Une histoire du monde en 12 cartes

Carte historique illustrant l'évolution mondiale en 12 représentations.
2013 •  Français •  543 pages •  10 min de lecture

Positionnement idéologique

Gauche affirmée
Gauche modérée
Centre / Transversal
Droite modérée
Droite affirmée
Jerry Brotton, historien spécialiste de cartographie et d'histoire culturelle, adopte une approche interdisciplinaire et postcoloniale sans engagement partisan, étudiant les cartes comme documents complexes de pouvoir et d'échange.

La carte n'est pas le territoire : malgré leurs visées scientifiques, les cartes sont toujours subjectives, et intimement liées au contexte dans lequel elles naissent. Les cartographes ne se contentent pas de représenter le monde : ils le construisent, à partir des idées de leur époque et, de leur culture. Telle est la thèse de Jerry Brotton, et le point de départ de cet extraordinaire voyage à travers le temps et l'espace. En observant à la loupe douze cartes du monde, il ouvre autant, de fenêtres sur des civilisations aussi différentes que la Grèce antique et la Corée du XVe siècle, l'Europe des grandes découvertes et celle de la Révolution française, jusqu'au monde globalisé d'aujourd'hui, placé sous l'oeil de Google Earth. A l'issue de ce périple aussi captivant qu'instructif, on aura appris une foule de choses : saviez-vous de quand date l'habitude de placer le Nord en haut d'une carte ? quel planisphère a donné son nom à l'Amérique ? et vous doutiez-vous que, malgré les apparences, les cartes d'aujourd'hui ne sont pas plus définitives ni plus objectives que celles d'autrefois ? Lecteurs de ce livre, vous ne regarderez plus jamais votre GPS de la même façon.

Jerry Brotton est professeur d’histoire de la Renaissance à l’Université Queen Mary de Londres, spécialiste reconnu de la cartographie historique et des échanges culturels entre l’Orient et l’Occident. Né en Grande-Bretagne, il a consacré l’essentiel de sa carrière académique à l’étude des cartes comme documents culturels, politiques et artistiques, bien au-delà de leur simple fonction géographique. Auteur prolifique, il a notamment écrit Trading Territories (1997) et The Renaissance Bazaar (2002), deux ouvrages qui exploraient déjà la porosité des frontières culturelles entre Europe et monde islamique à la Renaissance.

Brotton s’est imposé comme l’un des historiens les plus originaux de sa génération en adoptant une approche résolument interdisciplinaire, croisant histoire de l’art, géographie historique, études postcoloniales et histoire diplomatique. Sa méthode consiste à lire les cartes non pas comme des représentations neutres du monde, mais comme des artefacts chargés d’idéologie, de pouvoir et de désir. Cette perspective critique, influencée par les cultural studies anglosaxonnes et la pensée postcoloniale, donne à ses travaux une résonance particulièrement forte dans le contexte contemporain de remise en question des grands récits occidentaux.

Une histoire du monde en 12 cartes, publié en 2012 en anglais sous le titre A History of the World in 12 Maps et traduit en français en 2013, constitue son œuvre la plus ambitieuse et la plus accessible. Saluée par la critique internationale, cette vaste synthèse a remporté un succès considérable auprès du grand public comme des spécialistes, confirmant Brotton comme une voix majeure dans l’historiographie de la cartographie.

À propos de ce livre

Une histoire du monde en 12 cartes propose un voyage intellectuel à travers l’histoire de la cartographie mondiale en s’appuyant sur douze cartes emblématiques, chacune représentant une époque, une civilisation et une vision du monde particulière. Loin d’être un simple catalogue de curiosités géographiques, l’ouvrage constitue une méditation profonde sur la manière dont les sociétés humaines ont imaginé, représenté et revendiqué leur espace à travers les siècles.

La thèse centrale de Brotton est formulée dès l’introduction avec une clarté désarmante : la carte n’est jamais le territoire. Toute carte est une construction, un acte de sélection, d’interprétation et d’élimination. Elle dit autant sur celui qui la dessine que sur le monde qu’elle prétend décrire. Les cartes reflètent les ambitions politiques de leurs commanditaires, les convictions religieuses de leurs auteurs, les intérêts économiques des puissances qui les financent, et les préjugés culturels des sociétés qui les produisent. Cette déconstruction systématique du mythe de la carte objective constitue le fil rouge de tout l’ouvrage.

