French Theory

Couverture du livre French Theory de François Cusset
2005 •  Français •  11 min de lecture

Positionnement idéologique

Gauche affirmée
Gauche modérée
Centre / Transversal
Droite modérée
Droite affirmée
L’ouvrage de François Cusset adopte un positionnement de gauche critique et radicale, s’opposant frontalement au tournant libéral-conservateur et à l’« universalisme abstrait » de l'élite intellectuelle française des années 1980. Il défend la French Theory comme un instrument de vigilance politique indispensable pour forger une critique sociale contemporaine face aux mécanismes du capitalisme avancé et du biopouvoir.

Cet ouvrage retrace l'épopée intellectuelle de la French Theory, ce corpus de pensée post-structuraliste regroupant des figures comme Foucault, Derrida ou Deleuze, qui a paradoxalement conquis l'Amérique alors qu'il déclinait en France. L'auteur analyse comment ces textes ont fait l'objet d'un malentendu créateur, étant réappropriés par les universités américaines pour fonder les luttes identitaires et les départements d'études culturelles ou de genre. À travers le prisme de l'affaire Sokal, Cusset souligne le décalage profond entre une France revenue à un humanisme classique et des États-Unis utilisant ces concepts pour subvertir les structures politiques et artistiques. Cette étude explore ainsi la décontextualisation des idées, montrant comment une théorie peut acquérir une puissance nouvelle et hybride lorsqu'elle s'exporte au-delà de ses frontières d'origine.

Dans cet ouvrage, François Cusset développe une réflexion sur la généalogie et les effets d’un « malentendu créateur » entre les textes des philosophes français de l’après-structuralisme (Foucault, Derrida, Deleuze) et leurs lecteurs américains. Sa pensée ne vise pas à retrouver une « vérité » originelle des textes, mais à analyser leur reconstruction comme objet culturel et politique aux États-Unis sous le nom de French Theory.

Les axes majeurs de sa réflexion sont les suivants :

  • La dénationalisation et la décontextualisation : Cusset montre que ces théories sont des « théories voyageuses » qui gagnent une puissance nouvelle en changeant de contexte. Aux États-Unis, elles ont été arrachées à la philosophie pour entrer dans les départements de littérature, où elles sont devenues une méthode critique générale fondée sur le soupçon et la victoire du récit.
  • La théorie comme « boîte à outils » (toolbox) : L’auteur analyse comment des œuvres complexes ont été transformées en instruments pragmatiques au service des combats identitaires (minorités, féminisme, études queers) et des Cultural Studies. Cette approche a permis de politiser l’identité tout en transformant parfois la pensée en slogans ou en produits de consommation universitaire.
  • Le chiasme culturel franco-américain : Cusset souligne un paradoxe ironique : alors que l’Amérique célébrait ces penseurs comme des « héros », la France des années 1980 s’empressait de les rejeter pour restaurer un « humanisme citoyen » et un « universalisme abstrait » que l’auteur qualifie de provincialisme intellectuel.
  • L’influence sur la culture de masse : Sa pensée explore également la manière dont ces concepts (simulacre, rhizome, panoptique) ont infiltré l’imaginaire américain, de la science-fiction d’Hollywood aux architectures immatérielles de l’Internet, perdant souvent leur substance subversive pour devenir des refrains culturels familiers.

En résumé, pour Cusset, la French Theory est une prosopopée de concepts et de textes qui incarne l’espoir que le discours puisse redonner une force vitale à l’existence face à la logique marchande, tout en révélant les mécanismes de pouvoir à l’œuvre dans l’imposition des normes

Voici le résumé détaillé chapitre par chapitre :

I – L’invention d’un corpus

Cette première partie retrace la manière dont un ensemble de textes philosophiques français a été transformé en un corpus cohérent et unifié, la « French Theory », au sein de l’université américaine entre les années 1960 et 1980.

1. Préhistoires

Ce chapitre explore les racines de l’influence française aux États-Unis bien avant l’invention du terme « French Theory ».

