La … Sottise
Positionnement idéologique
La sottise : on en respire la présence partout et toujours dans l'air du temps. Une présence atmosphérique, en quelque sorte. Aristote la suppose contemporaine de la préhistoire, tandis que saint Augustin y voit une conséquence du péché d'Adam. Ce florilège présente les fruits d'une cueillette au long de vingt-huit siècles, chez les auteurs les plus divers, des Hébreux des âges bibliques aux journalistes de nos Républiques. À chacun de s'en faire une idée... L. J.Un portrait saisissant de la chose au monde la mieux partagée : la bêtise, l'imbécilité, pour ne pas dire la connerie. A travers un florilège habile de citations allant d'Homère à Anouilh et de Platon à Cocteau, ce grand érudit à la science aimable débusque la sottise aux lisières de toutes les certitudes, sur les sommets de l'arrogance, dans les marais de l'opinion. ou dans ce qu'on appelle aujourd'hui le « politiquement correct ». Quelle leçon d'humilité !
Lucien Jerphagnon est un philosophe et historien de la philosophie français né en 1921 et mort en 2011, spécialiste reconnu de la philosophie antique et de l’histoire du christianisme primitif. Ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé de philosophie, il a enseigné dans diverses universités françaises avant de se consacrer à une carrière d’essayiste et de conférencier apprécié pour son érudition et son humour. Auteur de nombreux ouvrages sur la philosophie antique — notamment des biographies philosophiques de saint Augustin et de Julien l’Apostat — il était réputé pour sa capacité à rendre accessible et vivante une pensée antique souvent perçue comme aride et abstraite.
Jerphagnon était une personnalité attachante, à la fois homme d’une grande culture classique et observateur sardonique des travers de son époque. Son style, mêlant érudition et humour, ironie et tendresse, lui avait valu un public fidèle bien au-delà des cercles académiques habituels. La Sottise, publié à titre posthume en 2014, trois ans après sa mort, est l’un de ses derniers textes, qui concentre avec une concision malicieuse sa vision philosophique des bêtises humaines.
À propos de ce livre
La Sottise est un essai philosophique bref et incisif consacré à ce que Jerphagnon appelle la sottise — non pas la bêtise ordinaire, manque simple d’intelligence ou d’information, mais une disposition plus profonde et plus irrémédiable de l’esprit humain : la certitude satisfaite de soi-même, l’incapacité à douter, la résistance au questionnement et à la nuance. Cette sottise-là, que Jerphagnon distingue soigneusement de la simple ignorance ou de l’erreur, est pour lui l’une des constantes les plus persistantes et les plus dangereuses de la condition humaine.
Le titre résume bien l’ambition de l’ouvrage : non pas une analyse exhaustive du phénomène, mais une méditation philosophique et historique sur une réalité anthropologique fondamentale. Jerphagnon convoque pour ce faire une galerie impressionnante de témoins : les philosophes grecs, les Pères de l’Église, les moralistes français du XVIIe siècle, les philosophes des Lumières, les grands romanciers du XIXe et du XXe siècle, tous ceux qui ont observé et théorisé la sottise humaine avec la distance ironique qui convient à ce sujet.
La sottise à travers les âges
L’une des thèses les plus stimulantes de Jerphagnon est que la sottise est une constante anthropologique, indépendante du niveau d’éducation, de la culture ou de l’époque. Aristote, rappelle-t-il, la suppose contemporaine de la préhistoire, tandis que saint Augustin la rencontre partout dans ses démêlés avec ses adversaires théologiques. La Renaissance et les Lumières, qui plaçaient tant d’espoirs dans le développement de la raison et de l’éducation pour triompher de l’ignorance et de la superstition, n’ont pas éradiqué la sottise : elles l’ont simplement habillée de nouveaux vêtements intellectuels.
Cette permanence de la sottise à travers les siècles est à la fois décourageante et, à sa manière, rassurante : elle nous rappelle que nous ne sommes pas les premiers à devoir vivre avec et que les plus grands esprits de l’histoire ont dû faire face à la même réalité. La lecture de Jerphagnon sur ce sujet est un remède salutaire contre la tentation de croire que nos contemporains seraient particulièrement sots par rapport aux générations précédentes — tentation à laquelle cède volontiers chaque génération, et qui est elle-même une forme de sottise.
