Napoléon

Positionnement idéologique

Gauche affirmée
Gauche modérée
Centre / Transversal
Droite modérée
Droite affirmée
L'auteur adopte une démarche d'histoire naturaliste cherchant à comprendre la carrière napoléonienne sans jugement préétabli, concluant à un échec politique malgré la victoire posthume du mythe. Cette biographie critique et distanciée relève d'une historiographie scientifique sans orientation idéologique marquée.

Suivant la manière de Bainville, le sujet est traité sans idée préconçue, en privilégiant l'explication synthétique par rapport à la narration détaillée. À son époque, semblable en cela à la nôtre, Napoléon et l'Empire gardaient des nostalgiques de l'”homme de la nation” conciliant un pouvoir fort avec les idées de la Révolution. Aussi, l'historien fait-il utilement justice de la mythologie impériale pour faire apparaître le personnage, sa situation dans la période, ses forces et ses faiblesses.Du portrait hallucinant de vérité qu'il en brosse, tout contre-révolutionnaire conséquent tirera l'horreur d'un homme que l'ambition, et l'entêtement ont porté sa patrie à un effort démesuré où elle a manqué se briser.

Jacques Bainville : l’historien politique de l’Action française

Jacques Bainville (1879-1936) est l’une des grandes figures de l’historiographie française du début du XXe siècle, trop souvent méconnu ou mal lu en raison de son engagement politique au sein de l’Action française et de la pensée maurrassienne. Né à Vincennes d’un père agent de change, il commence sa carrière comme journaliste politique avant de s’imposer comme historien avec une œuvre qui allie rigueur analytique, élégance stylistique et sens aigu de la continuité historique. Membre de l’Académie française depuis 1935, il meurt prématurément en 1936, laissant une œuvre considérable dont les principales pièces sont L’Histoire de France (1924), Les Conséquences politiques de la paix (1920) — ouvrage prophétique sur les failles du traité de Versailles — et ce Napoléon, publié initialement en 1931 et régulièrement réédité depuis lors.

La pensée historique de Bainville est profondément marquée par deux influences majeures : le monarchisme et le nationalisme de Charles Maurras d’une part, qui lui fournissent une grille de lecture politique cohérente fondée sur la continuité dynastique et l’intérêt permanent de la France ; et une tradition positiviste d’autre part, héritée de Taine et Renan, qui lui enseigne la méfiance envers les abstractions idéologiques et le souci de fonder ses jugements sur les faits. Cette combinaison originale — idéologie politique affirmée et rigueur empirique — fait de Bainville un historien dont les analyses sont souvent pénétrantes même pour des lecteurs qui ne partagent pas ses convictions politiques.

Une biographie de Napoléon contre le mythe impérial

Le Napoléon de Bainville est un ouvrage délibérément antimythologique. À l’époque de sa parution en 1931, la légende napoléonienne conserve une vitalité considérable en France : Napoléon y est célébré par les uns comme le génie militaire absolu, le législateur qui a modernisé la France et diffusé les idées révolutionnaires en Europe, l’homme de la nation qui a concilié ordre et liberté. Bainville entreprend de démystifier systématiquement ces images en soumettant la carrière napoléonienne à une critique politique rigoureuse fondée sur ses résultats à long terme pour la France.

Son jugement est sévère mais nuancé. Il reconnaît pleinement le génie militaire de Napoléon — les campagnes d’Italie, d’Égypte, d’Allemagne témoignent d’un talent stratégique exceptionnel — et sa capacité d’organisation administrative — le Code civil, le Concordat, la Banque de France, le Conseil d’État sont des œuvres durables qui ont profondément restructuré la France. Mais il pointe sans complaisance les erreurs politiques fondamentales qui conduisent à la catastrophe finale : l’incapacité à consolider ses conquêtes diplomatiquement, la volonté d’en faire toujours plus qui transforme des victoires brillantes en situations intenables, et surtout l’impossibilité de fonder une dynaste stable dans le contexte révolutionnaire européen.

Pour Bainville, le péché originel de Napoléon est d’avoir été un enfant de la Révolution qui ne pouvait accepter les contraintes institutionnelles d’une monarchie légitime. Il a voulu les avantages d’une monarchie — l’ordre, la continuité, le prestige dynastique — sans en accepter les fondements — la légitimité historique, l’enracinement dans les traditions et les équilibres européens. Cette contradiction fondamentale explique selon Bainville pourquoi l’édifice napoléonien, malgré sa grandeur apparente, était condamné à l’effondrement.

