Dette : 5000 ans d’histoire
Positionnement idéologique
Best-seller d’un anthropologue américain et théoricien anarchiste influent, initiateur d’Occupy Wall Street en 2011, David Graeber propose dans ce livre une lecture qui contredit le récit économique classique : selon lui, le crédit précède la monnaie et la dette structure depuis toujours nos systèmes économiques et nos rapports sociaux, bien avant le troc. Il montre aussi que nombre de nos concepts moraux — culpabilité, pardon, rédemption — trouvent leur origine dans les conflits antiques autour de la dette. L’ouvrage explore les alternances historiques entre sociétés de crédit et d’argent métallique, évoque les jubilés de dettes de l’Antiquité et interroge enfin la morale même du remboursement, en contestant l’idée que toute dette doive nécessairement être honorée.
L’ouvrage de David Graeber, Dette : Les 5 000 premières années (Debt: The First 5,000 Years), examine l’histoire complexe de la dette et de la monnaie à travers les civilisations, contestant les mythes fondateurs de l’économie conventionnelle.
Voici un résumé chapitre par chapitre :
Chapitre 1 : De l’expérience de la confusion morale
Ce chapitre introduit la confusion morale profonde qui entoure la notion de dette. L’auteur commence par la crise de la dette du Tiers-Monde et le rôle des institutions comme le Fonds Monétaire International (FMI), décrit comme l’équivalent financier des « types qui viennent vous casser les jambes ». Le point de départ est l’objection selon laquelle « il faut bien payer ses dettes », une affirmation puissante non pas parce qu’elle est économiquement vraie, mais parce qu’elle est perçue comme un impératif moral. Graeber soutient que la dette est souvent utilisée pour justifier la violence et faire en sorte que « c’est la victime qui fait quelque chose de mal ». Il observe que la dette est rendue « simple, froide et impersonnelle » par la quantification monétaire, mais cette quantification est intimement liée à la violence et à la menace de coercition. Le chapitre conclut sur la crise financière de 2008 et la nature « virtuelle » de la monnaie moderne, posant la question fondamentale de ce que les êtres humains se doivent réellement les uns aux autres.
- La dette comme justification de la violence: Graeber soutient que la dette est souvent utilisée pour « justifier des relations fondées sur la violence, pour faire en sorte que de telles relations paraissent morales ». Il observe que la quantification monétaire rend la dette « simple, froide et impersonnelle ».
- L’exemple du FMI et de la dette du Tiers-Monde: L’auteur se souvient d’une conversation où il explique que le mouvement altermondialiste voulait abolir le Fonds Monétaire International (FMI), qu’il décrit comme « l’équivalent de la haute finance des types qui viennent vous casser les jambes ». L’objectif était l’annulation de la dette du Tiers-Monde, une « amnistie de la dette », comme le jubilé biblique, étant donné que pendant trente ans, l’argent avait circulé « des pays les plus pauvres vers les plus riches ».
- La dette immorale des institutions financières : Face à l’objection selon laquelle «il faut bien payer ses dettes», Graeber critique l’idée que les prêteurs ne devraient accepter aucun risque. Il utilise l’exemple de banques qui accordent des milliards de dollars à des « escrocs évidents » en sachant que le FMI garantira le remboursement, même si cela conduit à la misère. L’auteur évoque son expérience à Madagascar, où l’austérité imposée par le FMI a conduit à la suppression du programme d’éradication du paludisme, entraînant la mort de dix mille personnes.
- Dette et tribut impérial : L’auteur met en lumière la nature perverse de la dette imposée aux pays autrefois conquis. Il cite l’exemple de Madagascar, envahie par la France en 1895, où des impôts ont été levés pour « rembourser les coûts d’avoir été envahi », un arrangement que le reste du monde « accepte la justice ». Il compare la dette des nations avec la situation d’un gangster exigeant un «prêt» plutôt qu’un «pot-de-vin», la coercition restant l’élément crucial.
