Leviathan

Leviathan
1651 •  Anglais •  10 min de lecture

Positionnement idéologique

Gauche affirmée
Gauche modérée
Centre / Transversal
Droite modérée
Droite affirmée
Texte fondateur de la philosophie politique moderne, Le Léviathan théorise la nécessité d'un État souverain fort pour garantir la paix civile. Sa théorie du contrat social a nourri des traditions aussi bien libérales que conservatrices, sans appartenir à aucun camp.

Publié en 1651 pendant la Guerre civile anglaise, le Léviathan de Thomas Hobbes énonce la doctrine fondatrice de la philosophie politique moderne contractuelle. Confronté au spectacle de l'effondrement politique et social, Hobbes construit un système théorique implacable : dans l'état de nature pré-politique règne la guerre de tous contre tous, où chaque vie demeure nécessairement « sordide, bestiale et brève ». Seul remède à cette violence originelle : un contrat social où les individus renoncent volontairement à leurs libertés absolues pour confier toute autorité à un souverain omnipotent, qu'il soit monarque, assemblée ou magistrature. Cette abdication de la liberté naturelle demeure l'unique fondement possible de la paix civile et de la sécurité collective. Hobbes rejette l'illusion que les arrangements institutionnels fragmentés ou limités puissent garantir la stabilité : seul le pouvoir indivisible, armé de la terreur légitime, peut imposer l'ordre. Cette philosophie de l'absolutisme contractuel inaugure le débat fondateur de la modernité politique : comment justifier légalement et rationnellement l'autorité souveraine ? Locke, Rousseau et Kant débattront ce paradigme hobbésien du contrat, mais tous demeurent captifs de sa problématique. Leviathan demeure l'œuvre maîtresse de la pensée politique réaliste.

Thomas Hobbes (1588-1679) est l’une des figures les plus marquantes et les plus dérangeantes de l’histoire de la philosophie politique occidentale. Né à Westport, dans le Wiltshire, l’année même de l’invincible Armada espagnole — circonstance qu’il interprétait lui-même comme présage de son tempérament anxieux — il grandit dans l’Angleterre élisabéthienne, étudie à Oxford et devient précepteur dans la famille noble des Cavendish, ce qui lui permet de voyager en Europe et de rencontrer les esprits les plus brillants de son époque : Galilée, Descartes, Gassendi. Ces rencontres façonnent sa pensée : convaincu par la révolution scientifique galiléenne que le monde physique est entièrement explicable par le mouvement des corps, il ambitionne de transposer cette méthode mécaniste à l’étude de l’homme et de la société.

La vie de Hobbes est marquée par les convulsions politiques de l’Angleterre du XVIIe siècle. Les guerres civiles entre royalistes et parlementaires, l’exécution de Charles Ier en 1649, l’interrègne de Cromwell et la restauration de la monarchie en 1660 : autant d’événements qui nourrissent sa réflexion sur les fondements de l’autorité politique et sur les conditions d’une paix civile durable. Hobbes, qui choisit l’exil en France lors de la guerre civile, est un penseur de la peur : peur de la mort violente, peur de l’anarchie, peur de la dissolution du lien social. C’est cette peur fondamentale qui est au cœur de sa philosophie politique.

Son œuvre est vaste et comprend des contributions à la géométrie, à la physique, à l’histoire et à la théologie, mais c’est Le Léviathan (1651) qui lui assure l’immortalité philosophique. Ce livre monumental, l’un des grands classiques de la pensée politique occidentale, expose de manière systématique et rigoureuse une théorie de l’État fondée sur l’anthropologie pessimiste et le contrat social, qui continuera de susciter admiration et controverse jusqu’à nos jours.

À propos de ce livre

Le Léviathan, ou La matière, la forme et le pouvoir d’un État ecclésiastique et civil, publié à Londres en 1651, est l’œuvre maîtresse de Hobbes. Le titre fait référence au monstre marin biblique mentionné dans le Livre de Job — symbole de puissance invincible — que Hobbes choisit comme métaphore de l’État souverain : une puissance artificielle créée par les hommes pour dépasser leur fragilité naturelle. L’œuvre est divisée en quatre parties : la nature de l’homme, le Commonwealth ou État, le Commonwealth chrétien, et le Royaume des ténèbres.

