » aux Etat-Unis). Ce laïcisme est dogmatique et souvent méprisant, est-ce pourtant le signe d’un esprit fermé ? A préciser mais il contredit cependant les valeurs d’ouverture que ces memes gens prétendent défendre, ou est à géométrie variable selon que la religion vient de peuples considérés comme opprimés ou non.
Personnellement favorable à l’athéisme, je considère néanmoins que ce mépris élitiste est contre-productif et irréaliste aux États-Unis où la religion reste une force sociale et culturelle majeure. La situation est cependant complexe, en particulier en Europe : il faut confronter de front l’islam, qui pose un défi civilisationnel majeur par son incompatibilité avec de nombreux fondements de l’Occident moderne, tout en ménageant le christianisme, religion historique et matrice culturelle de l’Occident. C’est là toute la difficulté.
Si la foi n’est pas une solution aux défis technologiques et géopolitiques, le christianisme a longtemps fourni un socle moral et anthropologique précieux. Le mépriser indistinctement avec toutes les autres religions, sous couvert de laïcité, affaiblit l’Occident là où il aurait besoin de clarté et de discernement.
Inévitabilité des armes à IA
Le manifeste adopte ici une position pragmatique et réaliste : la question n’est pas de savoir si les armes autonomes et l’IA militaire seront développées, mais qui les construira et dans quel but. Face à des adversaires qui ne s’embarrassent d’aucun débat éthique, l’Occident ne peut se permettre de s’auto-handicaper.
Cette lucidité n’exclut cependant pas la prudence. Les risques d’escalade sont réels : prolifération, perte de contrôle humain sur les systèmes autonomes, course incontrôlée. Le développement doit donc s’accompagner de garanties sérieuses et de mécanismes de maîtrise des risques.
Une contre-perspective radicale, développée dans certains ouvrages comme If Anyone Builds It, Everybody Dies, mérite également d’être prise au sérieux : une IA véritablement avancée pourrait échapper à tout contrôle national et entraîner une « victoire des pirates » — la perte pure et simple de la souveraineté humaine, quel que soit le pays qui franchisse le premier le seuil critique. Ce scénario souligne les immenses tensions liées à la « vitesse d’échappement » technologique et à la difficulté croissante de maintenir le contrôle humain sur ces systèmes.
Tensions plus générales
Le manifeste de Palantir révèle des tensions plus profondes au sein du monde technologique. D’un côté, il défend une vision où la technologie est un instrument de puissance nationale au service de la civilisation occidentale. De l’autre, il s’oppose à une conception universaliste et anti-impériale encore très présente dans certains milieux tech : celle selon laquelle les programmeurs auraient un devoir moral envers l’humanité tout entière, et non envers un pays en particulier.
Harry Halpin, chercheur en informatique, cryptographe et militant des libertés numériques, incarne parfaitement cette ligne : pour lui, l’internet doit rester un espace sans frontières, et les développeurs ne doivent pas mettre leur talent au service d’un État-nation.
Au cœur de ces débats persiste le dilemme fondateur de Palantir : comment concilier efficacement libertés civiles et sécurité nationale ? Malgré tous les efforts de l’entreprise pour trouver un équilibre, les critiques sur la surveillance de masse et le risque de dérive autoritaire restent vives et légitimes.
Contexte et réception
L’article a fait le buzz avec des millions de vues, suscitant des accusations de « technofascisme », de « dystopie » et de « super-vilain » de la part de ceux qui perçoivent la fusion entre entreprises et militaro-industrielle comme une menace. Les sondages suggèrent que de nombreux Américains approuvent discrètement certains points de vue, une fois le logo de Palantir mis de côté. La réaction négative des employés et l’inquiétude internationale sont cohérentes : Palantir travaille sur des sujets sensibles, et cet article ressemble à une célébration triomphale de son modèle dans un contexte politique américain en pleine mutation.
Karp n’est pas un belliciste caricatural ; il diagnostique un mal bien réel : une mauvaise allocation des talents à des tâches futiles tandis que la concurrence progresse. Palantir tire profit des contrats gouvernementaux, l’intérêt personnel est donc présent, mais cela ne réfute pas le diagnostic. L’histoire privilégie les sociétés qui intègrent efficacement la technologie au pouvoir d’État (à l’époque du Projet Manhattan) par rapport à celles qui moralisent le déclin.
