L’antisémitisme est-il un héritage fatal de la droite, ou bien l’expression d’un ressentiment fondamentalement étranger à ses valeurs ?

L’émergence périodique de figures obsessionnelles, dont la rhétorique fixe et conspirationniste déshonore une partie du camp identitaire, pose une question cruciale. Pour moi, la réponse est sans appel : l’antisémitisme est un contresens idéologique pour la droite qui la divise inutilement et l’affaiblit stratégiquement.

La haine antijuive contemporaine est, par essence, une morale du ressentiment, antithétique aux principes de mérite, de force et de réussite défendus par la droite. Je m’appuierais sur quelques citations de Nietzsche pour démontrer l’incompatibilité philosophique de cette haine avec toute pensée qui valorise la puissance. Nous verrons enfin comment cette dérive historique est devenue un boulet tactique, alors que l’antisémitisme réel s’est déplacé vers l’extrême gauche et l’islamisme.

Anatomie d’une obsession

Figure militante de l’extrême droite radicale, Hervé Ryssen est (très vaguement) connu pour ses théories conspirationnistes et ses écrits obsessionnels. Il refait surface ces derniers jours sur YouTube, réapparaissant dans mon fil d’actualité, et je suppose de ceux qui suivent la « dissidence » ou des figures comme Julien Rochedy (qu’il critique dans plusieurs de ses interventions). Ryssen est un personnage hautement controversé, maintes fois condamné. Soyons clairs d’emblée : aussi détestables soient ses propos, l’incarcération d’un homme pour de simples opinions reste, à mes yeux, un scandale de principe.

Cela dit, l’homme souffre d’une monomanie obscessionnelle. Il pathologise le judaïsme, l’accusant de tous les maux de la société. Auteur d’une bibliographie tournant quasi-exclusivement autour de la « question juive », il semble incapable, même après des années de silence, de traiter un sujet sans y greffer sa lubie. Ses vidéos, filmées face caméra dans son bureau, finissent inlassablement par dériver vers Israël ou les Juifs.

Un logiciel périmé à droite, en pleine expansion à gauche

Ryssen n’est pas un cas isolé, mais il devient un cas d’espèce. Sa rhétorique, qui transforme toute critique sociétale en « complot juif », rappelle celle d’Alain Soral : un mélange d’antisionisme radical et de conspirationnisme accusant une main invisible de manipuler médias et économie.

Pourtant, j’ai la conviction que ces idées sont en voie de marginalisation rapide dans la droite française. Paradoxalement, c’est chez les gauchistes, et bien sur particulièrement dans la sphère « islamo-compatible », que cet antisémitisme explose aujourd’hui. Il est crucial de marginaliser définitivement ces dérives dans les rangs de la droite : elles constituent un pilier idéologique débile qui divise et discrédite pour rien. Pourquoi cette haine persiste-t-elle alors qu’elle n’a, rationnellement, plus lieu d’être à droite ?

L’héritage nietzschéen : Le Juif comme modèle d’aristocratie

Comme Ryssen tente de dépeindre Friedrich Nietzsche comme un idiot utile des Juifs, ou « philosémite délirant », je vais m’appuyer sur ses écrits. Il a pu etre récupéré par la droite radicale pour son anti-christianisme. La réalité est plus nuancée et plus cruelle pour les antisémites.

Certes, Nietzsche a critiqué le judaïsme sacerdotal ancien comme l’inventeur de la « morale d’esclave ». Mais il paralit d’un judaisme des origines, et en parallèle il vouait une certaine admiration aux Juifs modernes. Dans Le Gai Savoir (§ 348), il loue leur « logique et propreté intellectuelle », affirmant que partout où ils ont eu de l’influence, ils ont enseigné à « distinguer avec plus de finesse ». Plus loin, dans Par-delà le bien et le mal (§ 251), il admire leur résilience, les qualifiant de race « la plus forte et la plus tenace » d’Europe. Il a d’ailleurs rompu avec Wagner précisément à cause de l’antisémitisme vulgaire du compositeur. Pour Nietzsche, l’antisémite est un raté, un « braillard » animé par la jalousie.

Auteur

Friedrich Nietzsche

Friedrich Nietzsche était un philosophe, poète et philologue allemand, connu pour ses critiques de la culture, de la religion et de la philosophie occidentale. Ses idées sur le nihilisme et le surhomme ont eu une influence profonde sur la pensée moderne.

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Le ressentiment : une mentalité de gauchiste

De ce point de vue, les Juifs sont un exemple à suivre plutôt qu’à condamner. S’ils réussissent, grand bien leur fasse. Qu’il s’agisse de philosophie, d’économie ou de sciences, leur contribution au corpus intellectuel humain est indéniable, et majeur au regard de leur petit nombre. Les critiquer sur ce terrain relève de la pure mentalité du ressentiment, un réflexe typiquement gauchiste.

