Je n’ai pas dit mon dernier mot

Positionnement idéologique

Gauche affirmée
Gauche modérée
Centre / Transversal
Droite modérée
Droite affirmée
Éric Zemmour est un essayiste nationaliste explicitement engagé, critique virulent de l'immigration, du progressisme et de ce qu'il perçoit comme une décadence identitaire française.

Gérard Longuet, figure historique du libéralisme français et ancien ministre, livre dans cet essai autobiographique et intellectuel le bilan d'une longue carrière dédiée à la défense des idées libérales en France. Ce n'est pas uniquement un récit de vie politique, mais aussi une réflexion sur l'avenir du libéralisme face aux transformations profondes que traverse la société française contemporaine. Longuet y analyse les raisons pour lesquelles le libéralisme peine à s'imposer durablement dans le paysage politique français, malgré ses succès électoraux partiels et la pertinence persistante de ses idées fondatrices. Il revisite les grandes batailles idéologiques des cinquante dernières années, dessinant en creux les contours d'un libéralisme renouvelé capable de répondre aux défis du XXIe siècle : mondialisation, révolution numérique, crise de confiance dans les institutions démocratiques. L'ouvrage dépasse le simple témoignage personnel pour constituer une contribution au débat sur la place du libéralisme dans la vie politique française, rappelant que la liberté individuelle, la responsabilité et l'initiative privée demeurent des valeurs indispensables à la vitalité des démocraties contemporaines.

Éric Zemmour est l’une des personnalités les plus controversées et les plus clivantes de la vie publique française contemporaine. Né en 1958 à Montreuil-sous-Bois dans une famille de juifs berbères algériens, il a construit une carrière de journaliste et d’essayiste qui l’a conduit à devenir l’un des commentateurs politiques les plus influents de France avant de se transformer, en 2021, en candidat à l’élection présidentielle. Ses essais — dont Le Suicide français (2014), best-seller retentissant — ont alimenté pendant des années un débat passionné sur l’identité nationale, l’immigration, le déclin supposé de la France et les valeurs de la civilisation européenne.

Le parcours intellectuel de Zemmour est celui d’un homme qui a construit sa notoriété sur la provocation calculée, la maîtrise de l’histoire de France et une capacité à articuler des ressentiments largement répandus dans certaines fractions de la population française. Ses positions sur l’islam, l’immigration, l’assimilation, le féminisme et le rôle de la France dans la Seconde Guerre mondiale lui ont valu aussi bien des condamnations judiciaires (plusieurs procès pour incitation à la haine) que des succès éditoriaux considérables. Il représente ce qu’on pourrait appeler un « national-conservatisme » à la française, qui se distingue à la fois du gaullisme traditionnel, du Front national lepéniste et du néo-conservatisme américain, tout en empruntant à chacun de ces courants.

La décision de se présenter à l’élection présidentielle de 2022 sous l’étiquette de son nouveau parti Reconquête ! a constitué un moment majeur de la vie politique française récente. Elle a permis à Zemmour de transformer son influence intellectuelle en force politique organisée, tout en révélant les limites réelles de son audience électorale (7,07 % au premier tour, loin des sondages qui l’avaient crédité jusqu’à 17 %). Je n’ai pas dit mon dernier mot, publié en 2023, est le récit réflexif de cette expérience.

À propos de ce livre

Je n’ai pas dit mon dernier mot est publié aux éditions Albin Michel en 2023. Il s’agit à la fois d’un récit de campagne, d’un bilan politique et d’une affirmation de continuité : malgré la défaite électorale, Zemmour entend poursuivre son combat pour la « reconquête » culturelle et politique de la France. Le titre lui-même est une déclaration de persévérance — un refus d’accepter la conclusion que certains auraient voulu tirer du résultat du premier tour de la présidentielle.

Le livre se distingue des mémoires politiques conventionnels par sa tonalité à la fois personnelle et polémique. Zemmour y mêle le récit des coulisses de la campagne, l’analyse de ses succès et de ses échecs, la mise en perspective historique de son projet politique, et la réponse aux critiques et aux adversaires. C’est un livre écrit par un homme convaincu d’avoir raison sur le fond même si les circonstances lui ont été défavorables, et qui cherche à expliquer aux siens pourquoi la bataille continue.