Chapitre 2 : Le mythe du troc
Ce chapitre déconstruit le récit économique standard (le « mythe du troc ») selon lequel la monnaie aurait été inventée pour surmonter les inconvénients du troc (le problème de la « double coïncidence des besoins »). L’auteur affirme, en s’appuyant sur l’anthropologie et les documents historiques anciens, que cette séquence (troc → monnaie → crédit) est historiquement fausse. Il n’existe aucune preuve de l’existence d’une économie de troc pure et simple. Le troc, lorsqu’il est pratiqué, a lieu généralement entre des étrangers ou des ennemis potentiels, et non entre voisins, qui s’appuient sur le crédit et le devoir mutuel. Les premières traces écrites (Mésopotamie) montrent que la monnaie est apparue comme une unité de compte pour les dettes et le crédit, précédant la monnaie physique (frappée) par des milliers d’années.
- La monnaie comme condition de la dette : Le chapitre affirme que ce n’est pas la dette qui est une forme de monnaie, mais « c’est la monnaie qui rend la dette possible ». La différence entre une obligation et une dette est que la dette « peut être quantifiée avec précision », ce qui nécessite la monnaie.
- L’absence de l’économie de troc : L’argument central est que l’ordre traditionnel (troc → monnaie → crédit) est erroné. Les manuels d’économie décrivent une « fantaisie d’un monde de troc » imaginaire, inventé par Adam Smith, pour expliquer la nécessité de la monnaie face au problème de la « double coïncidence des besoins ».
- Preuves anthropologiques : Graeber cite l’anthropologue Caroline Humphrey pour affirmer qu’« aucun exemple d’une économie de troc, pure et simple, n’a jamais été décrit, et encore moins l’émergence de la monnaie à partir de celle-ci ».
- Le troc entre étrangers et la violence : Le troc, lorsqu’il est pratiqué, a lieu entre « des étrangers, voire des ennemis », et est teinté d’hostilité ou de risque. L’auteur donne l’exemple des Nambikwara du Brésil, où le troc « planait à un pouce de la guerre pure et simple ». Il cite également les Gunwinggu en Australie, où le commerce est un « jeu festif » d’échange et d’agression simulée, incluant des échanges sexuels.
- Les systèmes de crédit sont antérieurs à la monnaie frappée : En s’appuyant sur les découvertes mésopotamiennes, il montre que les « systèmes de crédit de cette sorte ont précédé l’invention du monnayage de milliers d’années ». Les premiers documents écrits (Sumer) sont des tablettes enregistrant des crédits et des débits. L’unité monétaire, le sicle d’argent (shekel), était une unité de compte (équivalent à une mesure d’orge). Les dettes étaient calculées en argent, mais le remboursement pouvait être effectué avec presque n’importe quoi (orge, chèvres, lapis-lazuli).
Chapitre 3 : Dettes primordiales
Ce chapitre examine le mythe concurrent de la dette primordiale, selon lequel le sens de la dette et du péché est antérieur à la monnaie. Les théoriciens de la dette primordiale s’inspirent des textes védiques de l’Inde ancienne, qui assimilent l’existence humaine elle-même à une dette contractée envers les dieux, les sages, les ancêtres et les hommes, à rembourser par des sacrifices et des responsabilités sociales. Cette théorie s’entremêle avec l’approche « chartaliste » ou étatique de la monnaie, suggérant que l’État s’est établi en tant que gardien de cette dette primordiale (par exemple, par l’impôt). Cependant, les archives mésopotamiennes révèlent que les souverains rétablissaient périodiquement l’équité en annulant les dettes privées (déclarations de « l’ardoise propre » ou amargi, signifiant « liberté »). L’idée que les citoyens ont une « dette infinie envers la société » est finalement dépeinte comme un mythe nationaliste moderne.
- La monnaie comme instrument de l’État : Les théoriciens chartalistes (comme G.F. Knapp) voient la monnaie non comme une marchandise, mais comme une « unité de mesure » créée par l’État pour « comptabiliser et régler les dettes, dont la plus importante est la dette fiscale » [122, 129, 397n11]. Graeber donne l’exemple de la taille (tally sticks) d’Henri II d’Angleterre, des bâtonnets entaillés utilisés pour enregistrer la dette envers le gouvernement, qui circulaient comme jetons de dette.
