Contre-histoire de la philosophie, tome 1 : Les Sagesses antiquesLes sagesses antiques
Positionnement idéologique
Michel Onfray propose, dans sa Contre-Histoire de la philosophie, de revisiter 25 siècles de pensée “oubliée” en six volumes, en s’opposant au récit académique classique. Selon lui, l’histoire officielle de la philosophie a été écrite par les vainqueurs (les idéalistes, renforcés par le christianisme), ce qui a conduit à effacer ou marginaliser des traditions entières : matérialistes, cyniques, épicuriens, cyrénaïques, libertins, gnostiques, radicaux des Lumières, utilitaristes, socialistes dionysiens, etc. Le fil conducteur de ces penseurs : une philosophie claire, pratique, tournée vers la sagesse vécue et la philosophie comme art de vivre, plutôt que comme langage obscur réservé aux spécialistes. L’ensemble synthétise sept ans de cours donnés par Onfray à l’Université Populaire de Caen (créée en 2002), popularisés via France Culture et des coffrets audio. Le tome 1 porte sur la période préchrétienne, de Leucippe à Diogène d’Œnoanda.
Michel Onfray est né en 1959 à Argentan, en Normandie, dans un milieu modeste. Fils de métayers, il grandit dans une ferme avant d’accéder à l’université et de devenir professeur de philosophie en lycée à Caen. Très tôt, il développe une pensée à contre-courant des orthodoxies académiques françaises, rejetant aussi bien le marxisme, le structuralisme que la psychanalyse pour défendre un matérialisme hédoniste inspiré des philosophes grecs antiques souvent oubliés. En 2002, il fonde à Caen l’Université populaire, institution d’éducation libre et gratuite qui accueille des milliers d’auditeurs chaque année et incarne son projet d’une philosophie accessible à tous, hors des murs de l’université officielle.
Auteur d’une œuvre considérable — plus d’une centaine de livres — Onfray est l’un des philosophes français les plus lus de sa génération, même si son rapport à l’institution académique reste conflictuel. Sa pensée se déploie autour de quelques axes constants : la critique de la religion (particulièrement du christianisme et de l’islam), la réhabilitation de l’hédonisme et du matérialisme, la défense de la liberté individuelle contre toutes les formes d’ascétisme et de mortification, et la restitution d’une histoire de la philosophie qui rende droit aux courants minoritaires et marginalisés. La Contre-Histoire de la philosophie, entreprise monumentale en neuf tomes publiés entre 2006 et 2013, est l’expression la plus ambitieuse de ce projet.
À propos de ce livre
Contre-Histoire de la philosophie, tome 1 : Les Sagesses antiques, publié en 2006 chez Grasset, inaugure une série qui constitue l’une des entreprises philosophiques les plus ambitieuses et les plus controversées de la philosophie française contemporaine. Dans cette série, Onfray entend réécrire l’histoire de la philosophie occidentale en rompant avec la doxa académique qui, selon lui, a canonisé une ligne de pensée idéaliste (Platon, Aristote, Descartes, Kant, Hegel) tout en effaçant délibérément ou par négligence des courants entiers de pensée matérialiste, hédoniste, athée et libertaire.
Ce premier tome se concentre sur les sagesses antiques, en particulier celles qui ont été éclipsées par le triomphe du platonisme et du néoplatonisme. Cyniques, Cyrénaïques, Épicuriens, Stoïciens, Sceptiques : autant de traditions philosophiques que l’Antiquité grecque et romaine a produites et que la transmission chrétienne a en grande partie étouffées ou déformées. Onfray entend restaurer leur mémoire, restituer leur richesse intellectuelle et montrer leur pertinence pour la pensée contemporaine.
La contre-histoire comme méthode
Le projet d’une contre-histoire de la philosophie part d’un constat qui structure l’ensemble de l’œuvre d’Onfray : l’histoire officielle de la philosophie occidentale, telle qu’elle est enseignée dans les universités et les lycées, est une histoire sélective et idéologiquement orientée. Elle privilégie systématiquement les penseurs qui ont conforté l’idéalisme platonicien, la métaphysique chrétienne et, plus tard, le rationalisme cartésien et l’idéalisme kantien. Cette sélection n’est pas neutre : elle a servi à légitimer philosophiquement la domination du christianisme et, avec lui, d’une morale ascétique qui condamne le corps, le plaisir et les désirs au profit de l’âme, du salut et de la transcendance.
