Traite d’athéologie
Positionnement idéologique
Une déconstruction radicale des monothéismes, que l'auteur définit comme des fictions nées de la peur de la mort et du désir d'un « contre-monde » idéal. Michel Onfray y développe le projet d'une athéologie, une discipline visant à démontrer comment le judaïsme, le christianisme et l'islam partagent une pulsion de mort commune, caractérisée par la haine de l'intelligence, du corps et du plaisir terrestre. L'auteur dénonce l'imprégnation invisible des structures morales et juridiques occidentales par l'épistémè judéo-chrétienne, affirmant que même la pensée laïque reste prisonnière de schémas religieux tels que le libre arbitre ou la culpabilité. À travers une généalogie critique, il fustige les alliances historiques entre les religions et les pouvoirs totalitaires, tout en plaidant pour un athéisme post-moderne authentique qui permettrait enfin de célébrer la vie et la raison.
La pensée de Michel Onfray, telle qu’exposée dans ce traité, se définit comme une entreprise de déconstruction radicale des monothéismes au profit d’une philosophie de l’immanence. Son projet ne se limite pas à une simple négation de Dieu, mais vise à fonder une discipline nouvelle : l’athéologie.
Une lutte contre les « arrière-mondes »
S’inspirant de Nietzsche, Onfray considère que l’idée de Dieu est une invention humaine née de la peur de la mort et de l’incapacité à affronter le tragique de l’existence. Les religions créent des « arrière-mondes » (le Paradis, l’au-delà) pour déprécier le seul monde réel. Selon lui, cette fuite dans la fiction se paie d’un prix monstrueux : l’oubli de la vie réelle et un « infantilisme mental » perpétuel.
Rejet de la haine de la vie et de la pulsion de mort
Onfray soutient que les trois monothéismes (judaïsme, christianisme, islam) partagent une même structure généalogique centrée sur la pulsion de mort. Il identifie une série de haines constitutives de ces religions : haine de l’intelligence, de la raison, du corps, du plaisir et, de manière très marquée, la haine des femmes. Pour lui, la religion préfère la « vie crucifiée » et la soumission à l’épanouissement de la subjectivité.
Le projet athéologique et les Lumières radicales
L’athéologie d’Onfray se veut une « physique de la métaphysique », mobilisant la psychologie, l’histoire et la biologie pour examiner les mécanismes de la fonction fabulatrice. Il revendique l’héritage d’une « aile gauche des Lumières » souvent occultée par l’histoire officielle, citant des penseurs comme le curé Meslier (le premier athée radical), le baron d’Holbach ou Ludwig Feuerbach.
Vers une éthique post-chrétienne
L’objectif final d’Onfray est de sortir du nihilisme contemporain pour entrer dans une ère post-chrétienne. Il appelle à une laïcité qui ne soit plus une simple transposition de la morale chrétienne sans Dieu, mais une éthique fondée sur le pragmatisme, l’hédonisme et l’utilité sociale. Il aspire à une politique où l’Autre n’est plus un ennemi à soumettre, mais l’occasion d’une intersubjectivité construite dans l’immanence la plus radicale.
En résumé, la pensée d’Onfray est un appel à « évacuer toute transcendance » pour réconcilier l’homme avec la terre, la raison et sa propre vitalité.
Première partie : Athéologie
La première partie du Traité d’athéologie pose les fondements théoriques et historiques du projet de Michel Onfray. Elle se divise en trois grandes sections qui visent à définir cette nouvelle discipline comme une « physique de la métaphysique » destinée à déconstruire les fables religieuses.
L’Odyssée des esprits forts
Onfray commence par contester l’idée que « Dieu est mort ». Pour lui, cette annonce est un « gadget ontologique » ; en réalité, les fables ne meurent pas comme des êtres vivants. Tant que l’homme aura peur de la mort, il inventera des « arrière-mondes » pour se rassurer.
L’auteur retrace ensuite une généalogie de l’athéisme, soulignant que le mot « athée » a longtemps été une insulte politique utilisée par les autorités religieuses pour disqualifier ceux qui ne croyaient pas au dieu local. Il dénonce l’« antiphilosophie » (notamment celle du père Garasse au XVIIe siècle) qui a calomnié les penseurs indépendants comme Épicure ou Spinoza, les faisant passer pour des immoraux afin d’empêcher la lecture de leurs œuvres.
Athéisme et sortie du nihilisme
Cette section identifie les véritables précurseurs de l’athéisme radical. Onfray désigne l’abbé Meslier (1664-1729) comme le premier athée avéré, ayant laissé un testament niant Dieu et prônant un matérialisme hédoniste. Il critique l’historiographie officielle qui organise l’oubli de figures majeures comme d’Holbach ou La Mettrie.
Trois piliers sont essentiels à cette sortie du nihilisme :
- Ludwig Feuerbach, qui dissèque Dieu comme une projection des qualités humaines (l’homme crée Dieu à son image inversée).
- Frédéric Nietzsche, qui permet d’envisager une pensée post-chrétienne et une « transvaluation » des valeurs.