- Justification fiscale et création de marchés : Le Chartalisme explique pourquoi les États exigent des impôts : c’est « la manière la plus simple et la plus efficace de créer des marchés ». L’État paie ses soldats avec des pièces, puis exige que chaque famille paie ses impôts avec ces mêmes pièces, transformant ainsi l’économie nationale en une machine pour approvisionner l’armée.
- L’exemple du « impôt moralisateur » : Le général français Gallieni à Madagascar a imposé un « impôt moralisateur » (impôt payable en francs malgaches) pour forcer les indigènes à vendre leurs récoltes (souvent à bas prix) et à s’intégrer dans une économie de marché et de travail salarié.
- La dette primordiale dans la religion : La théorie de la dette primordiale voit l’existence humaine elle-même comme une « dette originelle » envers le cosmos ou la société. Graeber cite les textes védiques de l’Inde ancienne, qui stipulent que l’homme, en naissant, est « une dette due aux dieux, aux sages, aux Pères et aux hommes », à rembourser par le sacrifice, l’étude, la procréation et l’hospitalité.
- L’État et l’annulation des dettes : Contrairement à la théorie de la dette primordiale qui postule que l’État est le gardien de cette dette, les archives mésopotamiennes montrent que les souverains rétablissaient périodiquement l’équité en « annulant toutes les dettes en souffrance ». Ces « ardoises nettes » (clean slates) étaient appelées « déclarations de liberté » (amargi, signifiant « retour à la mère »). Graeber soutient que l’idée d’une dette infinie envers la société est un « mythe nationaliste moderne ».
Chapitre 4 : Cruauté et Rédemption
Le chapitre explore comment l’argent, en tant qu’objet à la fois « marchandise » et « jeton de dette », est lié aux thèmes de la cruauté et de la rédemption. La rédemption (padah, goal) est un concept enraciné dans l’ancienne finance, signifiant le rachat d’un gage ou d’un débiteur. Les textes bibliques (Néhémie) témoignent de l’horreur des crises d’endettement où les pères devaient vendre leurs filles en servitude pour rembourser [81, 129, 229, 403n27], conduisant à l’appel moral pour l’annulation des dettes (le Jubilé). La dette est particulièrement insidieuse car elle est fondée sur une prémisse d’égalité qui, lorsqu’elle est rompue par l’exploitation, provoque un sentiment de trahison morale et d’outrage.
- L’ambivalence monnaie/morale : La monnaie est intrinsèquement double : à la fois « symbole de l’autorité politique » (tête) et « spécification précise du montant de la pièce comme paiement » (pile). Les monnaies oscillent constamment entre marchandise et jeton de dette.
- La dette et la cruauté : L’argent est associé aux « déprédations des armées de conquête, aux hypothèques et aux intérêts, au vol et à l’extorsion ». La monnaie était utilisée pour détruire les familles, en créant des dettes qui forçaient les pères à vendre leurs filles en servitude. L’auteur cite les paroles des Israélites à Néhémie, au sujet de leurs filles « déjà tombées en servitude ».
- L’origine de la rédemption : Le concept hébreu de rédemption (padah et goal) est ancré dans la finance ancienne, désignant le rachat d’un bien engagé ou d’un débiteur. La Loi du Jubilé biblique (annulation automatique des dettes tous les sept ans) et le Parabole du Serviteur Impitoyable de Jésus (où une dette infinie est annulée, mais où le pardon est conditionné) montrent que la rédemption était pensée comme un règlement financier cosmique.
- La dette et l’égalité : La dette provoque un scandale moral car elle est « fondée sur une présomption d’égalité ». Contrairement à l’esclavage ou au système de castes, qui présument une inégalité intrinsèque, la dette naît d’un contrat entre égaux potentiels. Quand cette égalité est rompue par l’exploitation, cela provoque un sentiment de « terrible trahison » et d’outrage.
Chapitre 5 : Bref traité sur les fondements moraux des relations économiques
Graeber propose ici une taxonomie des fondements moraux des relations humaines, qui coexistent toujours avec l’économie :
- Communisme : Fonctionne sur le principe « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ». Il s’agit du « communisme de base » qui rend la socialité possible (exemples : passer le sel, donner des directions). Les comptes ne sont pas tenus.