Les douze cartes sélectionnées par Brotton couvrent une période allant de l’Antiquité grecque jusqu’au XXe siècle, et représentent des traditions cartographiques aussi diverses que la cartographie ptoléméenne, les mappemondes islamiques, les cartes chinoises de la dynasty Ming, les portulans méditerranéens, les grands planisphères de la Renaissance européenne, ou encore les projections modernes contestées comme la projection de Peters. Chaque carte devient le prétexte à une plongée dans son contexte historique, diplomatique, religieux et intellectuel.

La subjectivité au cœur de la cartographie

Le premier grand apport de l’ouvrage est de démontrer de manière convaincante que la subjectivité cartographique n’est pas un défaut accidentel mais une caractéristique intrinsèque et universelle. Brotton commence par la carte de Ptolémée, rédigée à Alexandrie au IIe siècle après J.-C., pour montrer comment ce géographe grec a conçu une représentation du monde fondée sur des coordonnées mathématiques qui semblait aspirer à l’objectivité. Pourtant, même cette carte dite scientifique était conditionnée par les limites du savoir de l’époque, les biais géographiques méditerranéens et les choix idéologiques qui déterminaient ce qui méritait d’être représenté.

Plus frappante encore est l’analyse des mappemondes islamiques médiévales, notamment celle d’Al-Idrisi réalisée au XIIe siècle pour le roi normand Roger II de Sicile. Cette carte, célèbre pour avoir été orientée avec le sud en haut, illustre comment une convention cartographique aussi fondamentale que l’orientation de la carte est elle-même un choix culturel et non une nécessité logique. Le fait que nos cartes modernes placent systématiquement le nord en haut n’est pas plus naturel — c’est simplement le résultat d’une convention européenne qui s’est imposée avec la colonisation et la domination mondiale de l’Occident.

Brotton explore également les mappemondes chrétiennes médiévales, dites mappaemundi, comme celle d’Hereford (XIIIe siècle), qui plaçaient Jérusalem au centre du monde et représentaient l’espace géographique selon une logique théologique plutôt que géométrique. Ces cartes ne cherchaient pas à guider des voyageurs : elles visaient à représenter l’ordre divin du cosmos, à situer l’humanité dans le plan providentiel de la Création. Leur « inexactitude » géographique est en réalité une précision théologique, ce qui démontre que toute carte répond avant tout aux besoins et aux convictions de sa propre culture.

Cartographie, pouvoir et colonialisme

Un second axe majeur de l’ouvrage concerne les liens profonds entre cartographie et pouvoir politique, en particulier dans le contexte de l’expansion européenne aux XVe et XVIe siècles. Brotton analyse avec finesse comment les grandes puissances coloniales — Portugal, Espagne, Pays-Bas, France, Angleterre — ont utilisé les cartes comme instruments de domination. Cartographier un territoire, c’était déjà le revendiquer, le nommer selon ses propres conventions, effacer les noms et les frontières des populations autochtones.

La carte de Martin Waldseemüller de 1507, qui donna pour la première fois le nom d’« America » au Nouveau Monde en hommage à Amerigo Vespucci, est analysée comme un acte de baptême impérial autant que de découverte géographique. En nommant le continent, les cartographes européens affirmaient leur droit à le définir, à le classer, à le disposer selon leurs catégories mentales. Le fait que ce nom soit resté, alors que celui de Christophe Colomb a été écarté, reflète des jeux d’influence complexes entre les grandes puissances cartographiques de l’époque.

Brotton n’épargne pas non plus les représentations coloniales ultérieures, qui tendaient à réduire les continents africain et asiatique à des espaces vides ou exotiques, propices à la conquête et à l’exploitation. Ces cartes « blanches » — où les territoires non encore colonisés étaient représentés comme des terra incognita — étaient des invitations à la conquête autant que des aveux d’ignorance. Elles construisaient une vision du monde où l’Europe était le centre actif de la civilisation, et le reste du monde une périphérie passive attendant d’être découverte et organisée.

Le planisphère Mercator et ses héritiers

Parmi les cartes les plus analysées dans l’ouvrage figure la projection de Mercator (1569), dont les implications politiques et symboliques sont considérables. Conçue à l’origine comme un outil de navigation maritime — la projection de Mercator conserve les angles, ce qui facilite le tracé de routes à cap constant — elle est devenue la représentation dominante du monde dans l’enseignement et les médias occidentaux, avec des conséquences profondes sur notre perception de la géographie mondiale.