Face à ce canon officiel, Onfray propose d’exhumer une autre histoire de la philosophie — la contre-histoire — qui donne leur juste place aux traditions matérialistes, hédonistes et athées. Cette contre-histoire n’est pas une simple rébellion nihiliste : elle est fondée sur une lecture rigoureuse des sources primaires et secondaires, et elle prétend à une légitimité philosophique et historique sérieuse. La méthode d’Onfray consiste à prendre les textes souvent négligés ou mal lus de ces philosophes minoritaires et à en montrer la cohérence, la profondeur et la pertinence.
Cette démarche contient une dimension pédagogique essentielle. Issu d’un milieu populaire et fondateur d’une université populaire, Onfray veut rendre la philosophie accessible à tous, non comme une discipline ésotérique réservée aux clercs, mais comme une pratique de vie susceptible d’aider chacun à mieux vivre. Les philosophes qu’il exhume dans ce tome — Démocrite, Épicure, Diogène le Cynique, Pyrrhon — sont précisément des penseurs qui ont proposé des arts de vivre concrets et pratiques, ancrés dans l’expérience sensible plutôt que dans la spéculation abstraite.
Les Cyrénaïques et la philosophie du plaisir
Parmi les courants antiques réhabilités dans ce premier tome, les Cyrénaïques occupent une place de choix. Fondée par Aristippe de Cyrène (435-355 av. J.-C.), contemporain et adversaire de Platon, l’école cyrénaïque défend une philosophie radicale du plaisir qui s’oppose point par point à l’ascétisme platonicien. Pour Aristippe, le bien suprême est le plaisir corporel immédiat, et la sagesse consiste à savoir en jouir intelligemment sans s’y laisser enchaîner. Cette position, souvent caricaturée comme un vulgaire hédonisme de bas étage, est en réalité une philosophie sophistiquée qui articule une théorie de la sensation, une éthique du plaisir maîtrisé et une sagesse pratique de l’instant présent.
Onfray réhabilite Aristippe comme un ancêtre méconnu de sa propre philosophie hédoniste. Il montre que la tradition académique a systématiquement dévalorisé les Cyrénaïques en les présentant comme des débauchés irresponsables, alors qu’ils défendaient en réalité une éthique exigeante de la maîtrise de soi dans la poursuite du plaisir. Cette réhabilitation s’inscrit dans un projet plus large : montrer que la valorisation du corps et des plaisirs sensoriels n’est pas nécessairement synonyme de débauche ou d’irresponsabilité, mais peut être le fondement d’une sagesse authentique et d’un art de vivre cohérent.
Épicure et le jardin des sages
L’Épicurisme est sans doute la tradition antique que Onfray chérit le plus et dont il se réclame le plus directement. Épicure (341-270 av. J.-C.) fonde son école dans un jardin à Athènes, institution radicalement différente de l’Académie de Platon et du Lycée d’Aristote par son ouverture aux femmes, aux esclaves et aux gens de basse condition. Sa philosophie repose sur quatre piliers : ne pas craindre les dieux, ne pas craindre la mort, savoir que le plaisir est accessible et savoir que la douleur est supportable. Ces quatre remèdes — le tétrapharmakos — constituent un art de vivre pratique orienté vers l’ataraxie, la tranquillité de l’âme.
Onfray insiste sur la dimension matérialiste et athée de l’épicurisme, souvent édulcorée ou occultée dans la tradition académique. Pour Épicure, les dieux n’ont aucun intérêt pour les affaires humaines ; la mort n’est que la dissolution des atomes qui composent l’âme, donc rien à craindre ; le plaisir est le critère naturel du bien et du mal. Cette cosmologie matérialiste, héritée de Démocrite, fonde une éthique qui valorise les plaisirs simples, l’amitié, la retraite loin des affaires politiques et la culture de la sagesse intérieure. La tradition chrétienne, qui a besoin de la peur de la mort et de la culpabilité pour fonctionner, ne pouvait que combattre et déformer cet épicurisme libérateur.
Les Cyniques et la radicalité philosophique
Les Cyniques — Antisthène, Diogène de Sinope, Cratès — représentent la forme la plus radicale de la philosophie antique alternative. Diogène, qui vivait dans un tonneau et mendiait sa nourriture, incarnait une critique vivante de toutes les conventions sociales, politiques et religieuses. Sa philosophie est un défi permanent aux normes dominantes : il mange en public ce que la bienséance réserve au privé, se masturbe en pleine Agora, répond à Alexandre le Grand en lui demandant de s’ôter de son soleil. Ces gestes ne sont pas de simples provocations : ils sont des actes philosophiques qui donnent corps à une théorie de la liberté absolue, du retour à la nature et du mépris des conventions artificielles.