- Échange : Repose sur l’équivalence et la réciprocité (« donnant-donnant »). Il permet de « solder » les comptes et de mettre fin à une relation.
- Hiérarchie : Reste en place tant que les parties sont considérées comme intrinsèquement inégales (aristocrate/paysan). Les relations sont régies par la coutume et le précédent, non par l’équivalence.
La dette est définie comme un échange incomplet, une relation temporaire d’inégalité entre parties considérées comme des égaux potentiels, maintenue par la menace de la coercition (hiérarchie) et la quantification (monnaie).
- Le Communisme de base : Défini par le principe « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ». Il est le « socle de toute sociabilité humaine ». Il s’applique dans les projets collaboratifs («passe-moi la clé») et en cas de besoin extrême (un enfant qui tombe sur les rails). L’auteur souligne que si les comptes sont tenus, ce n’est plus du communisme, et le faire serait « considéré comme offensant, ou simplement bizarre ».
- L’Échange : Repose sur l’équivalence et la réciprocité («rendez-vous bien»). Il permet de « compenser les dettes » et, ce faisant, de « mettre fin à la relation ». L’échange commercial (impersonnel) se distingue du don (qui est un échange incomplet). Dans les échanges de voisinage (Tiv, Nigéria), les cadeaux sont rendus en équivalents approchants (jamais la valeur exacte) pour s’assurer que la relation « doit être constamment créée et maintenue ».
- La Hiérarchie : Elle opère par la logique du précédent et de la coutume, non par l’équivalence. Dans une relation hiérarchique (seigneur/paysan), les dons sont unidirectionnels et l’honneur du supérieur est maintenu par la différence de nature entre ce qui est donné et ce qui est reçu (le noble donne protection, le paysan donne nourriture). Le don au supérieur est dangereux car « tout don […] était susceptible d’être considéré comme un précédent ».
- La Dette comme échange incomplet : La dette est définie comme « un échange qui n’a pas été mené à terme ». Elle implique une relation temporaire d’inégalité entre deux parties qui sont des « égaux potentiels », maintenue par la menace de la coercition (hiérarchie) et l’impersonnalité de la quantification (échange).
Chapitre 6 : Jeux de sexe et de mort
Ce chapitre examine les « économies humaines » (sociétés non étatiques) où les monnaies sociales (coquillages, fourrures, tissu) servent principalement à réorganiser les relations humaines (mariages, vendettas) et non à acheter des biens quotidiens. L’argent (ou la dot) servait souvent à reconnaître une dette impayable (dette de vie), car une vie humaine ou la capacité de procréer était d’une valeur absolue et incomparable. Le chapitre montre que c’est l’introduction de la violence (guerre, enlèvement, traite négrière) qui permet de décontextualiser les êtres humains et de les rendre échangeables, les transformant en marchandises ou en objets de dette quantifiables (pions). La traite atlantique a perverti ces institutions (comme la servitude pour dette, ou pawnship), utilisant l’argent et la force militaire pour extraire les populations et les réduire en esclavage.
- Monnaie sociale et dette impayable : Dans les économies humaines, la monnaie (coquillages, fourrures, etc.) n’est « presque jamais utilisée pour acheter et vendre quoi que ce soit ». Elle est utilisée pour reconnaître des « dettes qui ne peuvent absolument pas être payées ».
- La dot (bridewealth) : La dot n’est pas un achat de la femme, mais une « reconnaissance qu’on demande quelque chose d’une valeur si unique que tout paiement serait impossible ». La seule compensation appropriée pour une femme est « le don d’une autre femme ». La monnaie est alors un « substitut à la vie ».
- Le prix du sang (wergeld) : La monnaie sert aussi à régler les « dettes de sang » (wergeld). Le paiement de bétail pour un meurtre (Nuer) n’est pas une compensation pour la vie perdue, mais un « reconnaissance qu’on doit quelque chose de bien plus précieux que la monnaie ».