La sottise savante
Parmi les formes de sottise que Jerphagnon analyse avec une prédilection particulière, la sottise savante — celle des intellectuels, des universitaires et des experts — occupe une place de choix. Cette sottise-là est particulièrement insidieuse parce qu’elle se dissimule derrière la compétence technique et l’autorité académique : le spécialiste qui confond sa maîtrise d’un domaine étroit avec une sagesse universelle, le philosophe qui croit que la rigueur de son système l’exempte du bon sens ordinaire, l’idéologue qui applique mécaniquement ses catégories à une réalité récalcitrante — autant de figures de la sottise cultivée que Jerphagnon croque avec un humour dévastateur.
Cette critique de la sottise intellectuelle n’est pas un éloge de l’anti-intellectualisme : Jerphagnon était lui-même un homme de grande culture et de pensée rigoureuse, et il ne confond pas la sottise savante avec le savoir lui-même. Sa cible est le rapport pathologique au savoir — la certitude, l’infaillibilité présumée, l’imperméabilité au doute — plutôt que le savoir en tant que tel. Le vrai intellectuel, pour Jerphagnon, est précisément celui qui sait l’étendue de ce qu’il ignore, et qui maintient face à la complexité du réel une humilité que la sottise est incapable d’atteindre.
La sottise politique
La sottise politique est l’une des formes les plus visibles et les plus conséquentes de ce phénomène, et Jerphagnon lui consacre une attention particulière. Les idéologies politiques — de gauche comme de droite — sont pour lui des terrains privilégiés pour la floraison de la sottise : elles fournissent à leurs adhérents un système de croyances préfabriqué qui répond à toutes les questions avant qu’elles ne soient posées, immunisant ainsi leurs porteurs contre le questionnement et la surprise du réel.
Cette critique égale des idéologies politiques de tous bords est l’une des marques distinctives de la pensée de Jerphagnon, qui refuse de se laisser enrôler dans les camps politiques et maintient une ironie constante à l’égard de toutes les certitudes partisanes. Cette posture, héritée de la tradition des moralistes français — La Rochefoucauld, La Bruyère, Chamfort — lui permet d’observer le spectacle politique avec la distance amusée de qui ne croit plus aux grands récits de salut politique mais n’en garde pas moins un attachement sincère à la justice et à la vérité.
Portée métapolitique : l’éloge du doute
La portée métapolitique de l’essai de Jerphagnon est modeste dans ses ambitions mais précieuse dans ses effets. En célébrant le doute, la nuance et l’humilité intellectuelle comme antidotes à la sottise, il défend une certaine idée de la vie de l’esprit qui s’oppose aussi bien au relativisme postmoderne qu’au dogmatisme de toutes les orthodoxies. Il n’y a pas de vérité définitive accessible à l’intelligence humaine, mais il y a des degrés dans l’approximation de la vérité, et la sottise est précisément ce qui empêche de progresser dans cette approximation.
Cette position philosophique, qui hérite de la tradition socratique du savoir comme conscience de l’ignorance, est défendue avec légèreté et humour mais avec une conviction profonde. Dans un monde où les certitudes dogmatiques prolifèrent de tous côtés — certitudes religieuses, certitudes idéologiques, certitudes scientistes — le rappel que la sottise commence là où le doute s’arrête est un rappel philosophique d’une utilité permanente.
Le style de Jerphagnon
Ce qui rend La Sottise particulièrement agréable à lire, au-delà de la pertinence de son propos, est le style de son auteur. Jerphagnon écrit avec un mélange de clarté, d’élégance et d’humour qui fait honneur à la meilleure tradition de l’essai philosophique français. Ses phrases sont courtes, ses images frappantes, ses exemples bien choisis. Il cite abondamment mais légèrement, avec la familiarité de qui a vécu longtemps avec les textes et n’en a plus besoin pour se faire valoir. Cette légèreté dans l’érudition, cette capacité à être profond sans être pesant, est le signe d’une vraie maîtrise philosophique.