C’est le propre de la gauche de détester ce qui est fort, dominant ou puissant. Cette jalousie envers la réussite – intellectuelle, économique ou culturelle – voit toute domination comme une injustice intrinsèque, là où l’homme de droite devrait y voir le fruit du mérite, de l’histoire et de la sélection. Détester une élite parce qu’elle est performante, c’est adopter la morale des faibles.

L’antisémitisme économique : un anticapitalisme qui s’ignore

Une autre branche de l’antisémitisme repose sur l’anticapitalisme et la dénonciation de la finance. C’est peut-être la ligne la plus incompatible avec une droite authentique. Associer la surreprésentation juive dans le business à de « l’arnaque », c’est voir l’arnaque à la racine même du commerce, de l’usure et du capitalisme.

C’est une vision marxiste. En réalité, il y a des escrocs partout et ils finissent souvent en prison, qu’ils soient juifs ou non. Essentialiser la réussite juive comme une tromperie systématique est une forme de jalousie sociale. La droite authentique valorise la libre entreprise et l’entrepreneuriat ; elle ne devrait pas condamner ceux qui y excellent.

La fin du mythe victimaire

Enfin, il faut ouvrir les yeux sur la réalité sociologique : les Juifs sont aujourd’hui des Occidentaux comme les autres. Aux yeux du monde arabo-musulman, ils sont indissociables de l’Occident. Une grande partie d’entre eux, notamment les Ashkénazes, sont de descendance européenne. La majorité est laïque, libérale, voire athée.

Comme le souligne Éric Zemmour, les Français juifs partagent désormais un destin et des intérêts communs avec les Français en général face aux nouveaux périls. L’idéologie victimaire, pilier historique du gauchisme, ne concerne plus les Juifs qui sont passés, dans l’imaginaire de gauche, dans le camp des « oppresseurs » et de la « volonté de puissance ». Oubliée la Shoah, beaucoup dans les nouvelles générations ne savent surement meme pas ce que c’est, ils ont par contre surement entendu parler du boycott d’Israel. Rien ne distingue fondamentalement un Français juif d’un Français catholique ou athée : ni la mentalité, ni la culture, ni meme le physique.

Conclusion : Une division stérile et suicidaire

La focalisation obsessionnelle sur les Juifs, incarnée par des figures comme Ryssen, est une erreur stratégique pour la droite. Les récentes vidéos de l’auteur ne sont qu’une énième resucée pamphlétaire, un bricolage idéologique qui crée des divisions internes en s’attaquant à d’autres figures de droite (Alain de Benoist) ou au concept de « judéo-christianisme ». Accuser de traîtrise quiconque ne partage pas son obsession est une stratégie de l’échec.

Rationnellement, cet antisémitisme est un boulet au pied de la droite. Il détourne l’attention des vrais enjeux vitaux : l’immigration de masse, la souveraineté, l’effondrement éducatif et culturel. En s’obsédant sur ce sujet, la droite aliène des alliés potentiels et donne des munitions à ses adversaires.

Il est d’ailleurs essentiel de le noter : si critiquer Israël n’est pas forcément antisémite, et si la confusion entre antisionisme et antisémitisme est une instrumentalisation qui nuit au débat, l’antisionisme militant est aujourd’hui majoritairement situé à gauche. L’antisémitisme réel, violent et quotidien, a basculé du côté de l’extrême gauche et de l’islamisme depuis les événements du 7 octobre 2023, ne laissant à l’extrême droite que des iconoclastes farfelus comme Ryssen.

La droite doit être le camp de la raison et de l’identité culturelle, pas celui des lubies conspirationnistes. Comme Nietzsche l’écrivait à sa sœur : « C’est une question d’honneur pour moi de prendre la position la plus tranchée contre les sentiments et les actes antisémites. » Il est temps pour la droite de suivre cet exemple et de laisser le ressentiment, cette tare philosophique que nous avons identifiée à la gauche.