Onfray voit dans ce cynisme antique l’expression la plus radicale de la liberté philosophique : une liberté non pas abstraite et théorique, mais incarnée dans des pratiques concrètes de vie qui défient l’ordre social. Cette dimension performative et existentielle de la philosophie cynique préfigure certaines formes de philosophie contemporaine qui refusent de séparer la réflexion théorique de l’engagement pratique dans la vie.
Portée métapolitique
La contre-histoire de la philosophie d’Onfray a une portée métapolitique qui dépasse la simple révision historiographique. En montrant que la tradition dominante de la philosophie occidentale est indissociable de l’idéologie chrétienne, Onfray suggère que la sécularisation véritable de la pensée occidentale passe par la redécouverte de ces courants matérialistes antiques. La laïcité, pour lui, ne peut se satisfaire d’un simple retrait de la religion du domaine public : elle doit s’accompagner d’une révolution philosophique qui substitue à l’idéalisme chrétien une pensée résolument ancrée dans l’immanence, le corps et les plaisirs terrestres.
Cette dimension politique de la philosophie d’Onfray nourrit un projet de transformation culturelle profonde : former des individus capables de vivre sans Dieu ni maître, de trouver en eux-mêmes et dans leurs relations avec les autres les ressources nécessaires à une vie bonne et heureuse. En ce sens, la contre-histoire n’est pas qu’un exercice académique : c’est une arme philosophique au service d’une émancipation collective.
Contre Platon : le cœur du projet
Si la contre-histoire d’Onfray cible de nombreuses traditions philosophiques, c’est Platon qui constitue l’ennemi principal de ce premier tome. Pour Onfray, le platonisme — avec sa dévalorisation du corps, du plaisir et du monde sensible au profit de l’âme, des Idées et de l’au-delà — est la matrice philosophique de toute la pensée idéaliste et ascétique qui a dominé l’Occident depuis deux millénaires. Le christianisme n’a fait qu’habiller théologiquement le platonisme en lui ajoutant un Dieu personnel, une révélation et une promesse de salut individuel. Nietzsche avait résumé cette parenté en définissant le christianisme comme un « platonisme pour le peuple ».
Contre Platon, les philosophes réhabilités dans ce tome défendent le primat du sensible sur l’intelligible, du corps sur l’âme, du plaisir sur la souffrance, de l’immanence sur la transcendance. Cette inversion des valeurs est le fil directeur de toute la contre-histoire d’Onfray, et sa formulation philosophique la plus rigoureuse se trouve précisément dans les traditions antiques que Platon cherchait à effacer ou à ridiculiser. Redécouvrir ces traditions, c’est retrouver les ressources d’une philosophie sans Platon — et sans le christianisme qui a hérité de lui.
Réception et influence
La Contre-Histoire de la philosophie a connu un succès de librairie considérable, confirmant la capacité d’Onfray à toucher un large public au-delà des cercles académiques. Chaque tome a été accueilli avec un mélange d’enthousiasme populaire et de critiques acerbes de la part des philosophes professionnels, qui reprochent souvent à Onfray des simplifications, des anachronismes et une tendance à plier les sources à ses thèses. Onfray assume volontiers ces critiques, revendiquant une philosophie militante et engagée plutôt qu’une érudition froide et désintéressée.
Conclusion
Le premier tome de la Contre-Histoire de la philosophie est une invitation stimulante à redécouvrir des courants de pensée qui ont été injustement marginalisés par la tradition académique dominante. Qu’on partage ou non les thèses d’Onfray, on ne peut nier la richesse des philosophies qu’il exhume ni l’utilité de son entreprise de démocratisation philosophique. En restituant aux Cyrénaïques, aux Épicuriens et aux Cyniques leur juste place dans l’histoire de la pensée occidentale, il enrichit notre palette de ressources intellectuelles pour penser et vivre au XXIe siècle.
Le scepticisme pyrrhonien et la suspension du jugement
Parmi les autres courants antiques réhabilités dans ce tome, le scepticisme pyrrhonien mérite une attention particulière. Pyrrhon d’Élis (360-270 av. J.-C.) incarne une sagesse radicalement différente de celle des Épicuriens ou des Stoïciens : face à l’impossibilité de connaître avec certitude la vérité des choses, il recommande l’épochè — la suspension du jugement — comme voie vers l’ataraxie. Cette posture, souvent mal comprise comme un relativisme paresseux ou un nihilisme intellectuel, est en réalité une forme de liberté intellectuelle rigoureuse : refuser de se laisser piéger par les dogmes, quels qu’ils soient, et maintenir ouverte la question de la vérité.
