The Madness of Crowds

Positionnement idéologique

Gauche affirmée
Gauche modérée
Centre / Transversal
Droite modérée
Droite affirmée
Douglas Murray critique avec rigueur les excès du progressisme identitaire contemporain et des mouvements de gauche woke, dans une perspective libérale-conservatrice modérée.

The Madness of Crowds est un essai dans lequel Douglas Murray analyse les dérives de la culture woke et la montée de la politique identitaire, qu’il voit comme un « dérèglement » contemporain. À travers une prose incisive, il aborde les sujets les plus sensibles — genre, sexualité, race, technologie — en revenant sur les racines idéologiques du phénomène et sur le rôle des réseaux sociaux dans la polarisation. L’un des rares à contester ouvertement les nouveaux dogmes culturels, Murray interroge notamment la transition de genre chez les mineurs et les conséquences des revendications trans sur les droits des femmes. Dans une postface ajoutée, il revient sur la réception du livre et sur l’impact des mobilisations Black Lives Matter, tout en plaidant pour un retour au discernement et à la liberté d’expression.

Douglas Murray est un journaliste, essayiste et commentateur politique britannique né en 1979. Diplômé d’Eton et d’Oxford, il commence sa carrière comme auteur et chroniqueur, publiant dès l’âge de vingt-trois ans une biographie du poète Alfred Douglas. Il devient rapidement l’une des voix conservatrices les plus influentes du paysage médiatique anglophone, collaborant régulièrement au Spectator, au Wall Street Journal et à de nombreuses autres publications. Fondateur associé du Henry Jackson Society, un think-tank néoconservateur britannique, Murray est un intellectuel engagé qui ne cache pas ses positions politiques et qui défend ce qu’il appelle les valeurs de la civilisation occidentale contre ce qu’il perçoit comme ses détracteurs internes.

Murray s’est fait connaître du grand public avec The Strange Death of Europe (2017), un essai alarmiste sur l’immigration et l’identité européenne qui a suscité des débats passionnés. Avec The Madness of Crowds (2019), il approfondit une réflexion sur les nouvelles formes d’orthodoxie sociale qui, selon lui, menacent la liberté d’expression et la cohésion des sociétés occidentales. Ce livre s’est vendu à des centaines de milliers d’exemplaires dans le monde anglophone et a été traduit dans de nombreuses langues, devenant une référence dans les débats sur la « culture woke ».

Murray se positionne comme un libéral classique attaché aux valeurs de la liberté d’expression, du débat rationnel et de l’universalisme des Lumières. Il se dit gay et rejet des positions homophobes, ce qui lui permet de critiquer certains courants militants LGBT sans être accusé d’hostilité à la communauté. Cette position lui confère une légitimité particulière dans certains débats et illustre la complexité des clivages qui traversent les controverses contemporaines sur l’identité et la culture.

À propos de ce livre

Publié en 2019 par Bloomsbury, The Madness of Crowds: Gender, Race and Identity est une critique systématique de ce que Murray appelle les nouvelles « religions sociales » — des idéologies identitaires qui, selon lui, fonctionnent sur le mode de la croyance religieuse plutôt que de la raison. Le livre s’articule autour de quatre grands thèmes : les homosexuels (Gay), les femmes (Women), la race (Race) et le genre (Trans), chacun faisant l’objet d’un chapitre développé. Murray y examine comment ces thèmes sont traités dans le discours public contemporain, identifiant ce qu’il considère comme des excès, des contradictions et des dérives dogmatiques dans les mouvements militants qui les portent.

Le titre fait référence au livre de Charles Mackay, Extraordinary Popular Delusions and the Madness of Crowds (1841), qui décrivait les phénomènes de folie collective dans l’histoire. Murray emprunte cette référence pour suggérer que les sociétés contemporaines sont saisies d’une nouvelle forme de folie collective, liée cette fois non pas à des bulles financières ou à des superstitions, mais à des idéologies identitaires devenues dogmatiques et intolérantes.

La thèse centrale : l’effondrement des grands récits et ses substituts

L’argument central de Murray repose sur un diagnostic philosophique : avec l’effondrement des grandes idéologies du XXe siècle — le communisme, le fascisme — et l’affaiblissement des religions traditionnelles dans les sociétés occidentales sécularisées, un vide s’est créé que des idéologies identitaires sont venues remplir. Ces idéologies — féminisme radical, antiracisme dogmatique, activisme transgenre — fournissent ce que les grandes religions fournissaient autrefois : un sens à la vie, une communauté d’appartenance, un récit de rédemption (la lutte contre l’oppression), et des ennemis à combattre.

