La Technique ou l’Enjeu du Siècle
Positionnement idéologique
Dans cet ouvrage séminal, Jacques Ellul propose une analyse globale du phénomène technique en le distinguant radicalement de la simple machine, qu'il considère désormais comme un aspect secondaire et dépendant. L'auteur soutient que la technique est devenue une puissance autonome qui ne se limite plus au domaine industriel, mais s'étend à la totalité des activités humaines, incluant l'organisation sociale, la psychologie et l'économie. Il rejette la vision traditionnelle d'une technique subordonnée à la science, affirmant au contraire que la recherche scientifique est aujourd'hui asservie aux impératifs techniques et à l'efficacité immédiate. En définissant la technique comme la recherche de la méthode absolument efficace dans tous les domaines, Ellul avertit que ce système tend à absorber l'humain pour le transformer en un objet de gestion rationnelle. Le but ultime de ce travail est de susciter une prise de conscience fondamentale face à une civilisation où l'organisation technique remplace désormais les traditions et les libertés individuelles.
Dans cet ouvrage majeur, Jacques Ellul propose une analyse globale et fondamentale du phénomène technique dans le monde moderne. Son objectif n’est pas de décrire les diverses machines, mais de faire prendre conscience de la « civilisation technicienne » dans son ensemble.
La thèse centrale d’Ellul est que la Technique n’est plus un simple outil entre les mains de l’homme, mais un phénomène autonome qui s’impose à la société tout entière. Il définit la technique comme la recherche du « one best way », c’est-à-dire la détermination de la méthode la plus efficace dans chaque domaine d’activité.
Les grands axes de sa pensée développés ici sont :
- L’Autonomie : La technique s’est détachée de la morale, de la politique et de l’économie. Elle ne supporte plus de jugement externe et dicte ses propres lois.
- L’Auto-accroissement : Le progrès technique s’engendre lui-même. Une découverte en entraîne fatalement une autre, indépendamment d’une volonté humaine directrice.
- L’Insécabilité (ou Unicité) : On ne peut pas séparer le « bon » du « mauvais » côté de la technique. Elle forme un bloc massif où l’usage est inséparable de l’être.
- L’Universalité : La technique gagne tous les domaines de la vie humaine (travail, loisirs, amour, mort) et s’étend géographiquement à toutes les civilisations.
- La transformation de l’homme : Pour que le système fonctionne, l’homme doit être « adapté ». Il devient un objet de technique (psychotechnique, propagande) et s’intègre dans une société de masse où sa liberté réelle s’efface derrière une efficacité mathématique.
Description de l’ouvrage
L’ouvrage se présente comme une « biologie de la technique » qui cherche à comprendre ce que signifie l’immensité du phénomène technique actuel. Ellul y récuse tant l’optimisme béat (la technique sauvera l’homme) que le pessimisme passif. Il décrit un monde où l’artifice a remplacé la nature, créant un nouveau milieu spécifique qui contraint l’homme à une adaptation psychique et biologique totale.
Et maintenant, le résumé de l’ouvrage, chapitre par chapitre:
Avertissement
L’Avertissement de Jacques Ellul vise à dissiper d’emblée plusieurs malentendus sur l’objet de son travail en définissant ce que ce livre n’est pas, afin de mieux en préciser l’ambition réelle.
Voici les points clés de ce préambule :
- Ce n’est pas une encyclopédie des techniques : L’auteur précise qu’il ne s’agit pas de décrire les innombrables moyens techniques existants. Il suppose que le lecteur connaît déjà leur fonctionnement et leurs applications.
- Ce n’est pas un bilan « avantages-inconvénients » : Ellul refuse de dresser une liste des points positifs et négatifs de la technique. Selon lui, personne ne possède les capacités d’établir un bilan réel et détaillé de l’ensemble des effets techniques ; les essais habituels ne sont que des vues fragmentaires.
