C’était le XXE siècle Vol.3 La guerre absolue 1940-1945

C’était le XXE siècle Vol.3 La guerre absolue 1940-1945
2014 •  Français •  198 pages •  9 min de lecture

Positionnement idéologique

Gauche affirmée
Gauche modérée
Centre / Transversal
Droite modérée
Droite affirmée
Alain Decaux continue sa démarche de vulgarisation historique fondée sur le récit dramatisant des sources d'archives, sans perspective idéologique explicite.

Aucune des histoires que contient ce livre n'aurait pu exister hors du climat né de la dernière guerre. Telle est la raison qui conduit Alain Decaux à qualifier celle-ci d'absolue. Qu'on en juge : responsables du massacre de la totalité des officiers polonais capturés en 1939, les Soviétiques en attribuent délibérément la responsabilité aux Allemands et soutiennent ce mensonge d'Etat pendant près de cinquante ans. En Allemagne, face au silence assourdissant qui entoure le génocide, c'est un SS qui tente de le dénoncer. Le truand Lafont recrute dans une prison les membres de la Gestapo française, tandis que le docteur Petiot, assassin de gens pourchassés par les Allemands, se campe à la Libération en héros de la Résistance. Ce n'est pas un collaborateur qui est à l'origine de l'arrestation de Jean Moulin, mais un résistant. Les savants qui ont fait éclater la première bombe atomique dans un désert s'acharnent pour qu'elle ne soit pas lancée sur le Japon...Dans ce volume : Katyn ou le mensonge, Mers el-Kébir, Monsieur Lafont, de la Gestapo française, Le SS qui hurlait contre le génocide, La tragédie du "Laconia", Jean Moulin : le piège de Caluire, Mussolini s'évade, Les chaudières du docteur Petiot, L'homme d'Hiroshima, Hiro-Hito : le grand combat pour la paix.

Alain Decaux (1925-2016), académicien français et vulgarisateur de génie, a consacré une large part de son œuvre aux grandes tragédies du XXe siècle. Membre de l’Académie française depuis 1979 et animateur de l’inoubliable émission Alain Decaux raconte, il a forgé un style narratif incomparable : celui du grand récit historique ancré dans les sources d’archives mais conduit avec la tension dramatique d’un roman. Son souci constant fut de rendre l’histoire vivante pour le plus grand nombre, convaincre ses contemporains que comprendre le passé est indispensable pour affronter le présent.

La série C’était le XXe siècle, dont ce volume est le troisième, constitue l’une des entreprises éditoriales les plus ambitieuses de Decaux. En plusieurs volumes couvrant l’ensemble du siècle passé, il retrace non les grandes lignes bien connues de l’historiographie conventionnelle, mais les épisodes insolites, dramatiques ou révélateurs qui éclairent le siècle par ses angles morts. Cette approche par l’anecdote significative — au sens où Stendhal entendait ce mot : l’histoire singulière qui dit plus que mille généralités — est la marque de fabrique d’un auteur qui savait que le détail concret touche le lecteur là où l’abstraction le laisse indifférent.

À propos de ce livre

Publié en 2014 aux éditions Perrin dans la collection de poche, C’était le XXe siècle. Vol. 3 : La guerre absolue 1940-1945 rassemble dix récits historiques consacrés à des épisodes de la Seconde Guerre mondiale. En 198 pages denses, Decaux explore les zones d’ombre de ce conflit que l’historiographie officielle, pour des raisons diverses, a longtemps laissées dans le silence ou l’ambiguïté. Le titre lui-même est programmatique : Decaux appelle cette guerre « absolue » parce que les histoires qu’il raconte n’auraient pu exister que dans le climat moral, politique et humain qu’elle a engendré — un climat de violence totale, de mensonge institutionnalisé, d’héroïsme et de bassesse portés simultanément à leur paroxysme.

Ce troisième volume se distingue de nombreuses histoires de la Seconde Guerre mondiale par son refus délibéré de la simplification manichéenne. Sans jamais relativiser la nature criminelle du nazisme et du fascisme, Decaux montre que la réalité de la guerre fut infiniment plus complexe que l’opposition tranchée entre Bien et Mal à laquelle la mémoire collective tend à la réduire avec le recul du temps. Des résistants qui trahissent, des SS qui dénoncent des crimes, des truands qui collaborent et des assassins qui posent en héros : telle est la réalité humaine de la guerre que Decaux restitue avec courage et honnêteté intellectuelle.