- Le passage vers le post-chrétien, où l’athéisme ne doit pas être une fin en soi, mais un moyen de construire une éthique nouvelle.
Vers une athéologie
Onfray définit ici l’athéologie comme une discipline mobilisant la psychologie, l’histoire et la paléographie pour examiner les mécanismes de la fonction fabulatrice. Il soutient que nous vivons encore dans une « épistémè judéo-chrétienne » : même les athées sont souvent des « athées chrétiens » qui rejettent Dieu mais conservent la morale de l’Église.
Cette influence se loge partout :
- Dans le corps : La chair occidentale reste formatée par la haine chrétienne du corps et du plaisir.
- Dans le droit : Le système judiciaire laïc repose encore sur la métaphysique du libre arbitre issue de la Genèse (culpabilité, responsabilité, punition).
L’athéologie post-moderne doit ainsi viser trois tâches : déconstruire les trois monothéismes (leurs haines communes de l’intelligence, de la vie, des femmes), démythifier le christianisme et démonter les théocraties.
Deuxième partie: Monothéismes
La deuxième partie du Traité d’athéologie s’attache à démontrer que, par-delà leurs différences historiques, les trois religions du Livre (judaïsme, christianisme, islam) partagent une structure identique fondée sur la pulsion de mort et la haine du réel.
Voici le détail de cette déconstruction structurée en trois grands axes :
La tyrannie des « arrière-mondes »
Onfray soutient que les monothéismes sont des inventions humaines nées de la peur de la mort. Pour rendre la vie supportable, l’homme crée un « arrière-monde » (le Paradis, l’au-delà) qui finit paradoxalement par déprécier la seule vie réelle, celle d’ici-bas.
- La pulsion de mort : Les religions incitent à renoncer au vivant. Elles valorisent l’âme (fictive) au détriment du corps (réel).
- La haine de l’intelligence : Le mythe d’Adam et Ève illustre cet interdit : Dieu défend de goûter au fruit de l’arbre de la connaissance. Pour Onfray, choisir la foi plutôt que la raison est un acte d’« infantilisme mental ».
- Le dressage par les interdits : À travers le couple licite/illicite, les religions organisent une soumission totale du fidèle. Onfray analyse notamment les rituels de purification musulmans comme un véritable « dressage du corps » destiné à marquer la présence d’Allah jusque dans les plus infimes détails physiologiques.
Les « autodafés » de l’intelligence et le refus de la science
L’auteur examine comment les trois religions ont historiquement combattu toute pensée autonome.
- Des livres contre la pensée : Les religions du Livre prétendent détenir une vérité totale qui rend tous les autres livres inutiles ou dangereux.
- L’hostilité envers la science : Onfray détaille les « ratages » systématiques des religions face aux découvertes scientifiques : refus de l’héliocentrisme, de l’évolution (Darwin), de la géologie ou de la psychanalyse (Freud).
- L’enjeu de la matière : L’Église a particulièrement persécuté le matérialisme et l’atomisme (Épicure, Galilée, Giordano Bruno). Onfray propose une explication originale : l’atomisme rendrait métaphysiquement impossible le dogme de la transsubstantiation (la présence réelle du corps du Christ dans l’hostie), car la matière ne serait alors que des atomes et non un miracle.
Le désir d’un monde inverse au réel
Cette section analyse les fictions compensatrices créées par les monothéismes pour nier la chair.
- Le Paradis comme antimonde : Le Paradis est décrit comme l’inverse exact des souffrances terrestres. Onfray prend l’exemple du paradis islamique, qu’il décrit comme un « dépliant d’un syndicat d’initiative ontologique » : là où le désert est aride, le paradis offre des fleuves de vin et de lait ; là où le corps est soumis à des besoins triviaux, il devient immatériel et ne défèque plus.
- La haine des femmes : Les trois religions partagent une misogynie structurelle. La femme (Ève) est systématiquement associée à la tentation, au péché et à la chair corruptible. Onfray soutient que les religions ne valorisent la femme que lorsqu’elle devient « Mère » ou « Épouse », niant ainsi son existence en tant qu’individu libre et désirant.
- La mutilation rituelle : Onfray analyse la circoncision (juive et musulmane) non pas comme un simple rite d’appartenance, mais comme une volonté d’écrire la haine du plaisir dans la chair même de l’enfant. Il y voit une « célébration de la castration » destinée à affaiblir la libido au profit de la célébration de Dieu.
Troisième partie : Christianisme
La troisième partie du Traité d’athéologie est dédiée à une déconstruction radicale des fondements et de l’histoire de cette religion. Michel Onfray y analyse comment une « fiction » est devenue un système de pouvoir totalitaire en trois étapes clés.
La construction de Jésus : un personnage conceptuel
Pour Onfray, l’existence historique de Jésus n’est aucunement avérée par des preuves archéologiques ou des archives contemporaines de son époque. Il considère Jésus comme un « personnage conceptuel » plutôt qu’un homme réel.
- Une cristallisation du merveilleux : Le récit de sa vie est une synthèse des aspirations messianiques et des codes littéraires de l’Antiquité. Onfray souligne que les éléments « miraculeux » (naissance virginale, résurrection, miracles) sont des thèmes récurrents déjà présents chez des figures comme Platon ou Pythagore.
