Déambulation dans les ruines: Une histoire philosophique de l’Occident
Positionnement idéologique
Premier volume d'un cycle en quatre tomes qui retrace l'histoire de la civilisation occidentale à travers la philosophie. Ce premier opus consacré à l'Antiquité gréco-romaine présente la philosophie comme une "guerre des idées" structurée par des antagonismes radicaux. Onfray s'appuie sur une "dynamique des diades" qui oppose les grandes figures pour en révéler les tensions fondatrices : l'idéalisme de Platon contre le matérialisme de Démocrite, Héraclite contre Parménide, la vertu stoïcienne contre l'hédonisme d'Aristippe, l'ascétisme d'Épicure face à la jouissance de Lucrèce. Le titre évoque les "ruines" au double sens : notre connaissance fragmentaire de l'Antiquité (victime des autodafés chrétiens) et les fondations philosophiques sur lesquelles s'est bâtie notre civilisation. Les trois volumes suivants traiteront du christianisme, de la Renaissance à la Révolution, puis de la modernité nihiliste. Sélectionné au Prix Renaudot Essai, ce livre propose une initiation accessible à la sagesse antique tout en montrant comment ces débats millénaires structurent encore notre pensée contemporaine.
Ce volume, Déambulation dans les ruines : Une histoire philosophique de l’Occident, est structuré autour de douze dyades philosophiques majeures de l’Antiquité, chacune explorant la tension entre deux figures ou concepts opposés. L’ouvrage s’ouvre sur une introduction et se clôt par une conclusion.
Voici la liste précise de chaque chapitre, son titre et son résumé, selon les sources :
Introduction. La dynamique des dyades. Une histoire philosophique de l’Occident
L’introduction établit que l’Occident, autrefois défini par l’usage de la raison, l’humanisme et le progrès, est aujourd’hui attaqué par de « nouveaux barbares » qui préfèrent la déraison et le regrès. Pour penser l’histoire de la philosophie, le volume adopte une approche vitaliste et morphologique, s’appuyant sur la pensée du jeune Nietzsche et la tension dialectique entre la dyade apollinien/dionysiaque (ou instinct de connaissance/instinct de vie). Ce dualisme permet d’examiner les grandes oppositions philosophiques du bloc gréco-romain, telles que l’ontologie de Parménide contre la dialectique d’Héraclite.
I. LES PRINCIPES
1. La dialectique : le flux du fleuve. Fragments d’Héraclite
Ce chapitre présente Héraclite, le penseur du flux, dont l’idée est résumée par : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». Contrairement à Démocrite qui rit, Héraclite pleure, car il pense le réel comme un flot perpétuel où rien ne dure. Sa pensée est dialectique, soutenant que la confrontation et la discorde engendrent la plus belle harmonie. Héraclite propose une ontologie vitaliste et un panthéisme dans lequel le Feu, la Raison et Dieu (le Logos) sont confondus.
2. … ou l’ontologie : la sphère idéelle. Fragments de Parménide
Parménide est l’inventeur de l’ontologie, discipline s’occupant de l’essence, ou de « l’être en tant qu’être ». Il croit que tout est immobile, à l’image d’une sphère qui se suffit à elle-même. Le philosophe accède à la vérité par une initiation divine qui lui révèle la nature de l’Être total (« il est »), échappant à la génération et à la corruption, et décrit comme étant « gonflé à l’instar d’une balle bien ronde ». Cette ontologie dualiste oppose l’opinion à la vérité et le sensible à l’intelligible.
II. LA RÉALITÉ
1. L’atome : le rire matérialiste. Le grand système du monde
Démocrite est le penseur du matérialisme, affirmant que l’univers est composé d’atomes agencés dans le vide. Sa philosophie est intrinsèquement liée à la joie (son rire) face à la nécessité implacable qui régit le monde. Il propose une connaissance légitime, intellectuelle, des atomes, qui sont des substances concrètes, illimitées et en mouvement. La physique atomiste évince toute métaphysique ou dieu créateur.
