Festivus festivus

Manifestation avec des pancartes "Moi" lors de l'événement Festivus.
2005 •  Français •  485 pages •  21 min de lecture

Positionnement idéologique

Gauche affirmée
Gauche modérée
Centre / Transversal
Droite modérée
Droite affirmée
Une critique satirique de la modernité “progressiste” (festivisme, moralisation, judiciarisation, égalitarisme sociétal, disparition du privé) et de ses élites culturelles, ce qui l’inscrit plutôt à droite sur l’axe culturel. Toutefois, Muray ne propose pas un programme partisan ni une doctrine économique de droite : il opère surtout comme diagnosticien et pamphlétaire, d’où un classement “modéré” plutôt que “affirmé”.

Un dialogue incisif explorant selon l'auteur la montée d'une nouvelle figure sociale, Festivus festivus, qui incarne une modernité obsédée par la fête et le divertissement. Philippe Muray y dénonce la disparition de la vie privée et l'émergence d'un contrôle social volontaire déguisé en progrès libérateur. L'auteur critique vivement l'égalitarisme radical et la judiciarisation des rapports humains, qu'il perçoit comme une régression vers un infantilisme généralisé. Selon lui, cette culture contemporaine cherche à éradiquer les différences sexuelles et l'histoire pour imposer une transparence absolue et démoniaque. Les sources soulignent également le mépris des élites pour le monde réel, préférant une existence virtuelle et fusionnelle libérée de toute complexité. Enfin, le texte suggère que seul le rire rabelaisien peut offrir une résistance face à cette uniformisation nihiliste du monde moderne.

Cet ouvrage de Philippe Muray est basé sur des entretiens avec Élisabeth Lévy, il y diagnostique l’avènement d’une ère « post-historique » où l’humanité s’est métamorphosée en une nouvelle espèce : Festivus Festivus.

Publié en 2005, Festivus Festivus de Philippe Muray rassemble des textes écrits entre 2000 et 2004, au moment où s’installe durablement ce que Muray identifie comme l’ère de l’Homo festivus : un monde pacifié en apparence, saturé de morale, de communication et de célébrations obligatoires, où le tragique est méthodiquement évacué au profit du Bien consensuel. Ce livre frappe par sa capacité à saisir une époque dans ses tics, ses impostures et ses illusions, avec une ironie jubilatoire et une précision presque clinique. À la relecture, le constat est doublement saisissant : d’une part parce que beaucoup de ses diagnostics se sont confirmés, d’autre part parce qu’il est difficile de ne pas regretter l’absence, aujourd’hui, d’un auteur de sa trempe, capable de décrire le monde contemporain avec la même justesse, la même liberté de ton et cette intelligence satirique qui rend la critique à la fois féroce et profondément réjouissante.

Le style de Philippe Muray se distingue par une causticité permanente et une ironie mordante, qui rendent la lecture étonnamment fluide et presque légère, malgré une écriture très travaillée et une densité conceptuelle réelle. Muray ne théorise jamais de manière pesante : il attaque, détourne, caricature, souvent par le biais de calembours, de formules frappantes et de néologismes devenus centraux dans la réception de son œuvre. Ces inventions lexicales ne relèvent pas du simple jeu de style ; elles servent à nommer des réalités nouvelles, à fixer des attitudes mentales et à rendre immédiatement visibles des phénomènes idéologiques diffus. Parmi les calembours et néologismes de ce livre :

  •  Homo festivus (l’« homme festif », l’individu occidental sorti de l’Histoire)
  • l’« envie du pénal » (d’après l’« envie du pénis » de Freud, Muray y désigne la jouissance perverse que prend Homo festivus à réprimander ou demander la punition de ses semblables sous des prétextes moraux à la mode tels que l’antiracisme, la lutte contre l’homophobie ou l’anti-sexisme)
  • ou encore les « mutins de Panurge » (paraphrase de Rabelais par laquelle Muray désigne les artistes ou autres se proclamant « subversifs » et « dérangeants » mais épousant en réalité toutes les valeurs de leur époque).

Il convient toutefois de souligner certaines limites et angles morts de l’œuvre de Muray : Festivus Festivus propose peu de perspectives ou de propositions positives, privilégie une écriture volontiers portée vers l’hyperbole, et adopte une posture plus satirique que véritablement stratégique ou programmatique — des traits qui font sa force stylistique, mais qui en bornent aussi la portée politique au sens strict.

Préface : L’avènement de l’homme post-historique

La préface de Festivus festivus constitue le véritable manifeste du « nouveau monde » selon Philippe Muray. L’auteur y répond à une question obsédante posée par Élisabeth Lévy : « Y a-t-il une vie après l’Histoire ? ». Pour Muray, non seulement cette vie existe, mais elle est devenue notre seule réalité : une « forêt vierge » de vie humaine bruyante et véhémente qui prolifère précisément parce qu’elle ne sert plus à rien.