Les coulisses de la campagne

Une partie substantielle de l’ouvrage est consacrée aux coulisses de la campagne présidentielle. Zemmour y décrit avec franchise les difficultés rencontrées : la construction d’un parti politique ex nihilo en quelques mois, les tensions internes entre différentes sensibilités regroupées sous l’étiquette Reconquête !, les erreurs tactiques qui ont peut-être coûté des points dans les sondages, les moments de découragement et les poussées d’enthousiasme. Il évoque les personnalités qui l’ont rejoint — Marion Maréchal, Éric Ciotti avant ses revirements — et celles qui ont gardé leurs distances.

Le récit des débats télévisés, des meetings, des rencontres avec les électeurs offre un tableau vivant de ce que représente une campagne présidentielle dans la France contemporaine. Zemmour y apparaît à la fois comme un intellectuel peu préparé aux exigences du débat politique direct et comme un tribun capable d’électriser des foules. Cette tension entre l’homme de plume et l’homme politique est l’un des fils conducteurs du récit.

L’analyse de l’échec : raisons et responsabilités

Zemmour s’efforce d’analyser les raisons de son résultat décevant au premier tour. Plusieurs facteurs sont évoqués : la capacité de Marine Le Pen à capitaliser sur son implantation territoriale face à un parti nouveau sans réseau établi ; l’effet de « vote utile » qui a conduit des électeurs potentiels vers le Rassemblement national pour « faire barrage » à Macron ou à la gauche ; les tensions internes à sa campagne qui ont brouillé son message ; et la guerre en Ukraine déclenchée juste avant le premier tour, qui a bousculé les agendas médiatiques et favorisé le président sortant.

Mais l’analyse de Zemmour ne s’arrête pas aux circonstances contingentes. Il y voit aussi la preuve de la profondeur de l’alignement des médias, des institutions et des élites culturelles contre son projet. Cette lecture — qui fait de sa défaite le résultat d’un « système » hostile plutôt que d’un manque de popularité réelle — est caractéristique d’une certaine rhétorique populiste qui transforme les défaites en persécutions et les persécutions en preuves de la vérité de la cause.

Le projet politique : la « reconquête » de la France

Au-delà du récit de campagne, Je n’ai pas dit mon dernier mot est l’occasion pour Zemmour de réaffirmer et préciser son projet politique. Ce projet s’articule autour de quelques thèmes constants : la défense de l’identité française contre ce qu’il perçoit comme une dilution par l’immigration et l’islam ; la restauration de l’autorité de l’État face à ce qu’il appelle les « lois de la jungle » qui règnent dans certains territoires ; le réarmement de la France face aux menaces extérieures ; et la résistance à ce qu’il désigne comme le « grand remplacement » culturel de la civilisation française.

Ces positions s’inscrivent dans une vision de l’histoire qui fait de la France une nation millénaire forgée par une identité culturelle et ethnique spécifique, menacée aujourd’hui par des forces internes et externes. Cette vision est contestée par la majorité des historiens professionnels, qui récusent aussi bien le déterminisme ethnique que la lecture catastrophiste du présent. Elle est cependant cohérente avec une certaine tradition de la droite nationale française qui remonte à Barrès, Maurras et une partie de la pensée gaulliste.

Portée métapolitique : le national-conservatisme à l’épreuve de la démocratie

L’intérêt métapolitique du livre de Zemmour tient moins à la qualité de son analyse politique — souvent sommaire et polémique — qu’à ce qu’il révèle sur les dynamiques du national-conservatisme européen contemporain. Le phénomène Zemmour illustre en effet plusieurs tendances importantes : la transformation des « intellectuels organiques » de la droite nationale en acteurs politiques directs ; la capacité du discours identitaire à mobiliser des fractions significatives de l’électorat en dehors des partis traditionnels ; et les limites de cette mobilisation quand elle se heurte aux réalités d’une compétition électorale organisée.