2. … ou l’idée : le quelque chose invisible. Le Phédon de Platon
Platon est l’ennemi juré de Démocrite, cherchant à déconstruire le matérialisme au profit de l’idéalisme. Il oppose les « Fils de la Terre » aux « Amis des Idées ». L’Idée est une « réalité en soi, » invisible et intelligible, à laquelle seule l’âme peut accéder par la purification (le corps étant une prison) et la réminiscence des vies antérieures. L’allégorie de la Caverne démontre que le monde sensible n’est qu’une illusion, et que seule la contemplation des Idées mène à la véritable réalité.
III. LE COUPLE
1. Le mariage : le lit nuptial. La mesure qui convient à la femme et autres fragments
Ce chapitre examine les écrits des femmes pythagoriciennes (comme Périctionè) qui célèbrent le mariage monogame et la famille comme l’expression terrestre de l’harmonie cosmique. Leur doctrine est patriarcale et exige de la femme la mesure, l’obéissance au mari, le respect du « lit nuptial », et la maîtrise de ses passions, y compris la jalousie en cas d’infidélité masculine.
2. … ou le libertinage : les copulations sauvages. Les Hypothèses philosophiques d’Hipparchia
Le cynisme antique, illustré par Cratès et Hipparchia, est l’école de l’ensauvagement et du rejet des conventions sociales et conjugales. Ils défendent la communauté des femmes, la liberté sexuelle et même la copulation en public. Hipparchia est un exemple de femme ayant acquis l’égalité philosophique en embrassant cette vie rude et en s’affranchissant des rôles féminins traditionnels.
IV. LA VÉRITÉ
1. La vérité : la vocation. Le démon de Socrate de Plutarque
Ce chapitre explore le démon de Socrate, une voix divine ou démonique qu’il entend et qui le détourne des mauvaises actions (négativement). Pour les platoniciens, c’est un signe prophétique qui guide le philosophe et le préserve des trivialités du monde. Le démon lui indique la vocation de sa vie philosophique, en faisant de lui un genre de divinité sur terre.
2. … ou le business : la vie mercenaire. L’art éristique de Protagoras
Les sophistes (dont Protagoras) sont des orateurs itinérants qui monnaient cher leurs leçons à la jeunesse riche, vivant une « vie mercenaire ». Protagoras est célèbre pour ses thèses relativistes et sensualistes : « L’homme est la mesure de toute chose » et « Tout est vrai ». Cette philosophie, centrée sur la subjectivité, se soucie plus de la forme argumentative que du contenu moral, permettant de plaider n’importe quelle cause.
V. LA NOURRITURE
1. Le cannibalisme : les délices de la chair humaine. Fragments de Diogène
Diogène de Sinope est l’un des rares penseurs à défendre le cannibalisme (anthropophagie). Cette transgression est justifiée par sa philosophie moniste et matérialiste : puisque « tout est à la fois dans tout et partout », manger de la chair humaine revient à ingérer de la viande animale ou du végétal, car tout est composé des mêmes corpuscules de matière. Le cannibalisme fait partie de l’ensauvagement cynique, au-delà du bien et du mal.
2. … ou le végétarisme : la religion du légume. De l’abstinence de Porphyre
Porphyre, néoplatonicien, est un ardent défenseur du végétarisme ascétique. Le corps est lourd, et la consommation de viande (chair animale) nourrit la chair humaine, rendant l’âme impure et l’attachant aux sensations. L’abstinence alimentaire permet d’alléger le corps pour que l’âme se purifie, se « décloue de son corps » et accède à l’Un-Bien, préparant ainsi la contemplation mystique.
VI. LE BONHEUR
1. Le plaisir : danser habillé en femme. Fragments d’Aristippe de Cyrène
Aristippe de Cyrène est le père de l’hédonisme cinétique (plaisir en mouvement), considérant le plaisir du corps comme le souverain bien. Il prône l’autonomie et une vie facile, sans être aliéné par la richesse ou la famille. Il justifie la fréquentation des courtisanes et l’amour libre, car le philosophe doit posséder les plaisirs sans être possédé par eux.