La méthode Bainville : l’histoire comme science politique

Ce qui distingue le Napoléon de Bainville de la multitude de biographies napoléoniennes qui l’ont précédé et suivi, c’est son approche résolument politique et analytique. Bainville n’est pas un narrateur de batailles ni un psychologue des grands hommes : il est avant tout un historien des forces politiques et des rapports de puissance. Son regard est celui d’un analyste des relations internationales et des contraintes structurelles qui pèsent sur tout acteur politique, aussi génial soit-il.

Sa méthode consiste à examiner chaque décision napoléonienne non dans sa logique propre et momentanée mais dans ses conséquences à moyen et long terme pour l’équilibre européen. Cette perspective téléologique — Bainville sait comment l’histoire se termine et lit rétrospectivement chaque événement à la lumière de ses suites — peut sembler artificielle, mais elle lui permet de mettre en lumière des enchaînements causaux que les contemporains de Napoléon ne pouvaient percevoir. Le traité de Lunéville (1801), la paix d’Amiens (1802), le blocus continental, la campagne de Russie : chaque décision est analysée non comme une série d’actes isolés mais comme les maillons d’une chaîne causale qui mène inévitablement à Waterloo et à Sainte-Hélène.

Cette lecture causaliste et quasi-déterministe de l’histoire napoléonienne est l’une des caractéristiques les plus discutables mais aussi les plus stimulantes de l’ouvrage. Elle oblige le lecteur à réfléchir aux contraintes objectives qui pèsent sur les acteurs politiques et à distinguer entre ce qui relevait de la liberté de choix de Napoléon et ce qui était imposé par les logiques de pouvoir dans lesquelles il était inséré. Cette question — la marge de manœuvre réelle des grands acteurs de l’histoire — est au cœur de tout débat sérieux de philosophie de l’histoire.

La question dynastique et l’échec de la légitimité

L’un des thèmes centraux de Bainville est la question de la légitimité dynastique et les obstacles insurmontables qu’elle pose à l’ambition napoléonienne. Dans la perspective maurrassienne qui est celle de Bainville, la monarchie légitime est le seul régime capable d’assurer la stabilité à long terme d’un État, parce qu’elle s’appuie sur une légitimité héritée, reconnue et acceptée par les autres puissances. Napoléon, nouveau venu sur la scène européenne des dynasties, ne peut jamais acquérir cette légitimité quelle que soit son habileté diplomatique ou la brillance de ses victoires militaires.

Les mariages dynastiques — d’abord avec Joséphine de Beauharnais, puis avec Marie-Louise d’Autriche — illustrent cette quête vaine de légitimité. En épousant une archiduchesse d’Autriche, Napoléon cherche à s’intégrer dans le club fermé des dynasties européennes légitimes. Mais cet artifice ne trompe personne : les cours d’Europe le considèrent toujours comme un usurpateur, et les alliances qu’il obtient sont des alliances de circonstance, fragiles et réversibles. Le revirement de l’Autriche après la campagne de Russie le prouve de façon éclatante.

Bainville voit dans cette impossibilité dynastique la limite structurelle fondamentale de l’entreprise napoléonienne. Pas plus qu’un génie militaire sans légitimité ne peut fonder une dynastie durable, pas plus une France révolutionnaire ne peut trouver un équilibre stable avec l’Europe des monarchies légitimes. Le conflit entre la France révolutionnaire et l’Europe de l’Ancien Régime, que Napoléon hérite de la Convention et du Directoire, ne pouvait trouver de résolution pacifique que dans le retour à la monarchie légitime — ce que Bainville considère comme la leçon profonde de l’épisode napoléonien.

Portée métapolitique : leçons d’une aventure historique

La portée métapolitique du Napoléon de Bainville dépasse largement le cadre biographique pour toucher aux fondements de la pensée politique conservatrice et nationaliste française. En montrant les limites du génie individuel face aux contraintes institutionnelles et dynastiques, Bainville plaide implicitement pour une conception de la politique fondée sur la durée, la légitimité et la continuité plutôt que sur le charisme, l’innovation et la rupture. Cette philosophie politique conservatrice — qui voit dans les institutions héritées du passé une sagesse accumulée que le génie individuel ne peut impunément ignorer — reste pertinente bien au-delà du débat sur Napoléon.