Le titre Je n’ai pas dit mon dernier mot signale aussi une caractéristique importante du phénomène Zemmour : sa persistance. Malgré le résultat décevant de 2022, Zemmour a maintenu son parti, ses positions et son influence dans le débat public français. Il incarne une force politique et culturelle qui a modifié durablement le centre de gravité du débat sur l’identité nationale, l’immigration et la place de l’islam en France — même s’il n’a pas réussi à se transformer en force électorale dominante. Dans ce sens, son livre est un document utile pour comprendre la recomposition en cours du champ politique français, et les formes nouvelles que prend le combat métapolitique pour l’hégémonie culturelle dans les sociétés occidentales contemporaines.

Zemmour et la tradition des « hussards » : la polémique comme méthode

Pour comprendre la démarche intellectuelle et politique de Zemmour, il faut la replacer dans une tradition française bien établie de l’écrivain polémiste qui utilise la provocation comme outil de rupture des consensus établis. Cette tradition — illustrée au XXe siècle par des figures très différentes comme Léon Bloy, Céline, Georges Bernanos, ou plus récemment Philippe Muray — est caractérisée par un refus de la prudence rhétorique, une préférence pour la formule qui heurte et dérange, et la conviction que la vérité ne peut s’exprimer qu’en blessant les sensibilités conformistes.

Zemmour se situe consciemment dans cette tradition, à laquelle il ajoute une dimension historique particulièrement développée. Ses essais sont truffés de références à l’histoire de France, au point que certains critiques lui reprochent de pratiquer une sorte de « mémorisation sélective » de l’histoire nationale au service d’une thèse préétablie. Il est vrai que Zemmour choisit ses exemples avec une liberté qui embarrasserait un historien professionnel : il peut citer Napoléon, de Gaulle, Pétain et Gambetta dans la même page sans toujours s’encombrer des nuances qui rendraient les comparaisons moins percutantes.

Mais cette méthode a aussi une efficacité propre : elle ancre le discours politique dans une profondeur temporelle qui fait défaut à la plupart des interventions politiques contemporaines, réduites à la gestion du présent immédiat. Zemmour rappelle — parfois avec des anachronismes flagrants, mais avec une conviction qui emporte l’adhésion de son public — que la France a une histoire longue, que les problèmes actuels ont des précédents et que les décisions présentes engagent l’avenir pour des générations. Cette dimension de « longue durée » est l’une des raisons pour lesquelles il trouve un écho chez des lecteurs épris d’histoire nationale.

La question identitaire : entre réalité sociologique et construction politique

Le cœur du projet politique de Zemmour est la question identitaire — la défense d’une identité française qu’il perçoit comme menacée. Cette préoccupation renvoie à des réalités sociologiques réelles que la classe politique « mainstream » a souvent tardé à reconnaître : l’existence de populations immigrées peu intégrées dans certains quartiers, les tensions liées à la pratique publique de l’islam, les difficultés du modèle républicain d’assimilation face à des flux migratoires massifs et à des identités communautaires fortes.

Mais Zemmour va bien au-delà du constat sociologique pour construire un récit politique qui emprunte beaucoup à la rhétorique du « grand remplacement » théorisé par Renaud Camus — l’idée que la population française d’origine européenne est en cours de substitution démographique et culturelle par des populations d’origine africaine et musulmane. Cette théorie, rejetée comme factuelle par la grande majorité des démographes et des sociologues, a néanmoins une force politique considérable parce qu’elle donne une explication simple et dramatique à des anxiétés qui, elles, sont réelles.

Le mérite de Je n’ai pas dit mon dernier mot est de montrer comment cette rhétorique s’est confrontée aux réalités d’une campagne électorale. Les électeurs que Zemmour a rencontrés sur le terrain n’étaient pas uniquement motivés par la question identitaire : ils exprimaient aussi des préoccupations sur le pouvoir d’achat, la sécurité, le service public, l’hôpital. La difficulté à articuler le grand récit identitaire avec ces préoccupations quotidiennes est l’une des explications de la déception électorale de 2022.

Les soutiens et les oppositions : sociologie d’un phénomène politique

Le livre donne également des indications précieuses sur la sociologie du mouvement Zemmour. Ses soutiens les plus enthousiastes venaient souvent des classes moyennes et supérieures cultivées — cadres, professions libérales, retraités aisés — plutôt que des classes populaires que le mouvement prétendait défendre. Ce paradoxe — une rhétorique populiste portée par des catégories sociales non populaires — est l’un des traits communs à de nombreux mouvements national-conservateurs en Europe.