- La violence et la quantification : La capacité d’échanger des vies humaines contre de la monnaie n’apparaît que « lorsque la violence est mise dans l’équation ». L’exemple des Lele du Congo est frappant : une dette de sang (une vie humaine) devait être remboursée par une femme de la famille du coupable (une « pionnière »), car « rien ne pouvait remplacer une vie humaine ». Cependant, un homme pouvait vendre sa créance à un village fortifié (qui pouvait utiliser la force) « pour 100 étoffes de raphia ou cinq barres de bois de campêche » (le prix d’un esclave).
- L’économie humaine et la traite négrière : Les Tiv craignaient que le système de dette ne se transforme en « dettes de chair » (flesh-debts), où l’élite, par sorcellerie, forcerait la population à livrer leurs enfants comme nourriture. Ce cauchemar faisait écho à la traite atlantique des esclaves du Cross River, où les sociétés marchandes et les sociétés secrètes (comme Ekpe) utilisaient la dette pour capturer et vendre des êtres humains.
Chapitre 7 : Honneur et Dégradation, ou sur les fondements de la civilisation contemporaine
Graeber soutient que les institutions modernes sont fondées sur la logique de la conquête et de l’esclavage romain.
- Honneur : C’est un « surplus de dignité » dont la valeur peut être précisément quantifiée (ex: cumal, unité de valeur de la femme esclave en Irlande). L’honneur dépend de la capacité d’un homme à protéger ses dépendants et, inversement, sa dégradation peut être mesurée par l’asservissement d’une femme de sa famille.
- Patriarcat : L’obsession du patriarcat (pureté sexuelle, réclusion des femmes) émerge comme une réaction contre la marchandisation des êtres humains et des femmes (prostitution, servitude pour dette) dans les villes de Mésopotamie et de Grèce.
- Droit Romain : Le droit romain a redéfini la propriété absolue (dominium) sur le modèle du pouvoir du maître sur l’esclave. La liberté (libertas) n’est plus la capacité de former des relations morales, mais le pouvoir absolu du maître sur sa personne et ses biens, un concept qui est à la base de notre notion moderne de liberté.
Arguments et exemples clés :
- L’honneur comme « surplus de dignité » : L’honneur est un concept instable lié à la violence. Graeber, s’appuyant sur l’exemple de l’esclavage, affirme que l’honneur est un « excès de dignité » qui provient de la capacité à « retirer le pouvoir et la dignité des autres ».
- L’honneur monétisé : Dans l’Irlande médiévale, l’honneur est quantifié par le « prix de l’honneur » (honor price), une amende payable pour une insulte [178, 415n23]. Cette unité de compte était mesurée en cumals (esclaves féminines) [173, 414n21]. L’auteur souligne que la valeur de l’honneur d’un noble est mesurée en esclaves parce que « la valeur d’un esclave est celle de l’honneur qui lui a été retiré ».
- L’origine du patriarcat et de la prostitution : La montée des marchés et de l’esclavage pour dette en Mésopotamie a permis de commercialiser les femmes (prostitution, servitude pour dette). Le patriarcat biblique (règle des pères) est apparu comme une « protestation contre cette même marchandisation », cherchant à séquestrer les femmes (voile assyrien) pour les soustraire au marché.
- La propriété comme pouvoir sur les esclaves : Le droit romain définit la propriété absolue (dominium) comme une « relation entre une personne et une chose, caractérisée par le pouvoir absolu de cette personne sur cette chose ». Cette notion dérive de la relation entre maître et esclave, car l’esclave était à la fois une personne et une res (une chose).
- La liberté comme pouvoir : Le concept moderne de liberté (libertas) a été redéfini par le droit romain, passant de la capacité à former des relations morales au « droit de faire absolument tout, à l’exception, encore une fois, de toutes les choses qu’on ne pouvait pas faire ». Cette liberté est basée sur le pouvoir absolu du maître sur sa personne et ses biens, un legs de l’esclavage.
Chapitre 8 : Crédit contre Métal, et les cycles de l’histoire
Le chapitre établit un modèle cyclique de l’histoire monétaire, caractérisé par l’alternance entre les périodes dominées par le crédit/monnaie virtuelle et celles dominées par le métal précieux (lingot/monnaie physique).
- Le facteur déclencheur : la guerre : La monnaie de métal (lingot) prédomine dans les périodes de « violence généralisée » et de guerre, car l’or et l’argent sont « facilement portables » et peuvent être volés. Ils circulent « sans nécessiter une confiance ».
