Je ne suis pas un grand amateur de cinéma, et la volonté de ce blog n’a jamais été de rédiger des critiques de film mais il se trouve que L’Odyssée de Christopher Nolan est un film qui a créé la polémique avant sa sortie, et d’autant plus dans les milieux de droite, car il a semblé dès les premières rumeurs autour du film qu’il allait en faire une fresque woke. Alors est-ce que ce film mérite de passer 3 heures dans une salle de cinéma? Je viens de voir le film et voici ma modeste contribution sur le débat à son sujet. Je suis fan de mythologie grecque et je me suis rué pour le voir dès sa sortie.
Christopher Nolan n’a jamais caché son ambition. Avec The Odyssey, il voulait s’attaquer à « l’histoire » plus qu’à « une histoire ». Sorti le 17 juillet 2026 en IMAX, son film de près de trois heures se présente comme une relecture totale de l’épopée homérique, mais on reste bien sûr dans le cadre de la Grèce Antique. L’Odyssée s’inscrit dans la continuité directe d’un autre grand texte attribué à Homère : l’Iliade, qui raconte la guerre de Troie.
La guerre de Troie est un événement légendaire dont la date reste incertaine. Selon la tradition antique, elle aurait eu lieu autour de 1200 avant J.-C. Cette guerre aurait duré dix ans et se serait terminée par la prise de la ville grâce au cheval de Troie, une ruse imaginée par Ulysse. L’enlèvement d’Hélène, épouse du roi spartiate Ménélas, par le prince troyen Pâris, en est à l’origine. Agamemnon, frère de Ménélas, et roi de la plus grande ville de l’époque, Mycènes, réunit alors l’ensemble des rois grecs — dont Ulysse — pour mener l’expédition contre Troie.
L’Odyssée raconte le long voyage de retour d’Ulysse vers Ithaque, petite île de la mer Ionienne dont il est le roi (elle est située à l’Ouest de la Grèce, relativement proche du continent, aujourd’hui peuplée de seulement 3000 habitants). Alors que l’Iliade se concentre sur la guerre elle-même, l’Odyssée explore ce qui vient après : le retour difficile, les épreuves et la restauration de l’ordre.
La guerre de Troie se déroule dans un espace qui appartient encore largement au monde égéen de l’âge du Bronze. Troie se situe en Anatolie du nord-ouest, dans ce qui est aujourd’hui la Turquie. À cette époque, les populations de l’Égée et de l’ouest de l’Anatolie formaient un continuum génétique et culturel relativement proche, bien avant les grandes migrations turques qui ne transformeront profondément l’Anatolie qu’à partir du XIe siècle après J.-C., avec l’arrivée des Turcs Seldjoukides. Dans ce contexte, les Troyens ne sont pas des « étrangers » au sens où l’entendrait un spectateur moderne. Ils appartiennent au monde égéen de l’âge du Bronze tardif, un espace interconnecté dont les Grecs mycéniens font aussi partie. Il est important de rappeler que tous ces épisodes se déroulent dans un univers bien plus ancien que la Grèce que nous imaginons habituellement — celle de la rivalité entre Athènes et Sparte ou des guerres contre la Perse, qui n’auront lieu que six ou sept siècles plus tard. À l’époque d’Homère, on ne projette pas encore sur le passé les clivages politiques et culturels de la période classique.
Et dernier point historico-culturel, on appelle le personnage Ulysse en Français, mais c’est Odysseus en Anglais. En grec ancien, le héros s’appelle Ὀδυσσεύς (Odysseus) et le poème s’appelle Ὀδύσσεια (Odýsseia = « les choses qui concernent Odysseus »). Quand les Romains ont repris la mythologie grecque, ils ont adapté le nom du héros en Ulysse et c’est cette version latine qui est passée dans les langues romanes, dont le français. En revanche, le titre du poème a été repris plus tard, à la Renaissance, directement à partir du grec.

Les premières réactions, les bandes-annonces et les déclarations du réalisateur dessinent pourtant un projet beaucoup plus ambigu : une tentative de rendre l’Odyssée accessible et « humaine » au public du XXIe siècle, au prix d’une transformation profonde de son esprit.
Du côté historique, au niveau des décors, des costumes et de l’ambiance générale, le film de Nolan fait un effort visible. Le tournage en IMAX, le recours aux effets pratiques pour les créatures et certains décors grandioses donnent une impression de puissance visuelle et de sérieux. On sent que le réalisateur a voulu éviter le côté « carte postale antique » ou trop cartoonisé que l’on trouve dans certaines adaptations antérieures.