Les critiques contemporains de Bainville, qui lui reprochent son monarchisme et son nationalisme étroit, ratent souvent l’essentiel : derrière les options politiques discutables, il y a une réflexion sérieuse sur les conditions de pérennité des États et sur les rapports entre le génie individuel et les contraintes structurelles de la politique. Cette réflexion, que l’on peut lire indépendamment des conclusions que Bainville en tire pour la France de l’entre-deux-guerres, garde une valeur intellectuelle permanente pour quiconque pense sérieusement les rapports entre l’homme politique et l’histoire.

Conclusion : un classique de l’historiographie française

Le Napoléon de Jacques Bainville est l’un des grands textes de l’historiographie française du XXe siècle. Sa réédition régulière depuis 1931 témoigne de sa capacité à traverser les modes intellectuelles et à toucher des lecteurs de sensibilités politiques très différentes grâce à la force de son analyse et à l’élégance de son style. Pour les lecteurs de metapolitique.fr intéressés par l’histoire de France, la pensée nationaliste et conservatrice, et les grandes questions de philosophie politique, cet ouvrage est une lecture indispensable — non pour adopter les conclusions politiques de Bainville, mais pour se confronter à une intelligence historique de premier ordre qui pose des questions fondamentales sur le pouvoir, la légitimité et le destin des nations avec une clarté et une rigueur rarement égalées.

Le style de Bainville : clarté et densité analytique

Au-delà de son contenu, le Napoléon de Bainville mérite d’être lu comme un modèle stylistique. Bainville appartient à cette tradition française de la prose historique qui allie clarté de l’exposition, économie des moyens et densité du jugement. Pas de phrase inutile, pas de digression gratuite : chaque paragraphe avance la démonstration avec une efficacité qui rappelle les grands moralistes classiques. Ce style est lui-même l’expression d’une conception de l’histoire : pour Bainville, l’obscurité stylistique est suspecte, elle cache souvent une pensée confuse ou des jugements que l’auteur n’ose pas formuler clairement.

Cette clarté ne signifie pas simplification. Bainville est parfaitement conscient de la complexité des situations historiques et ne réduit jamais Napoléon à un simple schéma. Il rend justice à la dimension humaine de son sujet — les hésitations, les contradictions, les moments de faiblesse ou de grandeur — tout en maintenant fermement le cap de son analyse politique globale. La tension entre cette empathie narrative et ce jugement analytique froid est l’une des sources du plaisir de lecture que procure l’ouvrage.

Léon Daudet, qui connaissait bien Bainville, a dit de lui qu’il était « le plus grand historien français depuis Michelet ». Ce jugement excessif d’un admirateur enthousiaste contient néanmoins une part de vérité : Bainville a su comme peu d’autres combiner la rigueur du savant avec l’élégance de l’écrivain, faisant de l’histoire une discipline à la fois scientifique et littéraire. Le Napoléon est peut-être son chef-d’œuvre dans cet équilibre difficile.

Napoléon dans la pensée française contemporaine

La question napoléonienne n’a rien perdu de son actualité dans la France du XXIe siècle. Les commémorations du bicentenaire de la mort de Napoléon en 2021 ont relancé des débats passionnés sur son héritage, sa place dans l’identité nationale française, sa responsabilité dans le rétablissement de l’esclavage dans les colonies en 1802. Ces débats contemporains retrouvent, sous des formes nouvelles, les tensions que Bainville avait identifiées dans les années 1930 : entre la fascination pour le génie et le succès d’une part, et la conscience des coûts humains et politiques d’une ambition sans limites d’autre part.

Bainville apporte à ces débats une perspective qui leur fait souvent défaut : celle du long terme. Juger Napoléon uniquement sur ses réalisations immédiates — les victoires, le Code civil, la modernisation administrative — sans prendre en compte les conséquences à long terme pour la France et l’Europe — un million de morts français dans ses guerres, une France affaiblie et réduite après 1815, une Europe durablement traumatisée — c’est faire exactement l’erreur que Bainville dénonce dans le mythe napoléonien. Sa méthode — juger les acteurs politiques sur leurs résultats durables, pas sur leurs intentions ou leurs succès immédiats — reste un principe méthodologique précieux pour toute réflexion sérieuse sur l’histoire politique.