Murray soutient que ce fonctionnement quasi-religieux explique l’intolérance et le dogmatisme qui caractérisent ces mouvements : comme les religions, ils n’admettent pas la critique ou le doute. Ceux qui remettent en question leurs présupposés sont traités comme des hérétiques — ostracisés, « annulés », perdant leur travail ou leur réputation. Ce phénomène de « cancel culture » est pour Murray l’expression la plus visible d’une tendance de fond qui menace les valeurs libérales de libre expression et de débat rationnel.

L’analyse des quatre chapitres thématiques

Le chapitre sur les homosexuels examine comment le mouvement LGBT, après avoir obtenu l’égalité juridique dans la plupart des pays occidentaux, a connu une radicalisation qui l’a conduit à des positions de plus en plus éloignées du libéralisme classique. Murray y analyse notamment la tension entre le féminisme et l’activisme trans, deux mouvements qui se réclament du progressisme mais qui s’affrontent sur des questions comme la définition du genre et l’accès aux espaces non-mixtes.

Le chapitre sur les femmes examine le féminisme contemporain, distinguant entre des revendications légitimes d’égalité et des excès idéologiques qui, selon Murray, aboutissent à des positions anti-libérales — notamment la présomption de culpabilité masculine dans les affaires d’agression sexuelle, ou la tendance à présenter toute différence de résultat entre hommes et femmes comme la preuve d’une discrimination systémique.

Le chapitre sur la race est peut-être le plus controversé du livre. Murray y critique ce qu’il appelle l' »obsession de la race » dans le discours public américain et, de plus en plus, européen. Il s’attaque notamment à la théorie critique de la race (Critical Race Theory), qu’il présente comme une idéologie qui essentialise les identités raciales et reproduit, sous un signe inversé, la logique raciste qu’elle prétend combattre.

Portée métapolitique : la défense du libéralisme classique

The Madness of Crowds s’inscrit dans un courant de pensée conservatrice et libérale-classique qui résiste à ce que ses représentants appellent le « progressisme identitaire » ou la « gauche woke ». Ce courant, qui comprend des intellectuels aussi divers que Jordan Peterson, Jonathan Haidt, Steven Pinker ou Bari Weiss, part du diagnostic que la gauche culturelle contemporaine a abandonné les valeurs libérales — liberté d’expression, universalisme, mérite individuel — au profit d’un particularisme identitaire qui divise les sociétés en groupes antagonistes.

Cette critique a une portée métapolitique importante : elle vise non seulement des mouvements militants spécifiques, mais une transformation plus profonde de la culture intellectuelle et institutionnelle des sociétés occidentales. Les universités, les médias, les entreprises, les administrations seraient de plus en plus dominés par une orthodoxie woke qui étoufferait le débat et la pensée libre. Murray est l’un des auteurs qui a contribué le plus à donner une forme systématique et accessible à ce diagnostic.

Critiques et limites

Le livre a suscité des critiques substantielles de la part d’universitaires et d’intellectuels progressistes. Plusieurs lui ont reproché de procéder par amalgame, en présentant comme caractéristiques des « mouvements » des positions qui sont en réalité celles de courants minoritaires ou d’activistes extrêmes. La « folie des foules » décrite par Murray serait ainsi moins une réalité dominante qu’un ensemble de cas limites soigneusement sélectionnés pour illustrer une thèse préétablie.

D’autres critiques ont pointé les lacunes empiriques de l’ouvrage : Murray s’appuie davantage sur des anecdotes et des exemples frappants que sur des études systématiques des opinions et des pratiques. La méthode rhétorique du livre — accumuler des exemples choquants pour créer un sentiment d’urgence — est celle du pamphlet plutôt que de l’analyse scientifique rigoureuse.

Réception et influence

Malgré ces critiques, The Madness of Crowds a eu un impact considérable dans les débats anglophones et, par traduction, dans d’autres cultures. Il a fourni à de nombreux lecteurs un cadre conceptuel pour articuler des malaises diffus face aux nouvelles normes sociales progressistes. Son succès témoigne d’une demande sociale réelle pour une critique raisonnée — même si discutable dans ses méthodes — des excès du militantisme identitaire contemporain.

