A History of Fascism, 1914–1945
Positionnement idéologique
Cet ouvrage de référence propose une histoire narrative et une analyse conceptuelle exhaustive du fascisme européen entre 1914 et 1945. L'auteur y développe une définition tripartite, articulée autour de l'idéologie, des négations et du style, pour identifier le fascisme comme une forme révolutionnaire d'ultra-nationalisme visant la renaissance nationale (palingénésie) par le biais du vitalisme et de la violence. En retraçant ses racines dans la crise culturelle du « fin de siècle » et la brutalisation politique issue de la Grande Guerre, Payne compare les régimes d'Italie et d'Allemagne avec les mouvements d'autres pays, tout en distinguant soigneusement le fascisme pur des autres droites autoritaires. Il conclut que le fascisme fut un phénomène historique spécifique, principalement propre aux « nations nouvelles » en quête de puissance impériale, dont le projet s'est effondré avec sa destruction militaire totale en 1945, ne laissant place après-guerre qu'à des formes marginales de néofascisme.
Stanley G. Payne est un historien américain de premier plan, spécialiste reconnu des études sur le fascisme. Pour ses travaux, il reconnaît l’influence de mentors majeurs tels que Juan J. Linz, George L. Mosse, Renzo De Felice, Emilio Gentile et A. James Gregor. Avant cet ouvrage, il avait publié en 1980 un livre plus concis intitulé Fascism: Comparison and Definition, qui visait à établir une définition de travail et une taxonomie comparative du fascisme européen.
Publié en 1995, son livre A History of Fascism, 1914–1945 se veut une étude entièrement nouvelle et beaucoup plus ample que la précédente. Payne s’appuie sur une connaissance très étendue de la littérature existante pour proposer à la fois une synthèse historique du phénomène fasciste et une tentative d’en clarifier les éléments théoriques. L’objectif est de fournir un récit historique du fascisme européen dans son ensemble tout en élargissant le cadre d’analyse et d’interprétation par une approche comparative systématique. Plutôt que de se limiter aux cas les plus connus — le fascisme italien ou le national-socialisme allemand — l’auteur examine les différentes manifestations du phénomène afin de distinguer le fascisme proprement dit d’autres formes de nationalisme autoritaire.
Payne soutient qu’il est scientifiquement utile de traiter le fascisme comme un phénomène générique à des fins heuristiques et analytiques, même si le terme reste l’un des plus vagues du vocabulaire politique moderne. Son approche vise précisément à dissiper cette confusion conceptuelle. À cette fin, il propose une définition structurée autour de trois dimensions principales : l’idéologie et les objectifs des mouvements fascistes, les « négations » qui les caractérisent — antilibéralisme, anticommunisme et anticonservatisme — et enfin leur style politique et organisationnel, marqué par la mobilisation de masse, la centralité du leadership charismatique, l’importance des symboles et une valorisation de la jeunesse, de la virilité et de la violence politique.
L’étude comparative permet également à Payne d’identifier certains contextes historiques favorables à l’émergence du fascisme. Selon lui, celui-ci prend racine dans la crise culturelle de la fin du XIXe siècle et se développe particulièrement dans des sociétés traversées par des frustrations nationales, des crises économiques ou un sentiment d’humiliation internationale, notamment dans des États récemment engagés dans l’expérience de la démocratie libérale. Dans ces contextes, une partie des travailleurs, des agriculteurs et des classes moyennes pouvait avoir le sentiment de ne plus être représentée dans le système politique existant.
L’ouvrage s’efforce ainsi d’élucider les problèmes historiques et les contradictions du fascisme par une étude rationnelle et comparative d’un mouvement souvent présenté comme essentiellement irrationnel. Par sa clarté conceptuelle et l’ampleur de sa synthèse, A History of Fascism est devenu l’une des références majeures de l’historiographie contemporaine sur le fascisme.
Introduction. Fascism: A Working Definition (Introduction. Le fascisme : une définition de travail)
Dans l’introduction de son ouvrage, Stanley G. Payne s’attache à établir une définition de travail rigoureuse pour le fascisme, qu’il considère comme l’un des termes politiques les plus vagues et les plus galvaudés.
Voici un résumé des points clés développés dans cette introduction :
Le problème de la définition
Payne note que le terme « fascisme » est souvent utilisé par ses opposants comme un péjoratif signifiant simplement « violent » ou « dictatorial », ce qui lui ôte toute spécificité utile. De plus, contrairement au communisme, la plupart des mouvements dits « fascistes » de l’entre-deux-guerres n’utilisaient pas ce nom pour eux-mêmes. L’auteur propose donc de construire un « idéal-type » — une abstraction conceptuelle — pour permettre une analyse comparative sérieuse.
La typologie tripartite du fascisme
Pour Payne, le fascisme ne peut être compris que par une typologie complexe combinant trois aspects :
- L’idéologie et les objectifs : Le fascisme repose sur une philosophie vitaliste, idéaliste et volontariste visant à créer une nouvelle culture séculière et moderne. Son noyau est la renaissance nationale (palingénésie) après une période de déclin perçu. Il valorise positivement la violence et la lutte comme étant « thérapeutiques » pour la nation et vise souvent l’expansion impériale.
- Les négations fascistes : Le mouvement se définit par ses hostilités systématiques : il est antilibéral, anticommuniste et anticonservateur. S’il s’allie parfois à la droite par opportunisme, son but ultime est de transcender le conservatisme traditionnel.
- Le style et l’organisation : Il se caractérise par une militarisation de la politique (usage de milices et d’insignes), une esthétique théâtrale (liturgies politiques, symbolisme), l’exaltation de la jeunesse par rapport aux autres générations, et un style de commandement autoritaire et charismatique (le Führerprinzip).
Les trois visages du nationalisme autoritaire
Payne insiste sur la nécessité de distinguer le fascisme de deux autres courants de la droite autoritaire de l’époque :
- La Droite Conservatrice : Elle est plus modérée, cherche à préserver l’ordre établi et les institutions traditionnelles (Église, monarchie), et préfère la continuité légale à la rupture révolutionnaire.
- La Droite Radicale : Elle souhaite détruire le système libéral mais hésite devant la mobilisation des masses et les changements sociaux radicaux exigés par le fascisme. Elle s’appuie souvent sur la religion traditionnelle plutôt que sur une nouvelle mystique séculière.
En résumé, pour Payne, le fascisme est une forme révolutionnaire d’ultra-nationalisme qui cherche à transformer la société par la mobilisation totale et la création d’un « homme nouveau », se distinguant ainsi du simple autoritarisme réactionnaire par son dynamisme radical et son rejet des structures sociales anciennes.
PART I: HISTORY (Partie I : Histoire)
1. The Cultural Transformation of the Fin de siècle (La transformation culturelle de la fin du siècle)
Ce premier chapitre de l’ouvrage de Stanley G. Payne explore les racines intellectuelles et culturelles du fascisme, situant son origine non pas en 1918, mais dans les bouleversements de la fin du XIXe siècle.
Un contexte de mutations sans précédent
La période précédant 1914, bien que mémorisée comme une « belle époque » stable, est en réalité marquée par les changements les plus rapides de l’histoire humaine jusqu’alors. La seconde révolution industrielle apporte l’électrification, la révolution des transports (automobile, avion) et des communications (téléphone, radio). Cette ère voit l’émergence d’une société de masse, caractérisée par l’urbanisation galopante, la consommation de masse et une nouvelle culture visuelle alimentée par le cinéma. Ces transformations créent un sentiment d’accélération de l’histoire et une volonté de transformer radicalement la société.
La « révolte contre le positivisme »
Payne souligne que cette génération rejette de plus en plus le libéralisme politique, le matérialisme et le rationalisme scientifique du XIXe siècle.
- Friedrich Nietzsche est le héraut de cette tendance, prêchant la « mort de Dieu », le rejet de la « psychologie de troupeau » des démocraties et exaltant la volonté de puissance et l’avènement du Surhomme (Ubermensch).
- Henri Bergson introduit la notion d’« élan vital », privilégiant l’instinct et le libre choix contre le déterminisme matériel.
- Benedetto Croce en Italie mène une offensive néo-idéaliste, affirmant que la vérité doit reposer sur la foi et le volontarisme.
- Même les sciences physiques (Einstein) et la psychiatrie (Freud) participent à ce basculement vers le subjectivisme en remettant en cause l’image d’un monde purement mécanique.