Cependant, même sur ce plan, le film reste très marqué par une sensibilité contemporaine. L’ambiance générale est souvent plus « moderne » que mycénienne : on y trouve une certaine solennité sombre, presque post-moderne, qui doit plus à l’esthétique de Nolan qu’à l’univers rude, héroïque et parfois brutal de l’âge du Bronze. Les costumes, bien que soignés, ne cherchent pas vraiment à restituer la matérialité et l’esthétique des civilisations égéennes de la fin de l’âge du Bronze, mais plutôt à produire un effet de « monde ancien » immédiatement lisible pour un public de 2026. De même, la diversité ethnique très marquée dans les figurants et les rôles secondaires crée un effet visuel qui, là encore, correspond davantage aux codes de représentation actuels qu’à la réalité historique et culturelle du monde homérique.
Ce qui émerge n’est pas seulement une adaptation libre. C’est une réécriture systématique qui remplace l’héroïsme antique, la dimension mythique et la charge érotique par une psychologie moderne, des personnages semblant en dépression et une représentation du monde qui doit plus aux sensibilités contemporaines qu’à Homère. Sur presque tous les points soulevés par les premiers retours — traitement des dieux, figures féminines, casting, ton général —, Nolan choisit la voie qui affaiblit le plus l’altérité grecque.
L’héroïsme transformé en trauma moderne
L’Odyssée d’Homère est une épopée du retour et de la restauration. Ulysse est polytropos : rusé, adaptable, parfois brutal, vaniteux, capable de massacrer les prétendants sans états d’âme excessifs une fois rentré. Il pleure, il désespère, il ment, mais son monde reste celui de l’action, de la gloire (kleos) et du rétablissement de l’ordre. La violence et la ruse y sont des outils, pas des sources de remords permanents.
Nolan fait le choix inverse. Dès les premières images et les interviews, il insiste sur un Ulysse « everyman » hanté par ses erreurs, ses pertes et les conséquences de la guerre. Matt Damon, acteur de choix pour incarner l’homme ordinaire face à l’extraordinaire, porte ce personnage « lessivé ». Les premières réactions parlent de « postwar disillusion », de « loss of innocence », d’un héros qui lutte contre sa propre hubris. C’est exactement le prisme post-moderne : la guerre comme trauma psychologique, le retour comme réintégration difficile, la culpabilité comme moteur. On n’est pas loin de PTSD du vétéran. Il manque juste la cellule psychologique de soutien.
Ce glissement n’est pas anodin. Il transforme une épopée où l’homme affronte le destin et les dieux en un récit de résilience émotionnelle. Ulysse devient plus proche d’un vétéran contemporain que du héros homérique hors du commun. Nolan, après Oppenheimer, transporte sa fascination pour les conséquences morales et psychiques des grands événements. Le résultat est cohérent avec son œuvre, mais il trahit l’esprit de l’original. Homère ne nie pas la souffrance, mais il ne la transforme pas en objet central d’introspection. Le héros grec agit d’abord ; il réfléchit ensuite, souvent à travers l’action ou la parole publique.
Les dieux réduits à une présence fantomatique
L’un des reproches les plus constants que je ferais au film concerne le traitement du divin. Dans l’Odyssée, les dieux sont omniprésents, actifs, conflictuels. Poséidon persécute Ulysse avec une haine personnelle. Athéna aide son protégé avec ruse et constance. Hermès intervient directement auprès de Circé. Zeus arbitre. Le monde est traversé de volontés divines qui expliquent les tempêtes, les retards, les aides miraculeuses.
Nolan réduit drastiquement cette machinerie. Seule Athéna (Zendaya) semble avoir un rôle récurrent. Elle apparaît plusieurs fois, sans explication claire pour le spectateur peu familier du texte. Les autres dieux sont absents, seuls Zeus et Poséidon sont mentionnés. Poséidon, le dieu de la mer, n’existe que sous forme de tempêtes ou de force naturelle. Cette économie narrative rend le film plus centré sur les humains, mais elle appauvrit l’univers. L’Odyssée perd sa dimension cosmique. Les événements ne relèvent plus d’un ordre divin conflictuel, mais d’une logique psychologique et narrative moderne. Nolan a quand même gardé quelques monstres, mais on ne comprend pas du coup leur présence car le monde décrit n’est pas surnaturel.
Le choix de Zendaya pour Athéna cristallise le problème. Physiquement, l’actrice ne correspond pas à l’image traditionnelle de la déesse guerrière, imposante, casquée, à la stature majestueuse et à la beauté sévère plutôt que délicate. Son apparence renvoie à la puissance, à la sagesse martiale et à une forme d’autorité presque androgyne. Si Nolan voulait absolument un acteur trans, il aurait mieux fait d’en prendre un pour ce rôle là. Il a privilégié une star avec une connexion émotionnelle avec le public contemporain. Je n’ai rien contre elle particulièrement, son rôle dans Dune lui correspond bien mieux, là elle ne colle pas au personnage. Le résultat est une Athéna qui ne fait pas déesse, qui surgit sans que l’on comprenne du tout son statut ni ses motivations profondes, encore moins son implication dans la guerre de Troie. Quand le reste du panthéon a disparu, chaque intervention perd de sa force et de sa logique interne, et Nolan aurait pu totalement l’effacer de l’histoire en fait, ça n’aurait rien changé.