Le problème central de Mercator, bien connu des géographes, est qu’il amplifie considérablement la taille des régions proches des pôles et réduit celle des régions équatoriales. Concrètement, l’Europe et l’Amérique du Nord apparaissent beaucoup plus grandes qu’elles ne le sont en réalité, tandis que l’Afrique et l’Amérique du Sud sont significativement réduites. Sur la projection de Mercator, le Groenland semble aussi grand que l’Afrique, alors que l’Afrique est en réalité quatorze fois plus grande. Cette distortion n’est pas anodine : elle véhicule une vision du monde où le Nord industrialisé et développé domine visuellement le Sud.

C’est contre cette hégémonie visuelle que la projection de Peters s’est insurgée dans les années 1970, cherchant à restituer les surfaces réelles de chaque continent. Brotton analyse ce débat cartographique comme un débat politique et idéologique à part entière, où les enjeux de représentation du monde tiers-mondiste et des anciennes colonies étaient directement en jeu. Que la projection de Peters soit elle-même imparfaite et contestée techniquement n’enlève rien à la légitimité politique de la question qu’elle soulevait.

Portée métapolitique : les cartes comme construction du monde

La dimension métapolitique de l’ouvrage de Brotton est considérable, même si l’auteur ne l’exprime pas nécessairement dans ce vocabulaire. En démontrant que toute carte est une construction idéologique, il s’inscrit dans une critique générale des représentations qui prétendent à l’objectivité et à la neutralité scientifique. Cette démarche rejoint les grandes théories du pouvoir symbolique développées par Pierre Bourdieu, Michel Foucault ou Edward Said dans son analyse de l’orientalisme.

La cartographie est, dans cette perspective, un paradigme de ce que les cultural studies appellent la « représentation » : la manière dont une culture produit du sens, définit ce qui est réel et légitime, construit des catégories qui organisent le monde selon ses intérêts. Brotton invite le lecteur à appliquer cette grille critique non seulement aux cartes historiques, mais aussi aux représentations contemporaines — les Atlas scolaires, les applications de navigation numérique, les images satellites de Google Maps — qui continuent de véhiculer des conventions héritées de l’hégémonie cartographique européenne.

Cette réflexion sur les biais de représentation est particulièrement pertinente dans le contexte du débat contemporain sur l’eurocentrisme dans les sciences humaines. Brotton contribue, à sa manière, à la décolonisation du savoir en montrant que même les disciplines apparemment les plus objectives, comme la géographie, sont traversées par des rapports de pouvoir qui méritent d’être interrogés.

Réception et influence

Une histoire du monde en 12 cartes a été accueillie avec enthousiasme par la critique internationale lors de sa publication en anglais en 2012. Traduit dans de nombreuses langues, l’ouvrage a rencontré un public très large, touchant aussi bien les amateurs d’histoire et de géographie que les spécialistes des études culturelles. En France, la traduction de 2013 a connu un succès similaire, s’imposant comme une référence dans les cercles intellectuels intéressés par l’histoire des idées et la critique des représentations.

L’ouvrage a influencé de nombreux chercheurs et enseignants, notamment dans le domaine de la géographie critique et des études postcoloniales. Il a contribué à populariser une approche des cartes comme objets culturels complexes, dépassant la vision purement technique ou instrumentale qui dominait l’histoire de la cartographie traditionnelle. De nombreux manuels scolaires et universitaires ont depuis intégré cette perspective critique dans leur traitement de la cartographie historique.

Sur le plan éditorial, le succès du livre a confirmé l’attrait du public pour les grandes synthèses historiques capables de renouveler notre regard sur des objets familiers. Brotton a su allier l’érudition académique à une écriture accessible et narrative, rendant son propos convaincant pour des lecteurs de tous horizons. Cette combinaison de rigueur intellectuelle et de lisibilité reste un modèle difficile à atteindre dans la littérature de vulgarisation savante.

Conclusion

Une histoire du monde en 12 cartes de Jerry Brotton est une œuvre fondamentale pour quiconque s’intéresse aux rapports entre représentation, pouvoir et connaissance. En choisissant la carte comme fil conducteur d’une histoire mondiale, Brotton réussit le tour de force de combiner l’histoire des idées, la géopolitique, l’histoire de l’art et la théorie culturelle dans un récit cohérent et stimulant. L’ouvrage rappelle avec force que la façon dont nous représentons le monde conditionne profondément la façon dont nous le percevons et dont nous agissons en son sein. Comprendre les biais cartographiques, c’est comprendre une partie essentielle des biais cognitifs et culturels qui structurent notre rapport au monde et à l’autre. Cette leçon, aussi simple qu’elle paraisse, demeure d’une actualité brûlante à l’heure où les représentations numériques du monde nous semblent plus objectives que jamais, et où le regard critique sur ces représentations est plus nécessaire que jamais pour penser notre rapport à la géographie, à l’histoire et au pouvoir.