Voici les axes majeurs qui structurent cette introduction :

La métamorphose : de l’Homo festivus au Festivus festivus

Muray y présente son nouveau « personnage conceptuel » : Festivus festivus.

  • La chute de l’humain : Si l’Homo sapiens sapiens était celui qui savait qu’il savait, le Festivus festivus est l’individu qui « festive qu’il festive ». Dans ce glissement sémantique, le mot « Homo » disparaît, laissant place au seul « Festivus » martelé deux fois.
  • Une tautologie vivante : Ce redoublement signifie que le festivisme ne laisse plus de place à quoi que ce soit d’autre que lui-même. C’est l’avènement d’un être « sans mémoire, innocent » et parfaitement consentant à la voix de son temps.

Une humanité devenue superflue

Muray dresse le constat d’une humanité battue par ses propres inventions : l’argent, la biologie, la justice et les médias.

  • La politique du « dealer » : Il décrit l’homme de gauche (et la droite qui l’imite) comme un « dealer universel » qui rend la population dépendante d’« antidépresseurs éthiques » et de « psychotropes judiciaires ».
  • L’éternel présent : Le changement est devenu l’impérialisme de l’époque, instaurant un « éternel présent » post-historique, un vide frénétique que l’on appelle abusivement « démocratie ».

La reconstruction d’un réel de carton-pâte

Puisque le monde historique est terminé, la vie post-historique se reconstruit avec des décors : du carton, des pixels, des brumisateurs et beaucoup de mensonges.

  • La nurserie mondiale : Muray compare ce nouveau monde à une « néo-maison de poupée » ou une crèche, peuplée de joies et de malheurs simplistes comme des logiciels.
  • L’Empire du Bien enragé : La société se réorganise autour de deux pôles sacrés : le dieu Égalité et le diable Discrimination. Ces « idoles de Play Station » servent à légitimer de nouvelles lois démentielles qui sont, selon l’auteur, des dénis de réalité.

Le refus de la négation et le règne de l’onirisme

Le citoyen moderne vit dans un état onirique car il a perdu la capacité de négation.

  • Une fausse innocence : Festivus festivus tombe des nues devant la réalité résiduelle, s’exclamant « On croit rêver ! » quand le réel vient contredire ses malversations.
  • Le danger extérieur : Muray souligne le contraste entre ces « cirques de puces » occidentaux et les « monstres réels » qui rôdent au-dehors (terrorisme, violence concrète), lesquels happent parfois les occupants de la nurserie.

Le rire comme ultime acte de résistance

Muray récuse le titre d’« écrivain de la fin du monde ». Il affirme au contraire que ses dialogues baignent dans un « optimisme incontestable » car, si la fin du monde est derrière nous, nous sommes enfin libres d’en rire.

  • La moquerie salvatrice : Face aux « robots déconstructeurs » et à la « langue de bois accablante » du néo-progrès, le rire est la seule réponse.
  • L’étonnement : La préface s’achève sur cette idée que l’étonnement est la transfiguration du désespoir.

Voici dans ses propres mots la définition de cette « homme festif » :

Cet individu flexible, souple, élastique, libertaire, sans tabous, sans interdits, sans mémoire, innocent, parfaitement intégré de par son émancipation même, et absolument consentant à la voix du temps, que j’appelle Festivus festivus. La course au profit, dans la vie de ce personnage, est doublée par la course aux orgies ; et, à l’« immense accumulation de marchandises » dont parlait Marx, s’ajoute l’accumulation des coïts ; mais il s’agit toujours de course et d’accumulation, c’est-à-dire de challenge, c’est-à-dire encore une fois de croissance, c’est-à-dire de nihilisme festif et d’érection fébrile du principe de plaisir contre la Loi et le réel, donc d’infantilisme gavé de sa toute-puissance postiche.

[…]

Festivus festivus existe, je l’ai rencontré, vous aussi. À cette catégorie d’individus, le journalisme, dans la période récente, et sous le coup notamment des dernières élections municipales, a trouvé quelques noms. On les a appelés « élites urbaines ». Ou « bourgeois-bohèmes » (« bobos » selon l’innavigable vocabulaire des médiatiques). Ou « libéraux-libertaires ». On les désigne aussi sous les vocables de « classes aisées », de « catégories moyennes ». On les nomme encore « néobourgeois ». On relève qu’ils sont majoritairement « cadres » ou « professions intermédiaires ». On dit encore qu’ils sont soixante-huitards ou héritiers du soixante-huitisme. Pour achever de nous les rendre encore plus antipathiques, si c’est possible, on nous dit aussi, par exemple dans Libération, qu’ils sont « diplômés et branchés nouvelles technologies, hédonistes mais accros au travail, sourcilleux sur les questions d’environnement et inquiets face à la pollution » ; et enfin, comble du ravissement, qu’« ils s’entretiennent sur des vélos et des rollers, veulent des pistes cyclables et des crèches pour leurs enfants, des bus non polluants et des tramways électriques, des espaces verts et des lieux de consommation culturelle ». Voilà autant de synonymes du mot destructeur. 