  • L’héritage de l’exil : Cusset rappelle l’importance de l’exil des intellectuels et artistes français aux États-Unis durant la Seconde Guerre mondiale, une expérience de déracinement et de marginalité qui imprègnera les œuvres ultérieures.
  • Les produits d’exportation : L’immédiat après-guerre voit le succès américain du surréalisme, de l’existentialisme sartrien et de l’école des Annales.
  • Le symposium de Johns Hopkins (1966) : Cet événement est décrit comme l’acte de naissance du poststructuralisme. C’est là que Jacques Derrida prononce sa conférence fondatrice sur la « rupture » de la structure centrée, introduisant les concepts de « supplément » et de « jeu ».
  • Un terrain favorable : La lecture des auteurs français apparaît comme une alternative providentielle pour une université américaine alors en pleine crise de paradigmes (Vietnam, Watergate, contestation du fonctionnalisme).

2. L’enclave universitaire

L’auteur analyse ici le cadre spécifique qui a permis l’accueil et la radicalisation de ces théories : le campus américain.

  • Un monde à part : L’université américaine fonctionne comme une enclave isolée de la société civile, ce qui favorise des débats d’une grande violence rhétorique qui restent souvent confinés au campus.
  • L’université de l’« excellence » : Dans les années 1970, l’université se transforme en une entreprise gérée par des critères de rentabilité et de performance. Paradoxalement, ce modèle de l’excellence favorise l’intégration de discours d’opposition (féminisme, minorités) pour attirer de nouvelles « clientèles » étudiantes.
  • L’échec du New Criticism : La French Theory s’engouffre dans la brèche laissée par le déclin du New Criticism, un courant formaliste incapable de répondre aux enjeux politiques des années 1960.

3. Le tournant des « seventies »

Ce chapitre décrit l’épanouissement anarchique et contre-culturel de la théorie française durant les années 1970.

  • Le rôle des revues : La théorie s’infiltre d’abord par des revues artisanales et para-universitaires comme Semiotext(e) ou Diacritics, portées par de jeunes médiateurs passionnés.
  • L’underground et la contre-culture : La théorie française rencontre la scène alternative new-yorkaise (punk, New Wave, art expérimental). Des penseurs comme Deleuze ou Foucault sont lus pour rendre « habitable » l’Amérique répressive de 1975, créant une alliance éphémère entre « pensée intensive » et expériences de vie (LSD, musique).
  • Sylvère Lotringer : Figure centrale, il incarne le passage de la théorie du costume d’enseignant à Columbia aux atours du punk new-yorkais, diffusant les textes français comme une « boîte à outils » (toolbox).

4. Littérature et théorie

Cusset démontre comment la décontextualisation disciplinaire a été cruciale : la théorie entre aux USA par les départements de littérature et non de philosophie.

  • La littérarisation du politique : Des auteurs comme Foucault sont soumis à un recentrage disciplinaire où l’on privilégie l’analyse du texte et du récit sur la rigueur philosophique.
  • La victoire du récit : La catégorie « littérature » s’élargit pour inclure tout ce qui peut être lu avec suspicion. Si « tout est littérature » (ou récit), alors la critique littéraire peut prétendre régenter tous les autres savoirs.
  • Les procédés de fabrication : Le corpus est « naturalisé » par des procédés éditoriaux : création de labels, de collections, et surtout de « Readers » (anthologies) qui créent une promiscuité artificielle entre des auteurs qui ne s’entendaient pas forcément en France.
  • Le pouvoir de la citation : La citation devient la matière première de la French Theory, des formules fétiches (« il n’y a pas de hors-texte ») circulant hors de leur contexte d’origine comme des noms communs.

5. Les chantiers de la déconstruction

Le dernier chapitre de cette partie se concentre sur le « mystère » de la canonisation de Derrida aux États-Unis.

  • Le rôle de Gayatri Spivak : Sa traduction de De la grammatologie (1976), accompagnée d’une préface monumentale, lance véritablement la déconstruction comme un programme de conquête épistémologique.
  • L’École de Yale : Un groupe de critiques (Paul de Man, J. Hillis Miller, Geoffrey Hartman, Harold Bloom) adapte la déconstruction à la lecture des classiques littéraires, transformant la méthode en une traque des incohérences du texte.
  • La dérive utilitariste : Pour s’adapter au pragmatisme américain, la déconstruction devient une méthode « utilisable » pour tout et n’importe quoi (cuisine, management, marketing), s’éloignant de sa rigueur ontologique initiale.
  • La diffusion sociale : Le mot « déconstruire » finit par entrer dans le langage courant, devenant un synonyme de lucidité individuelle ou de démystification face aux messages officiels.