Les récits : galerie de portraits et d’événements

Le premier récit du volume, « Katyn ou le mensonge », est l’un des plus saisissants. Decaux y retrace l’histoire du massacre de quelque 22 000 officiers polonais perpétré par le NKVD soviétique au printemps 1940, et surtout le mensonge d’État d’une ampleur extraordinaire que les Soviétiques maintinrent pendant près de cinquante ans, attribuant ce crime aux Allemands. Ce mensonge, accepté ou tu par les Alliés occidentaux pour ne pas froisser l’URSS indispensable à la victoire, puis entretenu pendant toute la Guerre froide, ne fut officiellement reconnu par Moscou qu’en 1990. L’épisode illustre de manière exemplaire comment la politique de puissance peut imposer le silence sur les crimes les plus massifs.

Le récit consacré à Jean Moulin et « le piège de Caluire » est particulièrement courageux de la part de Decaux. Il y aborde une question longtemps considérée comme tabou dans la mémoire résistante française : les circonstances de l’arrestation du chef de la Résistance unifiée par la Gestapo à Lyon en juin 1943. S’appuyant sur les travaux des historiens qui ont démontré que la trahison vint d’un résistant et non d’un collaborateur — René Hardy demeurant le principal suspect désigné par les enquêtes, bien que jamais condamné définitivement —, Decaux traite cette question épineuse avec la rigueur qu’elle mérite et sans céder aux pressions de la mémoire officielle.

L’histoire du « SS qui hurlait contre le génocide » est une autre de ces pépites que Decaux excelle à déterrer : celle de Kurt Gerstein, officier SS responsable de l’approvisionnement en Zyklon B des camps d’extermination, qui tenta à plusieurs reprises d’alerter les diplomates suédois et le Saint-Siège sur la réalité de la Solution finale — en vain. Son témoignage posthume, longtemps contesté, est aujourd’hui considéré comme l’un des documents les plus précieux sur la machinerie de la Shoah vue de l’intérieur par un de ses rouages qui refusait de se taire.

Hiroshima et la responsabilité des savants

L’un des récits les plus poignants du volume est celui qui porte sur « l’homme d’Hiroshima » et les savants du Projet Manhattan. Decaux y retrace le paradoxe tragique de ces physiciens de génie — Oppenheimer, Szilard, Franck — qui avaient consacré des années à construire l’arme la plus destructrice de l’histoire humaine et qui, à la veille de son utilisation, s’acharnèrent par tous les moyens disponibles pour qu’elle ne soit pas lancée sur des populations civiles japonaises. Leurs pétitions, leurs arguments, leurs alternatives proposées — une démonstration dans un site désert, une ultimatum explicite avant toute utilisation sur une ville habitée — furent balayés par des décideurs politiques et militaires mus par une logique de raccourcissement de la guerre à tout prix.

Ce récit illustre avec une clarté saisissante la tension fondamentale entre la responsabilité du savant — qui crée des outils dont il ne maîtrise pas l’usage politique — et la logique du pouvoir militaire et politique qui s’approprie ces outils pour ses propres fins. C’est une question qui n’a rien perdu de son actualité à l’heure où les intelligences artificielles, les technologies d’armement autonome et les biotechnologies ouvrent de nouvelles boîtes de Pandore que leurs créateurs peinent déjà à maîtriser.

Portée métapolitique : la guerre comme révélateur de l’humain

La dimension métapolitique de ce volume réside dans sa capacité à utiliser les épisodes de la Seconde Guerre mondiale comme révélateurs des structures anthropologiques les plus profondes : la lâcheté et le courage, la complicité et la résistance, le mensonge institutionnalisé et la vérité tenue au prix de la vie, la responsabilité individuelle face aux injonctions d’un système criminel. Ces questions ne sont pas des curiosités historiques : elles se posent dans toutes les situations de crise politique et morale, et l’histoire de la guerre constitue leur laboratoire le plus intense et le plus documenté.

Le refus de Decaux de se contenter du récit héroïque convenu est précisément ce qui donne à ses histoires leur portée métapolitique profonde. En montrant que la résistance ne fut pas un bloc homogène de héros sans peur et sans reproche, que la collaboration emprunta des formes infiniment diverses allant de l’opportunisme cynique à la conviction idéologique, que les victimes purent parfois devenir des bourreaux et que des membres du système répressif purent nourrir une résistance intérieure silencieuse, il donne à ses lecteurs les outils conceptuels pour penser la complexité morale des situations extrêmes.