Le Léviathan est à la fois un traité de philosophie politique, une anthropologie philosophique, une théorie du droit et du contrat, et une théologie politique. Sa méthode est résolument moderne : partant de prémisses mécanistes sur la nature humaine, Hobbes construit par déduction rigoureuse une théorie de l’obligation politique qui prétend à la rigueur d’une démonstration géométrique. Cette ambition systématique et cette cohérence interne impressionnante font du Léviathan l’un des monuments de la pensée philosophique occidentale.

L’état de nature et la guerre de tous contre tous

Le fondement de la philosophie politique hobbesienne est son anthropologie pessimiste. Dans l’état de nature — la condition hypothétique des hommes en l’absence de toute autorité politique — la vie serait selon Hobbes « solitaire, misérable, dangereuse, animale et brève ». Cette formule fameuse résume une analyse de la nature humaine fondée sur trois postulats : les hommes sont naturellement égaux (en capacité et en vulnérabilité), ils sont animés par des désirs illimités et en compétition constante pour les ressources limitées, et ils sont capables d’anticiper les menaces que les autres représentent pour eux.

De cette égalité naturelle naît une méfiance réciproque qui conduit logiquement à un état de guerre permanent : non pas une guerre constante de batailles, mais une disposition permanente à la violence et à la défense, dans laquelle nul ne peut se sentir en sécurité. Dans cet état, il n’y a ni justice ni injustice, ni propriété ni droit : seule la loi du plus fort règne. Le droit naturel — le droit de chacun à tout ce qu’il peut obtenir par sa propre puissance — est illimité, mais précisément parce qu’il est illimité pour tous, il garantit à tous une insécurité totale.

Cette description de l’état de nature n’est pas nécessairement une description historique : Hobbes ne prétend pas que les hommes ont réellement vécu dans cet état. C’est une construction logique, une expérience de pensée qui permet de déduire les conditions nécessaires et suffisantes de l’ordre politique. En montrant ce que serait la vie sans État, Hobbes justifie la nécessité absolue de l’État comme remède à l’insécurité naturelle.

Le contrat social et la genèse du souverain

Face aux horreurs de l’état de nature, la raison suggère aux hommes plusieurs lois naturelles qui leur indiquent le chemin vers la paix. La première loi naturelle prescrit de chercher la paix ; la seconde recommande de renoncer à son droit naturel illimité, à condition que les autres en fassent autant, afin d’établir la coexistence pacifique. C’est de cette renonciation réciproque et simultanée que naît le contrat social hobbesien.

Contrairement à Rousseau qui concevra le contrat social comme un accord entre citoyens fondant une volonté générale, le contrat de Hobbes est un acte de soumission collective à un souverain. Les individus contractent entre eux pour remettre à un tiers — une personne ou une assemblée — la totalité de leur puissance naturelle. Ce souverain n’est pas partie au contrat : il reçoit la puissance collective sans s’engager en retour, sauf à maintenir la paix et la sécurité. Cette asymétrie fondamentale du contrat hobbesien est ce qui rend son absolutisme cohérent : le souverain ne peut être tenu responsable de ses actes devant les contractants, puisqu’il n’était pas partie à leur accord.

Le Léviathan — ce « dieu mortel auquel nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre défense » — est donc une fiction juridique, une personne artificielle construite par la volonté des contractants pour les représenter et les gouverner. Sa légitimité ne repose pas sur la tradition, la religion ou la vertu naturelle du souverain, mais sur l’acte de fondation contractuel lui-même. Cette théorie de la souveraineté construite sur le consentement est profondément moderne, même si ses conclusions politiques — l’absolutisme souverain — sont radicalement différentes de celles que les théoriciens libéraux tireront ultérieurement du même fondement contractualiste.

La souveraineté absolue et ses justifications

Une des contributions les plus controversées du Léviathan est la défense de la souveraineté absolue. Pour Hobbes, la division du pouvoir souverain, les contre-pouvoirs institutionnels et les droits inaliénables opposables à l’État sont des sources d’instabilité politique qui conduisent inévitablement à la guerre civile. L’expérience anglaise qu’il a vécue — une guerre civile dévastatrice née précisément des conflits entre le roi, le Parlement et les différentes factions religieuses — lui semble confirmer cette analyse.

Le souverain hobbesien est donc légibus solutus — affranchi des lois qu’il édicte — et son pouvoir s’étend à tous les domaines : loi civile et pénale, religion et morale publique, guerre et paix. Cette omnipotence souveraine est contrebalancée par une obligation unique : maintenir la paix intérieure et la sécurité des personnes. Le seul cas où les sujets sont légitimés à résister au souverain est celui où il attente directement à leur vie — car le droit à la vie est l’unique droit naturel irréductible que les individus n’ont pas pu aliéner dans le contrat.

