Au régal des vermines
Positionnement idéologique
Léon Bloy, écrivain catholique intransigeant et pamphlétaire redoutable, livre dans ce recueil de textes brefs une série d'attaques féroces contre tous les compromis, toutes les lâchetés et toutes les médiocrtés de son époque. Bloy est l'une des plumes les plus violentes et les plus inclassables de la littérature française : catholique fervent mais antisalonnard, admirateur de la pauvreté mais contempteur de l'humanité ordinaire, il occupe une position radicalement solitaire dans le paysage intellectuel de la Troisième République. Ce recueil illustre parfaitement son style unique : une prose biblique et apocalyptique, gonflée d'imprécations et de métaphores fulgurantes, qui tranche radicalement avec le naturalisme positiviste de son époque. Bloy attaque sans distinction les bourgeois satisfaits, les catholiques tiédasses, les républicains laïcards et les socialistes matérialistes — tous coupables à ses yeux de trahir l'idéal de l'Absolu chrétien au profit de leurs intérêts mesquins. Sa vision du monde est eschatologique : le monde court à sa perte parce qu'il a renoncé à Dieu, et seule une catastrophe purificatrice pourrait le sauver. Bloy demeure un cas littéraire fascinant, hanté par la sainteté et la damnation, prophète maudit d'une modernité qu'il haïssait de toutes ses forces.
Marc-Edouard Nabe (pseudonyme de Manuel Reus, né en 1958 à Marseille) est l’un des auteurs les plus singuliers et les plus inclassables de la littérature française contemporaine. Fils du guitariste de jazz Marcel Reus, il grandit dans un environnement artistique qui lui transmet une passion pour la musique, notamment le jazz, et pour la littérature la plus exigeante. Dès ses premiers textes publiés dans les années 1980, Nabe s’impose comme une voix radicalement originale : un style baroque et musical, une franchise décapante qui n’hésite pas devant la provocation, une indépendance farouche vis-à-vis des milieux littéraires et médiatiques établis.
L’œuvre de Nabe se déploie principalement sur deux registres. D’un côté, des journaux intimes d’une ampleur considérable — une vingtaine de volumes publiés sous différents titres — qui constituent une chronique au quotidien de la vie parisienne, des milieux artistiques et intellectuels, et de la pensée de leur auteur. De l’autre, des romans, des essais et des pamphlets qui explorent les mêmes obsessions thématiques : la médiocrité des élites, la servilité des intellectuels, la dégradation de la culture, la beauté de la musique et de la littérature authentiques. L’ensemble forme un monument littéraire d’une cohérence et d’une ambition peu communes dans la littérature française contemporaine.
Sa décision de s’auto-éditer, prise au début des années 2000 après plusieurs conflits avec des maisons d’édition, est à la fois un geste de rupture et de cohérence : il refuse de soumettre son œuvre à des logiques commerciales et éditoriales qui, selon lui, la déformeraient ou la censureraient. Cette posture radicale a un coût en termes de diffusion, mais elle garantit une intégrité totale que Nabe juge indispensable.
À propos de ce livre
Au régal des vermines est le titre du premier volume des journaux intimes de Marc-Edouard Nabe, initialement publié en 1985 chez Gallimard puis republié en 2006 dans sa version définitive sous son propre label. Ce titre fulgurant — emprunté à une expression de Léon Bloy — annonce d’emblée le ton : une célébration paradoxale, une fête de la lucidité qui se nourrit de la bêtise et de la bassesse ambiantes pour mieux les dénoncer. Le « régal » est celui de l’écrivain qui, dans sa solitude et sa misère, se sustente de l’observation acérée d’un monde qu’il méprise mais dont il ne peut se passer.
Le journal de Nabe couvre les premières années de sa vie d’écrivain à Paris, dans les années 1980 — une époque de foisonnement culturel mais aussi, aux yeux de Nabe, de déclin spirituel et intellectuel. Il y consigne ses lectures, ses rencontres avec les figures du monde culturel parisien, ses réflexions sur la littérature, la musique, la religion, la politique, et surtout ses observations féroces sur les travers des milieux qu’il fréquente.
