À l’école des anciens

Positionnement idéologique

Gauche affirmée
Gauche modérée
Centre / Transversal
Droite modérée
Droite affirmée
Réflexion philosophique et herméneutique sur l'enseignement et la transmission du savoir antique, approche pédagogique universelle transcendant les clivages idéologiques.

Paul Veyne, historien antiquisantet membre de l'Académie française, réunit dans ce recueil une série d'essais et de leçons qui illustrent sa conception singulière de l'histoire ancienne : un regard à la fois savant et étonné sur les façons de penser et de vivre des Anciens, radicalement différentes des nôtres. Veyne excelle à restituer l'étrangeté du passé sans l'anachronisme : il ne projette pas nos catégories modernes sur les Grecs et les Romains, mais cherche à comprendre leur logique propre, leurs évidences et leurs angles morts. Ces essais abordent des thèmes variés : la sexualité antique, la religion romaine, le stoïcisme comme art de vie, la conception du bonheur chez les Anciens, le rapport à la mort et à la mémoire. Veyne montre comment ces sociétés ont construit des systèmes cohérents de représentation du monde qui n'ont ni la même logique ni les mêmes priorités que les nôtres. Son écriture, remarquablement claire et souvent ironique, rend accessibles des questions d'histoire intellectuelle habituellement réservées aux spécialistes. À l'école des Anciens constitue une invitation à la philosophie pratique autant qu'à l'histoire : ces penseurs du passé, en nous montrant que d'autres manières de vivre ont été possibles, élargissent notre imagination du présent et de l'avenir.

Lucien Jerphagnon (1921–2011) est l’une des figures les plus attachantes et les plus originales de la philosophie et de l’histoire des idées françaises du XXe siècle. Spécialiste reconnu de la philosophie antique et de l’Antiquité tardive — ses travaux sur Augustin, sur Julien l’Apostat et sur la fin de l’empire romain font autorité — il était aussi un grand pédagogue et un vulgarisateur de génie, capable de faire vivre les penseurs grecs et latins avec une fraîcheur et une verve qui tranchaient délicieusement avec la sécheresse académique habituelle. Son style — vif, spirituel, parsemé d’humour et d’un plaisir évident à transmettre — lui a valu un public bien au-delà du cercle des spécialistes, et ses ouvrages de synthèse comme Histoire de la Rome antique ou Dieu en toutes libertés ont touché des lecteurs qui n’étaient pas venus à la philosophie antique par les voies universitaires.

Né à Auxerre dans une famille modeste, Jerphagnon a fait ses études classiques dans la tradition humaniste française avant de s’engager dans la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale — expérience qui, comme pour beaucoup de sa génération, a forgé une vision de la vie et du courage qui irrigue toute son œuvre. Après la guerre, il poursuit des études de philosophie et de lettres classiques, enseigne en province puis à Paris, et développe progressivement une œuvre d’historien des idées qui se distingue par son souci constant de relier la pensée antique à l’expérience humaine universelle. Son goût de la sagesse pratique, son attention aux personnages concrets plutôt qu’aux systèmes abstraits, son humour bienveillant et sa chaleur humaine font de lui un guide idéal pour entrer dans le monde de la philosophie antique.

À propos de ce livre

À l’école des anciens, publié en 2013 à titre posthume ou dans les dernières années de sa vie, est l’un des ouvrages les plus personnels et les plus distillés de Jerphagnon. Il y rassemble, sous forme d’essais et de méditations, les leçons qu’il a tirées de toute une vie de fréquentation assidue des philosophes grecs et latins. Ce n’est pas un traité systématique — Jerphagnon n’était pas homme à s’enfermer dans les systèmes — mais une promenade guidée à travers les sagesses de l’Antiquité, conduite par quelqu’un qui les a non seulement étudiées mais habitées, et qui cherche à transmettre ce qu’elles peuvent encore apporter à un lecteur du XXIe siècle.

Le titre dit bien l’intention : il s’agit d’apprendre à l’école des anciens, non pas pour les imiter servilement ni pour fuir dans le passé, mais pour trouver dans leur réflexion des ressources permettant de mieux habiter le présent. Cette disposition — respectueuse sans être révérencieuse, attentive à la différence des contextes sans perdre de vue l’universalité des questions humaines — est caractéristique de la meilleure tradition humaniste française, dont Jerphagnon est l’un des derniers grands représentants.

