Histoire de France
Positionnement idéologique
L’Histoire de France de Jacques Bainville propose une lecture continue et géopolitique du destin français, depuis la Gaule romanisée jusqu’à l’après-1918. Il y montre comment la France s’est patiemment construite autour de la monarchie capétienne, seule force capable d’unifier un territoire morcelé et d’assurer la cohérence politique du pays face aux puissances voisines. Pour Bainville, l’histoire française est une chaîne de causes et de conséquences où chaque erreur — guerres civiles, divisions idéologiques, ruptures révolutionnaires — affaiblit durablement la nation. Il insiste sur la menace récurrente de l’Allemagne, née de la politique napoléonienne, et sur l’instabilité chronique du XIXe siècle qui conduit aux catastrophes de 1870 puis aux fragilités de 1914. Même la victoire de la Grande Guerre lui semble compromise par un traité de Versailles trop clément. Au total, Bainville défend l’idée que la grandeur française repose sur la continuité, la prudence et la force organisatrice de l’État.
Jacques Bainville (1879–1936) est l’historien français le plus lu du XXe siècle, et peut-être le plus injustement méconnu des milieux académiques contemporains. Né à Vincennes d’un père fonctionnaire, il fait ses études à Paris et découvre très tôt l’Action française, le mouvement royaliste et nationaliste fondé par Charles Maurras, dont il deviendra l’un des principaux collaborateurs au journal éponyme. Journaliste politique d’une pénétration remarquable autant qu’historien rigoureux, Bainville allie une maîtrise souveraine du récit à une intelligence aiguë des constantes qui structurent l’histoire européenne et française.
Son œuvre est à la fois vaste et cohérente. Les Conséquences politiques de la paix (1920) est son ouvrage le plus prophétique : publié l’année même du traité de Versailles, il prédit avec une précision stupéfiante que les conditions imposées à l’Allemagne mèneront à une nouvelle guerre dans une génération — ce qui se réalisera ponctuellement en 1939. Napoléon (1931) est généralement considéré comme la meilleure biographie en langue française de l’Empereur. La Russie et la barrière de l’Est, publié posthumément en 1937, analyse la géopolitique de l’Europe centrale et orientale. L’Histoire de France (1924) est son œuvre la plus populaire : vendue à des millions d’exemplaires, elle a formé des générations de lecteurs français à une vision particulière de leur histoire nationale. Bainville fut élu à l’Académie française en 1935, un an avant sa mort.
Sa pensée historique repose sur quelques convictions fermes : la France n’existe que grâce à l’effort séculaire de ses rois qui ont lentement rassemblé des provinces rebelles autour d’un pouvoir central fort ; sa principale menace géopolitique a toujours été l’Allemagne (ou plutôt, le morcellement ou l’unification de l’espace germanique selon les périodes) ; et les révolutions sont des catastrophes qui dissolvent les structures de l’ordre sans parvenir à les remplacer durablement.
À propos de ce livre
Publiée en 1924, l’Histoire de France de Bainville n’est pas un manuel scolaire classique ni une compilation exhaustive d’événements. C’est une synthèse philosophique et politique de l’histoire nationale française depuis les Gaulois jusqu’à la Troisième République, animée par une thèse centrale qui traverse tout le récit : la France est une construction artificielle, fragile et toujours menacée de dissolution, que seule la continuité d’un État fort et d’un pouvoir central cohérent a permis de maintenir en vie au fil des siècles. Les rois sont les vrais bâtisseurs de la France ; les révolutionnaires et les républicains n’en sont que les dissipateurs.
Ce parti pris interprétatif assumé fait de ce livre autant un essai de philosophie politique qu’une œuvre d’histoire. Bainville ne prétend pas à une neutralité axiologique qu’il juge impossible et hypocrite : il écrit comme un monarchiste et un nationaliste convaincu, et c’est précisément cette conviction qui donne à son récit sa force et sa cohérence. L’ouvrage se lit d’une traite, porté par un style classique d’une limpidité exemplaire qui rappelle les grands moralistes du XVIIe siècle.
Résumé chapitre par chapitre
Les origines : Gaulois, Romains et Francs
Bainville commence par relativiser le mythe des « ancêtres les Gaulois » que l’école de la Troisième République avait érigé en fondement de l’identité nationale. Les Gaulois, divisés en tribus rivales, n’ont jamais constitué une nation ; c’est la conquête romaine qui a imposé une première unité administrative et culturelle à ce territoire. La romanisation de la Gaule est présentée comme le premier acte de la construction de la France : c’est Rome qui donne à ce territoire sa langue (le latin, ancêtre du français), sa religion (le christianisme), ses routes, ses villes et son droit.