I. Que se passe-t-il ? : La disparition du réel

Dans ce premier chapitre, Muray pose la question fondamentale de la littérature : « Que se passe-t-il ? ». Il observe une transformation monstrueuse du monde où la fête est devenue la force motrice, remplaçant la lutte des classes.

  • La démonologie moderne : Pour Muray, le sociologue ne suffit plus ; il faut devenir un « démonologue » du moderne, car l’humanité est possédée par un besoin de transparence intégrale.
  • L’exhibitionnisme érigé en norme : À travers l’analyse de Loft Story ou de l’œuvre de Catherine Millet, il dénonce la fin de la vie privée. L’exhibition n’est plus une libération, mais une soumission à une modernité néo-maternelle qui refuse le secret.

Le premier chapitre de l’ouvrage, intitulé « i — que se passe-t-il ? », constitue une immersion dans le diagnostic de Philippe Muray sur la mutation de notre époque. Pour lui, nous avons quitté l’« ancien monde » pour entrer dans une ère post-historique dont les habitants, nés à l’intérieur du système, sont incapables de percevoir l’étrangeté.

La littérature comme « démonologie » du moderne

Muray affirme que pour comprendre notre temps, le regard du sociologue ou du philosophe ne suffit plus. Il propose une approche littéraire fondée sur la question fondamentale : « Que se passe-t-il ? ».

  • La possession par le moderne : Muray se définit comme un « démonologue », car il considère le moderne comme une « tentation démoniaque » ou une « possession ».
  • La fête comme moteur : Il soutient que la fête est devenue la force motrice du monde post-historique, remplaçant la lutte des classes marxiste. Cette « festivisation » n’est pas un simple divertissement, mais une métamorphose anthropologique totale.

Du passage de l’égalité à l’« égalitisme »

Muray distingue l’égalité démocratique classique de l’« égalitisme » contemporain, qu’il qualifie de perversion.

  • La traque des différences : Cette idéologie refuse toute supériorité ou exception (comme celle d’un Balzac ou d’un Kafka), perçues comme des insultes.
  • Satan l’accusateur : En s’appuyant sur l’étymologie de Satan (« l’accusateur »), il dénonce la prolifération des « associations de persécution ». Ces groupes transforment le citoyen en « lyncheur professionnel » ou en « obsédé de la réparation » judiciarisée.

L’exhibitionnisme et la fin du secret

L’auteur analyse la disparition de la vie privée à travers deux phénomènes culturels majeurs :

  • L’analyse de Loft Story : Muray y voit la concrétisation du principe de « transparence intégrale ». Il décrit les participants comme des « enfant-adultes » vivant dans une nursery télévisée, serrant des peluches contre eux sous l’œil des caméras.
  • La soumission néo-maternelle : Toute mise à nu ou aveu sexuel est une adhésion à une « modernité néo-maternelle ». Le secret, autrefois source de bonheur, est désormais perçu comme un malheur par une société qui refuse de quitter l’état de l’enfance (néoténie prolongée).
  • Catherine Millet et l’art de la partouze : L’œuvre de Millet est vue comme un « manuel d’éducation de masse » où le sexe est réduit à une valeur d’échange abstraite, dépouillé de tout érotisme véritable au profit d’une « industrialisation du sexe ».

L’émergence de Festivus festivus

C’est dans ce chapitre que Muray baptise officiellement le successeur de l’Homo festivus : Festivus festivus.

  • Un être onirique : Cet individu vit dans un monde « onirique » car il ne connaît plus la négation ; il vit dans une « léthargie émerveillée ».
  • Les « Pneumatiques » contre les « Hyliques » : Muray divise la population entre les élites urbaines déconnectées du réel (les « pneumatiques » ou « bobos ») qui veulent « rollériser sans entraves », et la « France d’en bas » (les « hyliques »), derniers restes d’humanité concrète vivant encore dans la boue du réel.

En résumé, ce premier chapitre décrit un monde qui a remplacé le réel par un simulacre onirique et festif, où la transparence obligatoire et l’égalitisme forcené servent à masquer une perte totale de liberté et de vie intérieure.

II. Ces bourreaux barbouilleurs de lois : L’empire du pénal

Le second chapitre de l’ouvrage approfondit le diagnostic de Philippe Muray sur la judiciarisation de l’existence et la transformation de l’espace urbain en un terrain de jeu infantilisant. Muray y dépeint une société où la loi n’est plus un outil de régulation, mais une arme idéologique au service du Bien.