- Les cycles :
- Empires Agraires Antiques (3500-800 av. J.-C.) : Monnaie de crédit (Mésopotamie, Égypte). Les rois mésopotamiens annulaient périodiquement les dettes pour éviter la destruction de la paysannerie libre qui formait le socle de l’armée.
- Âge Axial (800 av. J.-C. – 600 ap. J.-C.) : Monnaie de métal (essor des pièces et du « complexe militaro-monétaire-esclavagiste »).
- Moyen Âge (600-1450 ap. J.-C.) : Retour à la monnaie virtuelle/crédit.
- Âge des Grands Empires Capitalistes (1450-1971) : Retour massif au métal précieux.
- L’exemple des annulations de dette : Les souverains de Mésopotamie publiaient périodiquement des « ardoises nettes » (clean slates) pour « restaurer la justice et l’équité » et « protéger les veuves et les orphelins », restaurant l’équilibre social après les crises d’endettement. Ces annulations étaient faites lors des cérémonies du Nouvel An, le roi « brisant les tablettes » (registres de dette).
Chapitre 9 : L’Âge Axial (The Axial Age – 800 BC-600 AD)
L’Âge Axial, caractérisé par l’émergence des grandes philosophies et religions (Pythagore, Bouddha, Confucius), correspond précisément à l’invention de la monnaie frappée. La guerre et le pillage (notamment les armées professionnelles) ont inondé la société de métaux précieux (le « complexe militaro-monétaire-esclavagiste »). Cela a engendré :
- Matérialisme : L’impersonnalité de la monnaie (métal qui peut se transformer en toute autre chose) a inspiré les philosophies matérialistes, considérant le profit comme la force motrice unique de l’humanité (Grèce, Chine).
- Contre-Réaction : Les religions et philosophies (Confucianisme, Bouddhisme, Christianisme) ont émergé en rejetant cette cynique rationalité et en promouvant la charité et l’éthique, créant la division moderne entre le marché (égoïsme) et la religion (altruisme).
Arguments et exemples clés :
- L’origine des pièces et le pillage : L’invention de la monnaie frappée entre 800 et 500 av. J.-C. coïncide avec l’essor d’armées professionnelles. La monnaie est apparue lorsque de grandes quantités de métaux précieux ont été pillées (par la guerre) et se sont retrouvées entre les mains des soldats qui les ont injectés dans l’économie.
- Le complexe militaro-monétaire-esclavagiste : Les États (comme Athènes ou Rome) utilisaient les pièces (frappées à partir du butin de guerre ou de l’or extrait par des esclaves capturés) pour payer les soldats et créer des marchés. Rome et Athènes ont évité les crises d’endettement en « déportant les enfants des pauvres pour fonder des colonies militaires à l’étranger » ou en « injectant l’argent du tribut dans des programmes sociaux » [420n82, 634].
- Le matérialisme philosophique : La monnaie métallique, « une substance matérielle qui est aussi une abstraction » (une pièce de métal pouvant être échangée contre n’importe quoi), a inspiré les philosophies matérialistes. Les penseurs ioniens (Thalès, Anaximandre) cherchaient la « substance primordiale » dont le monde est fait, une substance qui, comme l’argent, « pouvait se transformer en toute autre chose ».
- La réaction religieuse (altruisme vs. égoïsme) : En réaction à la nouvelle rationalité matérialiste (où l’intérêt personnel, li, en Chine, ou interesse en Grèce, était le seul moteur de l’humanité), les nouvelles religions ont prôné l’altruisme pur et la charité, un concept qui « avait à peine existé auparavant ». L’Auteur note la division durable entre le marché (égoïsme) et la religion (altruisme).
Chapitre 10 : Le Moyen Âge (The Middle Ages – 600 AD-1450 AD)
Cette période voit la généralisation de la monnaie virtuelle et le déclin du complexe militaro-monétaire-esclavagiste.
- Inde : Le système de castes et le droit hindou ont intégré les notions de dette (servitude pour dette) et de charité (le Bouddhisme accumulant des fonds (inexhaustible treasuries) pour des investissements « éternels »), malgré le déclin de la monnaie métallique.