L’invasion des Francs de Clovis au Ve siècle est le second moment fondateur. Bainville souligne ce que ce choix a d’improbable : les Francs étaient une tribu germanique parmi d’autres, pas nécessairement les mieux armés ni les plus nombreux. Ce qui les distingue, c’est le baptême de Clovis et son alliance avec l’Église catholique — une alliance politico-religieuse qui donnera à la monarchie franque une légitimité et une stabilité que ses rivaux germains (ariens ou païens) n’auront pas. Cette décision stratégique de Clovis, plus qu’aucune autre, est à l’origine de la France chrétienne.
Les Carolingiens : grandeur et fragilité d’un empire
L’empire carolingien de Charlemagne représente pour Bainville le premier grand moment de gloire de ce qui deviendra la France, mais aussi l’illustration de sa fragilité congénitale : tout empire bâti sur la personnalité d’un grand homme risque de s’effondrer avec lui. Le partage de Verdun (843), qui divise l’empire entre les trois fils de Louis le Pieux, est une catastrophe fondatrice : il crée l’opposition France/Allemagne qui structurera toute l’histoire européenne ultérieure. Bainville voit dans ce partage l’origine de toutes les guerres franco-allemandes de l’histoire, jusqu’aux deux conflits mondiaux du XXe siècle.
Les Capétiens : la patiente construction de la France
Les chapitres consacrés aux Capétiens sont au cœur du livre et constituent sa partie la plus originale. Bainville célèbre la monarchie capétienne comme l’œuvre politique la plus admirable de l’histoire : pendant près de quatre siècles (987-1328), une même dynastie a patiemment étendu son domaine, absorbé les grandes féodalités, développé une administration et une justice communes, et construit l’État français pierre par pierre. Cette construction est d’autant plus remarquable qu’elle s’est effectuée sans violence excessive, par le droit, l’habileté diplomatique et la persévérance générationnelle.
Les grands Capétiens — Philippe II Auguste, Louis IX (Saint Louis), Philippe IV le Bel — incarnent pour Bainville ce que la monarchie française a de meilleur : un sens de l’État qui transcende les intérêts dynastiques, une capacité à subordonner la politique étrangère aux intérêts permanents du royaume, et une légitimité morale que confèrent à la fois le sacre et la justice rendue au peuple.
La guerre de Cent Ans : la France au bord du gouffre
La guerre de Cent Ans (1337–1453) est le premier grand test de résistance de la construction capétienne. Bainville y voit une catastrophe géopolitique provoquée par la faiblesse dynastique (la question de la succession royale après la mort des derniers Capétiens directs) et par l’intervention de l’Angleterre, qui exploite habilement les divisions françaises. La presque-disparition de la France sous les coups conjugués des Anglais, des Bourguignons et des grandes compagnies de soudards est pour lui l’illustration a contrario de sa thèse : sans un État central fort et une dynastie légitime, la France se dissout.
Jeanne d’Arc occupe dans ce récit la place qu’elle mérite : non pas le symbole d’un nationalisme romantique anachronique, mais l’instrument providentiel qui rallume la flamme d’une légitimité royale vacillante autour du dauphin Charles VII. Ce qui compte pour Bainville, c’est moins le mystère de la vocation de Jeanne que son effet politique : elle a permis le sacre de Reims, qui a redonné au roi légitime son autorité symbolique sur les fidèles.
Louis XI et la réunification : la monarchie sans scrupules
Louis XI (1461–1483) est l’un des souverains que Bainville admire le plus, précisément parce qu’il est le moins aimable. Laid, rusé, méfiant, cruel à l’occasion, Louis XI a mené une politique de réunification territoriale avec une efficacité implacable : il a annexé la Bourgogne après la mort de Charles le Téméraire (1477), récupéré la Provence, la Picardie, l’Anjou et le Maine, et posé les bases d’une monarchie unifiée. Bainville cite sa formule : « Qui ne sait pas dissimuler ne sait pas régner. » Ce réalisme politique machiavélien, assumé sans hypocrisie, est présenté comme la condition de toute politique efficace.