Nietzsche et les Juifs – Citations Complètes

Comme sur beaucoup de sujets, on peut faire dire tout et son contraire à Nietzsche, y compris sur les Juifs avec des extraits choisis. En fait, ses critiques les plus dures du judaïsme concernent seulement le judaïsme ancien et son rôle dans l’origine du christianisme :

  • L’Antichrist (§ 24-26, 1888) : « Le judaïsme a été la plus grande catastrophe de l’histoire de l’humanité : il a inventé la morale des faibles, la morale du ressentiment. Avec le prêtre juif commence la révolte des esclaves en morale : cette révolte a deux mille ans d’histoire derrière elle et ne nous quitte que parce qu’elle a triomphé. Le christianisme est le judaïsme pour le peuple, une forme vulgarisée du même poison. »

  • Généalogie de la morale (I, § 7-8) : « Ce sont les Juifs qui, avec une rigueur effrayante, ont osé l’inversion des valeurs aristocratiques et ont maintenu cette inversion : “Les misérables seuls sont les bons ; les pauvres, les impuissants, les bas seuls sont les bons… et vous, les puissants, vous êtes à jamais les méchants.” »

  • L’Antichrist (§ 24) : « Les Juifs sont le peuple le plus remarquable de l’histoire universelle : placés dans des conditions impossibles, ils ont volontairement choisi, par un instinct de conservation le plus profond, de prendre le parti de tous les instincts de décadence – non comme dominés par eux, mais parce qu’ils ont deviné qu’en eux se trouvait une puissance grâce à laquelle on pouvait triompher du monde. Les Juifs sont les adversaires les plus fatals de l’humanité : ils ont menti à l’humanité sur ses valeurs. »

Mais juste après, Nietzsche admirait la résilience, l’intelligence, la « pureté raciale » et l’utilité historique des Juifs modernes. Il les voyait comme un « ferment » nécessaire à l’Europe. Il détestait le judaïsme biblique et sacerdotal comme source du christianisme et de la morale esclave, mais il exécrait l’antisémitisme vulgaire allemand de son temps et défendait les Juifs contre les antisémites :

  • L’Antichrist (§ 25) : « Les Juifs modernes ne sont plus les mêmes que les Juifs de l’Ancien Testament : ils ont perdu la foi en leur Dieu, ils sont devenus sceptiques, intellectuels, artistes, financiers – et c’est pourquoi ils sont les plus utiles à l’Europe (en tant que ferment). »

  • La Généalogie de la morale (§ 14): Nietzsche décrit un antisémite noitoire comme un « apôtre de la vengeance » et « le plus grand braillard de la morale qui existe aujourd’hui, même parmi ses pareils, les antisémites », qu’il caractérise ainsi : « Ce sont tous des hommes du ressentiment, ces hommes physiologiquement disgraciés et tarés, il y a là tout un monde frémissant de vengeance souterraine, insatiable, inépuisable dans ses explosions contre les heureux et aussi dans les travestissements de la vengeance, dans les prétextes à exercer la vengeance… »

  • Le Gai Savoir (§ 348, 1882 / édition 1887) : « Partout où les juifs ont eu de l’influence, ils ont enseigné à distinguer avec plus de finesse, à conclure avec plus de rigueur, à écrire avec plus de clarté et de pureté : leur tâche a toujours été d’apporter la “raison” à un peuple. »

  • Par-delà le bien et le mal (§ 251, 1886) : « Ce que l’Europe doit aux juifs ? Beaucoup de choses, bonnes et mauvaises, et surtout une qui est la meilleure et la pire : le grand style en morale, la rigueur de la question de sens, l’art de l’interrogation psychologique… Qu’on expulse donc les braillards antisémites d’Allemagne ! Qu’on leur tire dessus ! On devrait, pour améliorer la race allemande, marier les officiers prussiens et les juifs. »

  • Lettre à sa sœur Elisabeth (décembre 1887) : « Ton mariage avec un chef antisémite exprime pour toute ma façon d’être un éloignement qui m’emplit toujours de rancœur et de mélancolie. […] C’est pour moi une question d’honneur que d’observer envers l’antisémitisme une attitude absolument nette et sans équivoque, savoir : celle de l’opposition. »

Cette position est cependant loin d’etre un sujet central de sa philosophie, mais plutôt une conséquence logique et un point d’application secondaire de sa pensée maîtresse, qui est la critique radicale de la morale et de la religion.

L’objet principal de son courroux n’est pas le peuple juif d’Europe, mais le judaïsme sacerdotal originel qui, selon lui, a inventé la morale du ressentiment (la morale d’esclave) et a engendré le christianisme. C’est cette inversion des valeurs qui est au cœur de son projet de « transvaluation de toutes les valeurs » (Umwertung aller Werte), et non la « question juive » en tant que telle.

Les passages admiratifs envers les Juifs modernes servent essentiellement à humilier les antisémites allemands (comme Dühring et Wagner) qu’il considère comme des êtres remplis de ressentiment, faibles et vulgaires. Les Juifs modernes, en tant qu’élite intellectuelle et financière ayant survécu à deux mille ans de persécution, incarnent à ses yeux l’opposé de cette faiblesse : la volonté de puissance et la résilience qu’il admire.