Cette théorie de la souveraineté absolue a suscité des critiques considérables de toutes parts : les royalistes lui reprochaient de fonder la légitimité royale sur le contrat plutôt que sur le droit divin ; les parlementaires et les libéraux ultérieurs lui reprochaient d’ignorer les droits fondamentaux des citoyens et de justifier le despotisme. Mais la cohérence interne de la construction hobbesienne impose le respect intellectuel : ses conclusions absolutistes découlent rigoureusement de ses prémisses anthropologiques.

Religion, Église et État dans le Léviathan

La troisième et quatrième parties du Léviathan, souvent moins étudiées, sont consacrées aux relations entre religion et politique. Hobbes y développe une théologie politique radicalement érastienne : le souverain civil est le seul interprète autorisé des Écritures et des dogmes religieux dans son État. L’Église n’a aucune autorité indépendante de l’État civil ; les prétentions des papes ou des clercs à une autorité spirituelle supérieure à l’autorité civile sont des sources de division et de guerre civile.

Cette position, scandaleuse pour ses contemporains, traduit la conviction de Hobbes que les guerres de religion — qui avaient ravagé l’Europe pendant un siècle — étaient le produit de la confusion entre autorité spirituelle et pouvoir politique. En subordonnant complètement l’Église à l’État, Hobbes cherchait à supprimer cette source de conflit. Cette position anticipait la séparation laïque de l’Église et de l’État qui s’établira progressivement dans les démocraties libérales du XIXe et XXe siècle, même si ses modalités différaient radicalement.

Portée métapolitique

Le Léviathan a une portée métapolitique qui dépasse son contexte historique immédiat. La question qu’il pose — comment fonder l’autorité politique sur une base rationnelle et séculière, indépendante de la religion et de la tradition — reste au cœur des débats contemporains sur la légitimité démocratique. La tension entre sécurité et liberté, entre l’ordre souverain et les droits individuels, entre la puissance de l’État et l’autonomie de la société civile : autant de tensions que Hobbes a identifiées avec une lucidité saisissante et qui structurent encore les débats politiques de notre époque.

Dans le contexte post-11 septembre ou des crises sécuritaires contemporaines, le hobbesisme a connu un renouveau d’intérêt : la question du rapport entre sécurité et liberté, et la tentation de sacrifier la seconde au nom de la première, est précisément la question que Hobbes posait déjà en 1651. Sa réponse absolutiste n’est pas la nôtre, mais la clarté avec laquelle il a formulé le problème reste indépassée.

Hobbes face à ses contemporains et successeurs

Le Léviathan a provoqué des réactions hostiles de toutes parts lors de sa publication. Les royalistes lui reprochaient de fonder la monarchie sur le consentement plutôt que sur le droit divin ; les parlementaires et républicains rejetaient son absolutisme ; les théologiens condamnaient sa théologie politique érastienne et ses tendances matérialistes. Hobbes fut qualifié d’athée, de monstre, de danger public. Son livre fut interdit, brûlé et son auteur menacé de poursuites judiciaires. Cette hostilité universelle dit quelque chose de la radicalité de sa pensée, qui heurtait simultanément toutes les orthodoxies de son époque.

John Locke, dans ses Deux traités du gouvernement civil (1689), constitue la réponse libérale la plus élaborée au hobbesisme. Acceptant le cadre contractualiste, Locke en tire des conclusions radicalement différentes : les individus n’aliènent pas tous leurs droits naturels dans le contrat mais conservent des droits à la vie, à la liberté et à la propriété que le souverain ne peut violer sans forfaire à sa légitimité. Cette différence cruciale — consentement versus absolutisme — définit la grande ligne de partage de la philosophie politique moderne entre autoritarisme et libéralisme.

Réception et influence

L’influence du Léviathan sur la pensée politique moderne a été considérable et paradoxale. Locke, Rousseau, Kant et les théoriciens libéraux ont repris le cadre contractualiste de Hobbes tout en en inversant les conclusions : au lieu d’un absolutisme souverain, ils en ont tiré une défense des droits naturels et des limites au pouvoir de l’État. Marx a reconnu dans l’analyse hobbesienne de la compétition naturelle une anticipation lucide des rapports de force capitalistes. Carl Schmitt, au XXe siècle, a exploité la théorie de la souveraineté hobbesienne pour fonder une théorie autoritaire de l’État d’exception.