- Ce n’est pas un jugement moral ou esthétique : L’ouvrage ne cherche pas à dire si la technique est « bonne » ou « mauvaise » en soi. Ellul revendique une objectivité profonde : il prévoit d’ailleurs que les « technolâtres » jugeront son livre pessimiste, tandis que les « technophobes » le trouveront optimiste.
- L’objectif réel : une prise de conscience globale : Le seul but du livre est de proposer une analyse globale du phénomène technique dans son ensemble. Ellul veut transmettre une prise de conscience à la fois concrète et fondamentale de ce que représente la civilisation technicienne moderne.
Chapitre I : Techniques (Situations et déroulement historique)
Le premier chapitre de l’ouvrage, intitulé « Techniques », pose les bases de l’analyse de Jacques Ellul en définissant le phénomène technique et en retraçant son évolution historique pour expliquer son explosion brutale au XIXe siècle.
I. Situations : Définir le Phénomène Technique
Ellul commence par dissiper plusieurs malentendus courants :
- Technique et Machine : Il ne faut pas confondre les deux. Si la technique a pris son essor avec la machine, elle s’en est aujourd’hui détachée pour devenir autonome. La machine n’est que l’aspect le plus spectaculaire et le « type idéal » de l’application technique, mais la technique englobe désormais toutes les activités humaines (organisation, administration, psychologie). Son rôle est d’ailleurs d’intégrer la machine à la société et d’adapter l’homme à ce milieu artificiel.
- Technique et Science : Ellul récuse l’idée que la technique ne serait que de la « science appliquée ». Historiquement, la technique a souvent précédé la science (comme pour la machine à vapeur). Aujourd’hui, le rapport s’est inversé : la science est devenue un moyen de la technique, les chercheurs dépendant d’appareillages techniques massifs et de financements étatiques pour poursuivre leurs travaux.
- Opération vs Phénomène Technique : L’opération technique (un geste efficace pour un résultat) existe depuis l’origine de l’homme. Le phénomène technique moderne, lui, se caractérise par l’intervention de la raison et de la conscience pour rechercher systématiquement le « one best way » (le meilleur moyen absolu) dans tous les domaines.
- Les trois secteurs de la technique moderne : Ellul les divise en technique économique (production, planification), technique de l’organisation (État, police, administration) et technique de l’homme (médecine, pédagogie, propagande).
II. Déroulement : L’Évolution Historique
Ellul examine pourquoi la technique, autrefois lente et localisée, est devenue une force totale.
- La Magie comme technique primitive : Dès l’origine, deux courants coexistent : l’outil concret (homo faber) et la magie. La magie est une véritable technique car elle utilise des rites fixes et des formules pour obtenir des résultats précis en cherchant l’efficacité. Cependant, contrairement aux outils matériels qui se transmettent et s’accumulent, les techniques magiques sont liées à une culture et disparaissent avec elle.
- Grèce et Rome : Les Grecs ont volontairement limité le développement technique par souci d’harmonie et de mesure, méprisant les besoins matériels au profit de la contemplation. À l’inverse, Rome a excellé dans la technique sociale (le Droit), cherchant l’efficacité et la cohérence sociale avec un minimum de moyens.
- L’obstacle chrétien : Du IVe au XIVe siècle, Ellul note un effacement de la technique. Le christianisme a freiné l’élan technique en soumettant toute activité au jugement moral (« Est-ce juste ? ») plutôt qu’au critère d’efficacité, et en désintéressant l’homme des choses de ce monde.
- Le blocage du XVIe au XVIIIe siècle : Malgré des inventions (imprimerie, boussole), la société reste « a-technique ». L’humanisme de la Renaissance et l’absence d’ordre logique dans la pensée empêchent la rationalisation des moyens.
L’explosion du XIXe siècle
Ellul explique que l’essor technique exceptionnel de notre ère n’est pas dû à une seule cause (comme le charbon ou la science), mais à la conjonction de cinq phénomènes uniques :
- Une longue incubation technique : L’accumulation de matériaux et d’expériences depuis le Moyen Âge.