Les oppositions à Zemmour sont venues de tous les camps politiques, mais avec des arguments différents. La gauche lui reproche son racisme et sa xénophobie. La droite « modérée » lui reproche de fracturer l’électorat conservateur et de rendre impossible toute victoire de la droite face à la gauche. Marine Le Pen et le Rassemblement national, qui auraient pu être ses alliés naturels, ont préféré le combattre pour des raisons de concurrence électorale directe. Et une partie des milieux catholiques conservateurs, pourtant proches de ses positions sur certains sujets, a gardé ses distances avec un homme dont la relation au catholicisme reste ambigu.

Perspectives : l’avenir du national-conservatisme français

En refermant Je n’ai pas dit mon dernier mot, le lecteur est invité à réfléchir aux perspectives du courant national-conservateur en France. Zemmour a réussi à imposer ses thèmes dans le débat public, à modifier le vocabulaire politique en normalisant des formulations jusqu’alors considérées comme marginales, et à créer une organisation politique qui perdure au-delà de la campagne présidentielle. Mais il n’a pas réussi à construire la force électorale dominante qu’il espérait.

Cette situation n’est pas unique en Europe. Des mouvements similaires — Alternative für Deutschland en Allemagne, Fidesz en Hongrie, les Fratelli d’Italia en Italie — ont connu des trajectoires différentes, certains accédant au gouvernement, d’autres restant dans l’opposition. L’exemple le plus pertinent pour la France est peut-être celui de la droite italienne, qui a réussi à unifier sous Giorgia Meloni une coalition allant des héritiers du post-fascisme aux catholiques conservateurs en passant par les libéraux nationaux. Reste à savoir si le paysage de la droite française, avec ses multiples acteurs et ses ego surdimensionnés, permettra une telle convergence.

Quoi qu’il en soit, le phénomène Zemmour a durablement modifié le paysage politique et intellectuel français. Il a montré qu’un discours identitaire radical pouvait mobiliser des millions d’électeurs, et il a forcé les autres partis à répondre à ses questions — même quand ils n’aimaient pas les termes dans lesquels elles étaient posées. Je n’ai pas dit mon dernier mot est ainsi un document utile pour comprendre l’une des forces politiques qui façonneront l’avenir de la France dans les années à venir, quelle que soit l’opinion que l’on puisse avoir de son projet.

Conclusion : un bilan d’étape pour une bataille qui continue

Je n’ai pas dit mon dernier mot est avant tout un livre de combat — le bilan provisoire d’une bataille que son auteur considère loin d’être terminée. On peut ne pas partager les convictions de Zemmour, refuser sa vision de la France et de son identité, contester ses méthodes polémiques et ses raccourcis historiques : il reste que ce livre témoigne d’un phénomène politique et culturel réel qui a marqué la France des années 2020. La capacité de Zemmour à mobiliser plusieurs millions d’électeurs autour d’un projet explicitement identitaire et national-conservateur révèle l’existence d’une demande politique que les partis traditionnels n’avaient pas su satisfaire.

Le titre du livre est aussi un aveu : Zemmour reconnaît implicitement que son dernier mot n’a pas encore été dit, que la bataille électorale de 2022 n’est qu’un épisode dans une guerre culturelle et politique plus longue. Cette vision de la politique comme guerre de position — où les défaites électorales n’épuisent pas la possibilité d’une victoire ultérieure — est cohérente avec la logique métapolitique gramscienne que Zemmour, sans toujours le nommer, met en pratique : changer d’abord les esprits pour changer ensuite les urnes. En ce sens, Je n’ai pas dit mon dernier mot est autant un manifeste pour les batailles à venir qu’un récit des batailles passées, et son intérêt pour comprendre les dynamiques politiques françaises contemporaines est indéniable, quelle que soit la position que l’on adopte à l’égard de son auteur. Voilà pourquoi ce témoignage politique reste une lecture incontournable pour saisir les ressorts profonds de la recomposition de la droite française au début du XXIe siècle. Et c’est bien là sa valeur durable.

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