II – Les usages de la théorie

La deuxième partie de l’ouvrage analyse comment le corpus de la « French Theory » a été investi politiquement, socialement et artistiquement aux États-Unis, transformant des textes philosophiques en outils de combat identitaire et culturel.

6. Politiques identitaires

Ce chapitre explore le passage du textualisme abstrait des années 1970 à l’avènement des « identity politics » (politiques identitaires) sous l’ère Reagan.

  • La fin de l’objectivité : Les théories de Foucault et Derrida sont utilisées pour affirmer que l’objectivité n’est qu’une « subjectivité du mâle blanc ».
  • L’essor des Cultural Studies : Elles marquent l’avènement du « tout-culturel », où la culture n’est plus un idéal mais un champ de bataille. Elles naissent de la rencontre entre le marxisme britannique et le « parapluie théorique français ».
  • Pop culture et minorités : L’analyse se déplace vers les sous-genres de la pop culture (comics, sitcoms) pour y débusquer des récits de pouvoir. Les études ethniques et postcoloniales fusionnent Foucault (l’assujettissement) et Deleuze (le sujet démultiplié) pour penser l’identité des migrants et des minorités.
  • Limites : Cusset note un fossé entre un « multiculturalisme de chaire » (universitaire) et la réalité des luttes sociales.

7. La contre-offensive idéologique

Ce chapitre relate la violente réaction conservatrice face à la radicalisation des campus.

  • La querelle du canon : Un débat national s’ouvre sur les listes de lectures universitaires. Les radicaux contestent les « chefs-d’œuvre » classiques, vus comme des outils de propagande impérialiste.
  • Attaques médiatiques : La presse généraliste (New York Times, Newsweek) compare la déconstruction à un « maccarthysme de gauche » ou à une « infection » venue de France.
  • Pamphlets best-sellers : Le succès de livres comme celui d’Allan Bloom (L’Âme désarmée) dépeint une université aux mains des « barbares » multiculturalistes.
  • Croisade organisée : Ces attaques sont soutenues par un réseau de fondations ultra-conservatrices visant à reconquérir l’université et à promouvoir un programme idéologique clair (comme la « fin de l’histoire » de Fukuyama).

8. Stars de campus

Cusset décrit ici le paradoxe du star-system universitaire américain.

  • Divas de l’intelligence : Bien que confinés aux campus, certains professeurs deviennent de véritables vedettes mondaines avec des salaires à six chiffres.
  • Figures emblématiques : Le chapitre mentionne des figures comme Judith Butler (la performance), Gayatri Spivak (la subalternité), ou Stanley Fish, modèle de l’universitaire ambitieux amateur de voitures de sport.
  • Le malentendu postmoderne : Le succès de Lyotard illustre comment les lecteurs américains reterritorialisent des textes au service de leurs propres frontières intellectuelles.

9. Étudiants et usagers

Ce chapitre s’intéresse à la réception de la théorie par les étudiants, entre obligation scolaire et expérience existentielle.

  • Usage initiatique : Pour l’étudiant, lire Foucault ou Derrida est une façon de théoriser sa propre marginalité et de rompre avec le carcan familial.
  • La pédagogie du fragment : La transmission se fait par « parataxe » : on lit des chapitres isolés, des digests ou des anthologies (Readers) plutôt que des œuvres complètes.
  • Braconnage numérique : Avec l’arrivée d’Internet, les étudiants s’approprient les textes par des fanzines en ligne ou des « para-sites » (sur Glas de Derrida), disloquant l’argument théorique au profit du jeu.
  • Privatisation des savoirs : Cette lecture « vivante » débouche rarement sur une action politique, restant confinée à une formation individuelle singulière.

10. Pratiques artistes

La théorie française a eu un impact foudroyant sur le monde de l’art américain, dépassant l’influence des artistes français eux-mêmes.