Conclusion

Le Léviathan de Thomas Hobbes est l’un des textes fondateurs de la philosophie politique moderne et un livre que tout citoyen soucieux de comprendre les fondements de l’autorité politique devrait connaître. Sa vision pessimiste de la nature humaine, sa théorie contractuelle de la souveraineté et son analyse des rapports entre religion et politique continuent de susciter des débats aussi vifs qu’au XVIIe siècle. Que l’on adhère à ses conclusions ou qu’on les conteste, on ne peut penser sérieusement la politique moderne sans se confronter à la puissance et à la rigueur de son argumentation.

Hobbes et le droit international

Une dimension souvent négligée du Léviathan est ses implications pour les relations entre États. Si Hobbes résout le problème de l’état de nature à l’intérieur d’une communauté politique par la création du souverain, il reconnaît que les États eux-mêmes se trouvent dans un état de nature les uns vis-à-vis des autres : il n’existe pas de souverain mondial capable de leur imposer la paix. Les États sont donc dans un état de guerre potentielle permanente, chacun cherchant à assurer sa sécurité par sa propre puissance militaire et ses alliances.

Cette vision hobbesienne des relations internationales — souvent résumée par l’expression « anarchie internationale » — a profondément influencé la théorie réaliste des relations internationales, développée par Hans Morgenthau, Kenneth Waltz et d’autres penseurs du XXe siècle. Pour eux, les États sont les acteurs principaux du système international, leurs relations sont fondamentalement déterminées par la recherche de la puissance et de la sécurité, et les institutions internationales ne peuvent que modérer sans jamais supprimer cette concurrence fondamentale. Cette vision réaliste, directement inspirée de Hobbes, continue de s’opposer aux perspectives libérales et institutionnalistes qui croient à la possibilité d’une coopération internationale durable fondée sur des intérêts communs et des normes partagées.

La méthode géométrique appliquée à la politique

L’un des aspects les plus originaux du Léviathan est sa méthode. Hobbes, profondément impressionné par la révolution scientifique — en particulier par la géométrie d’Euclide et la mécanique de Galilée — cherche à appliquer la même rigueur déductive à la philosophie politique. Il commence par des définitions précises de ses concepts (sensation, imagination, raison, désir, volonté), construit progressivement une anthropologie rigoureuse, et de là déduit sa théorie politique avec la même logique qu’une démonstration mathématique.

Cette ambition de faire de la philosophie politique une science rigoureuse — aussi certaine que la géométrie — est l’une des caractéristiques distinctives de la modernité philosophique. Elle rompait avec la tradition aristotélicienne qui voyait dans la politique un domaine de prudence pratique plutôt que de science théorique, et elle anticipait les ambitions des penseurs ultérieurs — Spinoza, Locke, Rousseau — qui cherchèrent eux aussi à fonder la politique sur des principes rationnels universels.

Actualité du hobbesisme

La pensée de Hobbes connaît aujourd’hui un regain d’intérêt dans des contextes variés. Les débats sur la sécurité nationale et les libertés civiles après les attentats terroristes du début du XXIe siècle ont ravivé la question hobbesienne fondamentale : jusqu’où peut-on sacrifier la liberté au nom de la sécurité ? Les crises des États défaillants — failed states — qui plongent dans l’anarchie et la violence civile semblent confirmer empiriquement la description hobbesienne de l’état de nature et la nécessité d’un pouvoir souverain pour garantir la paix.

Par ailleurs, les réflexions contemporaines sur la gouvernance mondiale et les limites de l’État-nation dans un monde interdépendant posent de manière nouvelle la question hobbesienne de la souveraineté. Si les États ne peuvent plus résoudre seuls des problèmes comme le changement climatique, les pandémies ou les crises financières mondiales, faut-il imaginer un Léviathan mondial ? Et si oui, comment le construire sans reproduire l’absolutisme que Hobbes décrivait à l’échelle nationale ? Ces questions, que Hobbes ne pouvait qu’anticiper, restent parmi les plus urgentes de notre temps.

Discussion membre

Discussion et réponses

Connectez-vous pour lire la discussion membre et participer à la conversation autour de ce contenu.

Conversation réservée aux membres

La discussion autour de ce contenu est réservée aux membres connectés. Utilisez l'accès par e-mail sans mot de passe pour lire le fil et publier votre réponse.

Se connecter pour participer