Nouvelles théories sociales et politiques
Le climat intellectuel favorise des doctrines remettant en cause l’égalité et la démocratie parlementaire :
- La psychologie des foules : Gustave Le Bon conclut que les masses sont irrationnelles et ont besoin d’un leadership fort.
- La théorie des élites : Des penseurs comme Mosca, Pareto et Michels soutiennent que toutes les sociétés, même démocratiques, sont inévitablement dominées par une minorité organisée (élite).
- Le révisionnisme de Georges Sorel : Sorel propose une transformation radicale du socialisme en rejetant le parlementarisme au profit de l’« action directe ». Dans son œuvre Réflexions sur la violence, il théorise que la violence possède une valeur morale et créatrice en soi, capable de forger une nouvelle conscience révolutionnaire par le biais du mythe.
Darwinisme social, Racisme et Anti-sémitisme
La fin du siècle voit la montée d’un « scientisme » dévoyé qui encourage les concepts de race, de hiérarchie et la glorification de la guerre.
- Une préoccupation obsessionnelle pour la décadence nationale et raciale se généralise (Max Nordau), le nationalisme étant perçu comme l’unique antidote.
- Les doctrines raciales modernes (Gobineau, Lapouge) classent l’humanité en hiérarchies, exaltant la supériorité de la race « aryenne » ou « nordique ».
- Houston Stewart Chamberlain popularise le « racisme mystique », définissant l’histoire comme une lutte éternelle entre Aryens et Juifs.
- L’antisémitisme se transforme, passant d’un fondement religieux à un fondement racial, stigmatisant les Juifs comme une « anti-race » subversive et matérialiste.
Vers une nouvelle culture de l’action
Enfin, le chapitre décrit l’émergence d’une culture de la jeunesse et d’un culte de la virilité. En réaction à la vie urbaine jugée étouffante, un nouvel accent est mis sur la physicalité, le plein air et le retour à la nature. Ce climat de rejet des valeurs bourgeoises, de foi dans le volontarisme et de culte du héros crée, avant même la Grande Guerre, un terrain fertile pour les futures doctrines fascistes.
2. Radical and Authoritarian Nationalism in Late Nineteenth-Century Europe (Le nationalisme radical et autoritaire dans l’Europe de la fin du XIXe siècle)
Ce deuxième chapitre de l’ouvrage de Stanley G. Payne analyse comment le nationalisme européen est passé d’un idéal libéral et fraternel à une forme agressive, autoritaire et intolérante à la fin du XIXe siècle. Bien que le fascisme soit une innovation du XXe siècle, Payne démontre que ses racines se trouvent dans les diverses formes de nationalisme radical qui ont émergé pour contester le libéralisme individualiste.
Les six visages de la droite autoritaire
Payne identifie six formes distinctes de nationalisme autoritaire ou de droite qui se sont cristallisées avant 1914 :
- La droite monarchiste traditionaliste : Des mouvements comme le carlisme en Espagne ou le légitimisme en France cherchaient à restaurer l’autorité traditionnelle et les lois anciennes contre le centralisme libéral.
- Le corporatisme : En réaction à l’atomisation sociale du libéralisme, cette doctrine proposait de réorganiser la société en « corporations » régulées par l’État, s’inspirant parfois du système médiéval.
- Le nationalisme intégral (Néomonarchisme) : L’Action Française, fondée en 1899, a transformé le monarchisme en un système nationaliste exclusif, autoritaire et antisémite, visant à faire de la nation un tout organique.
- L’autoritarisme constitutionnel modéré : Des dirigeants comme Bismarck en Allemagne ou João Franco au Portugal ont pratiqué un « libéralisme autoritaire », limitant les prérogatives parlementaires au profit d’une gestion administrative forte.
- La droite nationaliste modernisatrice : Particulièrement en Italie avec l’ANI (Association Nationaliste Italienne), ce courant prônait un État corporatif autoritaire non pas pour revenir au passé, mais pour accélérer le développement industriel et l’expansion impériale.
- Le national-socialisme révolutionnaire : Apparu dès les années 1880, ce courant (en France, en Allemagne et en Autriche) cherchait à fusionner le nationalisme avec une transformation sociale radicale, constituant le précurseur le plus direct du fascisme.
Les spécificités régionales
Payne examine comment ces idées ont pris racine dans différents contextes nationaux :
- France : Elle a été le laboratoire des idées fascistes. Le bonapartisme de Napoléon III a été le premier régime autoritaire post-libéral moderne. Plus tard, le boulangisme a préfiguré la politique des masses, tandis que Maurice Barrès a théorisé un « socialisme nationaliste » basé sur le culte de la terre et des morts.
- Allemagne et Autriche : Le nationalisme y a été marqué par la culture völkisch (ethnique-nationaliste), une vision mystique de la nation rejetant l’urbanisation et prônant la pureté raciale. En Autriche, Georg von Schönerer a introduit un pangermanisme virulent, antisémite et socialement réformiste qui a fortement influencé le jeune Hitler.
- Italie : Le sentiment d’une « révolution manquée » après l’unification a poussé l’élite culturelle vers un nationalisme belliqueux. Les Futuristes ont glorifié la violence et la guerre, tandis que les syndicalistes révolutionnaires (comme Sorel) ont commencé à réviser le marxisme pour y intégrer le mythe national et l’action directe.
- Europe de l’Est : Des mouvements comme l’Union du Peuple Russe avec ses milices des « Cent-Noirs » ou la société serbe « L’Unification ou la Mort » (la Main Noire) ont pratiqué un nationalisme extrémiste et terroriste.
Payne conclut que dès la fin du XIXe siècle, les éléments constitutifs du fascisme étaient présents : le culte du chef, l’exaltation de la violence « thérapeutique », le rejet du parlementarisme et la volonté de créer un « homme nouveau ». La Première Guerre mondiale n’a pas « causé » le fascisme, mais elle a brutalisé la vie politique, permettant à ces idées préexistantes de devenir des forces dominantes.
3. The Impact of World War I (L’impact de la Première Guerre mondiale)
Ce troisième chapitre de l’ouvrage de Stanley G. Payne analyse comment la Grande Guerre a agi comme un catalyseur sismique, transformant les idées radicales de la fin du XIXe siècle en mouvements politiques de masse.
Voici un résumé des points clés développés par l’auteur :
1. La brutalisation de la vie politique
Payne souligne que le premier impact majeur de la guerre fut la brutalisation de la vie publique. La violence extrême et quotidienne du conflit a rendu le recours à la force politique naturel, voire normal, brisant l’ethos de retenue morale du XIXe siècle. Le conflit a balayé les principales dynasties d’Europe centrale et orientale, créant un vide institutionnel propice aux révolutions.
2. L’expérience des tranchées : La « Tranchéocratie »
L’expérience prolongée du front a créé une conscience collective de « groupe guerrier » isolée du reste de la nation. Cette camaraderie, forgée dans la souffrance et le sacrifice, a donné naissance à une nouvelle « classe militaire civile » de vétérans. Ces hommes, habitués à l’ethos militaire de discipline et d’héroïsme, ont cherché à projeter cet esprit sur la société entière après la guerre, nourrissant les concepts de « socialisme du sang » ou de « tranchéocratie ».
3. L’Allemagne comme « Avant-Garde Nationale »
Pour l’Allemagne, la guerre a été vécue comme une libération mystique contre la culture bourgeoise occidentale jugée étouffante. Payne note que l’Allemagne représentait alors les aspirations d’une avant-garde nationale, où le nationalisme prenait la forme d’une révolte contre l’ordre existant. C’est d’ailleurs en Allemagne que les escalations les plus radicales (gaz toxiques, bombardements de villes) ont été initiées, testant les limites des normes européennes.
4. L’effondrement des gouvernements constitutionnels
La pression de la guerre a déstabilisé les systèmes parlementaires, particulièrement en Europe centrale et méridionale :
- En Russie : L’effondrement total en 1917 a mené à la dictature communiste.
- En Allemagne : Le commandement militaire a usurpé le pouvoir réel dès 1916. Le Parti de la Patrie (1917-18) a été la première association nationaliste autoritaire à obtenir un soutien de masse.
- Au Portugal : Sidonio Pais a instauré en 1917 une « République Nouvelle », système semiautoritaire de leadership charismatique qui préfigurait les dictatures d’après-guerre.
5. Atrocités et Génocides
Le chapitre identifie le génocide des Arméniens par les Turcs en 1915 comme le premier grand génocide du XXe siècle. Payne souligne que ce massacre, resté largement impuni, a servi de précédent historique crucial, notamment pour Hitler qui s’en souviendra plus tard.