Socrate et l’art de la question

La figure de Socrate occupe une place centrale dans cet ouvrage, comme elle l’a fait dans toute la vie intellectuelle de Jerphagnon. Pour lui, Socrate n’est pas d’abord un philosophe au sens académique du terme — un système-builder, un fournisseur de doctrines — mais un maître de vie, un homme qui a montré par l’exemple ce que signifie prendre la pensée au sérieux et en faire le principe directeur d’une existence. La fameuse ignorance socratique — « je sais que je ne sais rien » — n’est pas pour Jerphagnon un paradoxe rhétorique mais une disposition authentique, une humilité intellectuelle qui est la condition de tout vrai questionnement.

Cette valorisation de la question sur la réponse, de l’inquiétude philosophique sur la certitude dogmatique, est l’un des fils rouges de l’ouvrage. Jerphagnon voit dans la fréquentation des anciens non pas un moyen d’obtenir des réponses toutes faites aux questions de la vie mais une école d’apprentissage de la question — une formation à l’art de se demander ce qui importe vraiment, de distinguer l’essentiel de l’accessoire, de résister à la tentation des solutions simples face aux problèmes complexes. C’est une leçon de philosophie mais aussi de sagesse pratique, d’autant plus précieuse qu’elle est rare dans un monde saturé de certitudes affichées et de solutions clés en main.

Les stoïciens et la maîtrise de soi

Parmi les traditions philosophiques antiques auxquelles Jerphagnon accorde une attention particulière dans cet ouvrage, le stoïcisme occupe une place de choix. Il retrouve dans la philosophie stoïcienne — dans Marc Aurèle, dans Épictète, dans Sénèque — des ressources pour une éthique de la maîtrise de soi et de la liberté intérieure qui reste d’une actualité frappante. La distinction stoïcienne fondamentale entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas — les désirs, les jugements, les attitudes intérieures d’un côté ; les événements extérieurs, les actions des autres, les coups du sort de l’autre — lui paraît l’une des intuitions philosophiques les plus profondes et les plus utiles que l’humanité ait jamais produites.

Cette philosophie de la liberté intérieure, qui affirme que nul ne peut nous priver de notre dignité et de notre liberté tant que nous gardons le gouvernail de nos propres pensées et de nos propres jugements, résonne particulièrement dans le contexte de l’œuvre de Jerphagnon : un homme qui a traversé la Résistance, les aléas d’une carrière universitaire longue, et les épreuves de la vieillesse en maintenant jusqu’au bout une sérénité et une jovialité qui témoignent d’une vraie intériorisation de ces principes.

Épicure et le bonheur simple

Un autre pôle important de cet ouvrage est la réhabilitation de la philosophie épicurienne, longtemps caricaturée comme une invitation à la débauche et au plaisir sans limites. Jerphagnon rend à Épicure son vrai visage : celui d’un philosophe austère et profond qui cherchait non pas les plaisirs faciles mais le bonheur durable, fondé sur la suppression des désirs superflus et la cultiva de l’amitié, de la contemplation et de la tranquillité de l’âme. L’épicurisme authentique, tel que Jerphagnon le présente, est une philosophie de la sobriété heureuse — très éloignée de la consommation effrénée que les modernes associent parfois au mot « épicurien ».

Cette réhabilitation de la philosophie du plaisir raisonnable et de l’amitié vraie comme fondements du bonheur humain est l’un des aspects les plus séduisants de l’ouvrage. Elle contraste avec une modernité qui tend à confondre le bonheur avec la satisfaction de désirs toujours croissants et qui finit par produire une insatisfaction chronique. Les anciens, dans leur sagesse, avaient compris que le vrai bonheur est moins une affaire d’accumulation que de sélection — de savoir distinguer ce qui nourrit vraiment l’existence de ce qui l’encombre.

