Empire
Positionnement idéologique
Alberto Angela, paléontologue et présentateur de vulgarisation scientifique devenu l'auteur historique le plus lu d'Italie, reconstitue dans ce livre une journée ordinaire de la vie quotidienne à Rome vers l'an 115 après Jésus-Christ, au sommet de la puissance impériale sous le règne de Trajan. Ce choix narratif audacieux – adopter l'échelle du quotidien plutôt que celle des grandes batailles et des empereurs – permet une immersion inédite dans la réalité vécue des Romains de toutes conditions sociales. Dès l'aube, le lecteur accompagne patriciens, affranchis, esclaves et marchands dans leurs déambulations à travers les rues encombrées de l'Urbs, ses insulae surpeuplées, ses thermes luxueux, ses tabernae animées et ses cérémonies religieuses. Angela mêle avec habileté les données archéologiques les plus récentes aux témoignages des auteurs antiques, transformant les vestiges matériels en scènes de vie palpables. Son approche novatrice fait la part belle aux anonymes – la plupart des habitants de Rome – plutôt qu'aux grands personnages dont l'histoire politique a retenu les noms. Les structures sociales, les inégalités criantes, les pratiques alimentaires, les croyances religieuses, les divertissements et les violences du quotidien apparaissent ainsi dans leur épaisseur concrète. Cette fresque vivante et érudite, accessible à tous sans jamais sacrifier la rigueur documentaire, restitue avec une rare efficacité la densité humaine de la civilisation romaine dans son apogée impériale.
Alberto Angela : le grand vulgarisateur de l’Antiquité romaine
Alberto Angela (né en 1959 à Paris de parents italiens) est l’une des personnalités les plus populaires de la culture italienne contemporaine. Fils du paléontologue et présentateur télévisé Piero Angela, il a hérité de son père la passion de la vulgarisation scientifique et historique, qu’il a développée avec un talent propre qui lui a valu une célébrité considérable en Italie et une reconnaissance croissante dans le monde francophone. Paléontologue de formation, il a travaillé pour le Muséum national d’Histoire naturelle de Paris avant de se consacrer entièrement à l’écriture et à la réalisation documentaire.
Alberto Angela est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages de vulgarisation sur l’histoire romaine, la paléontologie, l’astronomie et la nature, traduits en de nombreuses langues. Ses livres se caractérisent par une approche narrative originale qui emprunte les techniques du roman et du reportage pour rendre accessibles et vivants des sujets que le grand public associe souvent à une érudition austère. Ses émissions télévisées italiennes, notamment Ulisse, il piacere della scoperta, réunissent régulièrement des millions de téléspectateurs et lui ont valu plusieurs prix pour la diffusion de la culture. Empire, publié en France par les Éditions Payot en 2016, est l’un de ses ouvrages les plus ambitieux et les plus réussis.
Un docufiction sur papier : le voyage d’une pièce de monnaie
Le dispositif narratif d’Empire est aussi original que séduisant. Angela choisit pour guide du lecteur à travers l’Empire romain une pièce de monnaie – un sesterce à l’effigie de l’empereur Trajan – et suit son parcours de main en main à travers toutes les couches de la société romaine, depuis les esclaves des mines jusqu’aux sénateurs de Rome, en passant par les marchands, les soldats, les affranchis et les artisans. Ce procédé narratif, inspiré du roman picaresque et du « docufiction », permet à Angela de brosser un tableau extraordinairement vivant et complet de la société romaine à l’époque de son apogée – le IIe siècle après J.-C., sous le règne de Trajan (98-117), période où l’Empire atteint sa plus grande extension territoriale.
Le choix de Trajan n’est pas anodin. Cet empereur d’origine hispanique, que le Sénat romain a honoré du titre d’Optimus Princeps (« le meilleur des princes »), symbolise l’âge d’or de l’Empire : administration efficace, armée disciplinée, politique de travaux publics ambitieuse, expansion militaire en Dacie et en Mésopotamie, générosité envers les classes populaires. Son règne offre le panorama le plus favorable à une vision positive et équilibrée de la civilisation romaine, sans pour autant occulter ses aspects sombres – l’esclavage, les guerres de conquête, les inégalités sociales.