6. Le modèle révolutionnaire de Lénine
Bien que Lénine n’ait pas créé la doctrine fasciste, son totalitarisme communiste a fourni le modèle structurel que les futurs mouvements fascistes allaient imiter ou adapter. Ce modèle incluait :
- Le système du parti unique et le contrôle total des institutions.
- Le recours à la violence de masse systématique et aux camps de concentration pour les opposants.
- Le culte de la personnalité et la militarisation du style politique.
Conclusion du chapitre
Payne conclut que la Première Guerre mondiale n’a pas « causé » le fascisme au sens strict, car les concepts idéologiques préexistaient. Cependant, elle a créé les conditions indispensables à son triomphe : une brutalisation routinière de la vie publique, l’exacerbation des conflits nationalistes et une défaillance généralisée des élites libérales du XIXe siècle. Sans ce traumatisme mondial, ces idées seraient probablement restées marginales.
4. The Rise of Italian Fascism, 1919–1929 (L’ascension du fascisme italien, 1919–1929)
Ce quatrième chapitre de l’ouvrage de Stanley G. Payne retrace la transformation du fascisme italien, passant d’un petit groupe d’interventionnistes de gauche à un régime dictatorial institutionnalisé.
1. La Crise d’Après-Guerre et les Origines (1919-1920)
L’Italie sort de la Première Guerre mondiale avec un sentiment de « victoire mutilée », car ses ambitions territoriales en Adriatique et en Afrique sont largement frustrées par le traité de paix. Le pays traverse une crise sociale sans précédent, le « biennio rosso » (1919-1920), marquée par des grèves massives, des occupations d’usines et de terres, faisant craindre une révolution bolchevique.
Benito Mussolini, ancien chef de file des socialistes révolutionnaires ayant rompu avec son parti pour soutenir l’entrée en guerre, fonde les Fasci Italiani di Combattimento le 23 mars 1919 à Milan. Ce mouvement initial est un mélange hétérogène de syndicalistes nationaux, d’anciens soldats d’élite (arditi) et de futuristes. Leur programme est alors résolument à gauche, réclamant le suffrage universel, la journée de huit heures et la confiscation des biens de l’Église. Cependant, lors des élections de 1919, le mouvement est un échec électoral total.
2. L’Ascension par la Violence : Le Squadrisme (1920-1921)
Le tournant décisif se produit à l’automne 1920, lorsque le fascisme se déplace vers les campagnes de la vallée du Pô. Les squadre (milices paramilitaires) lancent des « expéditions punitives » contre les organisations socialistes, bénéficiant du soutien des classes moyennes et des propriétaires terriens exaspérés. Le fascisme devient alors un mouvement de masse rural, militaire et farouchement antisocialiste.
En mai 1921, Mussolini entre au parlement avec 35 autres députés fascistes. En novembre de la même année, le mouvement se structure en un véritable parti : le Partito Nazionale Fascista (PNF). Mussolini s’impose comme le Duce, bien qu’il doive composer avec les chefs de milices locaux, les ras.
3. La Marche sur Rome et le Gouvernement de Coalition (1922-1924)
Face à l’impuissance des gouvernements libéraux, Mussolini organise la Marche sur Rome en octobre 1922. Ce n’est pas un coup d’État militaire mais une pression politique armée. Le roi Victor-Emmanuel III refuse de proclamer l’état de siège et nomme Mussolini Premier ministre de manière légale, à la tête d’un gouvernement de coalition comprenant des libéraux et des catholiques.
Durant ses deux premières années, Mussolini mène une politique semi-constitutionnelle. Il crée le Grand Conseil du Fascisme et transforme les milices en une organisation d’État (la MVSN) pour mieux les contrôler. En 1923, il fait voter la loi Acerbo, un système électoral garantissant la majorité absolue au parti arrivant en tête, ce qui permet au PNF de remporter largement les élections de 1924.
4. La Rupture : L’Affaire Matteotti et la Dictature (1924-1926)
En juin 1924, l’enlèvement et l’assassinat du député socialiste Giacomo Matteotti par des squadristes déclenchent une crise majeure qui manque de renverser Mussolini. L’opposition se retire du parlement (l’Aventin), espérant une intervention du roi qui ne vient pas. Pressé par les extrémistes de son propre parti, Mussolini assume la responsabilité des violences dans un discours le 3 janvier 1925, marquant le début de la dictature ouverte.
Pendant l’année 1926, les « lois fascistissimes » rédigées par Alfredo Rocco démantèlent les libertés démocratiques. Les partis d’opposition sont interdits, la censure est instaurée, et le pouvoir exécutif est concentré entre les mains du chef du gouvernement.
5. L’Institutionnalisation de l’« État Éthique » (1927-1929)
Le régime cherche à instaurer un État corporatiste destiné à transcender les conflits de classes en intégrant travailleurs et patrons sous la tutelle de l’État. En 1929, Mussolini achève la construction de son consensus en signant les Pactes du Latran avec la papauté, mettant fin à soixante ans de conflit entre l’Église et l’État italien.
Payne souligne que l’État fasciste, bien que se qualifiant de « totalitaire », reste en pratique une dictature politique présidant un système semi-pluraliste. Mussolini doit toujours composer avec la monarchie, l’armée, l’Église et les intérêts économiques, ce qui différencie le système italien du modèle hitlérien plus radical. À la fin de la décennie, Mussolini est au sommet de son prestige, ayant réussi à stabiliser le pays et à créer un nouveau modèle de régime autoritaire moderne.
5. The Growth of Nonfascist Authoritarianism in Southern and Eastern Europe, 1919–1929 (La croissance de l’autoritarisme non fasciste en Europe du Sud et de l’Est, 1919–1929)
Le chapitre 5 de l’ouvrage de Stanley G. Payne analyse l’échec de la démocratie libérale et la montée de régimes autoritaires non fascistes dans les pays moins développés de l’Europe méridionale et orientale durant les années 1920.
L’échec de la démocratie et les facteurs de stabilité
Payne souligne que, si les principes démocratiques semblaient triompher en 1919, ce succès fut temporaire, la démocratie ne survivant durablement que dans les sociétés avancées de l’Europe du Nord-Ouest. La survie d’un système constitutionnel dépendait de plusieurs facteurs : le niveau de développement économique, la durée de l’expérience libérale préalable, la résolution des problèmes religieux ou régionaux avant 1914, et le statut de pays vainqueur ou neutre durant la Grande Guerre. Dans les pays périphériques, l’arrivée tardive du suffrage universel et l’absence d’alliances entre les classes moyennes et les mouvements ouvriers modérés ont facilité l’effondrement des parlements.
Une réaction menée par les militaires et la couronne
Contrairement à l’Italie, l’alternative au libéralisme dans ces régions n’est pas venue de mouvements fascistes de masse, mais de secteurs traditionnels comme l’armée ou la monarchie.
- Hongrie : Après l’effondrement de la dictature communiste de Bela Kun en 1919, le régime de l’amiral Horthy a instauré un État réactionnaire visant à restaurer l’ordre du XIXe siècle. Bien que des « radicaux de droite » comme Gyula Gömbös aient prôné un national-socialisme dès 1919, ils sont restés marginaux ou ont été cooptés par le système conservateur durant cette décennie.
- Bulgarie : Le gouvernement progressiste et paysan de Stamboliski a été renversé en 1923 par un coup d’État mené par la Ligue Militaire et des terroristes de l’IMRO. Le pouvoir est alors resté entre les mains du roi Boris III et des élites urbaines, laissant peu de place aux imitateurs du fascisme.
- Espagne : Face à l’impuissance du système libéral devant les tensions sociales et coloniales, le général Primo de Rivera a instauré une dictature militaire en 1923 avec le soutien du roi. Bien qu’influencé par le succès de la marche sur Rome, son régime manquait de doctrine propre et n’a pas réussi à créer de nouvelles institutions durables.
- Pologne et pays baltes : En 1926, le maréchal Pilsudski a pris le pouvoir en Pologne par un coup d’État, instaurant un régime autoritaire pluraliste modéré dirigé par les « colonels ». Des processus similaires ont mené à des dictatures présidentielles en Lituanie sous Smetona et, plus tard, en Estonie et en Lettonie pour prévenir la montée de mouvements radicaux.