Le livre se lit d’une traite, en quelques heures, et laisse une impression durable. Non pas parce qu’il résoudrait définitivement les questions qu’il soulève — elles sont par nature irresolubles — mais parce qu’il les pose avec la précision et la vivacité qui permettent au lecteur de les emporter avec lui et de continuer à y réfléchir dans sa vie quotidienne. C’est là, finalement, l’ambition la plus haute de l’essai philosophique.
Réception et postérité
La publication posthume de La Sottise a confirmé la place particulière que Jerphagnon occupait dans la vie intellectuelle française : celle d’un philosophe à la fois sérieux et accessible, érudit et amusant, capable de faire réfléchir sans ennuyer. Son œuvre, moins connue que celle de ses contemporains plus médiatiques, mérite d’être redécouverte par les lecteurs qui cherchent une philosophie vivante, ancrée dans la grande tradition occidentale mais tournée vers les questions les plus actuelles de la condition humaine.
Conclusion
La Sottise de Lucien Jerphagnon est un petit livre plein de sagesse et d’humour qui dit des choses importantes sur la nature humaine avec une économie de moyens remarquable. À l’heure où la sottise — au sens que lui donne Jerphagnon, celui de la certitude aveugle et de l’imperméabilité au doute — semble plus répandue que jamais dans le débat public, la relire est un plaisir et un remède. Un livre à mettre entre toutes les mains, et à relire régulièrement comme un vaccin contre la plus universelle des maladies de l’esprit.
La sottise et la modernité
Jerphagnon s’attarde avec une attention particulière sur les formes que prend la sottise dans le contexte de la modernité. Si la sottise est ancienne comme le monde, la modernité lui offre de nouveaux vecteurs de diffusion et de nouvelles formes de légitimation. Les médias de masse, la démocratie du suffrage universel, l’expansion de l’enseignement et maintenant les réseaux sociaux numériques : autant de phénomènes qui peuvent, s’ils ne sont pas accompagnés d’un effort d’éducation du jugement, amplifier la sottise à des échelles inédites.
Jerphagnon observe avec une ironie mélancolique que la démocratisation de l’accès au savoir n’a pas produit une démocratisation équivalente de la sagesse. L’accumulation d’informations ne suffit pas à développer le jugement : on peut être très bien informé et parfaitement sot, si l’on n’a pas appris à mettre en doute ce que l’on sait et à distinguer ce qui est essentiel de ce qui est accessoire. Cette observation, que Tocqueville avait faite avant lui à propos des démocraties, reste d’une brûlante actualité à l’ère des réseaux sociaux où l’information circule à une vitesse vertigineuse mais où la réflexion semble souvent peiner à suivre.
La sottise médiatique est un objet d’analyse privilégié pour Jerphagnon. Il observe comment les médias, sous la pression de la concurrence et du besoin de capter l’attention d’un public vaste, tendent à valoriser la simplicité sur la complexité, la certitude sur le doute, l’opinion tranchée sur la nuance. Ce biais structurel des médias de masse crée un environnement particulièrement favorable à l’épanouissement de la sottise — non pas parce que les journalistes seraient particulièrement sots, mais parce que les contraintes du format et les logiques d’audience les poussent à présenter le monde d’une manière qui flatte les tendances sottement simplificatrices du public.
La sottise religieuse et l’esprit de système
Spécialiste de la philosophie antique et du christianisme primitif, Jerphagnon aborde avec une compétence particulière la question de la sottise religieuse. Il distingue soigneusement entre la foi — disposition de l’âme qui peut s’accommoder du doute et de la recherche — et le fanatisme — certitude rigide qui ferme l’esprit à toute remise en question. C’est le second, et non la première, qu’il associe à la sottise.
Son analyse de la sottise dans les querelles théologiques de l’Antiquité chrétienne est particulièrement savoureuse. Les grands conciles, les schismes, les persécutions mutuelles des chrétiens de différentes obédiences lui fournissent des exemples édifiants de la façon dont des questions qui devraient appeler à l’humilité et au mystère peuvent engendrer les certitudes les plus féroces et les comportements les plus contraires à l’esprit même qu’elles prétendent défendre. Cette ironie tragique — des gens qui se massacrent au nom d’un Dieu d’amour — est pour Jerphagnon l’un des exemples les plus éloquents de la sottise à l’œuvre dans l’histoire humaine.
