Essai sur le don

Essai sur le don
1925 •  Français •  195 pages •  5 min de lecture

Positionnement idéologique

Gauche affirmée
Gauche modérée
Centre / Transversal
Droite modérée
Droite affirmée
Œuvre fondatrice de l'anthropologie économique, l'Essai sur le don démontre que l'échange archaïque est un fait social total irréductible à la logique marchande. Marcel Mauss, socialiste engagé, pose les bases d'une économie de la réciprocité qui a durablement alimenté la pensée de gauche alternative au capitalisme.

Dans Essai sur le don (1925), Marcel Mauss montre, à partir d’exemples ethnologiques issus de sociétés traditionnelles (Polynésie, Amérique du Nord, Mélanésie), que l’échange n’est pas d’abord un acte économique utilitaire, mais un fait social total engageant à la fois le religieux, le juridique, le politique, le symbolique et l’affectif. Le don n’y est jamais gratuit : il obéit à une triple obligation — donner, recevoir, rendre — qui structure les alliances, hiérarchies et rapports de prestige entre groupes. En révélant que la réciprocité précède historiquement le marché et le contrat, Mauss démontre que les sociétés humaines reposent d’abord sur des relations d’obligation mutuelle plutôt que sur le calcul marchand, offrant ainsi une critique fondamentale des conceptions purement économiques du lien social.

Le livre s’intitule « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques », et a été originellement publié dans l’Année Sociologique, seconde série, 1923-1924.

Voici un résumé de l’ouvrage chapitre par chapitre, basé sur la table des matières et les extraits fournis :

INTRODUCTION. – Du don, et en particulier de l’obligation à rendre les présents

L’introduction établit le sujet de l’étude : la forme et la raison de l’échange dans les sociétés archaïques. L’auteur s’appuie sur des extraits de l’Havamál (poèmes de l’Edda scandinave) pour illustrer que les échanges et contrats se font sous la forme de cadeaux, qui sont théoriquement volontaires mais en réalité obligatoirement faits et rendus. Le travail se concentre sur les phénomènes sociaux « totaux » où s’expriment simultanément des institutions religieuses, juridiques, morales, politiques, familiales et économiques. Le problème central est de déterminer la règle de droit et d’intérêt qui oblige à rendre le présent reçu et quelle force réside dans la chose donnée qui contraint le donataire à la rendre. Ces prestations et contre-prestations sont appelées le système des prestations totales. Une forme typique mais plus évoluée et antagoniste de ces prestations est nommée le potlatch, où la rivalité et l’antagonisme dominent, allant jusqu’à la destruction ostentatoire des richesses pour éclipser le rival.

CHAPITRE I : Les dons échangés et l’obligation de les rendre (Polynésie)

Ce chapitre est divisé en quatre parties :

  1. Prestation totale, biens utérins contre biens masculins (Samoa) : Il décrit le système des cadeaux contractuels qui s’étend au-delà du mariage à Samoa, concernant la naissance, la circoncision, la maladie, la puberté et les rites funéraires. L’honneur et le prestige conférés par la richesse, ainsi que l’obligation absolue de rendre les dons (sous peine de perdre l’autorité ou le mana), sont attestés.
  2. L’esprit de la chose donnée (Maori) : L’analyse du concept de hau (l’esprit de la chose donnée) en droit Maori révèle la raison de la contrainte à rendre. Les objets de propriété (taonga) sont fortement liés à la personne, au clan et au sol, et sont porteurs du mana. La chose reçue n’est pas inerte ; elle est une partie de l’essence spirituelle du donateur, et la conserver serait dangereux, voire mortel, car le hau cherche à retourner à son lieu d’origine ou à produire un équivalent.
  3. Autres thèmes: l’obligation de donner, l’obligation de recevoir : Le système de prestation totale suppose deux autres obligations : celle de donner et celle de recevoir. Refuser de donner ou de recevoir équivaut à déclarer la guerre ou à refuser l’alliance et la communion.
  4. Le présent fait aux hommes et le présent fait aux dieux : Les échanges entre hommes et dieux sont étudiés, montrant que les destructions sacrificielles visent à être des donations qui doivent être rendues. L’aumône elle-même est vue comme le fruit de la moralité du don et du sacrifice, où la Némésis venge les pauvres et les dieux contre l’excès de richesse.