- L’accroissement démographique : Qui crée des besoins massifs et fournit une main-d’œuvre abondante.
- Un milieu économique favorable : Stable mais apte aux changements.
- La plasticité du milieu social : La disparition des tabous religieux (désacralisation de la nature) et la destruction des groupes sociaux naturels (familles, corporations) par la Révolution de 1789, créant une société atomisée et malléable.
- L’apparition d’une intention technique claire : La volonté délibérée de l’État (instinct de puissance) et de la bourgeoisie (profit) d’exploiter la technique, rejointe plus tard par les masses (via Marx et l’attrait du confort).
Cette réunion de conditions a permis à la technique de se développer jusqu’à recouvrir la société tout entière.
Chapitre II : Caractérologie de la technique (Analyse de l’autonomie, de l’automatisme et de l’universalité)
Dans le Chapitre II, intitulé « Caractérologie de la technique », Jacques Ellul analyse les traits spécifiques qui distinguent la technique moderne de toutes les formes passées. Il soutient que si les gestes intrinsèques n’ont pas changé, la relation entre la technique et la société a subi une mutation radicale : la technique est devenue un objet en soi, une réalité indépendante.
Voici un résumé détaillé des grands caractères analysés par Ellul dans ce chapitre :
1. L’Automatisme du choix technique
L’automatisme signifie que la technique détermine elle-même la direction de son progrès.
- Le « One best way » : Dans chaque domaine, il existe une méthode absolument plus efficace que les autres. Une fois calculée par les spécialistes, cette méthode s’impose fatalement par sa supériorité mathématique.
- L’élimination du choix humain : L’homme n’est plus l’agent qui choisit selon des motifs moraux ou personnels ; il n’est plus qu’un « appareil enregistreur » qui constate quelle méthode donne le rendement maximum et l’applique obligatoirement.
- Destruction du non-technique : Toute activité spontanée ou traditionnelle qui entre en concurrence avec une méthode technique est automatiquement éliminée car elle est moins efficace.
2. L’Auto-accroissement
La technique se transforme et progresse désormais presque sans intervention décisive de l’homme.
- Progression géométrique : Chaque invention technique en conditionne et en permet plusieurs autres dans des domaines différents (par exemple, le moteur à explosion a permis l’automobile puis le sous-marin).
- Un monde clos : La technique s’organise comme un système fermé où les problèmes posés sont eux-mêmes techniques et ne peuvent être résolus que par de nouvelles techniques. L’évolution devient exclusivement causale et perd toute finalité humaine.
3. L’Unicité (ou Insécabilité)
Ellul affirme que le phénomène technique forme un bloc massif et indivisible.
- L’illusion du « bon usage » : Ellul récuse l’idée que la technique serait neutre et que tout dépendrait de l’usage qu’en fait l’homme. Pour lui, l’usage est inséparable de l’être de la technique : on utilise la technique selon ses règles propres ou on ne l’utilise pas.
- Solidarité des techniques : On ne peut pas séparer les « bonnes » techniques (médicales) des « mauvaises » (policières ou militaires). Elles s’étayent et se renforcent mutuellement (par exemple, la technique policière est indissociable de la technique administrative et économique).
4. L’Universalisme technique
La technique gagne tout l’espace géographique et toute la substance humaine.
- Extension géographique : La technique recouvre le monde entier car elle est objective. Elle n’a pas besoin d’un homme « civilisé » pour fonctionner ; elle produit les mêmes effets quelle que soit la culture, qu’elle finit par détruire pour s’y substituer.
- Extension qualitative : Aucune activité humaine n’échappe à la technique, du travail aux distractions, en passant par l’amour et la mort. Elle devient le seul lien réel entre les hommes, un langage universel qui remplace la communication personnelle.
5. L’Autonomie de la technique
C’est le caractère le plus important : la technique ne dépend plus de rien d’autre qu’elle-même.