2. … ou la vertu : puissance de la volonté. Les Tusculanes de Cicéron
Cicéron, un Romain pragmatique, érige la Vertu et l’Honneur en souverain bien. Son travail vise à trouver des remèdes pour apaiser l’âme face au chagrin et à la peur. Il prône une éthique de l’autonomie obtenue par un « raidissement » de l’âme (puissance de la volonté) et un entraînement constant, à l’image des soldats et des gladiateurs. Il soutient que « philo sopher c’est apprendre à mourir ».
VII. LE PLAISIR
1. L’ascèse : étouffer ses désirs. Lettre à Ménécée d’Épicure
Épicure, malgré sa mauvaise réputation, menait une vie austère et souffrait physiquement. Sa morale est un Quadruple remède (Tetrapharmakon) qui vise la parfaite sérénité et l’ataraxie (absence de trouble). Il recommande une diététique des désirs où seuls les désirs naturels et nécessaires (manger du pain, boire de l’eau) doivent être satisfaits, tandis que les désirs non naturels (richesse, honneurs, sexe) doivent être renoncés ou gérés avec prudence.
2. … ou la jouissance : la douceur matérialiste. De la nature des choses de Lucrèce
Lucrèce, dans son poème épicurien, développe un matérialisme vitaliste et consolateur. Il affirme que l’univers est un jeu d’atomes en chute, un mouvement rendu possible par le clinamen (déclinaison imprévisible de l’atome), qui introduit le libre arbitre. Il démystifie les grandes peurs humaines : les dieux (créés par l’homme), l’enfer (qui est sur terre pour le non-épicurien) et l’amour passionnel (auquel il faut préférer la Vénus volage ou l’épouse romaine ataraxique).
VIII. LE SUICIDE
1. Le devoir : le métier de vivre. Le livre de Job
Ce chapitre utilise le récit biblique de Job pour examiner la question du suicide. Job, affligé par le mal pour prouver sa foi à Dieu, refuse de maudire Dieu et de mettre fin à ses jours, même sur l’incitation de son épouse qui lui dit : « Maudis Dieu, et meurs ! ». Pour le croyant, le suicide est un péché contre la Foi et l’Espérance, car il refuse d’accepter le mal que Dieu envoie (par la souffrance ou le malheur) comme une épreuve.
2. … ou le vouloir : la mort volontaire. Les Lettres à Lucilius de Sénèque
Sénèque, le stoïcien, est présenté par Tacite comme un modèle de dignité lorsqu’il est contraint par Néron de se donner la mort. Sénèque affirme que l’important n’est pas de vivre longtemps, mais de « vivre bien ». La mort volontaire (le suicide, qui n’a pas encore de nom) est l’ultime instrument de la liberté et de la souveraineté sur soi, permettant au sage d’échapper à la servitude ou à une vie privée de qualité.
IX. LE CITOYEN
1. Le cosmopolitisme : la république des chiens. La République de Zénon
Zénon de Citium, le fondateur du stoïcisme, a été fortement influencé par le cynisme. Sa République est une utopie contre-culturelle qui prône le cosmopolitisme (tous sont concitoyens du monde) et une vie en obéissance totale à la nature. Il refuse les lois, les dieux, les tribunaux, et défend des pratiques transgressives comme l’inceste et l’anthropophagie, au nom de l’égalité et de la liberté.
2. … ou l’esclavagisme : un destin de navette. La Politique d’Aristote
Aristote légitime l’esclavage en affirmant qu’il est « utile » à la vie domestique et politique, l’esclave étant un « instrument animé » du maître. Il soutient l’idée d’une servitude par nature, où certains hommes sont destinés dès la naissance à l’esclavage, ayant des corps adaptés aux gros travaux et une âme incapable de posséder pleinement la raison. L’esclavage est donc « bienfaisant et juste » pour ceux-là.