La diversité des traditions cartographiques

L’un des apports les plus originaux de Brotton est de sortir résolument du cadre eurocentrique qui domine la plupart des histoires de la cartographie. En consacrant des chapitres entiers aux traditions cartographiques islamiques, chinoises et indiennes, il montre que l’Europe n’a pas inventé la cartographie, et que d’autres civilisations ont développé des représentations du monde souvent aussi sophistiquées, voire plus précises sur certains points, que leurs homologues européennes contemporaines.

La cartographie islamique médiévale, représentée par des figures comme Al-Idrisi ou Al-Biruni, avait atteint un niveau de précision géographique remarquable dès le Xe et XIe siècle, bien avant la renaissance cartographique européenne de la fin du Moyen Âge. Ces cartographes disposaient d’un réseau de sources géographiques exceptionnel, hérité à la fois de la tradition grecque ptoléméenne et des témoignages de voyageurs et de marchands venus des quatre coins du monde islamique. Leur vision du monde était à la fois plus vaste et, sur certains plans, plus fidèle à la réalité géographique que celle de leurs contemporains européens, cantonnés dans un espace intellectuel encore fortement dominé par la cosmologie biblique.

La carte chinoise de Zheng He, réalisée au début du XVe siècle lors des grandes expéditions maritimes de l’amiral chinois dans l’océan Indien, illustre une autre tradition cartographique de haute sophistication. Ces expéditions, qui précèdent de plusieurs décennies les explorations portugaises et espagnoles dans les mêmes eaux, auraient pu donner naissance à un empire colonial chinois alternatif à celui de l’Europe. Que ce ne soit pas arrivé est un fait historique d’une importance considérable, et Brotton utilise les cartes de ces expéditions pour explorer les raisons de ce destin manqué, qui tient autant à des choix politiques internes qu’à des différences de structures économiques et sociales.

Cette perspective comparative permet à Brotton d’éviter le piège d’une histoire linéaire et téléologique de la cartographie, où la progression irait inexorablement de l’imperfection médiévale à la précision moderne, et de l’Orient vers l’Occident. Au contraire, il montre que l’histoire de la cartographie est faite de ruptures, de redécouvertes, d’échanges et d’emprunts entre traditions, et que la domination finale de la cartographie européenne est le résultat d’un ensemble de facteurs historiques contingents plutôt que d’une supériorité intrinsèque.

Les cartes à l’ère numérique

Brotton consacre une partie de sa réflexion aux cartes de l’ère numérique, notamment à Google Maps et aux systèmes d’information géographique (SIG) qui dominent aujourd’hui notre rapport à l’espace. Ces outils nous donnent l’illusion d’une représentation totale et objective de la planète, accessible depuis n’importe quel écran en quelques clics. Pourtant, Brotton montre que les mêmes biais et les mêmes choix idéologiques qu’il a identifiés dans les cartes historiques continuent d’opérer dans ces technologies contemporaines.

Google Maps, par exemple, utilise par défaut une projection proche de Mercator, perpétuant les distorsions de taille qui avantagent les régions septentrionales. Les algorithmes qui déterminent quels lieux sont mis en avant, lesquels sont nommés et selon quelles conventions, reflètent des choix culturels et commerciaux qui méritent d’être questionnés. La cartographie participative et les projets comme OpenStreetMap représentent des tentatives de démocratiser la production cartographique, mais ils n’échappent pas non plus aux biais de leurs contributeurs, majoritairement issus des sociétés du Nord global.

Cette réflexion sur la cartographie numérique donne à l’ouvrage de Brotton une pertinence immédiate et actuelle, au-delà de sa dimension historique. Elle invite le lecteur contemporain à adopter un regard critique sur les outils cartographiques qu’il utilise au quotidien, à questionner les évidences visuelles que ces outils produisent, et à comprendre que la révolution numérique n’a pas aboli les enjeux de pouvoir liés à la représentation de l’espace, elle les a simplement déplacés et en partie rendus invisibles sous l’apparence de l’objectivité technologique. Cette leçon de géographie critique, passionnante et rigoureuse, est indispensable pour tout lecteur soucieux de comprendre comment le monde est mis en forme.

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