Portée métapolitique : l’héritage classique et la crise de la civilisation

Pour les lecteurs de Métapolitique, l’intérêt de cet ouvrage réside notamment dans la question implicite qui le traverse : que reste-t-il de l’héritage philosophique classique dans une civilisation qui semble avoir rompu avec ses propres racines ? Jerphagnon ne pose pas cette question en termes politiques — il n’était pas un homme de polémique idéologique — mais elle est présente en filigrane dans toute sa réflexion sur ce que les anciens ont à nous dire. Une civilisation qui oublie ses fondements philosophiques, qui ne sait plus transmettre à ses jeunes les ressources intellectuelles et morales que ses meilleurs esprits ont élaborées au fil des siècles, est une civilisation qui s’affaiblit de l’intérieur.

La pratique philosophique que prône Jerphagnon — une pratique enracinée dans la fréquentation patiente des textes, dans le dialogue avec les maîtres du passé, dans l’effort de se former plutôt que de simplement s’informer — est une réponse implicite à la crise de sens et de direction qui affecte nos sociétés. Elle suggère que le renouveau ne viendra pas de l’invention ex nihilo de nouvelles valeurs mais du ressourcement dans la profondeur d’une tradition que nous avons largement abandonnée sans toujours le réaliser.

Réception et héritage

L’œuvre de Jerphagnon a exercé une influence discrète mais durable sur plusieurs générations de lecteurs et d’étudiants. Ses cours à l’université de Paris et à Caen étaient légendaires pour leur clarté, leur verve et leur capacité à rendre les philosophes anciens contemporains et vivants. Ses ouvrages de synthèse ont introduit des milliers de lecteurs à l’Antiquité tardive, à Augustin et à la philosophie hellénistique. Et ses essais plus personnels — dont À l’école des anciens est l’un des plus accomplis — ont proposé un modèle de sagesse pratique nourrie par la culture humaniste qui reste précieux dans un monde en manque de repères.

Conclusion

À l’école des anciens est le testament intellectuel d’un homme qui a passé sa vie à dialoguer avec les plus grands esprits de l’Antiquité et qui cherche, dans ce dernier ouvrage, à transmettre le meilleur de ce qu’il en a retiré. Cet héritage est simple à formuler mais difficile à intérioriser : penser par soi-même, s’interroger sur ce qui importe vraiment, cultiver la maîtrise de soi, apprécier le bonheur simple des choses vraies. Jerphagnon nous rappelle que ces sagesses ne sont pas réservées à une élite de philosophes profesionnels ; elles sont à la portée de quiconque accepte de prendre le temps de s’asseoir à l’école des anciens et de laisser leur parole travailler patiemment en lui.

Platon et la question du bien

La figure de Platon est inévitable dans tout ouvrage qui cherche à tirer les leçons de la philosophie antique, et Jerphagnon lui consacre des pages d’une grande beauté. Ce qui frappe le lecteur, c’est la façon dont il résiste à la tentation de faire de Platon un idéologue — un penseur dont on extrairait une doctrine politique ou métaphysique applicable mécaniquement à nos problèmes contemporains. Jerphagnon lit Platon comme on lit un grand poète : en cherchant non pas des formules mais des illuminations, non pas des réponses définitives mais des approfondissements de la question.

La question platonicienne du Bien — Qu’est-ce que le bien ? Peut-on le connaître ? Comment en vivre ? — traverse toute l’œuvre de Platon et irrigue l’ensemble de la tradition philosophique occidentale. Jerphagnon nous rappelle que cette question n’est pas une abstraction académique mais la question la plus pratique et la plus urgente qui soit : elle engage chaque acte de notre vie, chaque choix, chaque relation. Une culture philosophique authentique commence par la prise au sérieux de cette question, par le refus de se contenter des réponses toutes faites que propose le sens commun ou que dictent les modes intellectuelles du moment.

L’amour de la sagesse comme art de vivre

L’un des aspects les plus originaux et les plus précieux de cet ouvrage est son insistance sur la philosophie antique comme art de vivre plutôt que comme discipline académique. Jerphagnon suit ici la tradition inaugurée par Pierre Hadot dans ses travaux sur les exercices spirituels dans l’Antiquité : les philosophes grecs et romains ne cherchaient pas seulement à construire des théories sur le monde et sur l’homme ; ils cherchaient à transformer leur façon de vivre, à s’entraîner quotidiennement à la sagesse comme un athlète s’entraîne quotidiennement à son sport.

