Destin français
Positionnement idéologique
""Je savais où je voulais vivre, avec qui je voulais vivre, et comment je voulais vivre. À mes yeux médusés d'enfant, le mot France brillait de tous les feux : histoire, littérature, politique, guerre, amour, tout était rassemblé et transfiguré par une même lumière sacrée, un même art de vivre mais aussi de mourir, une même grandeur, une même allure, même dans les pires turpitudes. La France coulait dans mes veines, emplissait l'air que je respirais ; je n'imaginais pas être la dernière génération à grandir ainsi. Il ne faut pas se leurrer. Le travail de déconstruction opéré depuis quarante ans n'a laissé que des ruines. Il n'y a pas d'origine de la France, puisque la France n'existe pas, puisqu'il n'y a plus d'origine à rien. On veut défaire par l'histoire ce qui a été fait par l'Histoire : la France. L'Histoire est désormais détournée, occultée, ignorée, néantisée. L'Histoire de France est interdite. On préfère nous raconter l'histoire des Français ou l'histoire du monde. Tout sauf l'Histoire de France. Mais cette Histoire se poursuit malgré tout et malgré tous. Elle a des racines trop profondes pour être arrachées. Elle s'est répétée trop souvent pour ne pas se prolonger jusqu'à aujourd'hui. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Les mêmes lois s'imposent au-delà des générations. L'Histoire se venge." Après le phénoménal best-seller Le Suicide français, Éric Zemmour se livre avec force et sans tabou à une analyse de l'identité française en réhabilitant ses fondations."--Title page verso.
Éric Zemmour publie Destin français en 2018 aux éditions Albin Michel, quelques années après le triomphe éditorial du Suicide français (2014) qui l’avait placé au rang des essayistes politiques les plus lus de France. Ce nouveau livre marque une évolution dans son œuvre : il s’agit moins d’un pamphlet sur le présent que d’une méditation sur la longue durée de l’histoire nationale française, une tentative de comprendre par l’histoire ce qu’il perçoit comme la crise identitaire contemporaine de la France. Le titre lui-même — Destin français — est une provocation implicite adressée à toutes les philosophies de la contingence qui refusent l’idée qu’une nation puisse avoir un « destin » : Zemmour affirme au contraire que la France a une destinée singulière, une vocation particulière dans l’histoire du monde, et que comprendre ce destin est le préalable nécessaire à tout redressement.
Ce livre est aussi profondément autobiographique. Zemmour y fait le récit de sa propre formation intellectuelle et politique — de son enfance dans une famille de juifs berbères d’Algérie réfugiés en France, de sa découverte de l’histoire nationale à travers les récits familiaux et les livres, de son rapport ambigu et passionné à une France dont il se veut à la fois le fils adoptif et le défenseur intransigeant. Cette dimension personnelle donne au livre une couleur différente de ses précédents essais et permet de mieux comprendre les ressorts profonds d’une pensée souvent réduite à ses formulations les plus provocatrices.
Zemmour est né en 1958 à Montreuil-sous-Bois. Journaliste au Figaro puis polémiste télévisuel, auteur de nombreux essais sur la France contemporaine, il s’est imposé comme l’une des voix les plus distinctives de la droite nationale française, avant de se présenter à l’élection présidentielle de 2022 sous l’étiquette de son parti Reconquête !. Destin français est l’une de ses œuvres les plus ambitieuses sur le plan historique, celle où il prend le plus de risques intellectuels en proposant une relecture de plusieurs siècles d’histoire française à la lumière de ses convictions politiques.
À propos de ce livre
Destin français est un essai d’histoire politique et culturelle qui couvre environ cinq siècles de l’histoire de France, des guerres de religion du XVIe siècle à nos jours. Il ne s’agit pas d’une histoire académique au sens traditionnel : Zemmour ne prétend pas l’exhaustivité documentaire ni la neutralité du regard. Il s’agit d’une lecture engagée, parfois lyrique, parfois polémique, qui cherche à dégager les lignes de force d’une destinée nationale à travers une série de portraits de figures historiques emblématiques — rois, révolutionnaires, généraux, hommes d’État — et d’analyses de moments-clés de l’histoire française.