- Portugal : L’instabilité chronique de la République a provoqué un coup d’État militaire sans effusion de sang en 1926. Ce mouvement a finalement abouti à l’ascension d’Oliveira Salazar, qui a commencé à édifier un État corporatiste basé sur le catholicisme social plutôt que sur le dynamisme fasciste.
- Yougoslavie : Le roi Alexandre a imposé une dictature royale en 1929 pour tenter de résoudre les conflits ethniques profonds du pays, mais il a échoué à développer une organisation politique ou une idéologie équivalente à celle de Mussolini.
Conclusion : Le caractère non fasciste de l’autoritarisme périphérique
Payne conclut que la majorité de ces régimes étaient plus conservateurs que révolutionnaires, restant liés aux élites traditionnelles et dépourvus des doctrines spécifiques du fascisme italien. Les rares partis authentiquement fascistes fondés durant cette période, comme la Légion de l’Archange Michel de Codreanu en Roumanie (1927), sont restés au stade de petites sectes marginales durant les années 1920. L’Italie se distinguait par un niveau de développement intermédiaire qui permettait une mobilisation de masse et une culture idéologique sophistiquée, conditions qui faisaient défaut au reste de l’Europe méridionale et orientale à cette époque.
6. German National Socialism (Le national-socialisme allemand)
Le chapitre 6 de l’ouvrage de Stanley G. Payne, intitulé « Le national-socialisme allemand », analyse l’ascension et la structure du régime nazi, qu’il considère comme la force la plus dynamique et la plus destructrice du genre fasciste.
Voici un résumé détaillé des points clés développés par l’auteur :
La « Concaténation des Crises »
Payne rejette l’idée que le nazisme était le résultat inévitable de l’histoire allemande (le Sonderweg). Il souligne plutôt un enchaînement unique de traumatismes entre 1914 et 1933 qui a rendu possible l’ascension de Hitler. Ces crises incluent :
- La défaite surprise de 1918 et le sentiment d’avoir été « poignardé dans le dos ».
- Le traité de Versailles, vécu comme un diktat humiliant (pertes territoriales, clause de culpabilité).
- L’hyperinflation de 1923 et la destruction de l’épargne des classes moyennes.
- La Grande Dépression de 1929, qui a provoqué un chômage massif et une fragmentation politique totale.
Adolf Hitler et la naissance du NSDAP
Le mouvement naît de petits cercles nationalistes radicaux et de la culture völkisch (ethnique-nationaliste) à Munich.
- Les débuts : Hitler rejoint le minuscule Parti des Travailleurs Allemands (DAP) en 1919 et en prend le contrôle grâce à ses talents d’orateur.
- Le programme : Les « Vingt-cinq Points » fusionnent un nationalisme extrême avec une forme de socialisme racial, excluant les Juifs de la nation et prônant la nationalisation de certains trusts.
- La voie légaliste : Après l’échec du putsch de la Brasserie en 1923, Hitler réalise qu’il ne peut prendre le pouvoir par la force. Il transforme le parti en une machine électorale disciplinée basée sur le Führerprinzip (principe du chef).
La conquête du pouvoir
Le NSDAP réussit à devenir un parti trans-classe (Volkspartei), attirant aussi bien les classes moyennes que les agriculteurs et une partie des ouvriers.
- L’arrivée légale : Hitler est nommé chancelier le 30 janvier 1933 par le président Hindenburg, suite à des intrigues menées par les élites conservatrices (comme Papen) qui pensaient pouvoir le « dompter ».
- La dictature : L’incendie du Reichstag sert de prétexte pour suspendre les libertés, et la Loi d’habilitation donne à Hitler les pleins pouvoirs. La « Nuit des longs couteaux » en 1934 élimine les rivaux internes (SA) et rassure l’armée.
La structure du régime : L’État Dual
Payne décrit le système nazi comme un « État dual » ou une « polycratie » :
- Chaos administratif : La bureaucratie d’État traditionnelle coexiste avec les agences du Parti. Hitler encourage cette confusion pour rester le seul arbitre suprême.
- La SS : Sous Himmler, la SS devient un « État dans l’État », une élite raciale chargée de la répression, du système des camps et de la future révolution biologique.
- Économie : Le régime ne pratique pas de nationalisation massive mais impose une subordination totale de l’économie à l’intérêt national (réarmement massif, Plan de quatre ans).
La révolution raciale et la Volksgemeinschaft
Le but ultime de Hitler n’était pas un simple autoritarisme, mais une révolution raciale pour créer un « homme nouveau ».
- Volksgemeinschaft : La « communauté du peuple » visait à briser les barrières de classe au profit d’une unité organique basée sur le sang.
- Exclusion et extermination : L’idéologie raciale mène à la ségrégation des Juifs, à la stérilisation forcée et aux programmes d’euthanasie pour les « inaptes », préfigurant l’Holocauste.
Comparaisons : Nazisme, Fascisme et Communisme
Payne souligne des différences fondamentales avec l’Italie :
- Le Nazisme est plus radical : Hitler détient un pouvoir absolu là où Mussolini doit composer avec la Monarchie et l’Église.
- Le racisme est central : L’antisémitisme mystique est le cœur du nazisme, alors qu’il est longtemps marginal dans le fascisme italien.
- Parallèles avec l’URSS : Bien qu’opposés idéologiquement au matérialisme marxiste, les nazis partagent avec le communisme stalinien le modèle du parti unique, la militarisation de la vie sociale et le recours à la violence de masse.
7. The Transformation of Italian Fascism, 1929–1939 (La transformation du fascisme italien, 1929–1939)
Ce chapitre de l’ouvrage de Stanley G. Payne analyse l’évolution du régime de Mussolini à travers deux phases distinctes : une période de stabilité relative et de consensus (1929-1934), suivie d’une phase de radicalisation impérialiste et de rapprochement avec l’Allemagne nazie (1934-1939).
Les « Années de Consensus » (1929–1934)
Cette période est marquée par une acceptation passive du régime par la société italienne et une collaboration des grands intérêts.
- Bureaucratisation du Parti : Sous la direction d’Achille Starace, le Parti National Fasciste (PNF) devient une machine bureaucratique massive, perdant son élan révolutionnaire initial pour devenir un instrument de conformisme social. L’adhésion devient obligatoire pour les fonctionnaires, gonflant les rangs à 2,7 millions de membres.
- L’État Corporatiste : En 1934, le régime crée 22 corporations nationales pour réguler l’économie, bien qu’en pratique, elles servent surtout à contrôler les travailleurs plutôt qu’à diriger la production.
- La Doctrine de l’État Éthique : Le fascisme tente de se définir comme une « troisième voie » entre libéralisme et socialisme, promouvant l’idée d’un « État éthique » totalitaire qui intègre tous les aspects de la vie nationale.
Le Fascisme comme Religion Civile
Le régime cherche à transformer le fascisme en une véritable religion laïque.
- Mysticisme et Liturgie : Création de la Scuola di Mistica Fascista et adoption du slogan « Croire, Obéir, Combattre » (Credere, Obbedire, Combattere).
- Le Culte de la Romanità : Le régime exalte la Rome antique comme le modèle de la « Troisième Rome » fasciste, utilisant l’archéologie et l’urbanisme pour légitimer son destin impérial.
- Le Culte du Duce : Mussolini est présenté comme un génie universel infaillible, le slogan officiel étant « Le Duce a toujours raison » (Il Duce ha sempre ragione).
Politique Économique et Intervention de l’État
Face à la Grande Dépression, l’Italie fasciste augmente radicalement l’intervention étatique.
- L’IRI et le Capitalisme d’État : La création de l’Institut pour la Reconstruction Industrielle (IRI) en 1933 permet à l’État de contrôler la majeure partie du système bancaire et une part importante de l’industrie. À la fin de la décennie, l’Italie possède le secteur public le plus vaste d’Europe après l’URSS.
- L’Autarcie : Après 1936, le régime impose une politique d’autonomie économique pour préparer le pays à la guerre, privilégiant l’industrie lourde et l’armement au détriment du niveau de vie des citoyens.
Radicalisation et Expansionnisme (1934–1939)
Mussolini se convainc que la « révolution fasciste » ne peut être achevée que par la conquête d’un empire.
- Guerre d’Éthiopie (1935-1936) : Cette agression brutale, marquée par l’usage de gaz toxiques, marque un tournant. Elle suscite un enthousiasme national momentané mais isole l’Italie des démocraties occidentales.
- L’Axe Rome-Berlin : L’intervention dans la Guerre d’Espagne rapproche Mussolini de Hitler, aboutissant à la création de l’Axe en 1936.