Voici le détail des thèmes structurants de ce chapitre :

Le « Département fusion-inquisition »

Muray forge ce concept pour décrire la double dynamique de la modernité post-historique :

  • La Fusion : C’est l’effacement de toutes les frontières et distinctions, particulièrement la frontière sexuelle et la séparation entre le privé et le politique. La société aspire à une « nouvelle innocence intégrale » où tout est fluide et fusionnel.
  • L’Inquisition : Paradoxalement, cette fusion exige une surveillance féroce. Tout ce qui reste « séparé », « sexué » ou « hiérarchisé » devient suspect et appelle une intervention punitive. Les nouveaux inquisiteurs utilisent la langue de l’émancipation pour imposer un flicage généralisé.

L’envie du pénal » et l’accumulation du capital plaintif

Muray observe une « carnavalisation du pénal » où la plainte remplace le conflit politique.

  • L’homme pénal : Festivus festivus est un individu qui « crève de trop de social » et ne reconnaît plus que l’État comme interlocuteur. Il porte plainte pour tout : le stress, le harcèlement moral, ou le fait qu’une réunion de travail l’empêche d’aller chercher ses enfants à la crèche.
  • La justice céleste : La justice ne traite plus de faits concrets mais de morale. Muray cite le juge condamnant un général serbe pour avoir « adhéré au mal », y voyant le passage d’une justice laïque à une justice religieuse millénariste visant à construire un « monde meilleur ».
  • Le capital plaintif : Il décrit une « accumulation illimitée du capital plaintif » où la victimisation devient une monnaie d’échange et un titre de gloire.

Les nouveaux censeurs : Associations et gardes-chiourme

L’auteur dénonce l’émergence de nouveaux agents de surveillance qui quadrillent la pensée :

  • Les associations de persécution : Qu’elles soient féministes, anti-homophobie ou autres, ces « milices égalitistes » transforment le citoyen en lyncheur professionnel. Elles ne cherchent pas la justice, mais la réparation perpétuelle pour des offenses imaginaires.
  • Les libraires comme matons : Muray fustige les libraires qui, au lieu de vendre des livres, font du « service d’ordre » en refusant de diffuser des ouvrages jugés « avilissants » (comme ceux de Houellebecq ou Renaud Camus). Les professionnels perdent leur compétence spécifique au profit d’une « surcompétence pénaliste ».

L’écologie et les rolléristes : La ville déréalisée

Le chapitre s’attaque à la transformation de la ville sous l’impulsion des Verts et de l’équipe municipale de l’époque :

  • L’urbicide festif : Les Verts sont dépeints comme des « criminels œuvrant officiellement dans l’innocence ». Ils remplacent la ville réelle, lieu de contradictions et d’histoire, par des « espaces civilisés ».
  • Le rollériste comme mutant : Le rollériste est le « concept sur pattes » de cette nouvelle ère. « Propre comme un euro neuf », il s’élance dans un univers vidé de signification, ignorant la tragédie et le passé. Pour Muray, la voiture (sale et bruyante) était encore humaine ; le rollériste est un déchet transgénique de la technologie.
  • Le théâtre de rue : Aux rues succède le « théâtre de rue » où le citadin n’est plus qu’un figurant de sa propre vie, sommé de se « réapproprier » une ville qu’on a déjà fini d’anéantir.

Le règne du « Plouc émissaire »

Muray conclut sur le mépris des élites urbaines (les « pneumatiques ») pour le peuple (les « hyliques » ou « ploucs »). L’élite veut changer le peuple pour qu’il n’y ait plus que des « fréquentants » dociles, des baigneurs de Paris-Plage qui acceptent de prendre des vessies pour des lanternes et du bitume brumisé pour un littoral.

III. Rien ne sera plus jamais comme après : Le choc du 21 avril

Le troisième chapitre analyse les secousses telluriques du début du XXIe siècle, principalement l’élection présidentielle française de 2002 et les attentats du 11 septembre 2001. Pour Muray, ces événements ne marquent pas le « retour de l’Histoire », mais sont des accidents pathologiques au sein d’un monde qui a déjà aboli le réel.

Voici les axes majeurs de ce chapitre :

La « Quinzaine anti-Le Pen » : Un exorcisme festif

Muray analyse le choc du 21 avril 2002 non comme une crise politique, mais comme un « théâtre de rue » collectif.