La structure du livre est à la fois chronologique et thématique. Zemmour parcourt les grandes étapes de la construction de la nation française — l’absolutisme royal, la Révolution, le Premier et le Second Empire, les Républiques, les deux guerres mondiales, la décolonisation — en cherchant à chaque fois à identifier ce qui, dans ces moments, a renforcé ou affaibli l’identité française telle qu’il la conçoit. Cette identité est définie par quelques traits constants : la grandeur de l’État, l’universalité de la culture française, l’assimilation des étrangers par le creuset républicain, et l’attachement à une civilisation européenne et chrétienne (même sécularisée).
La France et ses « destins » : une lecture téléologique de l’histoire
Le concept central du livre est celui de « destin » — notion qui implique à la fois la continuité d’une identité nationale à travers les vicissitudes de l’histoire et la conviction que cette identité a une valeur et une vocation particulières dans l’ordre du monde. Pour Zemmour, la France n’est pas une nation comme les autres : elle porte depuis des siècles un message universel — celui de la civilisation, de la raison, des droits de l’homme, de la langue française — qui la distingue et lui confère une responsabilité particulière.
Cette vision est directement héritée de la tradition gaulliste : de Gaulle lui-même affirmait que la France ne pouvait « être la France sans la grandeur ». Mais Zemmour pousse cette logique plus loin en faisant de l’identité ethnique et culturelle — et pas seulement de la grandeur politique — le fondement du destin français. La France, selon lui, est grande quand elle est fidèle à elle-même, c’est-à-dire à une tradition catholique, latine et européenne. Elle décline quand elle cède aux tentations du cosmopolitisme, du multiculturalisme et de l’effacement de ses particularités au profit d’un universalisme abstrait.
Cette lecture téléologique de l’histoire — qui voit dans les événements passés les étapes d’un destin en cours d’accomplissement — est contestée par la plupart des historiens professionnels, qui récusent l’idée qu’une nation ait un « destin » au sens fort du terme. Mais elle a une efficacité rhétorique indéniable : elle donne à l’histoire un sens, transforme les figures du passé en héros ou en traîtres d’une épopée en cours, et permet aux lecteurs de se sentir participants d’une aventure collective qui dépasse leur vie individuelle.
Les grandes figures du destin français
L’un des attraits majeurs de Destin français est la galerie de portraits historiques qui jalonne le récit. Zemmour excelle dans l’art du portrait bref et frappant, qui saisit en quelques pages l’essence d’une personnalité historique et la leçon qu’elle porte. Richelieu y figure comme l’architecte de l’État-nation français, celui qui a subordonné les particularismes religieux et féodaux à la raison d’État — modèle d’un patriotisme lucide et implacable. Napoléon incarne la synthèse entre la Révolution et l’Ancien Régime, le génie français dans toute sa splendeur et dans ses excès. De Gaulle est évidemment le héros tutélaire de l’ouvrage, l’homme qui a su tenir la France dans la tourmente et lui restituer sa grandeur.
Mais Zemmour s’intéresse aussi aux « perdants » de l’histoire officielle — ceux que la mémoire républicaine a trop souvent condamnés ou occultés. Sa relecture de Pétain, qui suscite les réactions les plus vives, cherche à distinguer l’homme de Verdun et le « bouclier » de la collaboration de l’armistice du collaborateur qui a livré les juifs aux nazis. Cette tentative de « réhabilitation partielle » de Pétain lui a valu plusieurs condamnations judiciaires, mais elle illustre sa méthode : remettre en cause les jugements historiographiques convenus pour imposer une relecture qui sert son récit global.
La Révolution française : source ou rupture ?
L’un des moments les plus intéressants du livre est la discussion de la Révolution française. Contrairement à la droite ultra-conservatrice qui voit dans la Révolution une rupture catastrophique avec la France chrétienne et monarchique, Zemmour adopte une position plus nuancée. Il reconnaît à la Révolution d’avoir unifié et rationalisé l’État français, d’avoir créé la nation citoyenne et le patriotisme républicain. Mais il lui reproche d’avoir introduit un universalisme abstrait qui, poussé jusqu’à ses conséquences logiques, aboutit à la dissolution de toute identité particulière au profit d’une humanité sans visage.
Cette lecture de la Révolution comme double héritage — construction nationale d’un côté, universalisme déracinant de l’autre — est l’une des plus subtiles du livre. Elle permet à Zemmour de se réclamer à la fois de la tradition républicaine (l’assimilation, la laïcité, l’unité nationale) et de la tradition conservatrice (l’enracinement, l’identité, la continuité culturelle). Cette position « transversale » est caractéristique d’une pensée qui cherche à dépasser le clivage droite-gauche au nom d’un nationalisme qui se veut à la fois républicain et identitaire.