- La « Nazification » et les Lois Raciales : En 1938, pour s’aligner sur l’Allemagne et radicaliser la population, Mussolini introduit une législation anti-juive. C’est une rupture profonde, car le fascisme italien n’était pas originellement antisémite et comptait de nombreux membres juifs.
Vers la Rupture
À la veille de 1939, Mussolini est de plus en plus isolé et dépendant de Hitler. Malgré ses craintes face à l’aventurisme allemand, il signe le Pacte d’Acier en mai 1939, liant définitivement le sort de son régime à celui du Troisième Reich. Cette radicalisation finale, loin de créer le « nouvel Italien » guerrier espéré, commence à aliéner les élites traditionnelles et une population lasse des sacrifices militaires.
8. Four Major Variants of Fascism (Quatre variantes majeures du fascisme)
Le chapitre 8 des sources détaille les quatre pays — l’Autriche, l’Espagne, la Hongrie et la Roumanie — où des mouvements de type fasciste ont joué un rôle majeur avant la Seconde Guerre mondiale, bien qu’aucun n’ait réussi à prendre le pouvoir de manière totalement indépendante.
Voici un résumé des caractéristiques de ces quatre variantes :
L’Autriche : Fascisme contre Autoritarisme Catholique
- Trois visages du nationalisme : L’Autriche présentait une division claire entre la droite catholique modérée (Parti chrétien-social), la droite radicale paramilitaire (Heimwehr) et les nazis autrichiens révolutionnaires.
- Le régime de Dollfuss : Engelbert Dollfuss a instauré en 1933 une dictature basée sur un autoritarisme corporatif catholique (le Ständestaat), inspiré par l’encyclique papale Quadragesimo Anno. Ce régime se voulait un rempart chrétien et « civilisé » contre le nazisme païen.
- Échec et Anschluss : Malgré l’assassinat de Dollfuss lors d’un putsch nazi avorté en 1934, le régime autoritaire a bloqué l’ascension des nazis locaux jusqu’à l’invasion allemande (Anschluss) en 1938.
L’Espagne : Le régime « semi-fasciste » de Franco
- La Phalange (Falange) : Fondée par José Antonio Primo de Rivera, elle représentait le fascisme catégorique, prônant un État national-syndicaliste, mais avec une identité catholique marquée.
- Insignifiance initiale : Avant la Guerre Civile de 1936, la Phalange était électoralement insignifiante (0,7 % des voix).
- L’unification de Franco : Durant la guerre, le général Franco a fusionné de force les phalangistes avec les carlistes et d’autres conservateurs au sein d’un parti d’État unique (la FET). Le régime franquiste est décrit comme « semi-fasciste » : bien qu’utilisant le style fasciste, il restait dominé par les élites traditionnelles (armée, Église) plutôt que par des idéologues révolutionnaires.
La Hongrie : Le foisonnement des socialismes nationaux
- Un terreau fertile : Les griefs territoriaux après 1918 et la peur du communisme ont favorisé une multitude de mouvements de droite radicale.
- Les Croix fléchées : Le mouvement de Ferenc Szalasi est devenu la force fasciste la plus importante, remportant 25 % des voix en 1939.
- L’Hungarisme : Szalasi prônait une idéologie mystique appelée « Hungarisme », visant à créer une patrie fédérale pour les peuples de la région carpato-danubienne, tout en étant farouchement « a-sémite ». Comme en Autriche, le pouvoir fut longtemps conservé par un régime de droite conservatrice (Horthy) avant que les nazis n’installent Szalasi comme marionnette en 1944.
La Roumanie : Le fascisme mystique de la Garde de Fer
- La Légion de l’Archange Michel : Menée par Corneliu Codreanu, elle est considérée comme la variante la plus complexe et inhabituelle. C’était un mouvement mystique et semi-religieux qui voyait la nation comme une communauté spirituelle cherchant la « résurrection dans le Christ ».
- Le culte de la mort : La Légion se distinguait par un fanatisme extrême, un culte morbide du martyre et de l’auto-sacrifice, et un antisémitisme violent.
- Conflit avec l’État : Très populaire auprès des paysans et des étudiants, elle fut brutalement réprimée par la dictature royale, puis écrasée militairement par le général Antonescu après une brève et chaotique période de partage du pouvoir en 1940-1941.
9. The Minor Movements (Les mouvements mineurs)
Le neuvième chapitre de l’ouvrage de Stanley G. Payne, intitulé « Les mouvements mineurs », analyse la prolifération et l’échec quasi systématique des mouvements fascistes en dehors de l’Italie et de l’Allemagne durant l’entre-deux-guerres. Payne souligne que, bien que l’autoritarisme ait progressé partout en Europe, il a majoritairement pris la forme de dictatures de droite semi-pluralistes plutôt que de régimes fascistes révolutionnaires.
L’échec du fascisme dans les démocraties du Nord
Dans les démocraties stables (Grande-Bretagne, France, Benelux, Scandinavie), le fascisme n’a jamais réussi à s’implanter durablement car les conditions de crise nationale et de frustration étaient absentes.
- France : Bien que la France ait été le berceau intellectuel des idées fascistes, les mouvements y ont échoué en raison de la stabilité des institutions de la IIIe République.
- Le Faisceau de Georges Valois fut la première tentative d’imitation, mais disparut faute de soutien financier.
- Le Parti Populaire Français (PPF) de Jacques Doriot, ancien communiste, fut le mouvement le plus proche du modèle mussolinien, mais il resta un « parti de paix » opposé à l’expansionnisme avant l’occupation.
- Les Croix de Feu (plus tard PSF) de François de la Rocque étaient le groupe le plus massif, mais Payne les définit comme une force nationaliste autoritaire modérée et non fasciste.
- Grande-Bretagne : La British Union of Fascists (BUF) d’Oswald Mosley, bien que très structurée et moderniste, resta marginale, la violence de ses militants répugnant à l’opinion britannique.
- Belgique et Pays-Bas : Le mouvement rexiste de Léon Degrelle en Belgique et le NSB d’Anton Mussert aux Pays-Bas connurent des succès électoraux temporaires, mais ils durent leur survie politique finale à l’occupation allemande.
Le fascisme réprimé par la droite autoritaire (Sud et Est)
Dans les pays moins développés ou instables, le fascisme n’a pas été renversé par la démocratie, mais réprimé ou coopté par des régimes de droite autoritaire déjà en place.
- Portugal : Le régime de l’Estado Novo d’António de Oliveira Salazar était un autoritarisme corporatiste catholique qui rejetait le « césarisme païen ». Salazar a facilement réprimé le mouvement national-syndicaliste de Rolão Preto, plus radical et fasciste.
- Grèce : Le général Ioannis Metaxas a instauré un « État nouveau » autoritaire et policier qui, bien qu’utilisant un style fascisant, s’apparentait plus au modèle de Salazar qu’à celui de Hitler.
- Pologne : Le régime des « Colonels » après la mort de Pilsudski a tenté de mobiliser la population via le Camp d’unité nationale (OZN), intégrant des éléments proto-fascistes, mais sans créer de parti unique révolutionnaire.
- Pays baltes et Balkans : En Estonie, en Lettonie et en Lituanie, les dirigeants conservateurs ont saisi les pouvoirs d’urgence pour interdire les mouvements fascistes locaux (comme les Vaps ou la Croix de Tonnerre) afin de stabiliser l’État. En Bulgarie, le roi Boris III a exercé un contrôle similaire sur les groupes radicaux.
Conclusion sur la marginalité du fascisme
Payne conclut que la majorité des mouvements fascistes furent des échecs politiques totaux. Ils n’ont pu prospérer que dans les rares pays où existait une convergence de crises : une démocratie parlementaire très récente et fragile, une défaite militaire ou une humiliation nationale, et un système de partis fragmenté. Sans ces conditions, et face à une droite traditionnelle forte, le fascisme est resté une curiosité intellectuelle ou une force paramilitaire mineure.
10. Fascism Outside Europe? (Le fascisme hors d’Europe ?)
Le chapitre 10 de l’ouvrage de Stanley G. Payne examine si le fascisme a pu s’implanter réellement en dehors de l’Europe, en analysant les cas du Japon, de la Chine, de l’Afrique du Sud, de l’Amérique latine et du Moyen-Orient.