- Le rôle des textes : Les évangélistes n’ont pas cherché à écrire l’histoire, mais à produire un récit performatif destiné à convertir par la séduction du merveilleux.
La contamination paulinienne : la haine de la vie
Le véritable architecte du christianisme moral est, selon l’auteur, Paul de Tarse. Onfray décrit Paul comme un « juif hystérique » dont la conversion sur le chemin de Damas relève de la pathologie psychiatrique.
- Névroser le monde : Paul aurait transformé sa propre haine de soi et ses défaillances personnelles (notamment son impuissance ou sa mauvaise santé) en une morale universelle de la haine du corps et du plaisir.
- La revanche de l’avorton : En interdisant aux autres ce dont il ne peut jouir, il impose au monde le mépris des femmes, de la chair et de l’intelligence. C’est sous son influence que le christianisme devient une machine de guerre contre la vitalité.
L’État totalitaire chrétien : Constantin
Le passage de la secte à l’Empire se fait grâce à l’empereur Constantin, qualifié de « treizième apôtre ».
- Le coup d’État politique : Constantin utilise le christianisme comme un outil politique pour unifier l’Empire, achetant l’obéissance du clergé par des avantages financiers et fiscaux.
- L’éradication de la différence : Sous son règne et celui de ses successeurs, le christianisme devient un État totalitaire. Ce système se caractérise par la destruction systématique de la culture païenne : incendies de bibliothèques, démolition de temples, persécution des philosophes et interdiction de la liberté de conscience.
En résumé, cette partie montre comment le christianisme est passé d’un « brouillard historique » à une structure de domination mondiale par la falsification et la force.
Quatrième partie : Théocratie
La quatrième partie du Traité d’athéologie constitue l’aboutissement politique de l’œuvre de Michel Onfray. Elle vise à déconstruire la revendication du pouvoir temporel par le clergé au nom d’une divinité silencieuse.
Voici le détail des trois chapitres qui la composent :
Petite théorie du prélèvement
Dans ce chapitre, Onfray s’attaque à l’« extraterritorialité historique » des textes sacrés, que les croyants considèrent comme tombés du ciel alors qu’ils sont le fruit d’un long chantier humain s’étalant sur vingt-sept siècles.
- L’incohérence textuelle : L’auteur souligne que la Bible, la Torah et le Coran sont des tissus de contradictions où l’on trouve « tout et le contraire de tout ».
- La logique du prélèvement : C’est le point central du chapitre. Puisque le texte est contradictoire, le fidèle ou le politique « prélève » ce qui l’arrange pour justifier ses actes. Onfray cite l’exemple du « Tu ne tueras point » du Décalogue, qui est immédiatement contredit par des ordres de massacres et de génocides contre les populations voisines (Hittites, Cananéens, etc.) dans le même Deutéronome.
- Le Christ contradictoire : Il oppose de la même manière le Jésus qui prône de tendre l’autre joue à celui qui utilise le fouet contre les marchands du Temple, ce dernier ayant d’ailleurs été utilisé par Hitler pour justifier son propre antisémitisme.
Au service de la pulsion de mort
Onfray soutient ici que les monothéismes ne servent pas la vie, mais la pulsion de mort.
- Indignation sélective : L’auteur dénonce les autorités religieuses qui condamnent certains crimes tout en en justifiant d’autres commis au nom de leur propre camp (ex: le silence de Pie XII sur l’Holocauste ou le soutien de certains membres du clergé au génocide des Tutsis au Rwanda).
- L’esclavage et le colonialisme : Il rappelle que les trois monothéismes ont historiquement justifié l’esclavage (notamment à travers la malédiction de Cham dans la Genèse) et ont utilisé le colonialisme pour détruire d’autres civilisations au nom de l’exportation de leur foi.
- La bombe atomique : Il fustige la bénédiction de l’équipage de l’Enola Gay par un prêtre avant le largage de la bombe sur Hiroshima, illustrant une complicité durable entre le sabre et le goupillon.
Pour une laïcité post-chrétienne
Ce dernier chapitre propose une sortie définitive du système religieux.
- L’islam comme synthèse : Onfray décrit l’islam comme une synthèse radicale des deux monothéismes précédents, reprenant l’idée du peuple élu et la pulsion de mort guerrière. Il qualifie le régime de l’ayatollah Khomeyni de « fascisme musulman », affirmant que l’islam est structurellement incompatible avec les Lumières (refus de la liberté d’expression, misogynie, etc.).
- Critique de la laïcité actuelle : L’auteur estime que notre laïcité est encore trop « chrétienne » car elle a conservé la morale judéo-chrétienne tout en évacuant Dieu. Pour lui, une éthique qui valorise la famille, le travail et la patrie sur le modèle chrétien n’est pas une véritable libération.
- Le projet post-chrétien : Il appelle à une laïcité athée et militante qui refuse le relativisme (l’idée que toutes les croyances se valent). Il prône un retour aux philosophes hédonistes, matérialistes et cyniques pour construire une morale fondée sur l’immanence et l’utilité sociale.
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