Conclusion

The Madness of Crowds de Douglas Murray est un essai polémique au sens plein du terme : un livre qui cherche à provoquer un débat, à réveiller une conscience critique, à résister à ce que son auteur perçoit comme une nouvelle orthodoxie sociale. Ses forces sont réelles : la clarté de l’écriture, la vivacité des exemples, la cohérence du diagnostic. Ses limites le sont aussi : le sélectivité des exemples, la tendance à la caricature, l’absence d’analyse fine des nuances internes aux mouvements critiqués. Mais dans une époque où les débats sur l’identité, la liberté d’expression et les limites du progressisme divisent profondément les sociétés occidentales, Murray reste une voix à lire — pour s’en inspirer, la discuter ou la contredire avec les armes de la raison.

Le contexte intellectuel : la « guerre culturelle » dans les pays anglophones

Pour situer The Madness of Crowds dans son contexte, il faut comprendre le phénomène des « culture wars » — des guerres culturelles — qui structure depuis plusieurs décennies le débat public américain et, de plus en plus, britannique. Ce phénomène désigne l’ensemble des conflits symboliques qui opposent des visions du monde conservatrices et progressistes sur des questions comme l’avortement, les droits des minorités, l’enseignement, l’immigration ou la religion. Ces conflits ne sont pas nouveaux, mais ils ont connu une nouvelle intensité depuis les années 2010, alimentés par la polarisation des réseaux sociaux et la montée du populisme des deux côtés de l’Atlantique.

Dans ce contexte, les débats sur le « wokisme » — terme devenu polysémique et fortement chargé idéologiquement — occupent une place centrale. Pour ses partisans, le « wokisme » désigne une prise de conscience nécessaire des structures de domination et de discrimination qui traversent les sociétés occidentales. Pour ses critiques, comme Murray, il désigne une dérive dogmatique et intolérante qui transforme des questions politiques complexes en combats manichéens entre oppresseurs et opprimés. Murray se situe clairement dans le second camp, mais avec une argumentation qui se veut raisonnée et documentée plutôt que simplement réactionnaire.

La question de la liberté d’expression

L’un des axes les plus importants du livre de Murray est sa défense de la liberté d’expression contre ce qu’il perçoit comme une culture de la censure et de l' »annulation ». La « cancel culture » — le phénomène par lequel des individus perdent leur emploi, leur réputation ou leur présence publique à la suite de propos jugés offensants — est pour lui l’expression la plus préoccupante du nouveau dogmatisme identitaire.

Murray cite de nombreux cas d’individus — universitaires, journalistes, acteurs, écrivains — dont la carrière a été détruite ou gravement endommagée pour avoir exprimé des opinions qui, quelques années plus tôt, auraient été considérées comme parfaitement acceptables dans le débat public. Il y voit non seulement une injustice individuelle mais un danger pour la démocratie : si certaines opinions ne peuvent plus être exprimées sans risque de sanctions sociales graves, le débat démocratique se rétrécit et les positions dissidentes ne peuvent plus se faire entendre.

Cette défense de la liberté d’expression rejoint les préoccupations d’une partie de l’intelligentsia libérale qui, sans partager toutes les positions de Murray, partage son inquiétude face à l’autocensure croissante dans les milieux académiques et médiatiques. La fameuse « lettre ouverte » publiée dans Harper’s Magazine en juillet 2020, signée par des intellectuels de gauche comme Noam Chomsky et Margaret Atwood aux côtés de conservateurs, témoigne de la profondeur de ces inquiétudes.

La réception française et le débat sur le wokisme en France

En France, les thèses de Murray ont trouvé un écho dans les débats qui se sont développés autour du « wokisme » et de la « cancel culture » depuis 2020. Le débat français présente des particularités liées à la tradition républicaine : l’universalisme républicain — l’idée que la République ne reconnaît pas les identités particulières mais seulement des citoyens abstraitement égaux — se trouve en tension avec les approches intersectionnelles et identitaires importées du monde académique américain.