- Indépendance morale et politique : Elle ne supporte aucun jugement externe et récuse les notions de bien et de mal. Elle est sa propre juge et tend à créer une « morale technique » fondée sur l’efficacité.
- Domination de l’homme : Au lieu d’être un moyen pour l’homme, c’est l’homme qui devient l’objet de la technique. Pour éviter l’erreur humaine (source d’imprévision), la technique cherche à éliminer la variabilité de l’individu ou à l’adapter rigoureusement au « couple homme-machine ».
- La technique comme Sacré : Ayant détruit les anciens mystères de la nature, la technique est devenue le nouveau sacré. L’homme moderne reporte son sentiment d’adoration sur elle, car elle est l’expression de sa puissance.
Ellul conclut que cette autonomie interdit désormais à l’homme de choisir son destin, car il est enserré dans une nécessité artificielle plus rigoureuse que l’ancienne nécessité naturelle.
Chapitre III : Technique et économie (L’influence sur la production, la planification et la naissance de « l’homme économique »)
Le troisième chapitre, intitulé « Technique et économie », analyse comment la technique est devenue le moteur souverain de l’économie, transformant radicalement les structures de production, les méthodes de gestion et la nature même de l’homme.
I. L’influence de la technique sur l’économie
Ellul affirme que la technique est le fondement et le moteur de l’économie moderne. Elle ne se contente plus d’agir sur la production, mais commande désormais la totalité de l’évolution économique : le mécanisme des prix, la démographie, l’investissement et même le chômage.
- La primauté de la production : Le progrès technique impose un rythme d’investissement constant pour renouveler les machines et créer de nouveaux besoins, faute de quoi le système s’effondre dans la stagnation.
- La fin de l’individualisme économique : Les moyens techniques sont devenus si coûteux et complexes qu’ils exigent une concentration massive des capitaux et des entreprises. L’économie de production individuelle disparaît au profit des trusts ou de l’État.
- Le déblocage du monde paysan : Même l’agriculture, longtemps protégée par la tradition, est rationalisée et soumise à la loi du rendement, ce qui provoque l’exode rural et la destruction des modes de vie ancestraux.
II. La technique économique : de la science à la méthode
L’économie n’est plus une science morale, elle est devenue une technique de connaissance et d’action.
- Le passage à la macro-économie : La technique délaisse le niveau humain (micro-économie) pour ne traiter que des masses, des flux globaux et des statistiques (macro-économie).
- L’aristocratie des techniciens : La direction de l’économie échappe désormais au peuple et aux élus pour tomber entre les mains d’experts qui utilisent un langage ésotérique. Ellul souligne qu’il n’y a plus de démocratie possible face à une technique économique perfectionnée.
- Des instruments de précision : Des outils comme la stochastique, la comptabilité nationale (méthode de Leontieff) et les modèles mathématiques transforment les lois naturelles en décisions comptables et en prévisions indiscutables.
III. La planification : l’instrument de l’efficacité
Pour Ellul, le Plan n’est pas une doctrine politique (socialiste ou autre), mais une nécessité technique pure.
- L’automatisme du plan : Le plan s’impose partout car il permet de coordonner les ressources de la façon la plus efficace possible. Il exige le plein emploi et une répartition autoritaire de la main-d’œuvre.
- L’intégration de l’État : Technique et État deviennent indissociables : seule l’autorité centrale peut garantir la stabilité des prix, des salaires et des sources d’énergie nécessaires au fonctionnement du système.
- L’illusion de la liberté : Vouloir concilier planification et liberté est utopique. La technique du plan ne supporte pas les demi-mesures ; elle envahit tout le domaine social pour éliminer les imprévus et les résistances humaines.
IV. La naissance de « l’homme économique »
La transformation la plus profonde est celle de l’homme, qui passe d’une hypothèse théorique des économistes libéraux à une réalité charnelle façonnée par la technique.