  • La Créature des marais : Jean-Marie Le Pen est décrit comme un « animal préhistorique » surgissant des isoloirs, couvert des boues de l’ancienne Histoire décomposée. Sa présence terrifie la « jeunesse technoïde » qui vit dans une science-fiction post-historique.
  • La « Shame Pride » : Les manifestations de l’entre-deux-tours sont perçues comme des rituels où l’on est « fier d’avoir honte ». Muray raille les « Pokémons pieux » qui défilent avec des poussettes en criant « Contre les méchants », transformant la politique en une nursery en transe.
  • Le déni de réalité : La gauche, incapable de comprendre son rejet, accuse les médias d’avoir créé un « sentiment d’insécurité ». Muray dénonce cette haine du réel qui traite les faits divers tragiques (le vieillard tabassé à Orléans) comme des « chiens écrasés » encombrants pour le « Bien ».

La Statopathie : Mourir de trop de social

Muray forge le concept de « statopathie » pour expliquer des crimes inouïs comme celui de Richard Durn à Nanterre ou de Friedrich Leibacher à Zoug.

  • Le Statocide : Ces individus ne sont pas des marginaux, mais des êtres « pro-sociaux » qui crèvent de trop de social. Ils ne reconnaissent plus que l’État comme unique famille et destin.
  • Le destin Léviathan : Quand l’État (le Moloch) les déçoit, ils commettent un « statocide » en frappant ses représentants, car ils n’ont plus d’autre prochain. Ils sont le produit d’un système qui réduit l’individu à sa seule dimension sociale.

L’Occidentopathie : Ben Laden comme miroir

L’auteur analyse la figure de Ben Laden et des djihadistes sous un angle inédit, celui de l’« occidentopathie ».

  • Des modernes pathologiques : Malgré leur apparence médiévale, les djihadistes sont des « modernes » dont l’Occident est le destin inéluctable. Ils se fondent littéralement dans leur cible, comme le 11 septembre l’a montré.
  • Le nihilisme est occidental : Muray conteste l’idée que Ben Laden soit un nihiliste ; pour lui, le vrai nihilisme (le passage de la grâce à la santé et du salut à la sécurité) appartient exclusivement à l’Occident.
  • « Nous sommes les plus morts » : Le chapitre s’achève sur ce constat paradoxal : l’Occident vaincra les djihadistes non par sa force vitale, mais parce qu’il est « déjà au-delà de la mort » que les terroristes tentent d’utiliser comme une arme.

Le réel reporté

Pour Muray, le monde « confuso-onirique » est désormais indestructible. Les sursauts de violence (Le Pen, Ben Laden) ne sont que des « coups de réel » passagers qui, au lieu d’arrêter la machine festive, lui permettent de se renforcer en sacralisant encore davantage ses principes (droits de l’homme, marché, indifférenciation). Le réel est devenu « ringard » et la seule réponse du système est d’accélérer la métamorphose de l’humanité en une espèce « animalement ahurie ».

IV. Le coup du grand-duc : La politique du faux

Le chapitre IV approfondit la critique de Philippe Muray sur la mutation de la gauche politique en une entité « dévote » et sur la substitution généralisée du réel par des concepts de carton-pâte, dont l’opération « Paris-Plage » est le symbole absolu.

Les larmes de Martine : La politique devenue religion

Muray commence par analyser la défaite électorale de Martine Aubry à Lille en 2002. Il ne voit pas dans ses larmes une réaction politique, mais le signe d’une « offense faite à l’Absolu ».

  • La Gauche dévote : Pour Muray, la gauche ne fait plus de la politique (art du compromis et de la dialectique), mais de la théologie appliquée. Ses partisans sont convaincus d’incarner le Bien ; dès lors, toute défaite n’est plus un aléa démocratique, mais une injustice religieuse, un « régicide » commis par des impies.
  • Le mépris des « Hyliques » : L’élite (les « pneumatiques ») méprise le peuple réel (les « hyliques ») car ce dernier refuse d’être « guéri » de ses prétendus maux par les réformes sociétales (35 heures, Pacs, etc.).

L’avènement du « Sociétal »

Muray soutient que le clivage Droite-Gauche est mort après deux siècles d’existence. Il est remplacé par le « sociétal », qu’il définit comme l’impensé majeur de notre époque.

  • La traque des micro-détails : Le sociétal s’occupe de la « normalisation du monde » à travers des combats dérisoires : traquer le sexisme dans les catalogues de jouets ou dénoncer la « domination masculine » dans la grammaire.
  • La classe « fréquentante » : L’objectif de l’élite est de transformer le peuple en une « classe fréquentante » : des individus dociles, dépendants de l’État (statodépendants), qui ne savent plus cuire un œuf sans une assistance sociale et dont l’unique activité est de consommer de la « culture » officielle.

Le « Coup du Grand-Duc » et Paris-Plage

Le titre du chapitre fait référence à un conte d’Andersen (où, précise Muray, c’est un Grand-Duc qui est nu). C’est l’essence du monde post-historique : faire accepter le vide comme une plénitude.