Voici un résumé des points clés de cette analyse :
1. Le cas complexe du Japon
Le débat sur l’existence d’un « fascisme japonais » est ancien. Si les auteurs marxistes l’affirment, de nombreux chercheurs soulignent des différences fondamentales avec les modèles européens.
- Absences structurelles : Le Japon n’a jamais connu de parti unique de masse, de milice de parti, ni de dictateur charismatique de type Duce ou Führer.
- Autoritarisme traditionnel : Le système est resté dominé par les élites traditionnelles, les bureaucrates et les militaires, tout en conservant une forme de pluralisme limité et le rôle symbolique suprême de l’Empereur.
- Mouvements radicaux : Des groupes comme la Société de la Voie Orientale ou le Grand Parti de la Jeunesse du Japon ont existé mais sont restés marginaux électoralement.
- Conclusion : Payne définit le Japon de l’époque comme un système autoritaire pluraliste plutôt que fasciste.
2. L’Amérique latine et le populisme
Bien que l’Amérique latine ait connu de nombreuses dictatures, Payne note que le fascisme catégorique y a été très faible.
- Obstacles au fascisme : La faible mobilisation politique, la domination de l’armée (qui étouffe les mouvements indépendants) et la structure multiraciale des sociétés ont freiné son essor.
- L’Intégralisme brésilien : L’AIB fut le mouvement de masse le plus important (au moins 200 000 membres), mais il restait plus « spirituel » et moins étatiste que ses cousins européens.
- Le Péronisme argentin : Souvent qualifié de fasciste, Payne le définit plutôt comme un « populisme national ». Bien qu’empruntant des traits au fascisme, il s’en distingue par sa base syndicale et le rôle de leadership féminin (Evita), atypique pour le genre.
3. L’Afrique du Sud et le racisme
Le sentiment de dépossession des Afrikaners a nourri un nationalisme radical important dans les années 1930.
- L’Ossewabrandwag (OB) : Ce mouvement de masse disposait d’une milice violente, les Stormjaers.
- Verdict : Payne considère que l’Apartheid instauré après 1948 n’était pas un fascisme mais une « démocratie raciale » pour les Blancs, conservant un cadre constitutionnel et des élections compétitives au sein de cette minorité.
4. La Chine et le Moyen-Orient
- Chine : Les « Chemises Bleues » au sein du Kuomintang admiraient le fascisme européen et cherchaient une renaissance nationale, mais ils restaient une organisation d’élite secrète plutôt qu’un mouvement de masse.
- Moyen-Orient : Des groupes comme le Parti populaire syrien, les Futuwa irakiens ou les Chemises Vertes égyptiennes ont été fortement influencés par les modèles de Rome et Berlin. Cependant, ils manquaient souvent d’une structure de mobilisation massive ou d’une idéologie complète. Payne note que des régimes plus tardifs (comme ceux de Kadhafi ou de Saddam Hussein) se rapprocheront davantage du modèle fasciste classique.
5. Les États-Unis
Les mouvements radicaux y sont restés marginaux. Le Ku Klux Klan était ultra-conservateur et non révolutionnaire, tandis que Huey Long était un populiste égalitaire. Seul le German-American Bund était explicitement nazi, mais il était perçu comme un produit d’importation étranger incapable de s’enraciner.
Conclusion générale du chapitre
Payne conclut que le fascisme générique est un phénomène spécifiquement européen lié à une époque précise. Les conditions nécessaires à son triomphe (crise culturelle de la fin de siècle, compétition impérialiste intense, démocraties libérales fragiles et récentes) n’ont pas été réunies conjointement sur les autres continents. En dehors de l’Europe, les dictatures ont majoritairement pris la forme d’autoritarismes militaires, bureaucratiques ou de populismes nationaux.
11. World War II: Climax and Destruction of Fascism (La Seconde Guerre mondiale : apogée et destruction du fascisme)
Ce chapitre de l’ouvrage de Stanley G. Payne analyse la Seconde Guerre mondiale comme l’épreuve de force ultime et, finalement, la cause de la destruction totale des régimes fascistes.
La nature de la guerre et les ambitions d’Hitler
Pour le fascisme, la guerre était perçue comme l’engagement suprême et le test de validité d’une nation. Contrairement à Mussolini qui a longtemps agi avec prudence, Adolf Hitler a conçu le conflit non pas comme une lutte de puissance traditionnelle, mais comme une « révolution raciale » visant à conquérir le Lebensraum (espace vital) à l’Est pour construire un Reich de mille ans. Payne souligne que les causes de la guerre résident dans la convergence d’intérêts impériaux classiques et des idéologies révolutionnaires de l’Allemagne, de l’Italie, du Japon et de l’Union soviétique.
Stratégies, succès initiaux et erreurs fatales
Hitler espérait initialement isoler ses ennemis pour les détruire un à un. Le Pacte germano-soviétique de 1939 était une manœuvre tactique destinée à dissuader la Grande-Bretagne et la France d’intervenir en Pologne. Cependant, l’entrée en guerre des Alliés a forcé l’Allemagne dans un conflit de longue durée pour lequel elle n’était pas totalement prête. Deux erreurs stratégiques ont scellé le sort du Reich :
- L’échec de la victoire rapide contre l’Union soviétique en 1941.
- La déclaration de guerre aux États-Unis, une décision prise par Hitler dans l’espoir de maintenir les forces américaines dans le Pacifique grâce au Japon.
L’économie de guerre et le front intérieur
L’Allemagne n’est passée à une mobilisation économique totale qu’en 1942-1943 sous la direction d’Albert Speer, triplant la production malgré les bombardements alliés. Le régime a massivement eu recours au travail forcé, exploitant près de huit millions d’étrangers. Payne note que si le prestige du Parti nazi s’est effondré pendant la guerre, le patriotisme et la terreur ont maintenu la discipline de la population jusqu’à la fin.
La SS et l’Holocauste
La SS est devenue un « État dans l’État », gérant la révolution raciale, l’administration des territoires occupés et la répression. Le chapitre détaille l’horreur de l’Holocauste, conséquence logique de l’antisémitisme racial nazi. La « Solution finale », systématisée à partir de 1942 dans des camps d’extermination, a entraîné la mort de 5,5 à 6 millions de Juifs. Au total, les politiques de liquidation nazies ont coûté la vie à environ 10 millions de civils (Juifs, Tsiganes, Polonais, etc.).
L’échec de l’Italie et la République de Salò
Mussolini, mal préparé industriellement, a tenté de mener une « guerre parallèle » pour les intérêts italiens, mais ses défaites (notamment en Grèce) l’ont réduit au statut de satellite de l’Allemagne. Le 25 juillet 1943, suite à un vote du Grand Conseil, Mussolini a été déposé et arrêté par le roi Victor-Emmanuel III. La création de la République sociale italienne (Salò) n’a été qu’un gouvernement fantoche sous contrôle allemand, marquant le début d’une violente guerre civile en Italie.
Régimes satellites et fantoches
Payne distingue plusieurs types de collaborations :
- Vichy (France) : Un régime autoritaire de droite modérée, non fasciste, qui a néanmoins pratiqué des politiques antisémites.
- Les Oustachis (Croatie) : Un régime fantoche d’une violence extrême, responsable de massacres à grande échelle contre les Serbes et les Juifs.
- Les Croix fléchées (Hongrie) : Installés au pouvoir par les nazis seulement en 1944.
Conclusion : La fin du fascisme
Le fascisme a été détruit de l’extérieur par la défaite militaire. En échouant à l’épreuve de la force, qu’il exaltait pourtant comme la valeur suprême, le mouvement s’est discrédité de manière définitive. L’après-guerre a été marqué par des purges et des exécutions massives, particulièrement en France et en Italie, scellant la fin d’une ère de radicalisme nationaliste.
PART II: INTERPRETATION (Partie II : Interprétation)
12. Interpretations of Fascism (Interprétations du fascisme)
Ce douzième chapitre de l’ouvrage de Stanley G. Payne dresse un panorama des multiples théories et interprétations développées pour expliquer le fascisme, un phénomène jugé complexe et souvent contradictoire. Payne regroupe ces analyses en treize catégories principales.
Interprétations socio-économiques
- Agent du capitalisme bourgeois : C’est l’interprétation la plus ancienne, formalisée par le Komintern, qui définit le fascisme comme la dictature terroriste des éléments les plus réactionnaires du capital financier visant à écraser la classe ouvrière.
- Radicalisme des classes moyennes : Initiée par Luigi Salvatorelli, cette thèse voit dans le fascisme une révolte de la petite bourgeoisie humaniste et technique, cherchant à s’affirmer contre le grand capitalisme et le socialisme.