Réception et postérité

La série C’était le XXe siècle fait partie des succès éditoriaux durables d’Alain Decaux, régulièrement réédités depuis leur première parution. Ce troisième volume, consacré à la période 1940-1945, bénéficie d’un intérêt qui ne se dément pas, alimenté par le renouvellement constant des publics scolaires et universitaires qui découvrent la Seconde Guerre mondiale, ainsi que par le débat historiographique toujours actif sur les zones d’ombre de cette période. Les questions abordées par Decaux — responsabilité de la trahison de Jean Moulin, réception des informations sur la Shoah par les Alliés, décision d’utiliser la bombe atomique — continuent de faire l’objet de recherches et de controverses parmi les historiens spécialistes.

La valeur durable de l’ouvrage tient précisément à ce qu’il ne prétend pas clore ces débats mais les ouvre à un public large, en fournissant les éléments factuels nécessaires et en posant clairement les questions morales et politiques qu’ils soulèvent. Cette fonction médiatrice entre la recherche historique spécialisée et le grand public est l’une des contributions les plus précieuses qu’un auteur comme Decaux puisse apporter à une culture historique nationale et européenne.

Conclusion

C’était le XXe siècle. Vol. 3 : La guerre absolue 1940-1945 est un livre qui allie le plaisir de la lecture à l’enrichissement intellectuel et moral. En choisissant dix épisodes peu connus ou mal connus de la Seconde Guerre mondiale et en les racontant avec sa maestria habituelle, Alain Decaux offre à ses lecteurs une expérience historique doublement précieuse : celle de la découverte factuelle et celle de la réflexion sur la nature humaine dans les situations limites. Pour les lecteurs de Métapolitique, attentifs aux grands moments qui ont façonné notre civilisation et aux leçons morales et politiques que l’histoire peut leur offrir, ce volume constitue une lecture indispensable dans la bibliothèque du citoyen instruit et lucide que Decaux s’est toujours attaché à former.

Mers el-Kébir et les tragédies fratricides de la guerre

L’un des épisodes les plus douloureux racontés dans ce volume est celui de Mers el-Kébir, opération navale britannique du 3 juillet 1940 qui vit la Royal Navy attaquer et couler la flotte française ancrée dans ce port algérien, faisant près de 1300 morts parmi des marins alliés d’hier. Churchill avait ordonné cette attaque pour éviter que la flotte française ne tombe aux mains des Allemands après l’armistice, malgré les garanties données par les officiers français que cela n’arriverait pas. L’épisode illustre la logique impitoyable de la raison d’État en temps de guerre : des alliés devenus « neutres » pouvaient être traités comme des ennemis potentiels, et la certitude de la victoire à long terme pouvait justifier le sacrifice à court terme de vies amies.

Decaux retrace les négociations de la dernière chance entre l’amiral Gensoul et les émissaires britanniques avec une précision dramatique qui donne à voir l’engrenage tragique de malentendus, d’ordres contradictoires et de délais fatals qui conduisit à la catastrophe. Au-delà de l’événement lui-même, c’est toute la tragédie de la France de 1940 — déchirée entre Vichy et la France libre, entre la loyauté envers un armistice légalement signé et l’impératif moral de la résistance — que Decaux éclaire à travers cet épisode.

Le docteur Petiot et les perversions de la guerre

À l’opposé des drames collectifs, Decaux inclut dans ce volume le récit de Marcel Petiot, médecin et assassin en série qui profita du chaos de l’Occupation pour attirer des Juifs et d’autres fugitifs cherchant à fuir la France occupée, en leur promettant un réseau de passage vers l’Amérique du Sud. Ses victimes disparaissaient dans sa cave, et Petiot brûlait les corps. Arrêté après la Libération, il se posa en héros de la Résistance, prétendant avoir liquidé des agents de la Gestapo. Son procès en 1946 fut l’un des plus extraordinaires de l’après-guerre.