La forme du journal comme outil littéraire
Le journal intime est l’un des genres les plus pratiqués et les plus discutés de la littérature française, de Saint-Simon à Gide en passant par Stendhal et Jules Renard. Mais le journal de Nabe se distingue par plusieurs traits qui en font une œuvre à part dans cette tradition. D’abord, la densité et la richesse stylistique : là où beaucoup de journaux intimes s’accommodent d’une prose rapide et négligée, Nabe travaille chaque phrase avec le soin d’un romancier. La forme journalière est chez lui un prétexte pour une prose travaillée, musicale, pleine de trouvailles verbales.
Ensuite, la franchise radicale. Nabe nomme les gens, décrit les situations, formule des jugements sans se soucier des représailles. Cette pratique du « tout dire » — qui a valu à l’auteur des procès et des brouilles retentissantes — est aussi ce qui donne au journal sa valeur documentaire et sa force littéraire. On ne lit pas Nabe pour des impressions vagues et polies : on y trouve des portraits au vitriol, des analyses acérées, des révélations sur les coulisses du monde littéraire et artistique.
Les thèmes majeurs : jazz, mystique et critique des élites
Trois grandes thématiques traversent Au régal des vermines et l’ensemble de l’œuvre journalière de Nabe. La première est le jazz — la passion fondatrice, héritée de son père, qui structure sa vision de l’art et du monde. Pour Nabe, le jazz n’est pas seulement une musique : c’est un modèle esthétique (l’improvisation, la spontanéité dans la maîtrise) et un modèle éthique (le dépassement de soi, la recherche de la vérité sonore contre toutes les conventions). Les grands jazzmen — Charlie Parker, John Coltrane, Miles Davis — sont pour lui des figures tutélaires qui rappellent ce qu’est l’art authentique, par opposition à la culture de masse et à la production industrielle.
La deuxième thématique est la mystique. Nabe est un catholique fervent, marqué par des auteurs comme Léon Bloy et Bernanos, dont la foi catholique intransigeante et la critique virulente de la modernité ont profondément influencé sa vision du monde. Cette dimension religieuse se manifeste dans une certaine façon de voir les artistes comme des êtres voués à une mission quasi sacrée, et dans une critique de la modernité sécularisée comme appauvrissement spirituel.
La troisième thématique est la critique des élites culturelles et intellectuelles parisiennes. Nabe observe avec une acuité redoutable — et une partialité assumée — les mécanismes de cooptation, de flatterie mutuelle et de servilité qui structurent les milieux littéraires et médiatiques. Ses portraits des personnalités qu’il côtoie sont souvent féroces, parfois injustes, mais presque toujours révélateurs d’une vérité que les intéressés préféreraient taire.
Portée métapolitique : la résistance du singulier
L’œuvre de Nabe, et Au régal des vermines en particulier, peut être lue comme une forme de résistance du singulier contre l’uniformisation culturelle. Dans un monde médiatique qui valorise la conformité, le consensus et la prudence, Nabe incarne avec obstination la figure de l’individu qui refuse de se laisser normaliser — même au prix de l’isolement et de la marginalisation.
Cette résistance est à la fois stylistique (refus du style lisse et neutre dominant dans la littérature commerciale contemporaine), politique (refus de tout alignement sur une idéologie ou un parti), et existentielle (refus de toute compromission avec les logiques du succès et de la reconnaissance). En ce sens, la lecture de Nabe est une expérience qui dépasse le simple plaisir littéraire : c’est une invitation à interroger les normes et les conformismes de notre propre existence intellectuelle et sociale.
Réception et postérité
La réception de l’œuvre de Nabe est restée, tout au long de sa carrière, à la fois intense et marginale. Intense parce que les lecteurs qui découvrent son journal y trouvent souvent une expérience de lecture rare — un choc de lucidité et de style qui bouleverse leurs représentations habituelles. Marginale parce que cette œuvre ne s’est jamais imposée dans les circuits dominants de la consécration littéraire. Les institutions — Prix Renaudot, Académie française, programmes scolaires — l’ignorent ou la rejettent.
Cette marginalité institutionnelle n’empêche pas une influence souterraine considérable. De nombreux auteurs et intellectuels plus jeunes reconnaissent la dette qu’ils ont contractée envers Nabe, même s’ils ne l’affichent pas toujours publiquement. La façon dont il a renouvelé la pratique du journal intime, son style, sa posture d’indépendance radicale ont tracé des voies que d’autres ont empruntées en affichant d’autres noms. C’est le propre des avant-gardes minoritaires : elles fécondent la culture de leur époque sans toujours en récolter les fruits.