Onfray voit dans le scepticisme pyrrhonien une ressource précieuse contre les dogmatismes de toutes sortes — religieux, idéologiques, politiques. La capacité de suspendre son jugement, de ne pas s’empresser de conclure, de maintenir vivante l’incertitude face aux grandes questions existentielles et métaphysiques est une vertu intellectuelle et éthique que notre époque, avide de certitudes et d’identités fortes, gagnerait à cultiver. En ce sens, Pyrrhon parle à l’homme contemporain avec une fraîcheur surprenante.
Le stoïcisme comme art de vivre dans l’adversité
Le stoïcisme — Zénon de Kition, Chrysippe, Épictète, Marc Aurèle — représente l’autre grande tradition philosophique antique que la contre-histoire d’Onfray réhabilite et réinterprète. Contrairement à l’épicurisme, le stoïcisme ne valorise pas le plaisir comme bien suprême : il enseigne la maîtrise de soi, l’acceptation du destin et la concentration sur ce qui dépend de nous (nos jugements, nos désirs, nos actions) par opposition à ce qui ne dépend pas de nous (le corps, la réputation, les richesses). Cette distinction fondamentale entre ce qui est en notre pouvoir et ce qui ne l’est pas constitue le cœur de la sagesse stoïcienne.
Onfray reconnaît dans le stoïcisme une grande tradition philosophique, même s’il y voit aussi une forme de résignation qui contraste avec l’affirmation du plaisir et de la vie propre à l’épicurisme. La tension entre stoïcisme et épicurisme — deux réponses différentes à la même question de l’art de vivre — est l’une des grandes tensions créatrices de la philosophie antique et continue d’irriguer la réflexion éthique contemporaine. En les présentant côte à côte, Onfray invite le lecteur à choisir en connaissance de cause sa propre orientation philosophique.
Démocrite et le matérialisme atomiste
Démocrite d’Abdère (460-370 av. J.-C.) est l’un des grands ancêtres de la tradition matérialiste qu’Onfray cherche à réhabiliter. Sa théorie atomiste — selon laquelle tout ce qui existe est composé d’atomes indivisibles se mouvant dans le vide — constitue la première théorie scientifique rigoureuse de la matière et le fondement de toute cosmologie athée. Contre Platon, qui suppose un démiurge créateur et des Idées transcendantes, Démocrite propose un monde entièrement expliqué par les propriétés de la matière et leurs combinaisons.
La tradition académique a largement négligé Démocrite au profit de Platon et d’Aristote, parce que sa pensée ne laissait aucune place aux dieux ni à une finalité transcendante de l’univers. Onfray voit dans cet effacement délibéré de Démocrite un acte idéologique majeur : en supprimant le plus grand matérialiste de l’Antiquité, la tradition philosophique occidentale a privé la pensée moderne d’une ressource précieuse pour une philosophie naturelle sans dieu. Réhabiliter Démocrite, c’est donc non seulement rendre justice à un grand penseur, mais restituer à la pensée scientifique et philosophique contemporaine l’une de ses sources les plus fécondes.
L’université populaire comme projet philosophique
On ne peut comprendre la Contre-Histoire de la philosophie sans la resituer dans le projet plus large de l’Université populaire de Caen, fondée par Onfray en 2002. Ce projet d’éducation philosophique ouverte et gratuite — les cours d’Onfray ont été suivis par des milliers d’auditeurs et diffusés en podcast — est la mise en pratique concrète des idéaux philosophiques qu’il défend dans ses livres. La philosophie, pour Onfray, ne doit pas être le privilège d’une élite académique mais une pratique de vie accessible à tous, outil d’émancipation individuelle et collective.
La contre-histoire trouve dans ce cadre pédagogique sa signification pleine. En restituant aux philosophes oubliés ou marginalisés leur place dans l’histoire de la pensée, Onfray enrichit la boîte à outils philosophique dont chacun peut se saisir pour penser sa vie et le monde. Les Épicuriens, les Cyniques, les Sceptiques : tous proposent des ressources pratiques pour vivre mieux, penser plus librement, résister aux pressions du conformisme social et religieux. C’est cette dimension pratique et émancipatrice de la philosophie ancienne qu’Onfray entend restituer à ses lecteurs et auditeurs, convaincu que la philosophie ne vaut que si elle aide à vivre.
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