- Chine : L’État centralisé (confucianiste) a géré et monopoliser le crédit (papier-monnaie, talons), cherchant à contrôler les commerçants (anti-capitalisme) et à prévenir les dettes excessives des paysans pour éviter les rébellions.
- Islam : La religion, devenue l’autorité légale, a interdit l’usure (intérêt), permettant un essor commercial fondé sur des instruments de crédit sophistiqués (chèques, lettres de crédit) et la confiance (sakk, suftaja), largement indépendante de l’État.
- Europe : Le christianisme condamnait fermement l’usure, mais les nouvelles formes de crédit (billets de change, ordres militaires) se sont développées en lien avec la guerre et le risque, le commerce étant perçu comme une extension de l’hostilité.
Arguments et exemples clés :
- Le déclin de l’esclavage et de la monnaie métallique : L’arrêt du complexe militaro-monétaire-esclavagiste a entraîné le déclin de la monnaie métallique. Graeber note ironiquement que le « fait que l’esclavage formel ait été éliminé […] doit être considéré comme un accomplissement remarquable », même si cette période est appelée «Âge Sombre» en Europe.
- Le retour au crédit et les « trésoreries inépuisables » : En Inde, où la monnaie métallique a diminué, le système a basculé vers le crédit. Les monastères bouddhistes ont géré des « dotations perpétuelles » ou « trésoreries inépuisables », une forme de capitalisme collectif basé sur le prêt à intérêt (15% annuel) pour financer des projets éternels (par exemple, fournir des repas aux moines, allumer des lampes).
- La Chine et la monnaie fiduciaire : La Chine a fait une expérience précoce avec la monnaie de papier, basée sur des billets à ordre (originellement des tallies). L’État, bien que « anti-capitaliste » dans son idéologie confucianiste, a monopolisé cette émission de monnaie pour éviter que la spéculation ne menace la paysannerie.
- L’interdiction de l’usure en Islam : Le monde islamique est le « nerf économique » du Moyen Âge. La religion, dominant le droit, a interdit l’usure (riba), c’est-à-dire tout prêt portant intérêt. Cette interdiction a conduit à un essor commercial fondé sur des instruments de crédit sophistiqués (chèques sakk, lettres de crédit suftaja) et la confiance (reputation).
- L’Europe et la « loi d’Ambroise » : L’Église catholique condamnait également l’usure. Saint Ambroise a tempéré cette interdiction en notant que le Deutéronome permettait de prêter à intérêt à « un étranger » (nokri), mais non à un « frère ». Cette exception a permis aux Juifs et aux banquiers italiens (Lombards) de se spécialiser dans le prêt à intérêt dans une économie européenne chaotique.
Chapitre 11 : Âge des grands empires capitalistes
Cette ère marque le retour du cycle du métal, alimenté par l’or et l’argent des Amériques.
- Le Mythe de la Monnaie Marchandise : Le trésor américain ne s’est pas répandu dans la population mais a consolidé le pouvoir des banquiers et des gouvernements, qui ont criminalisé les systèmes de crédit locaux basés sur la confiance.
- Capitalisme et Dette : Le système financier (banques centrales, marchés obligataires) est né avant l’économie salariale et industrielle. Le commerce et l’expansion coloniale (traités négrières, guerres) étaient financés par des dettes d’État et des spéculations, exploitant une main-d’œuvre non libre (esclaves, coolies, ouvriers endettés).
- L’Idéologie de l’Intérêt : Le concept d’« intérêt personnel » (self-interest) est devenu le fondement des théories de Hobbes et de Smith, justifiant un système qui exige une croissance infinie (capitalisme). La crise économique (comme le krach de 1929 ou les bulles de spéculation) était perçue comme la punition d’une cupidité excessive et prédisait l’extinction imminente du système.
Arguments et exemples clés :
- Le retour de la violence et du métal : L’ère commence vers 1450 avec un « retour à l’or et à l’argent ». L’afflux massif de métaux précieux des Amériques a été rendu possible par la « destruction d’entières civilisations » et la violence inouïe exercée dans les mines (exemple des horreurs rapportées par Fray Toribio de Motolinia au Mexique).