  • La plage sans mer : Paris-Plage est le chef-d’œuvre de cette alchimie du faux. On installe trois centimètres de sable sur du bitume brûlant, des brumisateurs et des palmiers en pot, et la foule accepte de nommer « plage » ce qui n’est qu’un concept.
  • La domestication par le mot : La réussite de l’opération se mesure à la servilité des « fréquentants » qui acceptent de prendre des vessies pour des lanternes. Le langage ne représente plus un réel absent (comme dans l’Histoire), il ne représente rien du tout, mais tout le monde fait « comme si ».

La « Chape de cons » et les nouveaux réactionnaires

Muray revient sur la polémique des « nouveaux réactionnaires » déclenchée par le pamphlet de Daniel Lindenberg.

  • L’enflure médiatique : Il fustige les « nouveaux actionnaires » du Nouveau Monde (les Plenel, Rosanvallon) qui détiennent le monopole de l’interprétation médiatique. Leur langage est « l’enflé » : une rhétorique boursouflée qui fait violence au réel chaque fois que celui-ci les contredit.
  • Le réel est réactionnaire : Muray cite avec ironie Laurent Joffrin constatant que ce n’est plus la droite qui est réactionnaire, mais la réalité elle-même. Pour Muray, être traité de réactionnaire par ces gens signifie simplement qu’on a le tort de regarder le monde avec des yeux dessillés.

L’érotomanie de la Gauche : Le complexe de Bélise

Muray conclut en comparant la gauche à Bélise (des Femmes savantes de Molière), atteinte d’érotomanie.

  • Le déni du rejet : Comme Bélise croit que tous les hommes l’aiment secrètement même quand ils la repoussent, la gauche croit que le peuple l’adore. Si le peuple vote contre elle, c’est par « erreur » ou « manque de pédagogie ».
  • Le coup du « Dragoon » : Quand le « coup du grand-duc » (la séduction par le faux) ne suffit plus, l’élite utilise le « coup du Dragoon » (référence à Giono) : une machine qui avance sans marche arrière, écrasant tout sur son passage au nom du progrès inéluctable.

V. Une guerre de merde : Le chaos comme doctrine

Le chapitre V est consacré à une analyse critique de la guerre en Irak et de l’impérialisme moral de l’administration Bush, tout en égrenant des réflexions sur les dérives sociétales de l’époque. Muray y décrit un monde où le réel est étouffé par une propagande et un narcissisme de masse.

La guerre en Irak : Un songe chaotique

Muray qualifie ce conflit de « guerre de merde » car elle ne répond à aucune nécessité historique réelle, mais à une volonté américaine d’imposer un vide démocratique global.

  • La Guerre de Précession : L’administration Bush a lancé cette offensive sur un mensonge d’État (les armes de destruction massive inexistantes), pratiquant une « prévention à côté de la plaque » pour fuir la complexité du terrorisme réel.
  • L’entrepreneur en chaos : Bush n’est pas un stratège, mais un « chaotiste » qui dissout des pays sans savoir comment les reconstruire, transformant l’Irak en une « boîte de Pandore » où se condensent désormais tous les terrorismes.
  • Le Bien en roue libre : Se prenant pour la patrie du Bien intégral, les États-Unis rejettent toute altérité. Pour Muray, un Bien qui n’a plus le Mal pour contrepoids devient une force dévastatrice et mensongère.

Pornographie de l’horreur et de l’exhibition

L’auteur analyse les images marquantes du conflit comme des manifestations de l’exhibitionnisme occidental.

  • Abou Ghraïb et les « bourrelles » : Les photos de torture ne sont pas seulement des actes sadiques, mais le sommet de la culture de la transparence intégrale. Les tortionnaires se photographient comme des touristes car, dans ce monde, on n’existe que si l’on s’affiche.
  • Le gosier de Saddam : Les images de l’inspection médicale de Saddam Hussein sont perçues comme de la pornographie pure. En filmant l’intime de manière si crue, on détruit la vérité et la dignité de ce que l’on montre.
  • La fin de la vie privée : Muray dénonce une conspiration permanente contre la vie intérieure. Dans l’ère du « tout-à-la-webcam », le secret devient un crime et la soumission à l’exhibition est volontaire.

Les « Nouveaux Actionnaires » du Nouveau Monde

Ce chapitre revient sur la polémique des « nouveaux réactionnaires » lancée par Daniel Lindenberg.

  • La Chape de Cons : Muray fustige les intellectuels (comme Plenel ou Rosanvallon) qu’il appelle les « nouveaux actionnaires ». Ils détiennent le monopole de la critique et traitent de « réac » quiconque a simplement les yeux ouverts sur la réalité.
  • Le langage de l’Enflé : Ces élites parlent « l’enflé », une rhétorique boursouflée qui fait violence au réel chaque fois que celui-ci contredit leur idéologie progressiste.

