De l’urgence d’être conservateur
Positionnement idéologique
Roger Scruton présente une exploration approfondie du conservatisme, en le distinguant entre ses formes métaphysique et empirique. L'auteur définit le conservatisme empirique comme une réponse moderne aux changements de la Réforme et des Lumières, visant à protéger les biens collectifs hérités tels que la liberté individuelle, l'État de droit impartial et la culture ouverte. Une partie significative du texte est consacrée aux réflexions personnelles de Scruton, contrastant le socialisme de son père, enraciné dans le ressentiment de classe, avec un instinct conservateur plus profond pour la protection de la patrie et du patrimoine local, ce qu'il a lui-même adopté. Scruton analyse également les défis posés par l'égalitarisme, l'État-providence et la culture de la répudiation anti-Lumières qui menace la raison et la vérité objective. Enfin, il critique l'érosion de la souveraineté nationale par l'Union européenne et souligne l'importance des frontières nationales, de l'identité partagée et du droit séculier pour maintenir la démocratie et la société civile, y compris l'environnement.
Préface
Le tempérament conservateur est reconnu partout, mais les partis politiques conservateurs existent principalement dans les pays anglophones, un fait qui révèle le fossé qui sépare ces lieux de ceux qui n’ont pas hérité des traditions du common law anglais. Le maintien de la validité du bref d’Habeas corpus est, par exemple, le socle de la liberté américaine et exprime la relation unique entre le gouvernement et les gouvernés qui a découlé du droit coutumier anglais. L’auteur s’adresse principalement à un lectorat qui considère la justice de common law, la démocratie parlementaire et les «petits pelotons» de volontaires comme la position par défaut de la société civile. Le conservatisme défendu par l’auteur est la réponse rationnelle à la menace qui pèse sur les «bonnes choses» héritées collectivement (liberté, droit impartial, procédures démocratiques). Il existe deux types de conservatisme : l’un métaphysique (la défense des choses sacrées), l’autre empirique (une réaction aux changements de la Réforme et des Lumières). Le conservatisme repose sur le sentiment que les bonnes choses collectives (paix, liberté, loi, civilité) sont faciles à détruire, mais difficiles à créer.
Chapitre 1 Mon Parcours (My Journey)
L’auteur note qu’il est inhabituel d’être un conservateur intellectuel, la majorité des universitaires s’identifiant comme étant «de gauche». Le père de l’auteur, bien qu’un syndicaliste et socialiste croyant en la lutte des classes, était un ardent conservateur en ce qui concernait la campagne et les coutumes locales (loi de Conquest). L’auteur est devenu conservateur sur le plan culturel, respectant l’ordre, la discipline et la tradition de la haute culture occidentale. Les événements de Mai 1968 à Paris furent décisifs, le menant à valoriser la civilisation «bourgeoise» et à rejeter la promesse marxiste d’une liberté radicale, qu’il considérait comme une illusion absolue. L’étude du common law lui a révélé une société construite par le bas, où la loi appartient au peuple, et non à ses dirigeants. Il a profondément sympathisé avec Margaret Thatcher, qui promouvait la responsabilité individuelle, l’entreprise privée et la souveraineté nationale, et cherchait à détruire l’économie corporatiste de la gestion. Cependant, Thatcher manquait d’une philosophie permettant d’articuler son idéal de liberté sous la loi. Une visite en Pologne et en Tchécoslovaquie en 1979 lui révéla le socialisme comme un système de gouvernement réel, imposé par la force, et lui fit prendre conscience du mépris pour la liberté humaine exprimé par le désir de contrôler la société au nom de l’égalité. Ses expériences l’ont convaincu que la civilisation européenne dépend du maintien des frontières nationales et que l’Union Européenne (UE) est une menace pour la démocratie européenne.