- Réduction de l’être : L’homme est ramené à deux fonctions exclusives : produire et consommer. Tout ce qui est spirituel, artistique ou moral est rejeté comme « non sérieux » ou utilisé comme simple distraction pour compenser la fatigue du travail.
- Adaptation et massification : Par la publicité et la propagande, la technique uniformise les désirs et crée un « besoin social » conforme aux impératifs du plan. L’homme est traité comme un « capital » que l’on doit entretenir pour son rendement.
- Le bonheur du robot : L’aboutissement est l’intégration totale de l’individu dans le milieu technique. L’homme finit par se sentir « libre » et « heureux » car il est si parfaitement adapté à sa condition de machine qu’il ne ressent plus le poids de sa propre aliénation.
En conclusion, Ellul décrit une économie autoritaire et centralisée où le critère de rentabilité est remplacé par celui de l’efficacité technique, faisant de la nation une simple entreprise gérée par des experts.
Chapitre IV : La technique et l’État (La transformation de l’État en un organisme technicien et totalitaire)
Le Chapitre IV, intitulé « La technique et l’État », analyse la fusion inévitable entre l’appareil étatique et le phénomène technique, transformant l’État en un organisme de gestion purement technique où la politique n’est plus qu’une façade justificatrice.
Voici un résumé détaillé des thèmes abordés :
I. La rencontre de l’État et de la technique
Ellul distingue d’abord les techniques anciennes des nouvelles :
- Techniques sporadiques : Autrefois, l’État n’utilisait la technique que dans des domaines limités (armée, finances, justice) et de façon empirique. Le pouvoir restait personnel et souvent impuissant à faire appliquer sa volonté dans les détails.
- Absorption des techniques privées : Au XXe siècle, les techniques développées par les particuliers (transports, enseignement, économie) atteignent une telle dimension qu’elles deviennent d’intérêt public. L’État s’en empare car elles excèdent les moyens financiers des individus (recherche atomique, réseaux électriques, aviation).
- L’État-Patron : En devenant producteur et gestionnaire, l’État adopte les méthodes de gestion des grandes entreprises privées. Les administrations (comme la Sécurité sociale) deviennent d’immenses machines comptables et statistiques.
II. Les répercussions sur la structure de l’État
Cette pénétration technique modifie radicalement le fonctionnement du pouvoir :
- Le conflit entre techniciens et politiciens : Un fossé se creuse entre l’homme politique, qui décide selon des critères subjectifs ou électoraux, et le technicien, qui détient les secrets de l’efficacité.
- L’élimination du choix politique : Lorsque l’expert a terminé ses calculs, il ne reste généralement qu’une seule solution « rationnelle ». Le politicien n’a plus qu’à l’entériner sous peine d’échec. Le véritable pouvoir passe aux mains d’une aristocratie de techniciens.
- Inadaptation de la démocratie : Le système parlementaire, lent et fondé sur la discussion, est jugé inefficace face aux impératifs de rapidité et de précision des techniques. La technique tend vers un centralisme autoritaire, quel que soit le régime.
III. La doctrine politique comme outil de justification
Pour Ellul, les idéologies ne dirigent plus l’État, elles le servent :
- Le rôle justificatif : La doctrine ne fixe plus le but (celui-ci est dicté par la technique), elle sert à convaincre le citoyen que l’action de l’État est juste et morale.
- L’homme a besoin de croire : L’État utilise la propagande pour obtenir l’adhésion des masses, car une technique ne peut atteindre son rendement maximum que si l’exécutant est convaincu et enthousiaste.
IV. La transformation en État totalitaire
L’État devient « totalitaire » non par méchanceté, mais par nécessité technique :
- Absorption de la vie sociale : La technique est un réseau qui enserre toutes les activités. Dès que l’État saisit un fil, il est amené à tout contrôler pour maintenir la cohérence de l’ensemble.
- La police et le contrôle total : La technique policière moderne (fichiers, statistiques) vise moins à punir qu’à surveiller la nation entière de façon invisible. Le « camp de concentration » devient une modalité administrative de gestion des indésirables ou des inadaptés.