Ce phénomène s’inscrit dans une tendance plus large : le retour du réalisme après l’apogée de la complaisance néolibérale et mondialiste. La réalisation de la « République technologique » dépend de sa mise en œuvre – talents, incitations, responsabilité – et non de simples manifestes. Elle privilégie la survie et la puissance au confort. Dans un monde de compétition entre grandes puissances, cette approche est rationnelle, non radicale. Le tumulte actuel reflète le malaise que suscite le réalisme après des décennies de croyances tièdes. Le texte la présente comme une correction civilisationnelle pro-occidentale contre la complaisance, le théâtre moral et le relativisme de l’après-Guerre froide, faisant écho à la pensée de Thiel tout en polarisant précisément en raison de sa clarté sur la hiérarchie, le pouvoir, la culture et le devoir. Le point de vue extérieur du Russe Alexandre Douguine (qui qualifie la nouvelle philosophie de l’Occident de technofascisme : supériorité technologique, capitaliste, profane, matérialiste) souligne les enjeux, tout comme les contre-arguments techno-universalistes.
Point de vue de Charles Gave
Charles Gave, économiste libéral classique et défenseur des libertés individuelles, exprime dans une vidéo publiée hier une réaction de rejet viscéral, presque effaré, face au manifeste de Palantir. Pour lui, ce texte est une abomination, l’un des plus effrayants et dangereux qu’il ait lus, et il le qualifie explicitement de « technofascisme » ou de pente glissante vers une dictature technocratique.

Ses critiques principales
- Rejet total de l’interventionnisme et du hard power offensif
Gave voit dans le manifeste un appel à la suprématie américaine par la force militaire et technologique. Il refuse l’idée que les États-Unis doivent être le « gendarme du monde », aller « taper sur la gueule » des autres pays, ou imposer leurs valeurs par la puissance logicielle. Il défend une vision isolationniste/défensive : les États-Unis devraient être « une Suisse immense », prospère et libre, sans armée permanente gigantesque ni aventures extérieures. Pour lui, depuis le 11 septembre et le Patriot Act, les États-Unis ont trahi leur essence (pouvoir décentralisé, méfiance envers le pouvoir central) et enchaînent les désastres (Vietnam, Afghanistan, Irak…). - Condamnation d’une élite technocratique arrogante
Il dénonce une vision où une élite « plus intelligente que les autres » (Silicon Valley + État) utilise l’IA, les données et les logiciels pour diriger, surveiller et dominer, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Palantir incarne pour lui le complexe militaro-industriel poussé à l’extrême : une entreprise qui vit presque exclusivement de contrats étatiques, valorisée à des multiples délirants, et qui veut maintenant dicter une philosophie politique.
Il y voit le contraire absolu du libéralisme : plus de démocratie réelle, plus de liberté individuelle, mais une ploutocratie corrompue centralisée, où les citoyens n’ont rien à dire. - Absence totale de liberté, de vertu et de racines chrétiennes/libérales
Gave est particulièrement choqué par l’absence de toute référence à la liberté individuelle (le mot n’apparaît quasiment pas). Pas de vertu, pas de péché originel, pas d’humilité chrétienne (il regrette l’absence d’influence de René Girard que Peter Thiel apprécie pourtant).
Pour lui, le manifeste abandonne l’héritage libéral-chrétien américain (Constitution, équilibre des pouvoirs, méfiance envers le pouvoir) au profit d’une recherche de la puissance pour la puissance. C’est « mind control », une forme de post-libéralisme post-chrétien où l’élite se croit bonne et légitime pour tout contrôler. - Critiques sur des points précis du manifeste
- Service national universel : il y voit la fin de l’armée de métier (choix libre) et le retour à la conscription, donc à la soumission forcée des citoyens.
- Course à l’IA militaire : il refuse l’argument « si nos ennemis le font, on doit le faire aussi ». C’est selon lui une justification classique pour justifier l’agression préventive.
- Cultures supérieures / inférieures : il reconnaît que l’Occident a beaucoup apporté, mais refuse que cela justifie une domination offensive sur les autres.
- Paix longue grâce à la puissance américaine : il nuance fortement (les USA ont été presque constamment en guerre depuis leur indépendance ; la « paix » entre grandes puissances vient surtout de l’arme atomique).