- Bonapartisme du XXe siècle : Inspirée par les analyses de Marx sur Napoléon III, cette théorie suggère que le fascisme émerge lors d’une crise d’équilibre des forces sociales, permettant à un mouvement de s’emparer du pouvoir de manière indépendante des classes sociales.
Le fascisme comme système de pouvoir
- Manifestation du totalitarisme : Cette approche assimile le fascisme au stalinisme comme une forme de contrôle étatique total caractérisée par un parti de masse, une idéologie globale et le recours à la terreur.
- Polyocratie autoritaire : À l’opposé du monolithisme totalitaire, cette interprétation (surtout appliquée au nazisme) décrit un système segmenté où rivalisent différents blocs de pouvoir : parti, armée, bureaucratie et élite économique.
Interprétations culturelles et psychologiques
- Révolution culturelle : George L. Mosse interprète le fascisme comme une tentative de créer une nouvelle culture et un « homme nouveau » en s’appuyant sur l’esthétique, la liturgie politique et le mythe national.
- Pathologies morales ou psychologiques : Certains historiens voient le fascisme comme le produit d’un effondrement moral et spirituel après 1914. D’autres, comme l’École de Francfort, proposent des modèles psychologiques tels que la « personnalité autoritaire » résultant de structures familiales rigides.
- Société de masse : L’atomisation des structures sociales traditionnelles aurait créé des individus isolés et irrationnels (« l’homme-masse »), vulnérables aux appels simplistes du fascisme.
Le fascisme face à la modernité
- Réaction contre la modernisation : Certains chercheurs considèrent le fascisme comme un mouvement de « perdants » du processus de modernisation, opposés à l’urbanisation, à l’industrialisation et au rationalisme.
- Outil de modernisation : À l’inverse, d’autres analystes voient le fascisme (notamment en Italie) comme une « dictature de développement » visant à accélérer la modernisation technologique et économique d’une nation en retard.
Interprétations métapolitiques et nominalistes
- Phénomène métapolitique : Des auteurs comme Ernst Nolte et Roger Griffin définissent le fascisme comme un projet révolutionnaire unique visant la palingénésie (renaissance) d’une nation perçue comme décadente, s’appuyant sur une philosophie vitaliste et activiste.
- Religion politique : Cette approche voit dans le fascisme une forme de religion séculière, utilisant des mythes mystiques pour mobiliser la foi des masses.
- Déni du fascisme générique : Enfin, certains chercheurs dits « nominalistes » rejettent totalement le concept de fascisme générique, affirmant que les mouvements sont trop disparates pour être regroupés sous une définition commune.
13. Generic Fascism? (Le fascisme générique ?)
Le chapitre 13 de l’ouvrage de Stanley G. Payne, intitulé « Le fascisme générique ? », examine le débat complexe sur l’existence d’une catégorie unifiée englobant tous les mouvements de ce type ou si ces derniers étaient trop disparates pour être regroupés sous une seule étiquette. Payne soutient qu’une approche strictement nominaliste (niant tout lien) ou universaliste (affirmant une identité totale) est trompeuse.
Voici les points clés de cette analyse :
Perspectives historiques de Mussolini et Hitler
- Mussolini : Le leader italien a longtemps oscillé entre la dénégation de toute similitude avec d’autres mouvements étrangers par prudence politique et la promotion d’un « fascisme universel » pour affirmer l’hégémonie culturelle de l’Italie. En 1928, il déclarait que le fascisme n’était « pas un produit d’exportation », avant de changer d’avis dans les années 1930.
- Hitler : Contrairement à Mussolini, Hitler a été plus cohérent en affirmant que le fascisme et le national-socialisme partageaient un « destin commun » et étaient des équivalents historiques, même si la primauté de la race dans le nazisme créait une distinction fondamentale à ses yeux.
Les cinq variétés de fascisme
Payne refuse de voir le fascisme comme un bloc monolithique et identifie au moins cinq sous-types distincts qui reflètent les cultures nationales de leurs pays respectifs :
- Le fascisme italien paradigmatique : Diversifié, pragmatique et relativement pluraliste.
- Le national-socialisme allemand : La forme la plus extrême et radicale, la seule à avoir créé un système de pouvoir total.
- Le phalangisme espagnol : Un fascisme marqué par un traditionalisme catholique et culturel.
- La Garde de Fer roumaine : Un mouvement mystique et semi-religieux, unique dans le monde orthodoxe.
- Le mouvement des Croix fléchées hongrois : Une variante « hungariste » distincte des modèles nazi ou italien.
Distinction entre mouvement et régime
Payne insiste sur la nécessité de distinguer les mouvements fascistes (le parti en tant que force d’opposition) des régimes fascistes (le système de pouvoir une fois installé).
- La plupart des mouvements fascistes n’ont jamais dépassé le stade de l’opposition et ont été contraints de fonctionner au sein de systèmes parlementaires qu’ils souhaitaient détruire.
- Pour prendre le pouvoir, ces mouvements ont presque toujours eu besoin d’alliés au sein de la droite autoritaire, ce qui a souvent mené à leur subordination ou à des compromis limitant leur radicalisme.
Le fascisme au sein des régimes autoritaires syncretiques
Plutôt que de parler de « régimes fascistes » au pluriel, Payne propose de classer ces gouvernements comme des systèmes autoritaires nationaux syncrétiques. Il en identifie sept types, allant du système hitlérien (le seul véritablement contrôlé par un parti fasciste) aux dictatures militaires ou bureaucratiques qui utilisaient simplement un décorum fasciste pour se donner une image de modernité.
En conclusion, Payne suggère que si le terme « régime fasciste » est souvent utilisé de manière lâche pour désigner toute dictature non marxiste à parti unique, seul le Troisième Reich a atteint une structure de pouvoir intégralement fasciste avant sa destruction.
14. Fascism and Modernization (Fascisme et modernisation)
Le chapitre 14 de l’ouvrage de Stanley G. Payne analyse la relation complexe et souvent contradictoire entre le fascisme et le processus de modernisation. L’auteur explore si le fascisme doit être considéré comme une forme de résistance à la modernité ou, au contraire, comme un moteur de celle-ci.
Voici les points clés de ce résumé :
Le débat académique : Antimodernisme ou Modernisation ?
Payne note qu’il existe un consensus sur le fait que le fascisme est lié à une « interaction pathologique entre modernité et retard », mais les historiens divergent sur sa nature exacte.
- La thèse antimoderniste : Certains, comme Talcott Parsons ou Henry Turner, voient le fascisme comme une rébellion contre la modernisation (industrialisation, urbanisation, rationalisme, égalitarisme).
- La thèse de la modernisation : D’autres, comme A. James Gregor, soutiennent que le fascisme (particulièrement en Italie) a fonctionné comme une « dictature de développement » visant à accélérer la maturation économique et technologique d’une nation en retard.
Le cas du fascisme italien : Une modernisation institutionnelle
Payne souligne que le fascisme italien a eu des effets modernisateurs indéniables, même s’ils étaient parfois involontaires ou limités :
- Économie et industrie : Sous Mussolini, la production industrielle a dépassé celle de l’agriculture pour la première fois en 1937. La création de l’IRI (Institut pour la reconstruction industrielle) a donné à l’Italie le secteur public le plus vaste d’Europe après l’URSS.
- Réformes structurelles : Le régime a modernisé le système bancaire et les codes civils, commerciaux et pénaux, dont beaucoup ont survécu après 1945.
- Écologie précoce : Payne note que l’accent mis par le fascisme sur le redimensionnement écologique (reboisement, limitation de l’urbanisation) était en quelque sorte une vision « postmoderne » avant l’heure.
Le cas du nazisme : Modernité technique et archaïsme culturel
La relation du nazisme avec la modernité est encore plus ambivalente :
- Ambivalence : Le nazisme a exploité les technologies les plus modernes (médias de masse, aviation, planification industrielle) pour servir des objectifs basés sur des mythes archaïques de sang et de sol.
- Révolution raciale : Payne rejette l’idée que la révolution hitlérienne était féodale ou réactionnaire. Elle était intrinsèquement moderne car basée sur un scientisme zoologique et biologique du XXe siècle, totalement étranger aux conceptions prémodernes.
- Impact social : Bien que le nazisme n’ait pas réalisé une égalité sociale totale, il a provoqué une révolution de statut, brisant les anciennes barrières de classe au profit de la « communauté du peuple » (Volksgemeinschaft).