- La dissolution du droit : Le droit perd son fondement de justice pour devenir un simple instrument de l’ordre étatique. Il n’est plus qu’une règle de graissage pour que les rouages de la société fonctionnent sans heurt.
V. L’accélération par l’État
L’alliance est réciproque : si la technique transforme l’État, l’État devient le moteur principal du progrès technique.
- Coordination nationale : Seul l’État peut planifier et coordonner des techniques spécialisées qui, sinon, resteraient isolées.
- Zweckwissenschaft (Science orientée) : L’État finance et oriente la recherche vers des objectifs d’utilité immédiate et de puissance (recherche militaire et industrielle), supprimant progressivement la recherche scientifique désintéressée.
En conclusion, Ellul décrit la naissance d’un État technicien, une puissance autonome qui n’obéit qu’à ses propres lois d’efficacité et qui réduit l’homme, le droit et la politique à de simples matériaux de son propre développement.
Chapitre V : Les techniques de l’homme (Pédagogie, travail, propagande et divertissement comme moyens d’intégration)
Le chapitre V, intitulé « Les techniques de l’homme », clôt l’analyse de Jacques Ellul en examinant comment la technique s’attaque au dernier bastion de résistance : l’être humain lui-même. Pour que le système technique fonctionne sans heurts, l’homme doit être adapté à un milieu qui n’est plus le sien.
Voici un résumé détaillé des thèmes abordés :
I. Les Nécessités de l’Adaptation
Ellul part du constat que la civilisation technicienne impose à l’homme une tension surhumaine.
- Rupture avec le milieu naturel : L’homme n’est plus fait pour son environnement (bruit, rythme de l’horloge, univers de béton et d’acier).
- L’anesthésie technique : Puisque le milieu technique est inhumain, il faut rendre l’homme « heureux » par des moyens artificiels pour éviter qu’il ne se brise.
- La massification : Pour survivre, l’individu doit renoncer à son originalité pour devenir un « homme de masse », malléable et prévisible.
II. La Pédagogie : La formation du matériel humain
L’école n’a plus pour but de former des esprits critiques, mais des techniciens utiles à la société.
- L’illusion de l’École Nouvelle : Sous l’apparence de respecter la personnalité de l’enfant (salles claires, jeux), on cherche en réalité son adaptation totale au groupe social.
- Conformisme social : On pétrit l’enfant pour qu’il ne ressente plus de conflit avec le système. Le bonheur devient le signe d’une soumission réussie.
III. La Technique du Travail : L’homme-machine
Ellul analyse les méthodes (psychotechnique, relations humaines) visant à intégrer l’ouvrier à l’entreprise.
- L’humanisme technique comme moteur : On adapte la machine à l’homme (ergonomie, musique) non par bonté, mais pour obtenir un rendement optimum.
- Orientation Professionnelle (O.P.) : Ce n’est pas l’individu qui choisit son métier selon ses goûts, mais une technique qui détecte son « adaptabilité » aux besoins du Plan économique.
- Le couple homme-machine : L’homme devient une pièce d’un engrenage, dont il ne peut plus se passer car il perd toute autonomie réelle.
IV. La Propagande : Le viol du subconscient
C’est la technique de l’homme par excellence, combinant moyens mécaniques (radio, presse) et psychologie.
- Réflexes conditionnés : Elle vise à transformer la pensée en réaction automatique et à créer une « bonne conscience sociale ».
- L’univers verbal : L’homme vit dans un monde factice (celui des slogans et des images) plus réel pour lui que la réalité, ce qui le rend disponible pour n’importe quelle impulsion du pouvoir.
- Unicité : Qu’elle serve une démocratie ou une dictature, la propagande utilise les mêmes procédés et produit le même type d’homme robotisé.
V. Le Divertissement : L’évasion organisée
Ellul montre que même les loisirs ne sont pas un espace de liberté, mais un prolongement de la technique.