- Alex Karp et Peter Thiel : il trouve Thiel fascinant mais dangereux (obsession des monopoles, anti-compétition, influence sur JD Vance et Karp). Il voit chez Karp un parcours qui mène à une philosophie allemande toxique appliquée à la puissance américaine.
Gave craint une dictature technologique facilitée par la surveillance totale (Palantir comme « pierre de vision » qui rend fou et corrompt, référence au Seigneur des Anneaux). Il redoute la perte définitive des libertés individuelles, une société où l’IA remplace le jugement humain, et où l’Amérique s’éloigne encore plus de son esprit originel. Il espère que Trump n’ira pas dans cette direction et appelle à couper les budgets militaires pour affamer ce genre d’entreprises.
Cette critique venue de la droite libérale classique n’est bien sur pas isolée. Elle fait écho à un rejet bien plus large et viscéral par tous les courants de gauche. La totalité de la gauche est horrifiée devant le manifeste de Palantir. Pour eux, il incarne le cauchemar absolu : un « technofascisme » assumé, une fusion toxique entre Big Tech et complexe militaro-industriel, une apologie du hard power, de la hiérarchie culturelle et de la surveillance de masse. Là où Gave craint la perte des libertés individuelles au nom d’un État fort, la gauche y voit surtout le retour du diable : colonialisme numérique, suprémacisme occidental, militarisme impérial et fin du rêve d’une gouvernance globale « inclusive » et post-nationale. Le mot « nazi » ou « fasciste » est employé avec une facilité déconcertante, révélant moins une analyse posée qu’une panique idéologique face à un texte qui ose rompre avec le dogme du relativisme culturel et du pacifisme moral.
En résumé
Pour Charles Gave, ce manifeste n’est pas une défense courageuse de l’Occident, mais la perversion de la droite américaine : elle garde le capitalisme et la puissance technologique, mais abandonne la liberté, la vertu et l’humilité au profit d’un projet de domination élitiste, offensif et anti-libéral. C’est pour lui l’exact opposé de ce que devrait être un vrai libéralisme : laisser chaque individu libre d’exercer sa liberté, plutôt que de construire un système centralisé qui « explique aux autres ce qu’ils doivent faire » via des logiciels.
Il est profondément déçu et inquiet, lui qui avait encore de la sympathie pour une certaine droite américaine chrétienne et libérale. Il voit ce texte comme un symptôme de la maladie profonde des élites américaines post-libérales.
C’est une critique radicale, cohérente avec son libéralisme classique anti-interventionniste, qui passe effectivement à côté des aspects « réalistes » et anti-décadence du manifeste que d’autres (dont moi dans mes réponses précédentes) trouvent pertinents, mais qui est très claire et sincère dans son horreur.
Conclusion : Vers une République technologique responsable ?
Le manifeste de Palantir a le mérite rare d’être clair, ambitieux et provocateur. Il pose un diagnostic lucide sur la décadence occidentale : tyrannie des applications futiles, élites déconnectées, relativisme culturel mou, aversion pour le hard power et refus de reconnaître que certaines cultures produisent plus de progrès et de liberté que d’autres. Dans un monde de compétition stratégique intense avec la Chine et la Russie et autres puissances montantes telles que le monde islamique, il est clair que si l’on souhaite que l’Occident garde sa place prépondérante, il va falloir agir car laisser l’Occident aux mains des pensées de gauche comme c’est le cas depuis 50 ans ne va faire qu’empirer la situation, du moins pour les Occidentaux.
Je trouve le rejet viscéral de Charles Gave, celui d’un libéral classique attaché à la liberté individuelle et à une Amérique « Suisse immense » plutôt que gendarme du monde, exagéré. Il a découvert ce manifeste sur le plateau de son émission, sans avoir le temps de réfléchir au fait que c’est un manifeste volontairement provocateur. Certes il y a des risques bien réels : la tentation d’une technocratie arrogante, la surveillance de masse facilitée par des outils comme ceux de Palantir, la pente glissante vers un interventionnisme sans fin justifié par « nos ennemis le font aussi », et l’absence trop criante, dans le texte, de garde-fous constitutionnels et de références à la liberté individuelle. L’histoire montre que les empires technologiques et militaires, même portés par les meilleures intentions, finissent souvent par corrompre leurs propres principes. La référence au Seigneur des Anneaux dans le nom même de l’entreprise n’est pas anodine : le palantír permet de voir loin, mais il rend fou et asservit.