CHAPITRE II : Extension de ce système (libéralité, honneur, monnaie)

Ce chapitre explore la diffusion du système en dehors de la Polynésie :

  1. Règles de la générosité (Andamans) : Chez les Andamans, les présents échangés ont un but avant tout moral, visant à créer un sentiment amical entre les personnes, et la rivalité s’exerce pour surpasser les autres en générosité.
  2. Principes, raisons et intensité des échanges de dons (Mélanésie) : En Nouvelle-Calédonie, les fêtes (pilou-pilou) et les prestations de toute sorte sont une forme de potlatch. Aux îles Trobriand, le kula (un grand potlatch intertribal) implique la circulation d’objets précieux (vaygu’a) qui sont à la fois richesses, talismans et monnaies. Ces objets circulent de manière incessante et obligatoire, agissant comme des gages qui lient les partenaires. L’ensemble de la vie tribale est un constant « donner et prendre ».
  3. Nord-Ouest américain (L’honneur et le crédit) : Les tribus de cette région (Tlingit, Haïda, Kwakiutl) manifestent ces institutions de manière encore plus radicale. Le système repose sur le crédit (les dons sont des prêts à rendre avec intérêt) et l’honneur. Le statut social s’obtient par la « guerre de propriété » où l’on dépense ou détruit les richesses (potlatch) pour humilier le rival et affirmer sa supériorité. L’obligation de rendre est usuraire (30 à 100 % par an), et la sanction en cas de non-paiement est la perte de rang, voire l’esclavage pour dette (comparable au nexum romain). Les objets échangés, notamment les cuivres blasonnés, ont une personnalité, un nom et un pouvoir attractif, concentrant la richesse et la chance.

CHAPITRE III : Survivances de ces principes dans les droits anciens et les économies anciennes

Ce chapitre explore la persistance de ces principes dans les grandes civilisations.

  1. Droit personnel et droit réel : Le droit romain très ancien, notamment la théorie du nexum (lien), est éclairé par ces institutions archaïques. Le lien de droit provient des choses elles-mêmes (res), qui faisaient partie de la famille (familia) et n’étaient pas de simples objets inertes. Le fait d’accepter une chose (emere signifie prendre/accepter) engageait l’individu, le transformant en reus (l’homme lié par la chose).
  2. Droit hindou classique : La théorie du don (danadharma) montre que la chose donnée produit sa récompense dans cette vie et l’autre, se reproduisant et s’accroissant automatiquement pour le donateur. Les vaches et la nourriture sont personnifiées et participent au contrat. Accepter un don est dangereux car le donataire se place sous la dépendance du donateur.
  3. Droit germanique : La civilisation germanique a connu un système très développé d’échanges sous forme de dons. Le Gaben (cadeau de cérémonie) est un équivalent de l’adanam hindou. Le wadium (gage) obligeait et engageait l’honneur du donneur. Le double sens du mot gift (don et poison) illustre le danger inhérent à la chose donnée.
  4. Droit celtique et Droit chinois : Les peuples celtiques ont certainement connu ces institutions. Le droit chinois a conservé le principe du lien indissoluble de la chose avec son propriétaire d’origine (le droit de « pleurer son bien » contre l’acheteur).

CHAPITRE IV : Conclusion

Le dernier chapitre tire des conclusions morales, économiques et sociologiques.

  1. Conclusions de morale : Même dans les sociétés modernes, la morale du don persiste (rendre l’invitation, la « tournée » plus chère, la charité offensante). Le droit moderne tend à un retour vers ces principes archaïques, notamment dans la législation sur la propriété artistique ou l’assurance sociale, qui reconnaissent qu’un travailleur donne une partie de sa vie et mérite sécurité au-delà du salaire. Il faut revenir à une morale de groupes et de la « dépense noble ».
  2. Conclusions de sociologie économique et d’économie politique : L’économie de l’échange-don est éloignée de l’utilitarisme et de l’économie dite naturelle. Les dons, même somptuaires et destructeurs (potlatch), ne sont pas désintéressés ; ils servent à établir la hiérarchie sociale. Donner, c’est manifester sa supériorité (être magister), et accepter sans rendre, c’est se subordonner (devenir minister). La notion d’intérêt individuel, récente et technique, ne dominait pas ces sociétés. Le véritable art économique pour l’avenir sera de combiner la défense des intérêts individuels avec la coopération et la générosité, tout en reconnaissant que l’échange implique de donner quelque chose de soi.
  3. Conclusion de sociologie générale et de morale : Les phénomènes étudiés sont des « faits sociaux totaux » qui mettent en branle la totalité de la société (droit, économie, religion, esthétique, morphologie). Le progrès social réside dans la capacité des sociétés, des groupes et des individus à stabiliser leurs rapports, à s’opposer sans se massacrer, et à se donner sans se sacrifier mutuellement. Le système de prestations totales est le fondement le plus ancien du droit et constitue une sagesse éternelle : « Donne autant que tu prends, tout sera très bien ».

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