Plus généralement, Jerphagnon s’en prend à ce qu’il appelle l’esprit de système — la tendance à vouloir enfermer la réalité dans des schémas conceptuels préétablis, à réduire la complexité du réel à la logique d’une théorie, à prétendre que le monde devrait se conformer à nos catégories plutôt que nos catégories au monde. Cette tendance, qui n’est pas l’apanage des théologiens mais s’observe aussi bien chez les philosophes, les économistes, les politologues et les scientifiques, est pour lui l’une des formes les plus sophistiquées de la sottise.
Remèdes contre la sottise
Jerphagnon ne se contente pas de diagnostiquer la sottise : il esquisse également ce qu’il considère comme ses remèdes. Premier remède : la lecture, et en particulier la fréquentation des grands auteurs du passé qui ont eu le temps d’être testés par l’histoire et dont la pensée a survécu à l’épreuve du temps. Non pas la lecture révérencielle et passive, mais la lecture critique et dialogique — la lecture qui confronte ce que l’on lit à ce que l’on sait, qui questionne, qui résiste, qui tire les conséquences.
Deuxième remède : la conversation — l’échange avec des interlocuteurs qui ne pensent pas comme nous, qui nous contraignent à défendre nos positions et à reconnaître leurs failles. La sottise prospère dans l’entre-soi, dans les cercles où tout le monde est d’accord et où personne ne remet en question les évidences partagées. La confrontation avec l’altérité — intellectuelle, culturelle, philosophique — est l’un des moyens les plus efficaces de maintenir l’esprit en mouvement et de prévenir la pétrification du jugement.
Troisième remède, et peut-être le plus important : l’humour. La capacité à rire de soi-même, à percevoir le ridicule de ses propres certitudes, à ne pas se prendre entièrement au sérieux est pour Jerphagnon l’un des signes les plus sûrs de la santé intellectuelle. La sottise est fondamentalement sérieuse : elle ne rit pas, elle ne doute pas, elle ne s’étonne pas. L’humour, au contraire, présuppose la distance, la conscience de sa propre finitude et de sa propre faillibilité — toutes choses que la sottise est précisément incapable d’atteindre.
En définitive, La Sottise de Lucien Jerphagnon est un petit livre qui vaut bien de grands traités. Sa brièveté est une force : elle oblige à l’essentiel, à la formule frappante, à l’exemple choisi. Et son humour est une sagesse : il nous rappelle que la philosophie, à son meilleur, ne cherche pas à nous écraser sous le poids de ses systèmes mais à nous aider à vivre plus intelligemment, plus humblement et plus joyeusement dans un monde que nous ne maîtrisons jamais aussi complètement que nous le voudrions. En définitive, Jerphagnon nous rappelle que la sottise n’est pas une fatalité mais un horizon contre lequel la pensée doit sans cesse se battre. L’œuvre philosophique, l’effort de connaissance, la pratique du doute constituent autant de remparts contre l’envahissement de la bêtise triomphante. Si la sottise est universelle, la lucidité reste possible — à condition de la cultiver avec acharnement et humilité. Car c’est précisément là que réside le paradoxe fondamental que Jerphagnon souligne avec élégance : la reconnaissance de notre propre sottise potentielle est le premier pas vers la sagesse. Celui qui se croit définitivement à l’abri de la bêtise en est souvent la proie la plus assurée, tandis que celui qui s’interroge sur ses propres limites intellectuelles garde ouverte la porte de la lucidité. La Sottise demeure ainsi, des décennies après sa publication, un ouvrage indispensable pour quiconque s’intéresse à la philosophie du quotidien et aux mécanismes profonds de la pensée humaine. Son héritage intellectuel dépasse le cadre de la philosophie académique pour toucher quiconque aspire à penser avec rigueur et honnêteté dans un monde saturé de discours convenus et de certitudes trompeuses.
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