- L’opium du peuple : Le cinéma et la radio sont des « pare-chocs psychologiques » qui permettent d’oublier l’absurdité du quotidien en plongeant l’homme dans un rêve collectif.
- Les vacances mécanisées : À l’image des camps Butlin, le loisir est organisé pour que l’individu ne soit jamais laissé face à lui-même.
- Le sport : Il transforme le jeu en une technique de performance (records, chronomètres) où l’homme devient un appareil efficace, ignorant la joie gratuite.
VI. L’Intégration Totale : Le « joyeux robot »
L’aboutissement de ces techniques est la dissolution de la personne.
- L’unification par l’inconscient : On recolle les morceaux de l’homme brisé par le travail en le plongeant totalement dans le courant technique.
- L’intégration des instincts : Même les pulsions de révolte (jazz, érotisme, surréalisme) sont canalisées par la technique pour servir de soupapes de sécurité au système.
Ellul conclut que l’homme, désormais « unifié » et « adapté », se sent plus libre que jamais alors qu’il est enserré dans une nécessité artificielle totale.
Postface
La Postface de l’ouvrage (pages 411 à 420 des sources) conclut l’analyse de Jacques Ellul en soulignant la constitution d’un monde unitaire et total dont l’homme ne peut plus s’échapper.
Voici un résumé détaillé des points clés développés dans cette section :
I. La création d’un nouveau milieu artificiel
Ellul explique que la technique a créé un nouveau milieu spécifique qui s’interpose entre l’homme et la nature. Cet intermédiaire est devenu si envahissant que l’homme a perdu tout contact direct avec le cadre naturel auquel il était adapté depuis des millénaires. Enfermé dans cette œuvre artificielle, il n’a plus de « porte de sortie » vers son ancien milieu.
II. Le passage de la nécessité naturelle à la nécessité artificielle
La victoire de l’homme sur les contraintes de la nature (pesanteur, faim, froid) se paie par une soumission à une nécessité artificielle bien plus rigoureuse et implacable.
- Dans la ville technique, les cycles naturels (jour/nuit) disparaissent au profit de contraintes externes comme le travail nocturne ou les rythmes imposés par les machines.
- Ellul qualifie d’idéalisme impénitent les espoirs des communistes (comptant sur la dialectique) ou des chrétiens et humanistes (espérant un « supplément d’âme ») de reprendre en main ce système.
III. La disparition des fins humaines
Un phénomène majeur décrit par Ellul est l’évanouissement des buts de l’effort technique.
- Alors que les moyens prolifèrent, les finalités humaines s’effacent, deviennent abstraites ou sont rejetées dans un avenir imprévisible.
- Même les objectifs de confort ou d’hygiène sont souvent sacrifiés au profit de l’esprit de puissance (ex: les conditions de vie des savants atomistes dans les déserts).
- Les tentatives de redécouvrir un humanisme sont jugées vaines car elles n’ont aucune prise réelle sur le progrès technique.
IV. La « technicisation » des finalités
Pour que le système fonctionne, la technique finit par sécréter ses propres fins, qui doivent être de la même nature que ses moyens :
- Le primat du chiffre : Les fins ne sont plus morales ou éthiques (car trop subjectives), mais techniquement établies et calculées.
- Exclusion du non-quantifiable : Tout ce qui n’est pas chiffrable dans la vie humaine est rejeté dans le domaine du rêve et exclu des préoccupations de la civilisation technicienne.
V. La mutation finale de l’homme
L’aboutissement de ce processus est une mutation profonde de l’être humain pour qu’il devienne à la fois l’objectif et l’objet total des techniques.
- Entièrement « découpé » et « chiffré », l’homme est dépouillé de son essence pour devenir une pure apparence, une « ombre » dans un milieu bétonné, bien que doté d’une puissance matérielle souveraine.
Ellul termine en affirmant qu’il est parfaitement vain de prétendre enrayer ou orienter cette évolution vers un monde totalitaire et mathématiquement structuré.