X. LA CONNAISSANCE
1. La rhétorique : un art oratoire vertueux. Institution oratoire de Quintilien
Quintilien, rhéteur romain, affirme que la rhétorique est l’« art de bien dire » et doit être indissociable de la Vertu. L’orateur parfait doit être un homme de bien qui met son éloquence au service de la vérité et de la justice, s’opposant aux sophistes qui monnaient leur talent sans éthique. La rhétorique est une ascèse et un exercice spirituel qui exige de l’orateur de se purifier des passions mauvaises.
2. … ou l’aphasie : la certitude du relativisme. Fragments sur Pyrrhon
Pyrrhon d’Élis, le fondateur du scepticisme, pratiquait l’indifférence et l’apathie dans sa vie quotidienne. Sa doctrine, influencée par les sages indiens, affirme qu’il est impossible de connaître la nature véritable des choses en raison du relativisme des perceptions (les « tropes »). Cette impossibilité de déterminer la vérité mène à la suspension du jugement et au silence (aphasie), qui est la condition pour atteindre le bonheur (ataraxie).
XI. L’ORIENTATION
1. Athènes : sainteté païenne. Vie de Pythagore de Jamblique
Jamblique présente Pythagore comme une figure divine, descendant d’Apollon, doté de miracles et d’une « cuisse en or ». La vie pythagoricienne est une quête de salut et de purification par une ascèse stricte (végétarisme, abstinence) et une vie communautaire. Le salut est assuré par l’entraînement de la mémoire (y compris des vies antérieures), la pratique de l’amitié (comme lien ontologique) et la musicothérapie pour harmoniser l’âme.
2. … ou Jérusalem : sagesse judéo-chrétienne. La Vie contemplative de Philon d’Alexandrie
Philon d’Alexandrie, contemporain de Jésus, est un philosophe juif qui a synthétisé l’hellénisme (platonisme) et le judaïsme (Moïse, Torah). Il décrit les Thérapeutes, une communauté d’ascètes qui pratiquent le jeûne, le renoncement aux biens et la méditation. Leur objectif est la contemplation de l’Être et l’union avec le divin, grâce à l’étude allégorique des Saintes Écritures.
XII. LA SOUFFRANCE
1. L’ici-bas : supporter la vie. Pensées de Marc Aurèle
Marc Aurèle, l’empereur stoïcien, cherche à atteindre la sérénité face à la souffrance. Sa méthode, la psychagogie, consiste à démystifier et à réduire les objets de désir (mets, sexe, honneurs) pour les mépriser, se souvenant que tout est flux et transformation. Le sage doit connaître la nécessité du réel (monisme vitaliste) et l’aimer (Amor Fati). La souffrance n’est effective que si l’âme y consent, et la maîtrise de soi permet de « supporter noblement » ce qui arrive.
2. … ou l’au-delà : sortir du monde. Les Ennéades de Plotin
Plotin, néoplatonicien, est le penseur de la « fuite du monde » et du dolorisme. Il cultive le mépris du corps et prône une ascèse radicale (refus d’hygiène, jeûne) pour l’affaiblir, préparant ainsi l’âme à l’extase. Son travail philosophique est une purification lente visant à dissocier l’âme (qui est une part de l’intelligible) du corps, afin de s’unir à l’Un-Bien (principe suprême).
Conclusion. Le serpent de Plotin. La part d’ombre des lumières antiques
La conclusion rappelle que le christianisme est un « platonisme pour le peuple », ayant recyclé les thématiques païennes : le dualisme corps/âme, le dolorisme stoïcien, l’idéal ascétique et la mystique néoplatonicienne. L’histoire montre que les philosophes grecs, loin d’être purement rationnels, intégraient souvent l’irrationnel et le religieux (métempsycose, démonologie, cultes orientaux). L’âme est une fiction et un pur postulat philosophique, servant de matériau au bloc judéo-chrétien qui s’est construit sur des fondations assertoriques.
Discussion membre
Discussion et réponses
Connectez-vous pour lire la discussion membre et participer à la conversation autour de ce contenu.
Conversation réservée aux membres
La discussion autour de ce contenu est réservée aux membres connectés. Utilisez l'accès par e-mail sans mot de passe pour lire le fil et publier votre réponse.
Se connecter pour participer