Les guerres de Religion : le retour du chaos
Les guerres de Religion (1562–1598) sont pour Bainville la catastrophe par excellence — le chaos qui guette toujours une France insuffisamment centralisée. L’introduction du protestantisme, puis la lutte armée entre catholiques et huguenots, ont failli démembrer le royaume. La Saint-Barthélemy (1572) est certes un massacre, mais Bainville, fidèle à son réalisme politique, insiste davantage sur ses conséquences géopolitiques — le renforcement des protestants étrangers contre la France — que sur son horreur morale. Henri IV et l’Édit de Nantes (1598) représentent le retour à l’ordre : non par idéalisme religieux, mais par pragmatisme politique.
Richelieu, Louis XIII et la priorité de l’État
Le couple Louis XIII/Richelieu est présenté comme l’un des moments les plus féconds de l’histoire de France. Richelieu incarne la raison d’État portée à son expression la plus pure : il combat les protestants quand ils menacent l’unité du royaume (siège de La Rochelle), mais s’allie aux protestants allemands contre les Habsbourg quand l’intérêt national l’exige. Cette capacité à séparer radicalement la politique de la morale, à subordonner toute considération à la grandeur de la France, est pour Bainville la marque des grands hommes d’État.
Louis XIV : l’apogée et ses excès
Le règne de Louis XIV (1643–1715) est le sommet de la monarchie française et, en même temps, le début du déclin. Bainville admire la grandeur du Roi-Soleil : son administration, sa cour, ses guerres de reconquête des frontières naturelles, la splendeur de Versailles. Mais il critique la révocation de l’Édit de Nantes (1685) comme une erreur politique majeure qui a chassé de France les protestants les plus actifs et les plus industrieux, affaiblissant l’économie nationale au profit des rivaux. Et il pointe les guerres de la fin du règne — la guerre de Succession d’Espagne en particulier — comme des entreprises qui ont épuisé la France sans gains proportionnels.
La Révolution : une catastrophe voulue
Les chapitres sur la Révolution française sont les plus polémiques du livre et les plus caractéristiques de la pensée de Bainville. Pour lui, 1789 n’est pas la naissance de la France moderne mais la destruction de l’œuvre patiemment construite par les Capétiens et leurs successeurs. La Déclaration des droits de l’homme est un texte abstrait et dangereux qui détruit les corps intermédiaires (corporations, provinces, Église) qui donnaient à la société française sa structure concrète. La Terreur n’est pas un accident : c’est la conséquence logique des principes révolutionnaires, qui ne peuvent s’imposer qu’en écrasant ceux qui leur résistent.
Bainville n’est pas monarchiste par nostalgie sentimentale : il est monarchiste parce qu’il est convaincu que la monarchie héréditaire est le système qui garantit le mieux la continuité et la stabilité de l’État. Quand un roi héréditaire commet des erreurs, son successeur peut les corriger sans que le régime soit remis en cause. Quand une république révolutionnaire commet des erreurs, elle tombe et entraîne dans sa chute toutes les institutions.
Napoléon : le phénix et ses limites
Napoléon est la figure la plus ambivalente de l’Histoire de France. Bainville l’admire profondément comme restaurateur de l’ordre, codificateur du droit, organisateur de l’administration, et comme l’homme qui a mis fin au chaos révolutionnaire. Mais il lui reproche une démesure stratégique fatale : en cherchant à dominer l’Europe entière, il a suscité une coalition universelle qui a finalement écrasé la France et lui a imposé les traités de 1815 — frontières plus étroites que celles de l’Ancien Régime.
La Troisième République : le risque permanent
Bainville clôt son histoire sur la Troisième République avec une mélancolie teintée d’inquiétude. Ce régime a certes restauré une certaine stabilité après les convulsions de 1870-1871, mais sa nature parlementaire le rend structurellement instable : les gouvernements tombent, les majorités se font et se défont, et la continuité de l’État dépend de la permanence des fonctionnaires plutôt que de celle des gouvernants. Face à l’Allemagne unifiée de Bismarck puis de Guillaume II, la France républicaine lui paraît insuffisamment armée politiquement pour défendre ses intérêts.
Portée et actualité
L’Histoire de France de Bainville reste, un siècle après sa publication, l’un des textes les plus stimulants qui soit sur l’histoire nationale. Que l’on partage ou non ses convictions monarchistes et nationalistes, sa capacité à dégager les structures profondes qui traversent les siècles, à montrer la continuité des enjeux géopolitiques et la récurrence des mêmes erreurs politiques, en fait un classique indépassable. Charles de Gaulle l’avait lu et relu ; François Mitterrand la recommandait à ses collaborateurs. Elle continue d’instruire quiconque veut comprendre non seulement ce qu’a été la France, mais ce qu’elle est encore.
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