Circé et Calypso : la dimension érotique et mythique effacée
Le retour d’Ulysse vers Ithaque prend dix ans, au cours desquels il traverse de nombreuses péripéties. Nolan a évidemment dû couper et condenser une grande partie du matériau homérique pour tenir dans un film de trois heures. Le problème n’est pas la compression en elle-même, tout adaptation cinématographique de l’Odyssée est obligée de faire des choix, mais la nature de ces choix. En réduisant fortement, voire en supprimant, certains épisodes majeurs, le film redéfinit ce qui est « essentiel » selon une logique très contemporaine.
C’est peut-être le point où la rupture avec Homère est la plus nette. Dans l’original, par exemple, Circé est belle, puissante, séductrice. Après avoir transformé les compagnons d’Ulysse en porcs, elle devient sa compagne pendant un an entier. Ils vivent ensemble, partagent le même lit, elle lui prodigue des conseils avant de l’envoyer aux Enfers pour poursuivre son destin. L’épisode mêle danger, plaisir, repos et lien charnel.
Nolan a supprimé l’essentiel de cette charge. Circé (Samantha Morton) n’est plus la belle magicienne qui devient amante, mais une sorcière dépitée, limite féministe détestant le patriarcat. Le séjour d’un an disparaît. L’épisode est compressé en quelques scènes. Samantha Morton livre une performance saluée et intense, mais elle incarne une figure psychologiquement complexe plutôt qu’une déesse séductrice. Le lien érotique et la durée de la relation sont coupés.
Calypso (Charlize Theron) est naturellement canon et conserve une présence visuelle plus adaptée au rôle de semi désse (nymphe). Pourtant, là aussi, le contexte manque. On ne comprend pas vraiment qui elle est, d’où vient son pouvoir, pourquoi elle retient Ulysse avec tant d’insistance. Sans le cadre mythique, elle devient une belle femme mystérieuse et triste plutôt qu’une figure divine de désir et de renoncement forcé.
En supprimant ou en minimisant ces dimensions, Nolan enlève à l’Odyssée l’une de ses tensions centrales : la tentation du repos, du plaisir et de l’oubli face au devoir du retour. Les rencontres féminines divines ne sont plus des épreuves érotiques et mythiques, mais des passages psychologiques. Le film gagne en rythme, mais perd en profondeur sensuelle et cosmique.
Un casting qui signe l’appartenance au présent
Le problème de représentation va plus loin que les rôles principaux. Les compagnons d’Ulysse incluent des acteurs chinois, indiens et de nombreux acteurs noirs. Elliot Page apparaît dans un rôle de soldat sous les ordres d’Ulysse (et pas Achille heureusement). On a meme droit à un rappeur noir américain, Travis Scott, dès la première image du film, dans la salle de réception du château d’Ithaque. Ces choix, cumulés, produisent un effet de « United Colors of Benetton » que rien dans le texte ne justifie.
Dans l’Odyssée, l’équipage est composé d’hommes d’Ithaque et du monde grec égéen, c’est une île qui encore aujourd’hui a 3000 habitants… Quand Homère introduit des étrangers, il le signale. Il n’y a pas de Chinois ni d’Indiens parmi les compagnons directs d’Ulysse. Les Noirs subsahariens n’apparaissent pas non plus comme membres de l’équipage sans explication. À l’époque de la fin de l’âge du Bronze, les populations subsahariennes étaient largement séparées du monde méditerranéen par le Sahara, et les textes grecs ne mentionnent quasiment jamais d’hommes à la peau très noire dans le contexte des équipages ou des guerriers grecs. Les rares références à des « Éthiopiens » chez Homère les situent généralement aux confins du monde connu, dans un registre souvent plus mythique que réaliste.
Nolan semble avoir appliqué une logique de diversité contemporaine sans se soucier de la cohérence du monde représenté. Ce n’est pas une question de « pureté » historique absolue. L’Antiquité connaissait des échanges, des esclaves et des mercenaires venus d’ailleurs. Mais transformer l’équipage d’Ulysse en mosaïque multiraciale sans justification narrative ni textuelle donne un sentiment d’artificialité. Le film cesse d’être une plongée dans un univers précis pour devenir une production hollywoodienne de 2026 qui projette ses propres codes de représentation, et c’est dommage.