Portée métapolitique : l’histoire comme arme culturelle
Destin français illustre parfaitement comment l’histoire peut être utilisée comme arme dans le combat métapolitique pour l’hégémonie culturelle. En proposant une relecture de l’histoire nationale qui valorise l’identité, l’enracinement et la grandeur au détriment du cosmopolitisme et du multiculturalisme, Zemmour cherche à modifier le cadre narratif dans lequel les Français comprennent leur passé et, par là, leur présent. Si la France est une nation ayant un destin particulier fondé sur une identité culturelle spécifique, alors l’immigration de masse et le multiculturalisme apparaissent non comme des richesses mais comme des menaces à ce destin.
Cette stratégie métapolitique — changer d’abord les représentations pour changer ensuite les politiques — est consciemment empruntée à Antonio Gramsci, même si Zemmour ne cite pas le théoricien marxiste. Elle montre que le combat pour les mémoires nationales est indissociable du combat pour le pouvoir politique, et que les historiens, les romanciers, les cinéastes et les essayistes sont des acteurs à part entière de la bataille pour l’hégémonie culturelle. En ce sens, Destin français dépasse la simple polémique politique pour s’inscrire dans une tradition longue de la pensée française sur la nation, l’identité et le destin collectif — tradition dans laquelle les noms de Michelet, Renan et de Gaulle résonnent à chaque page.
La dimension autobiographique : un Français d’adoption
Ce qui distingue Destin français des précédents essais de Zemmour est la place accordée à la dimension autobiographique. Dès les premières pages, Zemmour raconte son enfance dans une famille de juifs berbères algériens installés en France, sa découverte de l’histoire nationale à travers les livres et les récits familiaux, et la fascination précoce qu’il éprouvait pour une France dont sa famille n’était pas encore citoyenne depuis longtemps. Ce paradoxe — l’enfant d’immigrés qui devient le défenseur le plus ardent de l’identité française contre l’immigration — n’est pas évacué mais assumé. Zemmour le retourne même en argument : si lui, issu d’une famille étrangère, a pu s’assimiler et aimer la France jusqu’à en faire sa cause, c’est que le creuset républicain fonctionnait encore. Ce qui est en cause aujourd’hui, selon lui, n’est pas la capacité d’assimilation des étrangers, mais la volonté politique de la France à l’exiger.
Cette posture autobiographique n’est pas sans ambiguïtés. Elle permet à Zemmour de répondre aux accusations de racisme en invoquant ses origines, mais elle repose sur une idéalisation du passé qui fait fi des difficultés réelles que sa propre famille a pu rencontrer en s’intégrant dans la société française. Elle s’appuie aussi sur une distinction implicite entre les « bons » immigrés — ceux qui voulaient devenir français — et les « mauvais » — ceux qui refuseraient de le devenir. Cette distinction, pour séduisante qu’elle soit rhétoriquement, escamote la complexité des processus réels d’intégration et de discrimination.
La querelle des historiens : grandeur et limites d’un essai engagé
La parution de Destin français a suscité de vifs débats dans les milieux académiques. De nombreux historiens ont critiqué les approximations factuelles, les généralisations abusives et les anachronismes qui jalonnent le récit. Les passages consacrés à Pétain et à la politique du régime de Vichy envers les juifs ont tout particulièrement suscité des réfutations documentées : plusieurs historiens ont montré que la présentation que fait Zemmour des faits est en contradiction flagrante avec les sources disponibles.
Ces critiques sont légitimes et importantes. Il serait toutefois réducteur de s’arrêter à elles pour ne pas voir ce que le livre accomplit réellement. Zemmour ne prétend pas écrire de l’histoire académique : il écrit de l’histoire politique, au sens où le terme a une longue tradition en France — de Michelet à Furet en passant par de Gaulle lui-même. Cette histoire politique choisit ses faits, construit ses récits et tire ses leçons en fonction d’un engagement présent assumé. On peut la discuter, la contester, lui opposer d’autres lectures : on ne peut pas simplement la disqualifier au nom des normes de la discipline historique professionnelle, sauf à méconnaître la nature du genre.