Bainville dans la tradition de la droite intellectuelle française

Replacer le Napoléon dans son contexte intellectuel permet de mieux en apprécier la portée. Bainville écrit dans la tradition de la droite nationaliste et monarchiste française qui, depuis Maurras, s’est attachée à développer une pensée politique alternative au libéralisme républicain dominant. Cette tradition a produit des analyses souvent pénétrantes sur les conditions de stabilité et de grandeur des États, sur les rapports entre institutions, culture et politique, sur les risques du messianisme révolutionnaire — analyses que la gauche intellectuelle dominante a trop souvent rejetées sans les lire sérieusement, au détriment de la richesse du débat politique français.

Lire Bainville aujourd’hui, c’est se donner accès à une tradition intellectuelle riche et méconnue, qui offre des perspectives originales sur les grandes questions de la philosophie politique française. Le Napoléon est le meilleur point d’entrée dans cette tradition : c’est un ouvrage où les thèses sont clairement exposées, où la documentation est solide, et où le lecteur peut évaluer la pertinence des analyses indépendamment des options politiques de l’auteur. Pour la bibliothèque métapolitique, il représente une contribution essentielle à la compréhension de la droite intellectuelle française et de ses réflexions sur le pouvoir, la nation et l’histoire.

L’héritage institutionnel de Napoléon : une ambivalence durable

Bainville consacre dans son Napoléon une attention particulière à l’héritage institutionnel de l’Empire, qu’il évalue avec la même lucidité désenchantée que l’héritage militaire et diplomatique. Le Code civil est salué comme une œuvre durable de rationalisation juridique, mais Bainville souligne aussi son caractère profondément individualiste et sa rupture avec les structures communautaires de l’Ancien Régime — rupture qui a contribué à affaiblir les corps intermédiaires dont la société française avait besoin pour résister aux empiétements de l’État. Le Concordat de 1801 est présenté comme un habile compromis tactique qui a mis fin aux guerres de religion révolutionnaires, mais au prix d’une soumission de l’Église à l’État qui a semé les germes des conflits clérico-laïques du XIXe siècle.

Cette ambivalence est caractéristique de la pensée bainvillienne : Napoléon n’est ni le héros absolu des légendes dorées ni le tyran sanguinaire des pamphlets libéraux, mais un acteur politique extraordinairement doué qui a su créer des institutions durables tout en commettant des erreurs stratégiques fatales. Cette lecture nuancée est ce qui fait la valeur pérenne de l’ouvrage : elle échappe à la fois à l’hagiographie et au réquisitoire pour atteindre ce niveau de compréhension critique qui est l’objectif de toute historiographie sérieuse.

La réédition de ce Napoléon en 2015 témoigne de la permanence de son intérêt pour le public cultivé français. Près d’un siècle après sa rédaction, les analyses de Bainville gardent une fraîcheur et une pertinence qui résistent à l’épreuve du temps — signe d’une pensée vraiment originale qui ne tire pas sa valeur de la mode intellectuelle du moment mais de la solidité de sa méthode et de la justesse de ses observations fondamentales sur la nature du pouvoir politique et les conditions de la grandeur nationale.

La question napoléonienne et l’identité française

En filigrane du Napoléon de Bainville se dessine une réflexion sur l’identité nationale française elle-même. Napoléon est pour lui révélateur d’une tension structurelle dans l’âme française : la fascination pour le génie individuel, la grandeur spectaculaire et la rupture révolutionnaire d’un côté ; le besoin de stabilité institutionnelle, de continuité et d’enracinement dans une tradition de l’autre. Cette tension n’est pas propre à la période napoléonienne : elle traverse toute l’histoire moderne de la France, de la Révolution aux gaullismes en passant par les bonapartismes et les républicanismes successifs.

Bainville appartient résolument au camp de ceux qui privilégient la continuité et la légitimité sur le génie et la rupture. Mais sa grande honnêteté intellectuelle le conduit à reconnaître l’attrait irrésistible que Napoléon exerce, et à comprendre — même s’il ne l’approuve pas — pourquoi tant de Français ont été et restent fascinés par cette figure d’exception. Cette compréhension empathique d’une position que l’on combat est le signe d’un esprit vraiment historien, capable de se mettre à la place de ceux qui pensent différemment pour mieux comprendre les forces qui les meuvent.

C’est en définitive cette capacité à comprendre sans approuver, à analyser sans idolâtrer ni condamner, qui fait du Napoléon de Bainville un classique indépassable de la littérature historique française. Il reste aujourd’hui l’un des meilleurs introductions à la complexité de la figure napoléonienne et à la façon dont elle cristallise les grandes questions de la politique française : le rapport au pouvoir fort, à la grandeur nationale, à la légitimité démocratique et à la place de la France dans l’équilibre européen.

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