  • Convergence œuvre/discours : La frontière entre l’artiste et le critique s’efface. Des concepts comme le « simulacre » (Baudrillard) ou le « rhizome » (Deleuze) deviennent des outils de création.
  • Architecture déconstructionniste : C’est un cas majeur où la théorie derridienne influence directement la pratique. Des architectes comme Peter Eisenman ou Bernard Tschumi traitent le bâtiment comme un langage, privilégiant la fragmentation et l’irréalisé.
  • Expérimentation : Plutôt que d’interpréter l’art, la théorie cherche à s’y connecter pour « capter des forces » (Deleuze).

11. Machinations théoriques

Le dernier chapitre de cette partie analyse la dissémination de la théorie dans la culture technologique et populaire.

  • Cyber-culture : Les abstractions françaises trouvent un écho concret dans la vie sur écran. Deleuze et Guattari sont lus pour leur logique des flux par les pionniers de la révolution technologique.
  • Zones d’autonomie temporaire (TAZ) : Hakim Bey théorise la résistance sur Internet en « pillant » Baudrillard et Deleuze.
  • Détournement pop : Des artistes comme DJ Spooky conçoivent la musique mixée comme un « sample » de concepts théoriques.
  • Disparition dans les effets : La théorie finit par s’infiltrer partout, de la science-fiction hollywoodienne aux slogans publicitaires, disparaissant continuellement dans la production de ses propres effets.

III – Allers-retours

La troisième partie de dresse le bilan de l’impact de la French Theory, analyse sa mondialisation et revient sur le paradoxe de son rejet par la France.

12. La théorie-norme : une influence prolongée

Ce chapitre s’interroge sur la profondeur réelle de l’impact des textes français aux États-Unis, au-delà de l’effet de mode.

  • La « ritournelle du déclin » : Malgré les prédictions récurrentes sur sa disparition, la French Theory persiste sous forme de « norme ». Cusset note que les attaques hargneuses (comme l’affaire Sokal) ont paradoxalement contribué à naturaliser et à maintenir l’objet « French Theory » dans l’espace public.
  • La persistance culturaliste : Le succès de ce corpus tient à sa « francité ». L’expression « It’s so French » désigne pour les Américains un mélange de séduction, d’ironie et de radicalisme politique.
  • L’échec de la « New French Thought » (NFT) : Dans les années 1990, une tentative d’importer aux USA des penseurs libéraux français (comme Gauchet ou Renaut) a échoué. Ces auteurs ont été jugés « redondants » ou trop proches de la tradition libérale américaine, confirmant que la différence radicale des déconstructionnistes était leur meilleur « visa d’entrée ».
  • Un Foucault « inédit » : L’auteur montre comment Foucault est devenu aux États-Unis un « intellectuel-oracle » dont le concept de « savoir-pouvoir » est utilisé comme une théorie du complot pour désigner coupables et victimes, à l’opposé de sa démarche généalogique initiale.

13. La théorie-monde : un héritage planétaire

Ce chapitre analyse comment l’interprétation américaine est devenue le vecteur d’une mondialisation de la pensée française.

  • L’Amérique comme filtre : La French Theory passe souvent par des universités comme Stanford ou Columbia avant d’atteindre le reste du monde (Inde, Brésil, etc.), imposant une lecture des textes français « par et contre l’Amérique ».
  • Figures de la mondialisation : Cusset cite le philosophe italien Giorgio Agamben et le slovène Slavoj Žižek comme des exemples majeurs de penseurs qui ont pu déployer leurs projets théoriques (biopolitique, lacanisme) grâce à l’écrin de l’université américaine.
  • Le substrat allemand : La French Theory est décrite comme une interprétation américaine de lectures françaises de philosophes allemands (Nietzsche, Freud, Heidegger, Marx).
  • La « théorie-monde » : Malgré des conflits rhétoriques (comme entre Lyotard et Habermas), la communauté universitaire mondiale fusionne les diagnostics français et allemands pour forger des outils critiques contre le capitalisme global.

14. Et pendant ce temps-là en France…

L’auteur revient sur le cas unique de la France, qui a systématiquement banni ces auteurs alors qu’ils triomphaient ailleurs.