Chapitre 2 En Partant du Foyer (Starting from Home)
La coordination sociale dépend de l’ordre moral, car la confiance, la responsabilité et la redevabilité sont nécessaires pour que l’intérêt personnel conduise à des résultats bénéfiques (selon Adam Smith). Edmund Burke a vu la société comme une association des morts, des vivants et des non-nés, un héritage lié par l’affection plutôt que par un contrat. L’ordre doit être façonné par le bas (from below) par des traditions qui sont des formes de connaissance tacite et des solutions découvertes aux problèmes de coordination. Le concept de contrat social ne tient pas, car il présuppose déjà l’existence d’un «nous» (first-person plural)—une relation d’appartenance—qui inclut les générations passées et futures. Les êtres humains sédentaires sont animés par l’oikophilia : l’amour du foyer (oikos) et des siens. L’appartenance sociale (settlement) signifie accorder une valeur intrinsèque aux choses (des fins, non des moyens). Le «nous» peut émerger par un manque de but partagé (comme l’amitié), qui contraste avec l’«association d’entreprise» (enterprise association) orientée vers un objectif. L’imposition de buts externes (comme l’égalité en éducation) à des associations civiles (comme l’éducation) détruit leur dynamique interne et leur but réel (la connaissance). Le conservatisme est la philosophie de l’attachement.
Chapitre 3 La Vérité dans le Nationalisme (The Truth in Nationalism)
Le nationalisme, en tant qu’idéologie, est dangereux, car il cherche à fournir un but ultime à la vie. Cependant, la «nation» est, dans sa forme normale, l’identité historique et l’allégeance qui unissent le corps politique et sont la base d’une paix entre voisins. L’identité nationale est le «nous» nécessaire pour que la démocratie de compromis et la discussion rationnelle fonctionnent. Les États-nations modernes ont un droit séculier (la loi territoriale, pas religieuse) qui s’adapte aux conditions changeantes, contrairement au droit religieux (comme la charia) qui est rigide et mystérieux. L’UE, fondée sur un traité, souffre d’une crise de légitimité, car elle manque d’un «nous» pré-politique; ses lois sont rigides comme des «mains mortes». La démocratie a besoin de frontières et de l’État-nation pour établir un droit territorial et un langage commun, comme cela s’est produit aux États-Unis. Les mythes nationaux (gloire, sacrifice, émancipation) soutiennent la loyauté partagée. La «culture de répudiation» universitaire attaque l’idée nationale, mais le conservatisme est une culture d’affirmation qui reconnaît que la nation est vitale pour notre civilisation.
Chapitre 4 La Vérité dans le Socialisme (The Truth in Socialism)
La vérité du socialisme est la reconnaissance de notre dépendance mutuelle et la nécessité d’étendre les bénéfices de l’appartenance sociale à tous. Le conservatisme doit également s’adresser à toutes les classes (One Nation Toryism). Les systèmes d’État-providence modernes souffrent de deux défauts majeurs : ils créent une classe de dépendants (perte d’incitation au travail) et ont des coûts croissants qui hypothèquent les actifs des générations futures. Le socialisme est souvent lié à la définition relative de la pauvreté (moins de 60 % du revenu médian), ce qui implique que la pauvreté est incurable tant qu’il y a inégalité. La perversion principale du socialisme est l’erreur du «jeu à somme nulle» : la croyance que le succès de l’un est la perte de l’autre (ex. : la théorie de la plus-value de Marx). Cette erreur alimente le ressentiment et justifie la redistribution en se concentrant sur l’égalité plutôt que sur le droit ou le mérite. Par exemple, le mouvement pour l’école polyvalente (comprehensive education) a détruit les grammar schools (qui aidaient les pauvres talentueux) parce qu’elles séparaient les succès des échecs. La solution au ressentiment est la mobilité sociale.
Chapitre 5 La Vérité dans le Capitalisme (The Truth in Capitalism)
Le capitalisme (l’économie basée sur la propriété privée et l’échange libre) est nécessaire pour la coordination économique à grande échelle dans une société d’étrangers. Les économistes autrichiens (Mises, Hayek) ont montré que la planification centrale détruit le mécanisme des prix, qui est le seul moyen de distiller la connaissance économique dispersée nécessaire à l’activité. L’ordre économique, comme l’ordre juridique, est spontané, mais il doit être contenu par l’ordre moral, la loi et les coutumes, qui sont elles-mêmes des formes d’ordre spontané. Une économie libre fonctionne seulement si elle est composée d’êtres responsables et redevables. Le principal abus du marché moderne est l’externalisation des coûts (ex. : emballages non biodégradables, supermarchés). Les conservateurs doivent défendre la propriété en insistant sur le «principe féodal» de Disraeli : le droit de propriété implique également un devoir et une redevabilité. Le capitalisme soulève la question du «fétichisme de la marchandise» (Marx), où les désirs humains sont manipulés et les valeurs intrinsèques (amour, beauté) sont menacées d’être échangées. La tâche des conservateurs est de délimiter les choses qui ne doivent pas être vendues par la loi et la culture.