La pièce commence son voyage dans les entrailles d’une mine d’or en Dacie (l’actuelle Roumanie), récemment conquise par Trajan lors des guerres daciques de 101-102 et 105-106. Angela décrit avec une précision documentée et une vivacité romanesque les conditions de travail des esclaves mineurs – les galeries étroites, la chaleur suffocante, le danger permanent des éboulements – avant de suivre l’or fondu et frappé en monnaie jusqu’aux mains de ses premiers propriétaires libres. Ce point de départ dans les profondeurs de l’exploitation humaine est symboliquement fort : il rappelle d’emblée que la splendeur de la civilisation romaine repose sur des fondements humains souvent brutaux.
Un voyage à travers toutes les strates de la société romaine
Au fil de ses changements de main, le sesterce permet à Angela de décrire des milieux et des situations extraordinairement variés, qui constituent ensemble un portrait sociologique complet de l’Empire à son apogée. On voyage avec la pièce dans les immeubles collectifs (insulae) de Rome où s’entassent les classes populaires, dans les thermes publics qui constituent le principal lieu de sociabilité pour les citoyens ordinaires, dans les tavernes (thermopolia) qui servent de restaurants populaires, dans les boutiques des artisans et des commerçants du forum, dans les villas somptueuses des aristocrates avec leurs jardins à péristyle et leurs collections d’œuvres d’art.
Angela s’arrête avec une attention particulière sur la vie quotidienne des femmes, des esclaves, des affranchis et des soldats – groupes souvent négligés par les récits historiques traditionnels focalisés sur les empereurs et les guerres. La condition des femmes romaines, à la fois plus libre et plus contrainte qu’on ne l’imagine souvent, est décrite avec nuance : les femmes de la classe supérieure jouissent d’une relative autonomie juridique et économique, peuvent posséder des biens et exercer des activités commerciales, mais restent exclues de la vie politique et soumises à l’autorité masculine dans le cadre familial. Les esclaves – qui représentent peut-être un tiers de la population de Rome – vivent dans des conditions extrêmement variables selon la nature de leur travail et la personnalité de leurs maîtres, de la quasi-liberté de l’esclave administrateur à l’enfer des mines.
La vie militaire fait l’objet de pages particulièrement vivantes. Angela suit ses personnages soldats dans les camps fortifiés aux frontières de l’Empire – sur le Danube, sur le Rhin, en Bretagne – et décrit avec précision l’organisation, la discipline, les rites et la culture spécifique des légions. Il montre comment l’armée romaine constitue un extraordinaire vecteur de romanisation : les légionnaires recrutés dans toutes les provinces de l’Empire apprennent le latin, adoptent les dieux romains et les habitudes alimentaires romaines, avant de s’établir à leur retraite dans des coloniae qui diffusent la culture romaine dans les régions les plus reculées.
La méthode Angela : rigueur scientifique et narration romanesque
Ce qui distingue Empire des ouvrages de vulgarisation historique ordinaires, c’est la façon dont Angela parvient à combiner une documentation scientifique rigoureuse avec une narration d’une fluidité et d’une vivacité remarquables. Chaque détail de la vie quotidienne qu’il décrit – la recette d’un plat romain, le prix d’un esclave sur le marché, la durée d’une marche militaire, les soins médicaux disponibles – est fondé sur des sources antiques (Juvénal, Pline l’Ancien, Suétone, les inscriptions épigraphiques, les découvertes archéologiques) que l’auteur cite en notes sans alourdir le texte principal.
Cette méthode lui permet de donner vie à un monde disparu avec une précision qui dépasse ce que la plupart des romans historiques peuvent offrir, tout en maintenant la rigueur d’un ouvrage académique de vulgarisation. Le lecteur a l’impression d’être réellement plongé dans le quotidien romain du IIe siècle, d’entendre les bruits et de sentir les odeurs des rues de Rome, de comprendre de l’intérieur les mentalités et les valeurs d’hommes et de femmes qui vivaient il y a deux mille ans. Cette immersion est le tour de force principal du livre et la principale raison de son succès populaire.