  • Le revirement des années 1980 : La France a tourné le dos à la « pensée intensive » pour se replier sur un « humanisme citoyen » plus présentable.
  • Les « Nouveaux Philosophes » : Bernard-Henri Lévy ou André Glucksmann ont mené une offensive contre Mai 68 et la théorie, tout en récupérant discrètement le prestige de leurs anciens maîtres (Foucault ou Derrida) pour mieux les attaquer.
  • Le retour du refoulé : Si elle a été rejetée politiquement, la théorie a trouvé des usages inattendus dans le management, la publicité et les médias « branchés », détournant les concepts de flux et de rhizome au profit d’un ordre social « auto-organisé ».
  • Isolement intellectuel : Cusset déplore que la France ne connaisse presque rien des grands débats américains (études queers, postcoloniales, multiculturalisme) à cause d’une tradition tenace d’isolationnisme intellectuel déguisé en universalisme.

Conclusion : Différence et affirmation

La conclusion de l’ouvrage de François Cusset dresse un bilan prospectif de l’aventure de la French Theory tout en analysant le décalage persistant entre la France et le reste du monde.

1. Le chiasme franco-mondial

Cusset souligne un paradoxe : alors que la France a « répudié sans broncher » ses maîtres à penser (Foucault, Derrida, Deleuze), ceux-ci sont devenus les piliers d’un débat intellectuel mondial dont la France s’est elle-même exclue. L’élite intellectuelle française a préféré se replier sur un « universalisme abstrait » que l’auteur qualifie de « provincialisme culturel », jugeant ces théories dangereuses pour la cohésion nationale.

2. Un marxisme détotalisé

La clé du succès mondial de ces penseurs réside dans leur capacité à proposer une critique sociale radicale qui n’est plus dogmatique. Partout sauf en France, la French Theory a fonctionné comme un complément ou un remplacement des marxismes orthodoxes, ouvrant la pensée aux enjeux du désir, de l’intensité et du sujet multiple.

3. La question centrale de la « différence »

Le concept de différence (sexuelle, ethnique, culturelle) est au cœur de cette mutation.

  • Un outil de connexion : Elle permet d’articuler les luttes « moléculaires » quotidiennes avec les vastes totalités sociales.
  • Un rempart contre l’anomie : Face à l’espace froid de la démocratie de marché, l’expérience de la différence permet de repenser une « communauté inavouable », précaire et sans frontières.
  • Le piège du capitalisme : Cusset avertit cependant que la différence est aussi devenue l’alliée du capitalisme avancé, qui l’utilise comme outil de segmentation du marché et de gestion du biopouvoir.

4. La théorie comme vigilance politique

L’auteur appelle à faire de la théorie une forme de vigilance politique appropriée à la transition historique actuelle, marquée par des processus conjoints de pluralisation et d’absorption par le capital. Il prône une théorie qui émette des « hypothèses intensives » sur les dispositifs communautaires et la machinerie du désir.

5. Rétablir les « branchements » et les continuités

La grande leçon de l’invention américaine de la French Theory est la nécessité de rétablir des continuités contre les discours binaires. Cusset invite à « brancher » systématiquement les concepts entre eux : Marx sur les théories de la différence, les luttes pour les droits civiques sur les politiques identitaires, ou le romantisme révolutionnaire sur les micropolitiques tactiques.

6. Une « prosopopée » américaine et un désir d’héroïsme

Les États-Unis ont été le théâtre idéal de cette aventure car leur machine universitaire a su transformer des concepts abstraits (le panoptique, le simulacre) en personnages conceptuels familiers.

  • Redonner vie à la vie : La théorie incarne l’espoir que le discours puisse offrir une force vitale face aux cynismes ambiants.
  • Machine de guerre : Elle manifeste un authentique désir d’héroïsme, fonctionnant comme une machine de guerre contre le ressentiment, la nostalgie et la culpabilité de « l’arrivée trop tard ».

7. Une « érotique de la pensée »

En conclusion, Cusset définit la French Theory comme une « érotique de la pensée ». Sa circulation et ses détournements loin du contexte d’origine créent une zone de non-droit entre les auteurs et leurs exégètes, un intervalle où les textes investissent les corps, les pratiques et les communautés. C’est dans cet espace ouvert que la puissance de la théorie française demeure, selon lui, intacte.

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