Chapitre 6 La Vérité dans le Libéralisme (The Truth in Liberalism)
Le libéralisme post-Lumières postule que l’ordre politique existe pour garantir la liberté individuelle. Contrairement à l’ordre religieux (basé sur la soumission), l’ordre politique est fondé sur le consentement et la loi humaine. L’ordre consensuel nécessite la souveraineté individuelle, garantie par l’État (droit à la vie, aux biens, etc.). La citoyenneté implique des obligations envers des étrangers et protège le dissident de la tyrannie de la majorité. Les droits originaux (Locke, Bill of Rights) étaient des libertés négatives (freedom rights) qui limitaient le pouvoir de l’État. La transformation de ces droits en droits-créances (claim rights) (ex. : droit à la sécurité sociale, au travail) (Déclaration universelle des droits de l’homme, Article 22) exige une action positive de l’État et conduit à une expansion massive du pouvoir étatique. Les droits fonctionnent comme des «atouts» (trumps) au tribunal. Les droits-créances non fondés sur une responsabilité spécifique contredisent l’idée de souveraineté individuelle, car ils imposent des devoirs non choisis.
Chapitre 7 La Vérité dans le Multiculturalisme (The Truth in Multiculturalism)
L’héritage des Lumières a créé une culture civique occidentale qui a dissocié l’appartenance sociale de l’affiliation religieuse ou ethnique, ce qui facilite l’immigration à condition que les nouveaux arrivants adoptent l’idéal libéral de la citoyenneté. Le problème réside dans la «culture de répudiation» (correctement politique, post-modernisme), qui dénigre la culture occidentale historique pour être «inclusive». Cette attitude conduit au nihilisme en attaquant la raison, la vérité objective et les valeurs. La culture de répudiation utilise l’accusation de «racisme» pour censurer les défenseurs de la civilisation occidentale, confondant la race et la culture. Les conservateurs doivent affirmer que toutes les cultures ne sont pas également admirables et que notre culture civique partagée (fondée sur l’amour du prochain judéo-chrétien et le droit séculier) doit être défendue. Les immigrants doivent être intégrés dans notre culture, et non accueillis à côté ou contre elle.
Chapitre 8 La Vérité dans l’Environnementalisme (The Truth in Environmentalism)
L’environnementalisme s’inscrit dans la vision burkéenne de la société comme un partenariat entre les vivants et les non-nés, fondé sur l’oikophilia (amour du foyer). La dégradation environnementale résulte de notre habitude d’externaliser les coûts. La solution n’est pas d’abolir l’économie libre, mais de trouver les motifs qui nous incitent à assumer nous-mêmes ces coûts. Le motif nécessaire est l’attachement territorial (la nation), qui permet de traduire la loyauté collective en lois autodéterminées et une gestion locale. La devise devrait être : «Ressentir localement, penser nationalement». Les efforts transnationaux pour résoudre les méga-problèmes environnementaux (climat) sont souvent inefficaces et transfèrent le pouvoir à des bureaucrates irresponsables. Le problème du changement climatique est principalement scientifique (trouver de l’énergie propre et abordable) et non diplomatique. Les solutions résident dans les efforts nationaux et locaux de gestion. Le conservatisme doit donc intégrer l’objectif de gérance (stewardship) dans ses politiques.