Conclusion
Au régal des vermines est une œuvre fondatrice dans la trajectoire de Marc-Edouard Nabe et dans la littérature française de la fin du XXe siècle. Premier volume d’un monument journalier encore en cours d’élaboration, il pose les bases d’une œuvre de vie — une tentative de saisir au quotidien la vérité de l’expérience artistique et intellectuelle dans toute sa complexité et ses contradictions. Difficile, exigeant, parfois insupportable dans ses excès, ce journal est aussi l’une des œuvres les plus vivantes de la littérature française contemporaine : un témoignage unique sur une époque et sur la façon dont un individu peut choisir de lui résister, coûte que coûte.
Le journal intime et la construction de soi
La pratique du journal intime soulève une question philosophique fondamentale : qui parle dans un journal, et à qui ? La réponse commune — « l’auteur parle à lui-même » — est insuffisante. Dès lors qu’un journal est destiné à être publié, il existe une tension irréductible entre l’intime et le public, entre la confidence et la performance. Nabe est parfaitement conscient de cette tension et en joue délibérément. Il sait qu’il écrit pour des lecteurs futurs autant que pour lui-même ; cette conscience est ce qui transforme son journal d’un simple document privé en une œuvre littéraire à part entière.
Cette conscience du lecteur se manifeste notamment dans le soin apporté au style : Nabe ne « prend pas des notes », il écrit. Chaque entrée est travaillée comme un texte autonome, avec ses effets de rythme, ses images, ses développements logiques. Cette exigence stylistique distingue son journal des innombrables journaux intimes publiés par des auteurs moins scrupuleux, qui confondent l’authenticité avec la négligence et la spontanéité avec le débraillé.
Les modèles littéraires : Bloy, Bernanos, Céline
Pour comprendre pleinement Au régal des vermines, il faut avoir à l’esprit les modèles littéraires que Nabe revendique et auxquels il se mesure. Léon Bloy (1846–1917) est sans doute la référence la plus constante : auteur catholique intransigeant, pamphétaire redoutable, homme qui a vécu dans la misère matérielle en refusant tout compromis avec les valeurs dominantes de son époque, Bloy est pour Nabe une figure tutélaire dont il cherche à hériter la rage et la liberté. Le titre même d’Au régal des vermines est une citation de Bloy.
Bernanos, autre catholique combatif et critique féroce des conformismes de son époque, est une seconde référence majeure. Comme lui, Nabe refuse de choisir entre la gauche et la droite dans leur sens conventionnel, préférant une critique qui dépasse ces catégories au nom d’une exigence spirituelle et esthétique. Céline, enfin, est le modèle stylistique par excellence : la révolution de la langue opérée par l’auteur du Voyage au bout de la nuit a profondément marqué Nabe, qui en a intégré les leçons tout en développant un style propre, plus baroque et moins « oral » que celui de son prédécesseur.
La question de la sincérité et de l’outrance
Une des questions que soulève tout journal intime publié est celle de la sincérité : l’auteur dit-il vraiment ce qu’il pense, ou joue-t-il un personnage ? Dans le cas de Nabe, cette question est particulièrement complexe. Ses jugements sont souvent si tranchants, ses appréciations si définitives, ses condamnations si sans appel, qu’on est en droit de se demander si cette outrance systématique ne relève pas en partie d’une posture rhétorique plutôt que d’une conviction sincère.
Nabe lui-même a parfois reconnu que l’écriture amplifie les jugements que l’on porte : dans la vie quotidienne, on nuance, on doute, on reconsidère. Dans le journal, la nécessité d’une formule frappante, d’une image forte, tend à radicaliser et à cristalliser des impressions qui seraient restées plus ambiguës si elles n’avaient pas été mises en mots. Cette tension entre la sincérité et le style est au cœur de toute grande œuvre journalière — et c’est peut-être ce qui en fait le charme et la difficulté simultanées.