Appendice : Réflexions sur l’ambivalence du progrès technique
Dans cet Appendice, Jacques Ellul approfondit sa thèse sur l’ambivalence du progrès technique, affirmant que la technique n’est ni bonne, ni mauvaise, ni neutre. Il soutient que les effets positifs et négatifs sont inextricablement liés et qu’il est illusoire de croire que l’homme peut librement choisir d’en faire un « bon usage » sans être lui-même modifié par l’univers technique.
Son analyse s’articule autour de quatre propositions fondamentales :
I. Tout progrès technique se paie
Ellul affirme qu’il n’existe pas de progrès technique absolu sans contrepartie.
- Destruction de valeurs : Chaque gain matériel s’accompagne de la disparition de ressources ou de modes de vie antérieurs que l’on oublie souvent de comptabiliser dans les statistiques (ex: la disparition du lin et du chanvre au profit des textiles artificiels).
- Fragilisation de l’homme : Le progrès médical, en conservant en vie des êtres à la santé précaire, conduit à une diminution de la vitalité générale et de la résistance naturelle (à la douleur, à la fatigue), obligeant l’homme à dépendre de prothèses artificielles.
- Remplacement des efforts : Si la machine épargne les muscles, elle provoque en retour un épuisement nerveux dû aux rythmes de vie (bruit, rapidité, vie nocturne) que l’homme tente de compenser par le sport ou les tranquillisants.
II. Le progrès technique soulève plus de problèmes qu’il n’en résout
La technique apporte des solutions à des problèmes localisés, mais engendre des difficultés globales bien plus vastes.
- La création du prolétariat : Marx l’a montré, le machinisme (progrès technique) a inévitablement créé la condition prolétarienne, tant en régime capitaliste que socialiste.
- La surpopulation : Des progrès d’hygiène élémentaires ont provoqué une explosion démographique mondiale que les techniques agricoles peinent à suivre, créant une impasse où l’on risque de doubler le nombre de sous-alimentés malgré l’augmentation de la production.
- L’automatisation : Elle promet le loisir mais crée des déséquilibres économiques insolubles (reconversion de la main-d’œuvre, mode de paiement du travail) auxquels nos structures sociales ne sont pas préparées.
III. Les effets néfastes sont inséparables des effets favorables
Il est impossible de dissocier le « bon » côté d’une technique de son « mauvais » côté.
- Unicité du complexe technique : La recherche atomique pacifique est indissociable de la création de la bombe ; le premier stade est une étape nécessaire du second.
- La bureaucratisation : La spécialisation extrême des techniciens, indispensable à l’efficacité, exige des systèmes de coordination et de contrôle toujours plus lourds, transformant la société en une immense machine bureaucratique.
- L’information vs la vérité : Plus les moyens de diffusion augmentent, plus la masse de nouvelles (ex: 300 000 mots par jour pour une agence) rend la vérification impossible, transformant l’information en une forme de propagande involontaire.
IV. Tout progrès technique comporte des effets imprévisibles
L’homme est incapable de prévoir la totalité des conséquences d’une innovation, car celles-ci se manifestent souvent tardivement et dans des domaines inattendus.
- Déséquilibres écologiques : L’usage de détergents ou d’insecticides (comme le DDT) a révélé après coup des effets catastrophiques sur la faune, la flore et la barrière intestinale humaine.
- Mutations sociologiques : On ne peut prévoir comment l’homme sera modifié psychiquement par les grands ensembles d’habitation ou par une « civilisation des loisirs ».
- Irréversibilité : Plus la technique croît, plus la somme des effets imprévisibles augmente, créant des situations souvent irréversibles (pollution, épuisement des sols) que l’on ne peut plus corriger sans de nouvelles interventions techniques encore plus complexes.
En conclusion, Ellul souligne que cette ambivalence place l’homme dans une situation de nécessité artificielle où il perd sa capacité de maîtrise réelle sur le système qu’il a créé.
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