Désastres sociétaux et métissage culturel

Muray raille plusieurs événements parisiens et débats médiatiques de l’époque.

  • Dumas au Panthéon : Il y voit l’entrée du « métissage » au Panthéon, où l’on célèbre tout chez Dumas (son sang, ses chasses, ses aventures) sauf son œuvre littéraire, désormais asservie à la cause du moment.
  • La Nuit Blanche : Cette fête est décrite comme une opération de lavage de cerveau où l’on force les citoyens à « redécouvrir » une ville que l’on a fini d’anéantir par le festivisme.
  • Le féminisme et la guerre des sexes : À travers l’affaire Cantat-Trintignant ou les débats sur le string, il observe une externalisation perverse des drames privés, transformés en statistiques pour alimenter la haine du masculin.

Le déclin des institutions

Muray note que même les institutions autrefois sérieuses, comme le journal Le Monde, perdent leur aura de vérité.

  • La nuisance de la nuisance : Suite à la parution du livre de Péan et Cohen, il observe que le quotidien de référence est devenu un outil de flicage de la pensée et de terrorisme intellectuel.
  • L’euro dans les poches, pas dans les têtes : Il s’amuse du constat que, malgré le « succès » technique de la monnaie unique, les Français continuent de « penser en francs », signe d’une résistance sourde à l’asservissement.

VI. Les damnés de l’alter : La révolte des « intermutants »

Le chapitre VI constitue une plongée féroce dans l’été 2003, une période que Philippe Muray décrit comme le moment où « l’irréel prend sa revanche ». À travers les mouvements sociaux des intermittents, le rassemblement du Larzac et la canicule meurtrière, l’auteur analyse la fusion définitive entre le politique, le social et le festif.

La révolte des « intermittents de la nullité »

Pour Muray, le conflit des intermittents du spectacle de 2003 n’est pas une lutte syndicale classique, mais la manifestation d’une « néo-néoténie » : un refus de l’âge adulte où l’individu exige de l’État d’être entretenu dans ses désirs.

  • L’art comme auto-décrétion : L’auteur fustige le nouveau dogme selon lequel « est artiste toute personne qui décide qu’elle est artiste ». Ce sacre de l’ego transforme le créateur en un « anarchiste de trésorerie » qui réclame la sécurité totale tout en prônant la subversion de façade.
  • La fin de la représentation : Les intermittents ne jouent plus des œuvres, ils se jouent eux-mêmes, brandissant des pancartes « MOI » dans une extase narcissique qui refuse toute distance entre l’acteur et le rôle.
  • Le « spectacle vivant » comme tautologie : Muray raille cette expression publicitaire qui masque l’agonie de l’art derrière un vitalisme bruyant.

Le Larzac ou le « Woodstock de l’innocence »

Le rassemblement altermondialiste qui s’est déroulée du 8 au 10 août 2003 sur le plateau du Larzac, proposé par la Confédération Paysanne et par l’altermondialiste José Bové et organisé par l’association Construire un Monde Solidaire, est analysé comme une eucharistie de l’irréel.

  • Les « Alterophiles » : Muray forge le terme de « damnés de l’alter » pour décrire ces militants qui vénèrent un « Autre » lointain et abstrait pour mieux ignorer leur prochain réel.
  • Le refus du langage : La disparition d’une pensée articulée au profit de slogans vides culmine dans le « rituel du grand cri » de 19 h 30, stade zéro de la politique où l’on hurle son mécontentement comme un nouveau-né.
  • Le trotskisme-onirisme : Ce mouvement n’est plus une alternative au monde actuel, mais sa simple décoration lyrique, une « struggle pride » où le camping et la canette de bière remplacent la dialectique historique.

La canicule et la « guerre de précession »

L’été 2003 est marqué par une chaleur extrême, que Muray lie à la montée de la « statodépendance ».

  • Le déni de responsabilité : Face à la mort des personnes âgées, la société refuse toute culpabilité individuelle pour accuser l’État d’un « défaut d’anticipation ».
  • Le principe de précaution totalitaire : L’humanité réclame d’être précédée par la protection étatique pour chaque geste de la vie courante, transformant l’existence en une nursery surveillée où personne n’est plus comptable de rien.

L’affaire Cantat-Trintignant : l’externalisation perverse

Muray termine ce chapitre en analysant le drame de Vilnius non comme un fait divers privé, mais comme un symptôme sociétal.

  • Le vol du chagrin : Le meurtre de Marie Trintignant est immédiatement confisqué par des associations pour devenir une statistique féministe, effaçant la singularité tragique de la victime derrière le concept de « violence masculine ».
  • La promiscuité post-historique : Ce drame révèle l’étouffoir d’un milieu où les distinctions (parents, enfants, amants) s’effacent dans un mélange quasi-incestueux typique de la fin de l’Histoire.