Le journal comme chronique d’une époque
Au-delà de sa dimension autobiographique et stylistique, Au régal des vermines est un document précieux sur les milieux culturels parisiens des années 1980. Les portraits que Nabe y dresse de ses contemporains — musiciens, écrivains, journalistes, éditeurs — constituent une chronique vivante et souvent impitoyable d’une époque culturellement riche mais traversée par des tensions profondes. Les années 1980 en France sont celles de la montée du libéralisme économique et culturel, du déclin du marxisme comme horizon intellectuel dominant, et d’un renouveau médiatique qui transforme en profondeur le paysage de la culture française.
Nabe observe ces transformations avec un œil critique mais aussi avec une nostalgie pour un monde artistique qu’il sent disparaître — celui du jazz des grandes heures, de la littérature engagée et combattante, de la foi religieuse comme force culturelle. Cette nostalgie n’est pas passéiste au sens péjoratif : elle est une façon de maintenir vivants des standards d’exigence que le monde contemporain tend à abaisser ou à oublier.
Actualité de Nabe
Dans les années 2020, la notoriété de Marc-Edouard Nabe a connu un paradoxal regain, notamment grâce aux réseaux sociaux qui ont permis à de nouveaux lecteurs de découvrir son œuvre. Ses prises de position radicales sur des sujets aussi variés que la pandémie de Covid-19, les vaccins, la politique internationale ou les figures de la culture contemporaine, exprimées dans des vidéos et des textes diffusés directement sur internet, ont suscité à la fois de vives critiques et une curiosité renouvelée pour l’ensemble de son œuvre. Que l’on partage ou non ses opinions, il reste l’un des derniers représentants d’une tradition de l’intellectuel indépendant et combatif qui refuse de se soumettre à l’agenda des médias et des pouvoirs.
L’héritage et la transmission
Quel héritage transmettra Marc-Edouard Nabe à la génération suivante d’auteurs français ? La question est ouverte. Si son style baroque et sa franchise radicale ont influencé de nombreux auteurs plus jeunes, la forme du journal intime comme œuvre de vie totale reste difficile à imiter sans tomber dans le pastiche. Ce qui est transmissible, c’est peut-être moins le style que la posture : cette manière de concevoir l’écriture comme un engagement total, une forme de vie qui n’admet aucune séparation entre le quotidien et la littérature, entre l’individu et l’œuvre.
Dans un paysage littéraire de plus en plus fragmenté et médiatisé, dominé par la logique du « brand » d’auteur et de la communication sur les réseaux sociaux, la cohérence brutale de l’œuvre de Nabe représente un modèle alternatif : celui d’une littérature qui refuse de se soumettre aux impératifs de la visibilité et de la consommation rapide. Au régal des vermines, premier maillon d’une chaîne de journaux qui s’étend sur plusieurs décennies, reste le témoignage le plus accompli de cette ambition : faire de l’écriture quotidienne une forme d’art total, aussi exigeante et aussi libre que le jazz que Nabe aime par-dessus tout.
Nabe et la tradition du franc-tireur littéraire
Si l’on devait situer Marc-Edouard Nabe dans une tradition plus large que la seule littérature française, on pourrait évoquer la figure du franc-tireur littéraire — cet auteur qui refuse toutes les étiquettes, tous les camps, toutes les solidarités de coterie, pour maintenir une liberté totale de jugement et d’expression. Cette figure a ses représentants dans toutes les grandes littératures : Henry Miller aux États-Unis, Thomas Bernhard en Autriche, Witold Gombrowicz en Pologne et en exil. Tous partagent avec Nabe cette obsession de l’intégrité artistique comme valeur absolue, ce refus de sacrifier la vérité telle qu’ils la voient aux exigences de la bienséance sociale ou du succès commercial.
Ce qui distingue Nabe de ces homologues étrangers, c’est peut-être la centralité du religieux dans son œuvre. Là où Miller était hédoniste et Bernhard nihiliste, Nabe est habité par une foi catholique qui donne à sa critique du monde contemporain une dimension eschatologique : ce n’est pas seulement une civilisation ou un ordre social qu’il voit décliner, mais quelque chose de plus profond, une orientation spirituelle de l’humanité vers le bien et le beau. Cette dimension mystique est ce qui donne à son œuvre, et à Au régal des vermines en particulier, une gravité qui dépasse la simple polémique pour atteindre à une interrogation plus fondamentale sur le sens de l’existence humaine et de la création artistique.
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