Des intellectuels français comme Pierre-André Taguieff, Alain Finkielkraut ou Élisabeth Badinter ont développé des critiques proches de celles de Murray, au nom d’une défense de l’universalisme républicain contre ce qu’ils perçoivent comme un communautarisme identitaire. Ces débats ont pris une dimension politique importante quand Emmanuel Macron et plusieurs membres de son gouvernement ont publiquement pris position contre « certaines théories venues des universités américaines » — une formulation qui a elle-même suscité des controverses.

Les limites de la critique conservatrice de la « cancel culture »

Si les préoccupations de Murray méritent d’être prises au sérieux, sa critique n’est pas exempte de biais et de limites que ses adversaires ont justement pointés. Premièrement, la « cancel culture » n’est pas un phénomène unilatéral : les exemples abondent, dans l’histoire récente comme dans l’histoire longue, d’individus dont la carrière a été détruite par des campagnes conservatrices plutôt que progressistes. La liste noire du maccarthysme, les purges religieuses, les ostracismes de toutes sortes — la censure et l’exclusion sociale ne sont pas des inventions de la gauche woke.

Deuxièmement, certains des « cas » que Murray présente comme des victimes de la cancel culture sont en réalité des personnes qui ont tenu des propos genuinement blessants ou discriminatoires, et dont les conséquences professionnelles relèvent moins de la censure dogmatique que de la responsabilité sociale normale. La distinction entre une critique légitime et une « annulation » injuste n’est pas toujours aussi nette que Murray le laisse entendre.

Vers un débat plus nuancé

Au-delà des polémiques qu’il a suscitées, The Madness of Crowds a le mérite de poser des questions importantes sur les tensions entre égalité et liberté, entre reconnaissance des identités et universalisme, entre protection des minorités et liberté d’expression. Ces tensions sont réelles et méritent un débat rigoureux qui dépasse les anathèmes mutuels. Une société démocratique saine est une société capable de tenir ce débat sans le réduire à une confrontation entre le « bien » et le « mal ».

Murray a contribué à alimenter ce débat, avec toutes ses qualités et ses limites. Pour les lecteurs européens et français, son livre offre une fenêtre sur les controverses américaines et britanniques tout en invitant à réfléchir sur les formes spécifiques que ces tensions prennent dans d’autres contextes culturels et politiques.

Murray et la tradition conservatrice britannique

Pour comprendre la pensée de Douglas Murray, il est utile de la replacer dans la tradition conservatrice britannique, qui diffère à plusieurs égards du conservatisme américain ou français. Le conservatisme britannique est historiquement pragmatique et empiriste — méfiant des idéologies systématiques, attaché aux institutions et aux coutumes, favorable à une évolution graduelle plutôt qu’à des ruptures radicales. Murray s’inscrit dans cette tradition tout en l’adaptant aux enjeux du XXIe siècle : sa défense des valeurs occidentales n’est pas fondée sur une théologie naturelle ou un contractualisme abstrait, mais sur l’expérience historique et sur le constat empirique que ces valeurs — liberté d’expression, État de droit, démocratie représentative — ont produit des sociétés plus libres et plus prospères que leurs alternatives.

Cette ancrage empiriste donne à l’argumentation de Murray une force et une faiblesse simultanées. Force, parce qu’elle résiste aux utopies et aux idéologies qui sacrifient le réel à des abstractions. Faiblesse, parce qu’elle a tendance à naturaliser l’ordre existant et à sous-estimer la nécessité de transformations sociales profondes pour corriger des injustices structurelles réelles. La tension entre la préservation des acquis libéraux et la correction des inégalités persistantes est au cœur de tous les débats politiques contemporains — et Murray la résout trop facilement en faveur du premier terme.

Conclusion élargie : les enjeux démocratiques

Quelle que soit l’appréciation finale que l’on porte sur The Madness of Crowds, le livre de Murray soulève des enjeux démocratiques réels qui dépassent les querelles partisanes. La question de savoir comment des sociétés pluralistes peuvent maintenir un espace commun de délibération — un espace où des individus aux convictions très différentes peuvent coexister et débattre sans s’exclure mutuellement — est l’une des questions politiques les plus urgentes de notre temps. Ni le dogmatisme identitaire que Murray critique, ni le conservatisme réactionnel dont il est parfois proche, ne fournissent une réponse satisfaisante à cette question. La réponse, si elle existe, sera plus complexe, plus nuancée, et requiert précisément la liberté d’esprit et la tolérance à la contradiction que Murray appelle de ses vœux mais n’applique pas toujours lui-même.

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