Cette conception de la philosophie comme pratique existentielle — comme askèsis au sens grec du terme, c’est-à-dire comme exercice et entraînement — est radicalement différente de la philosophie universitaire moderne, qui tend à se concevoir comme une discipline intellectuelle parmi d’autres, sans nécessité de conséquences pratiques sur la vie de celui qui la pratique. Pour Jerphagnon, comme pour les anciens, une philosophie qui ne change pas la vie de celui qui la pratique est une philosophie manquée. C’est cette exigence de cohérence entre la pensée et la vie qui donne à son ouvrage son ton particulier — chaleureux, engagé, personnel, à la fois humble et ferme.

La transmission comme responsabilité

Un thème transversal de l’ouvrage est celui de la transmission. Jerphagnon est profondément convaincu que la culture — et la culture philosophique en particulier — ne se perpétue pas d’elle-même mais exige un effort actif de transmission de génération en génération. Cet effort de transmission n’est pas seulement une responsabilité pédagogique ; c’est une responsabilité civique et même civilisationnelle. Une société qui cesse de transmettre à ses jeunes les ressources intellectuelles et spirituelles accumulées par ses ancêtres est une société qui se prive de sa profondeur et de sa capacité de résistance face aux crises.

Cette conviction nourrit toute l’œuvre de Jerphagnon, mais elle est particulièrement explicite dans À l’école des anciens. Ce livre est lui-même un acte de transmission — la tentative d’un vieux sage d’offrir à ses lecteurs, en quelques pages essentielles, le distillat de toute une vie de dialogue avec les meilleurs esprits de l’Antiquité. Il y a dans cet acte une générosité et une humilité qui touchent profondément le lecteur et qui font de ce livre bien plus qu’un simple essai philosophique : un geste d’humanité.

Actualité de la philosophie antique

On pourrait objecter que les problèmes du XXIe siècle — le changement climatique, la révolution numérique, les crises géopolitiques, les inégalités de la mondialisation — sont si différents de ceux des Grecs et des Romains que la philosophie antique ne peut pas y apporter grand-chose. Jerphagnon répond à cette objection non pas en la contestant directement mais en montrant que les questions les plus profondes de l’existence humaine — comment vivre avec la mort, comment trouver le bonheur dans un monde incertain, comment agir bien dans des situations difficiles, comment maintenir son intégrité face aux pressions contraires — sont les mêmes à toutes les époques et dans toutes les cultures.

Les anciens n’ont pas résolu ces questions une fois pour toutes, et Jerphagnon n’a pas la naïveté de le prétendre. Mais ils les ont posées avec une profondeur et une honnêteté qui restent exemplaires, et ils ont élaboré des outils conceptuels et des pratiques existentielles pour y répondre qui n’ont pas perdu leur pertinence. Apprendre à les fréquenter, c’est s’enrichir de ressources que ni la technologie ni l’économie ne peuvent fournir, et qui sont pourtant indispensables pour mener une vie pleinement humaine.

Conclusion

À l’école des anciens est un livre qui mérite d’être lu et relu, lentement, avec la même attention et la même disponibilité que Jerphagnon lui-même apportait à la lecture des textes philosophiques. Ce n’est pas un livre qu’on parcourt pour s’informer ; c’est un livre qu’on habite pour se former. Il offre au lecteur quelque chose de rare et de précieux : la compagnie d’un esprit sage, généreux et plein d’humour qui vous guide à travers les sommets de la pensée humaine avec la légèreté souriante et la profondeur tranquille de celui qui a vraiment fait sien ce qu’il enseigne. C’est le plus beau cadeau qu’un maître puisse faire à ses élèves. En choisissant de consacrer sa vie à faire vivre les anciens auprès de ses contemporains, Lucien Jerphagnon a lui-même incarné la leçon qu’il nous enseigne ici : que la vraie culture n’est pas un ornement mais un combat, une façon de rester pleinement humain dans un monde qui tend à nous en priver, et que ce combat vaut la peine d’être mené jusqu’au bout. Cette leçon, simple à énoncer mais difficile à vivre, est peut-être le plus bel héritage que nous puissions recevoir des anciens et transmettre à ceux qui viennent après nous.

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