Le cas d’Elliot Page est symptomatique. Même dans un rôle secondaire de soldat, sa morphologie et sa présence ne correspondent pas à l’idée d’un guerrier grec antique, c’est indéniable qu’elle dénote. Dans un film qui mise sur l’échelle épique et les effets pratiques, ces dissonances visuelles deviennent gênantes. Le choix de Tom Holland pour incarner le fils d’Ulysse, Télémaque, pose un problème différent, mais tout aussi visible. L’acteur ne ressemble en rien à Matt Damon. Plus petit, mince, il ne renvoie aucune impression de filiation physique avec la carrure d’Ulysse. Or dans l’Odyssée, la reconnaissance progressive entre le père et le fils est un moment important, tant sur le plan dramatique qu’émotionnel. Ce décalage physique affaiblit la crédibilité de cette relation, alors même que Nolan a choisi d’accorder plus d’importance à ce lien père-fils qu’Homère ne le faisait.
Le dialogue moderne comme symptôme
Nolan a assumé le choix de dialogues contemporains (« Fuck » compris) et d’accents majoritairement américains. Il parle d’une narration qui touche émotionnellement plutôt qu’intellectuellement. « My dad is coming home » remplace des formulations plus formelles qu’on pourrait attendre entre un roi et un prince, et ce à toute époque, mais en particulier chez les anciens. Ce parti pris s’inscrit dans la même logique : rendre l’Antiquité accessible, la débarrasser de son « élévation » supposée.
Le résultat est cohérent avec le reste du projet, mais il achève de détacher le film de l’esprit grec. L’Odyssée est une œuvre orale, rythmée, qui utilise des formules et un registre élevé. La rendre familière et quotidienne, c’est la rapprocher de nous au prix de son étrangeté. Quand tout le reste (dieux, érotisme, héroïsme, casting) va déjà dans le sens d’une modernisation, le dialogue moderne devient le dernier clou dans le cercueil de l’altérité.
Un film de Nolan plutôt qu’une Odyssée
Au bout du compte, The Odyssey de Nolan est un objet cohérent : un grand film de Christopher Nolan qui utilise l’Odyssée comme matière première. Il conserve ce qui l’intéresse — le voyage, les erreurs, le retour, le spectacle en IMAX, quelques moments de grâce visuelle et des performances fortes. Il supprime ou affaiblit ce qui ne rentre pas dans sa grille : la dimension mythique foisonnante, la charge érotique, l’héroïsme non culpabilisé, la cohérence culturelle du monde grec.
Ce n’est pas un échec technique. C’est un choix esthétique et idéologique. Nolan préfère un récit psychologique centré sur un homme hanté par ses actes qu’une épopée où l’homme affronte des forces plus grandes que lui. Il préfère une représentation diverse et contemporaine du monde antique plutôt qu’une tentative de restituer sa logique interne. Il préfère l’accessibilité émotionnelle immédiate à la fidélité à l’esprit du texte. C’est dommage, car ceux qui découvriront cette histoire et ces personnages à travers le film risquent de ne pas en saisir pleinement le sens.
L’Odyssée d’Homère est une œuvre qui célèbre à la fois la ruse, la violence nécessaire, le désir et le retour à l’ordre. Elle ne demande pas au héros d’être « lessivé » ni de porter le poids moral du XXIe siècle. En voulant la rendre « plus humaine », Nolan la rend surtout plus proche de nous — et donc moins grecque. Sur ce point, le film Troie (2004), malgré ses propres faiblesses, parvenait mieux à transmettre une certaine idée de l’esprit homérique : malgré sa propre rationalisation du mythe et l’effacement presque complet des dieux, Troie parvenait davantage à restituer la brutalité aristocratique, le goût de la gloire et la monumentalité guerrière du monde épique, sans chercher à les rendre psychologiquement « modernes ».
Le film reste à voir, le scénario est quand meme intelligemment goupillé, avec des flashbacks bien placés, et représentant relativement bien l’histoire. C’est un film d’action avec du spectacle, de l’aventure, du rythme. Il est ambitieux, et meme bien joué sur certains rôles (Matt Damon mais aussi les actrices qui jouent sa femme Pénélope, Anne Hathaway, ou Robert Pattinson convaincant en vilain). Il satisfera ceux qui cherchent une version moderne et spectaculaire de cette histoire. Mais pour qui veut retrouver dans le cinéma l’esprit de l’épopée, sa rudesse, sa sensualité mythique, son rapport direct aux dieux et aux héros, il restera une occasion manquée. Nolan n’a pas adapté l’Odyssée. Il l’a réécrite à son image et à celle de son époque.
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