- L’expansion infinie du capital : Graeber souligne que le capitalisme naît d’une finance insatiable, comme l’illustre Hernán Cortés, qui, même après avoir pillé l’empire aztèque, était criblé de dettes et forçait ses propres hommes endettés à continuer la conquête pour payer leurs créanciers. Le capitalisme est un « gigantesque appareil financier de crédit et de dette » qui exige une « croissance constante, sans fin ».
- L’idéologie de l’intérêt personnel : La nouvelle philosophie morale est basée sur l’« intérêt personnel » (self-interest), qui dérive du terme latin interesse (pénalité pour paiement en retard sur un prêt). Cette idée, inspirée des thèses d’Augustin et des scolastiques, postule que la nature humaine est motivée par le désir insatiable d’accumulation. Graeber suggère que l’œuvre d’Adam Smith est une « image utopique » d’un monde sans dette, où le marché est un lieu de calcul rationnel, même si la réalité est teintée de violence.
- Destruction du crédit populaire : Les systèmes de crédit locaux (les dettes de voisinage, les tallies anglais) ont été délibérément « minés et détruits » par l’imposition de la monnaie métallique par l’État et l’« incrimination de la dette ».
Chapitre 12 : 1971 – Le début de quelque chose qui reste à déterminer
Ce chapitre aborde la période moderne qui s’ouvre avec la fin de l’étalon-or (1971) et le retour à la monnaie virtuelle.
- Impérialisme de la Dette : La monnaie de réserve mondiale (le dollar américain) est désormais une dette d’État non remboursable, principalement une dette de guerre, maintenue par la puissance militaire des États-Unis. Cette situation fonctionne comme un « tribut » imposé au reste du monde.
- Crise d’Inclusion : Pour la population mondiale, le système offre des droits politiques, mais substitue l’accès au crédit (cartes, hypothèques) à l’augmentation des salaires. Les institutions mondiales (FMI) appliquent une « double théologie » : les États-Unis peuvent créer de l’argent par la foi, tandis que les pays pauvres doivent payer rigoureusement leurs dettes (austérité).
- Conclusion et Jubilé : Le système financier, à l’image des bulles spéculatives, est intrinsèquement instable car il ne peut concevoir sa propre éternité. L’auteur conclut que pour s’en libérer, il faut une annulation généralisée des dettes (un Jubilé), rappelant que la dette et la monnaie ne sont que des arrangements humains et non des impératifs moraux immuables. La liberté réside dans la capacité de définir de nouvelles promesses mutuelles, au-delà de la logique de la dette et de la violence.
Arguments et exemples clés :
- Le retour à la monnaie virtuelle et l’impérialisme de la dette : La décision de Nixon en 1971 d’arrêter la convertibilité du dollar en or a marqué la fin du cycle du métal et le retour d’une monnaie virtuelle. Le dollar américain est devenu la « monnaie de réserve mondiale » parce qu’il est « soutenu par le pouvoir militaire » des États-Unis.
- La dette comme tribut : La dette nationale américaine, majoritairement une dette de guerre, est achetée par les banques centrales étrangères (notamment les protectorats militaires américains) sous forme d’obligations du Trésor. Cette dette, qui ne sera « jamais remboursée », fonctionne comme un « tribut » imposé au reste du monde.
- La « double théologie » : Les États-Unis peuvent « créer de l’argent à partir de rien » (une capacité que les théologiens évangéliques justifient comme un don divin), tandis que les pays pauvres sont forcés de « régler leurs dettes scrupuleusement » sous la contrainte du FMI.
- La crise de l’inclusion et la dette des citoyens : Le système capitaliste, incapable d’étendre la prospérité à tous, a substitué l’accès au crédit à la hausse des salaires. Cela a culminé avec l’élimination des lois fédérales sur l’usure en 1980, transformant la dette personnelle en une « guerre de tous contre tous », où les citoyens endettés sont traités comme des « pécheurs » et où le risque d’apocalypse financière est constant.
Graeber conclut que la seule issue est un « Jubilé de style biblique », qui rappellerait que la dette est un « arrangement humain » qui peut être arrangé différemment.
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