Cet épisode illustre comment les conditions de guerre extrême peuvent permettre à des criminels de droit commun d’opérer sous le couvert du désordre général, mais aussi comment le récit héroïque de la Résistance put servir de caution à des impostures monstrueuses. En incluant l’affaire Petiot aux côtés de Katyn et Jean Moulin, Decaux affirme sa volonté de ne rien laisser dans l’ombre d’une période dont la complexité morale ne doit pas être réduite à la seule narration héroïque.

La bombe atomique : décision et conscience

L’histoire d’Hiroshima clôt le volume avec une force particulière. Le récit de Decaux ne se contente pas de décrire les effets dévastateurs de la bombe sur la population civile de la ville — ce que d’autres ont fait avant lui. Il s’intéresse à la décision elle-même : qui l’a prise, dans quelles conditions, avec quelles alternatives envisagées et sur la base de quelles justifications. Il explore aussi la conscience tourmentée des physiciens qui avaient créé l’arme — Oppenheimer, après l’explosion de Trinity, citant la Bhagavad-Gita : « Je suis devenu la Mort, le destructeur des mondes » — et leur combat perdu pour imposer des conditions à son utilisation.

Ce faisant, Decaux pose une question que notre époque ne peut pas éluder : quelle est la responsabilité de ceux qui créent des outils de destruction massive, même dans un but défensif initial ? Et quelle est la responsabilité de ceux qui les utilisent ? Ces questions, soulevées avec toute leur ambiguïté par le cas de la bombe atomique, se posent aujourd’hui avec une acuité renouvelée face aux armes autonomes, à l’intelligence artificielle militaire et aux biotechnologies à double usage. En les ancrant dans les faits concrets et les consciences singulières des acteurs de 1945, Decaux leur donne une densité morale que les discussions abstraites ne peuvent pas atteindre.

Lafont et la Gestapo française : collaboration et criminalité

Le récit de Henri Lafont — né Henri Chamberlin — est l’un des plus sombres de ce volume. Truand professionnel incarcéré au début de la guerre, il fut recruté par l’Abwehr allemande pour constituer et diriger la Gestapo française, officiellement baptisée « Carlingue » et installée au 93 rue Lauriston à Paris. Recrutant ses hommes dans les prisons et les bas-fonds du milieu parisien, Lafont mit en place une organisation para-policière qui se livra à des activités de dénonciation, de torture, de racket et d’assassinat sous couverture allemande.

Ce qui rend le cas Lafont particulièrement instructif pour l’histoire morale de l’Occupation est précisément la nature de ses motivations : ni idéologiques ni patriotiques, elles étaient purement vénales. Lafont ne collaborait pas par conviction politique ni par peur, mais parce que la collaboration lui offrait une couverture institutionnelle inespérée pour ses activités criminelles et une impunité totale que la paix n’aurait jamais pu lui procurer. Ce type de collaboration opportuniste, moins étudié que la collaboration idéologique, révèle une réalité essentielle : le régime d’Occupation créa des niches de prédation que des individus sans scrupule surent exploiter avec une efficacité redoutable.

Mussolini : l’évasion et la chute

Le récit de l’évasion de Mussolini, déposé et emprisonné par le roi d’Italie en juillet 1943 puis libéré par un coup de main spectaculaire de parachutistes allemands commandés par Otto Skorzeny, est l’un des épisodes les plus romanesques de la Seconde Guerre mondiale. Decaux le retrace avec son talent de narrateur pour en montrer à la fois la dimension d’opération militaire audacieuse et la portée politique : restauré par Hitler comme chef d’un État fantoche dans le nord de l’Italie, la « République sociale italienne » de Salò, Mussolini passa les deux dernières années de sa vie en marionnette d’un régime qui n’était plus le sien. Sa fin, fusillé par des partisans italiens le 28 avril 1945, clôt une trajectoire biographique et politique dont Decaux tire les leçons durables : le destin d’un homme politique qui avait misé tout son pouvoir sur la violence et la rhétorique de la toute-puissance, et qui finit abandonné, humilié et exécuté par ceux-là mêmes qu’il prétendait incarner.

Ces récits complémentaires confirment que C’était le XXe siècle. Vol. 3 : La guerre absolue est bien plus qu’une collection d’anecdotes pittoresques sur la Seconde Guerre mondiale. C’est un essai de compréhension morale d’une période qui continue de hanter la conscience européenne, raconté par un historien qui refusait de laisser la commémoration se substituer à la connaissance et la légende héroïque se superposer à la vérité complexe des faits.

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