Synthèse : Le fascisme comme « tyrannie moderne »
Payne conclut que le fascisme n’est ni purement antimoderniste, ni un simple outil de modernisation, mais une synthèse unique :
- Une réponse des « retardataires » : Le fascisme a exercé son attrait maximal dans les « nouvelles nations » des années 1860 (Italie, Allemagne, etc.) qui cherchaient à rattraper leur retard de puissance impériale.
- Une modernité sélective : Il a encouragé la rationalisation technique et industrielle tout en rejetant le versant libéral de la modernité (hédonisme, consommation, individualisme) au profit d’une utopie guerrière et ascétique.
- Verdict final : Pour Payne, le fascisme était une forme de tyrannie très « moderne », dont les gains technologiques et structurels sont restés sans commune mesure avec les coûts humains et moraux atroces qu’ils ont engendrés.
15. Elements of a Retrodictive Theory of Fascism (Éléments d’une théorie rétrodictive du fascisme)
Le chapitre 15 de l’ouvrage de Stanley G. Payne propose une théorie rétrodictive, c’est-à-dire une analyse des conditions spécifiques qui devaient être réunies dans l’Europe du début du XXe siècle pour qu’un mouvement fasciste significatif (atteignant environ 20 % de l’électorat) puisse se développer. Payne identifie cinq pays ayant atteint ce seuil : l’Italie, l’Allemagne, l’Autriche, la Hongrie et la Roumanie.
Voici la synthèse des facteurs déterminants classés par catégories :
Facteurs Culturels
- Crise de la fin de siècle : Les mouvements fascistes ont puisé leurs racines dans la crise culturelle de la fin du XIXe siècle, caractérisée par le néo-idéalisme, le vitalisme, l’activisme et le culte du héros.
- Nationalisme préexistant : Le fascisme ne pouvait devenir une force majeure que dans les pays ayant connu une agitation nationaliste organisée au moins une demi-génération auparavant ; il en constitue le « second stade ».
- Espace de sécularisation : Le fascisme a profité de l’espace culturel ouvert par la sécularisation pour proposer des mythes politiques séculiers, sauf en Roumanie où il a pris une forme hybride de fascisme religieux.
Facteurs Politiques
- Nouveaux États : Les mouvements significatifs sont tous apparus dans des États relativement récents (moins de trois générations, nés dans les années 1860-1870).
- Démocratie fragile : Le fascisme a prospéré dans des pays ayant récemment entamé une transition vers une démocratie libérale encore non consolidée. Paradoxalement, il avait besoin d’un cadre démocratique pour pouvoir mobiliser les masses librement.
- Fragmentation et polarisation : Une forte division du système de partis était nécessaire, tout comme l’existence d’une menace perçue venant de la gauche révolutionnaire.
- Leadership et alliances : La prise de pouvoir nécessitait un leader efficace et, surtout, des alliés au sein de la droite autoritaire.
Facteurs Sociaux
- Tensions sociales : Une situation de conflit interne aigu était indispensable.
- Bases sociales variées : Si la petite bourgeoisie a souvent été le secteur le plus décisif, les mouvements puissants ont également recruté chez les ouvriers (Allemagne), les étudiants (Espagne, Roumanie) ou les paysans (Roumanie, Hongrie).
- Minorité juive : L’existence d’une minorité juive a souvent servi de catalyseur pour la mobilisation antisémite.
Facteurs Économiques
- Crise de frustration nationale : Le point commun économique n’était pas un niveau de développement précis, mais la perception que la crise découlait d’une défaite militaire ou d’une exploitation étrangère (ex: les « ploutocraties capitalistes »).
- Neutralisation des militaires : Le pays devait avoir atteint un niveau de développement tel que les militaires n’étaient plus les seuls arbitres du pouvoir politique ; sinon, le fascisme était simplement étouffé par une dictature militaire classique.
Facteurs Internationaux
- Humiliation de statut : Le fascisme s’est nourri du sentiment de défaite ou de privation de statut (ex: la « victoire mutilée » en Italie, les pertes territoriales en Allemagne et Hongrie).
- Modèles étrangers : L’existence de l’Italie fasciste ou de l’Allemagne nazie a servi de modèle pour les mouvements plus tardifs, bien que la dépendance excessive envers un modèle étranger ait souvent été une cause d’échec.
Conclusion
Pour Payne, aucun de ces facteurs n’était suffisant à lui seul. C’est la convergence de la majorité de ces variables dans la période de l’entre-deux-guerres qui a créé une situation « fascistogène » unique dans l’histoire européenne. Ces conditions ayant disparu après 1945, Payne conclut qu’une renaissance du fascisme historique sous sa forme exacte est impossible.
Epilogue. Neofascism: A Fascism in Our Future? (Épilogue. Le néofascisme : un fascisme dans notre futur ?)
L’épilogue de Stanley G. Payne analyse la survie et les transformations du fascisme après 1945, concluant que si le fascisme historique est mort, des formes dérivées subsistent sous des apparences variées.
L’impossibilité d’un retour au fascisme historique
Payne soutient que le fascisme n’a pas réussi à devenir une force motrice mondiale et que sa défaite totale en 1945, couplée aux changements radicaux de l’après-guerre (Guerre froide, prospérité sans précédent, société de consommation), a rendu impossible la renaissance des formes exactes du fascisme. Le triomphe du matérialisme hédoniste a supprimé le terrain favorable à l’ascétisme révolutionnaire et à l’idéalisme guerrier.
Caractéristiques et typologie du néofascisme
Bien que politiquement insignifiants, les groupes se réclamant du fascisme sont paradoxalement plus nombreux aujourd’hui qu’entre les deux guerres, suivant la règle : « plus un mouvement est insignifiant, plus il y a de groupuscules ». Payne distingue plusieurs tendances :
- La Droite Radicale : Contrairement au fascisme historique, ces mouvements (comme le Front National en France ou les Republikaner en Allemagne) acceptent souvent l’étiquette de « droite », rejettent le changement social révolutionnaire et se concentrent sur la xénophobie et l’opposition à l’immigration.
- L’Eurofascisme : Un concept où le mythe de la nation est remplacé par un mythe de l’Europe aryenne ou de l’identité européenne contre l’hégémonie russo-américaine.
- Le terrorisme : En raison de leur faiblesse électorale, certains groupes se tournent vers un terrorisme sporadique et désespéré.
Les foyers principaux : Italie et Allemagne
- Italie : C’est le pays où le néofascisme a été le plus fort en raison d’une dé-fascisation moins systématique et d’une continuité institutionnelle avec le régime de Mussolini. Le MSI (Mouvement Social Italien) a été le parti le plus durable, influencé intellectuellement par Julius Evola, qui prônait un élitisme antimoderne et une « civilisation solaire ». En 1994, l’Alliance Nationale a succédé au MSI, affirmant que le fascisme n’était pas « répétable ».
- Allemagne : Les sympathies nazies ont chuté rapidement après la guerre. On a cependant noté une augmentation de la violence des « skinheads » et des groupes néo-nazis dans les années 1980 et 1990, particulièrement dans l’ex-Allemagne de l’Est après l’unification.
Le fascisme hors d’Europe et le « Communisme national »
Payne rejette l’idée d’un fascisme authentique en Amérique latine (où les dictatures militaires étaient des « autoritarismes bureaucratiques » non idéologiques) ou en Afrique. En revanche :
- Moyen-Orient : Des régimes comme celui de Saddam Hussein en Irak ont présenté des similitudes frappantes avec le modèle hitlérien (culte du chef, militarisme extrémiste, nettoyage ethnique).
- Fascisation du communisme : Certains régimes communistes (Chine de Mao, Cuba de Castro) ont adopté des traits fascistes : nationalisme extrême, culte de la personnalité et mépris des « ploutocraties », tout en restant fidèles au collectivisme d’État.
Le danger futur : L’Europe de l’Est et la Russie
Le risque majeur ne réside pas dans les démocraties occidentales, « inoculées » contre le fascisme, mais dans les anciens pays communistes. Payne désigne la Russie de Vladimir Jirinovski comme le cas le plus inquiétant, avec des analogies alarmantes avec la République de Weimar et un programme de dictature nationaliste et d’expansion territoriale. En conclusion, le fascisme historique ne reviendra pas, mais le XXIe siècle pourrait voir naître de nouvelles formes d’autoritarisme nationaliste radical.
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