Chapitre 9 La Vérité dans l’Internationalisme (The Truth in Internationalism)
Le conservatisme, méfiant à l’égard de la législation externe, soutient que les États souverains devraient interagir par le biais de traités et d’un système de droits et devoirs (Grotius, Kant). La vérité de l’internationalisme a été pervertie par l’UE et l’ONU, qui ont capturé le pouvoir pour des bureaucrates irresponsables. L’intégration européenne est un projet périmé qui a miné la souveraineté nationale. La subsidiarité dans l’UE est une perversion, car les pouvoirs sont alloués par le haut (les Eurocrates), alors qu’ils devraient être réservés aux communautés locales. Le point de vue national est plus réaliste pour la sécurité et l’ordre mondial, car il se concentre sur la défense du territoire et la recherche de la coexistence entre nations consentantes, contrairement à l’approche transnationale qui est inefficace face aux États voyous et aux menaces cachées.
Chapitre 10 La Vérité dans le Conservatisme (The Truth in Conservatism)
Le conservatisme cherche à protéger la société civile. Il reconnaît que la valeur émerge des associations autonomes (églises, clubs, écoles) qui ne sont pas motivées par un but externe. La discrimination (exclure pour inclure) est un résultat naturel de la libre association, en conflit avec l’égalitarisme. La solution au ressentiment est la mobilité sociale, obtenue en libérant les institutions autonomes (comme l’éducation) du contrôle étatique et des objectifs idéologiques. Le modèle de la conversation (Oakeshott) sert de paradigme pour un ordre civil consensuel et discipliné. Le travail doit également être une sphère de valeur intrinsèque et de reconnaissance, et non pas seulement instrumental. Les forces armées et la police doivent être des expressions de l’ordre civil et de l’attachement citoyen, et non des instruments de l’État.
Chapitre 11 Royaumes de Valeur (Realms of Value)
Le rôle de l’État est de protéger la société civile ; il doit être un fournisseur de bien-être (plus que le libéralisme classique) mais ne doit pas être un régulateur universel (moins que le socialisme). La valeur est distincte du prix et émerge de nos traditions, coutumes et de notre redevabilité mutuelle. La religion (qui introduit le sacré) est essentielle à la vie sociale, mais la civilisation chrétienne a permis la priorité du droit séculier et de la liberté religieuse. La famille est un royaume de valeur primaire. Le mariage est une union substantielle entre un homme et une femme, visant la postérité (matrimonium), et non un simple contrat. Le travail significatif est un royaume de valeur. Les nouvelles technologies (l’Internet) menacent le développement personnel en offrant des rencontres sans risque (évitant la redevabilité et la connaissance de soi). La culture est le jugement, et la beauté est vitale, car elle nous dit que nous sommes «chez nous dans le monde».
Chapitre 12 Questions Pratiques (Practical Matters)
Le conservatisme cherche à maintenir la civilisation, car sous elle se trouve un monde violent; la devise est : «Retarder c’est vivre». Il est crucial de résister à la confiscation des pouvoirs nationaux par les organismes transnationaux. L’économie en tant qu’idéologie remplace les questions politiques complexes par des calculs utilitaristes (portés par l’Homo oeconomicus). Le manque de liberté d’expression est un problème urgent, car la censure est exercée par l’intimidation contre ceux qui critiquent l’orthodoxie sur des sujets sensibles (comme l’immigration ou l’islam). La tolérance exige d’accepter des opinions que l’on déteste. Il est nécessaire de défendre la politique de compromis et de libérer les associations autonomes (comme l’éducation) de la réglementation défavorable de l’État.
Chapitre 13 Adieu Interdisant le Deuil, mais Admettant la Perte (A Valediction Forbidding Mourning but Admitting Loss)
Il est essentiel d’admettre la perte, notamment celle de la foi chrétienne. La perte de la foi est une perte de communauté et de foyer, mais les conservateurs ont tenté de maintenir la culture religieuse sans la foi elle-même (ex. : Gothic Revival). Le rôle de l’Église anglicane est aujourd’hui de conserver l’identité nationale et la beauté. Le conservatisme s’inscrit dans une relation dynamique entre les générations, impliquant les devoirs de gérance (trusteeship) envers l’héritage des non-nés. Face à la perte, la civilisation occidentale nous a donné la ressource de la beauté, qui permet de «ne pas périr de la vérité» et de retrouver le sens du sacré. La conservation de la beauté est la lutte pour le foyer.
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