La personnalité de Alex Karp pose problème, le type est manifestement à la fois brillant et allumé, et les rumeurs sur sa consommation excessive de drogues ne semblent pas usurpées. Il semble parfois à la limite du délire.
Que proposer face aux autoritarismes chinois, russe et islamiques?
Je pense de mon côté qu’il ne faut pas balayer d’un revers de la main ce que décrit et propose ce manifeste. Il ne mérite pas d’être réduit à un simple « technofascisme » (sans parler du « nazi » débile de Charles Gave…) ou à une opération de lobbying corporate. Il pose, avec une franchise rare, une question existentielle : dans un monde où la Chine construit activement et exporte un techno-autoritarisme réel et sophistiqué, l’Occident peut-il se permettre de rester dans une posture molle et naïve ?
Car c’est bien de cela qu’il s’agit. À bas bruit, Pékin a inventé ce que les think tanks anglo-saxons appellent « smart authoritarianism » ou « Autocracy 2.0 » : un système qui allie contrôle politique total, surveillance de masse par IA, censure algorithmique et fusion civilo-militaire poussée à l’extrême. Ce modèle n’est pas réservé à la Chine. La Russie de Poutine, elle aussi, développe une dictature numérique hybride, mêlant répression violente, guerre informationnelle et armes autonomes, tout en s’alliant étroitement avec Pékin. Parallèlement, l’islamisation progressive et l’invasion migratoire de populations majoritairement issues de cultures incompatibles avec les valeurs occidentales créent en Europe des sociétés parallèles, des zones de non-droit et un risque croissant de terrorisme et de fragmentation culturelle. Ces trois menaces — techno-autoritarisme chinois, révisionnisme russe et islamisation démographique — convergent pour affaiblir l’Occident de l’intérieur comme de l’extérieur.
Je n’ai aucune envie de vivre dans un monde qui serait dominé par la Chine, la Russie ou l’Islam. Un monde où la liberté individuelle, le débat public, la possibilité de l’erreur et du pardon deviennent des luxes obsolètes, où l’IA passe du statut d’outil de libération à celui d’instrument de contrôle social permanent. Le manifeste de Palantir, même avec ses excès et ses silences sur les garde-fous démocratiques, a le mérite de refuser ce futur par défaut. Il rappelle que la supériorité technologique n’est pas neutre : soit elle sert la défense de la civilisation occidentale et de ses valeurs (liberté, opportunité, débat ouvert), soit elle sera mise au service de l’autoritarisme le plus efficace que l’histoire ait connu.
Je préfère largement le monde occidental que nous connaissons depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il n’est pas parfait, loin de là. Mais justement, ses travers — ses excès de liberté, son ouverture parfois naïve, son libéralisme parfois autodestructeur — sont le prix de ce qui fait sa grandeur : la liberté individuelle, le débat ouvert, la possibilité de l’erreur et du pardon. Je n’ai aucune envie de troquer ce monde contre un futur dominé par le contrôle algorithmique chinois, la répression russe ou l’obscurantisme islamiste.
C’est précisément pourquoi je ne balaie pas d’un revers de la main ce texte. Il est imparfait, parfois trop offensif, parfois insuffisamment attaché aux principes libéraux classiques. Mais il a le courage de dire que la décadence occidentale nous rend vulnérables face à des adversaires qui ne s’embarrassent d’aucun scrupule moral.
La véritable République technologique ne naîtra pas d’une fuite en avant autoritaire, ni d’un déni de réalité. Elle sera celle qui met la puissance technologique au service de la liberté et de la civilisation occidentale, sans en devenir le fossoyeur. Entre le pacifisme naïf des années 2010 et le techno-fascisme fantasmé par ses détracteurs, il existe une voie étroite mais vitale : réarmer l’Occident matériellement, moralement et démographiquement, tout en préservant ce qui fait sa supériorité historique — l’équilibre entre puissance et liberté.
Le manifeste de Palantir pose les bonnes questions. L’heure n’est plus à les ignorer, mais à y apporter les bonnes réponses.
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