VII. La fin du monde est reportée à une date antérieure : L’espoir dans l’étonnement

Le chapitre VII clôt l’ouvrage sur un constat paradoxalement « optimiste » : puisque la fin du monde (historique) est déjà derrière nous, nous sommes désormais libres de nous étonner du spectacle de l’après-Histoire. Philippe Muray y analyse les ultimes convulsions d’un Occident qui, en voulant imposer le « Bien », finit par s’autodétruire dans la pornographie et le déni de ses propres racines.

Voici les axes majeurs qui structurent ce dernier chapitre :

L’Irak et le « Chaos » comme doctrine

Muray revient sur la guerre en Irak, qu’il ne voit pas comme une action politique rationnelle, mais comme une évasion dans le songe.

  • L’Empire du Bien désarrimé : George W. Bush incarne un Bien qui ne se soucie plus de la réalité et construit un Irak imaginaire pour justifier son intervention.
  • L’entrepreneur en chaos : Bush est qualifié de « chaotiste » : il dissout les structures existantes sans savoir comment les reconstruire, transformant l’Irak en un laboratoire du désordre mondial.

La pornographie de la violence : d’Abou Ghraïb à Saddam

L’auteur analyse les images de la prison d’Abou Ghraïb non comme un accident de parcours, mais comme le reflet de l’exhibitionnisme occidental contemporain.

  • Les « bourrelles » de la transparence : La soldate Lynndie England, hilare devant des prisonniers humiliés, est l’allégorie de Festiva festiva : elle met en scène la cruauté comme on mettrait en scène ses vacances, au nom d’une désinhibition totale.
  • Le gosier de Saddam : L’image du dictateur capturé, dont on examine les dents devant les caméras, est comparée à de la pornographie pure. C’est le triomphe du gros plan qui tue la vérité en voulant trop en montrer.

La privatisation de la foi et la « haine » du privé

Muray dénonce un double mouvement contradictoire dans la société post-historique :

  • Le privé comme cimetière : Alors que la modernité exige une transparence intégrale (publicisation de la vie sexuelle, des émotions, etc.), elle exige simultanément que la religion soit reléguée au domaine « privé », synonyme pour Muray de disparition et d’ombre.
  • L’affaire Buttiglione : L’éviction du commissaire européen Rocco Buttiglione, coupable d’avoir exprimé des convictions catholiques, illustre le terrorisme de la pensée unique de l’« Europe divine » qui ne tolère plus aucune divergence par rapport à son néo-catéchisme.

L’effacement des racines chrétiennes de l’Europe

Muray fustige la volonté de gommer le christianisme de la Constitution européenne et de l’espace public.

  • Le catholicisme comme cible : Les militants de l’athéisme (les « Onfrays ») ne s’attaquent à toutes les religions que pour mieux viser le catholicisme français.
  • Le paradoxe du voile : La loi sur les signes religieux à l’école aboutit à des situations absurdes où l’on interdit les sapins de Noël au nom de la laïcité, tout en laissant entrer les lobbies idéologiques (comme la lutte anti-homophobie) pour rééduquer les cerveaux.

La Passion de Mel Gibson : Dolorisme contre Résurrection

Muray livre une critique acerbe du film La Passion du Christ, reprochant à Mel Gibson son obsession pour le « cassage de gueule » (le sang et les plaies) au détriment du message spirituel.

  • Le ratage de l’essentiel : Pour Muray, le film échoue à montrer la Résurrection, qui est pourtant l’événement qui « casse le monde et l’Histoire en deux ».
  • Pornographie de la souffrance : En saturant l’écran de violence gratuite (le lynchage inventé dès l’arrestation), Gibson tombe dans le travers moderne du chantage au réalisme.

Conclusion : L’étonnement comme salut

L’ouvrage s’achève sur une note de sagesse rabelaisienne. Muray affirme que face à ce monde de « possédés » et de robots déconstructeurs, la seule réponse n’est ni le militantisme, ni le désespoir, mais l’étonnement.

L’étonnement est présenté comme la « transfiguration du désespoir » : il permet de regarder l’horreur de l’époque non avec accablement, mais avec la lucidité joyeuse de celui qui sait que la farce, si monstrueuse soit-elle, reste une farce.

Conclusion : Le rire comme ultime salut

Pour Muray, face à ce monde qui a remplacé la vie par l’éloge industriel du nouveau, la seule réponse possible est le rire rabelaisien. Il ne s’agit pas de désespérer, mais de s’étonner : « L’étonnement est la transfiguration du désespoir ». La pensée de Muray agit comme un miroir tendu à une époque qui se croit libre alors qu’elle s’enferme dans une nurserie planétaire surveillée par des juges et des caméras.

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