Le vrai débat sur Destin français n’est donc pas seulement historiographique : il est politique et philosophique. Quelle vision de la nation française propose Zemmour ? Est-elle cohérente ? Est-elle viable ? Quelles en sont les conséquences pratiques ? Ce sont ces questions que le livre pose, et c’est à elles que ses lecteurs — et ses adversaires — devraient répondre, plutôt que de se réfugier derrière la police des faits pour éviter le débat de fond.
L’accueil et l’influence : un best-seller controversé
Destin français s’est vendu à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires à sa parution, confirmant Zemmour comme l’un des essayistes politiques les plus lus de France. Son succès public contraste avec l’hostilité quasi unanime de la critique académique et d’une large partie de la critique intellectuelle. Ce décalage est lui-même révélateur : il montre l’existence d’un lectorat important qui cherche dans les essais politiques engagés ce que la production académique ne lui offre pas — des récits clairement orientés, des jugements tranchés, une vision du présent ancrée dans la profondeur historique.
L’influence de Destin français sur le débat politique français des années 2018-2022 est difficile à mesurer mais réelle. Il a contribué à naturaliser dans le débat public un certain nombre de thèses jusque-là confinées aux marges de la droite nationale : la critique de l’immigration de masse, la défense de l’assimilation contre le multiculturalisme, la relecture positive d’aspects de l’histoire nationale que la mémoire officielle tend à condamner. Ces thèses ont ensuite été reprises, parfois en les adoucissant, par des responsables politiques de la droite « mainstream » qui cherchaient à capter l’électorat sensible au discours zemmourien.
Conclusion : un monument de la pensée nationale-conservatrice française
Destin français est à la fois un essai historique engagé, un manifeste politique et un témoignage autobiographique. On peut trouver ses thèses contestables, ses méthodes discutables et ses conclusions dangereuses : il n’en reste pas moins que ce livre constitue l’expression la plus élaborée et la plus ambitieuse d’une certaine vision nationale-conservatrice de la France, vision qui a profondément marqué le débat politique et intellectuel français de la fin des années 2010 et du début des années 2020. À ce titre, il est indispensable pour quiconque cherche à comprendre les mutations de la droite française contemporaine et les enjeux du combat pour l’identité nationale dans une France traversée par des tensions profondes. Que l’on adhère ou non à son projet, Destin français demeure un document capital pour comprendre notre époque, une époque qui voit se rouvrir des questions sur la nation, l’appartenance et la transmission culturelle que beaucoup croyaient définitivement closes.
La langue comme citadelle de l’identité
Un thème transversal de Destin français est la place de la langue française dans la construction et la préservation de l’identité nationale. Pour Zemmour, la langue française n’est pas un simple outil de communication : c’est la chair même de la civilisation française, le vecteur de sa pensée, le gardien de ses valeurs et de ses nuances. L’histoire de la promotion du français — de l’Ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) qui en fit la langue officielle du royaume au grand mouvement de standardisation républicaine qui a homogénéisé les parlers régionaux — est pour lui l’histoire de la construction de l’unité nationale elle-même.
Cette insistance sur la langue comme fondement de l’identité conduit Zemmour à une critique sévère de l’anglicisation du français contemporain et de la montée de l’arabe dans les banlieues. Il y voit non pas de simples évolutions linguistiques inévitables dans un monde globalisé, mais des symptômes de la décomposition de l’unité nationale et de l’abandon de l’exigence assimilatrice. Le français, dans sa vision, n’est pas une langue parmi d’autres : c’est la condition de possibilité de la citoyenneté française, et son recul est indissociable du recul de la France elle-même.
Cette thèse sur la langue rejoint la conviction plus générale de Zemmour selon laquelle les nations ne sont pas des entités abstraites mais des réalités culturelles concrètes, façonnées par des siècles de pratiques communes, de récits partagés et d’institutions qui les transmettent. Défendre la France, pour lui, c’est d’abord défendre ce qui fait la France — sa langue, son histoire, sa littérature, ses paysages — contre toutes les forces qui tendent à les éroder ou à les relativiser au nom d’un universalisme sans corps ni visage. C’est cette conviction profonde, plus que telle ou telle position conjoncturelle, qui donne à Destin français sa cohérence et sa force d’attraction sur un lectorat en quête d’un récit national assumé.
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