Une trajectoire intellectuelle singulière

Sam Harris occupe une place singulière dans le paysage intellectuel contemporain. Figure du « nouvel athéisme » dans les années 2000, neuroscientifique de formation, auteur à succès, podcasteur influent, il n’a jamais été un simple polémiste antireligieux. Son parcours est plus complexe, plus cohérent aussi, qu’on ne l’a souvent dit. Chez lui, la critique radicale de la foi s’est progressivement articulée à une réflexion sur la conscience, sur la possibilité d’une morale objective, sur la méditation, puis sur la nature spécifique de la menace jihadiste dans le monde contemporain.
C’est un intellectuel américain que j’apprécie depuis longtemps, et ce même si il est considéré comme de centre-gauche et soutenant plutôt le parti « Démocrate » aux élections, j’ai lu plusieurs de ses livres et j’apprécie ses interventions sous forme de podcasts. Je vais tâcher dans cet article de le présenter et de comprendre ses prises de position actuelles, notamment sur l’Iran.

Sam Harris est un essayiste et podcasteur américain, titulaire d’un doctorat en neurosciences obtenu après des études de philosophie à Stanford au début des années 2000. Ses travaux universitaires ont porté sur les bases neuronales des croyances et du jugement moral, mais c’est principalement comme intellectuel public qu’il s’est imposé, à la croisée de la philosophie, des sciences cognitives et du débat politique contemporain.

En France, Harris est relativement inconnu. Il n’a jamais occupé la place médiatique d’un Richard Dawkins ou d’un Christopher Hitchens parmi les athéistes médiatiques, et encore moins celle d’un auteur immédiatement assimilable à nos querelles franco-françaises comme Michel Onfray. La comparaison est en réalité imparfaite : si ces auteurs partagent une critique de la religion et une présence médiatique, Harris s’en distingue par une approche plus analytique et scientifique, ancrée dans les neurosciences et la philosophie morale, là où Onfray s’inscrit davantage dans une tradition philosophique et littéraire française.

Critique de la religion et déplacement vers la question du jihadisme

Pour qui lisait en anglais au début des années 2000, sa découverte a souvent constitué un choc intellectuel. Il proposait autre chose que la simple dénonciation morale ou culturelle de la religion. Il abordait la croyance comme un problème cognitif, éthique et civilisationnel, avec un ton plus analytique, plus empirique.

The End of Faith, publié en 2004 a marqué cette entrée fracassante. Là où beaucoup continuaient de traiter la religion comme un phénomène respectable en soi, susceptible de dérives mais fondamentalement excusable, Harris posait une question plus dérangeante : que se passe-t-il quand des hommes croient réellement à ce qu’ils disent croire ? Que se passe-t-il quand la promesse du paradis, la valeur du martyre, l’autorité du texte révélé et la certitude d’obéir à Dieu cessent d’être regardées comme de simples symboles ? Chez lui, le problème n’était déjà plus seulement la religion en général, mais le lien entre croyance sincère et violence sacrée.

Couverture du livre "La Fin de la Foi" avec une main rouge et des symboles religieux.

2004

The End of Faith: Religion, Terror, and the Future of Reason

Sam Harris

Cet ouvrage soutient que le concept de foi religieuse est devenu une relique intellectuelle dangereuse et obsolète, entravant le progrès de la raison humaine. L'auteur analyse comment l'adhésion dogmatique à des propositions sans preuves alimente les conflits mondiaux, la violence terroriste et des politiques publiques irrationnelles, notamment au sein de l'Islam et du Christianisme. En examinant la nature des croyances d'un point de vue neurologique et historique, il dénonce les horreurs nées de l'Inquisition et du littéralisme scriptural. Finalement, Harris propose une alternative fondée sur une spiritualité empirique et une éthique rationnelle, suggérant que la méditation et la science de l'esprit peuvent offrir une compréhension profonde de la conscience sans recourir au dogme religieux.

Dans The End of Faith (2004), Harris ne critique pas la religion comme une simple erreur culturelle : il la traite comme un problème cognitif, moral et urgent, surtout après le 11 septembre, où la foi modérée apparaît comme un terreau fertile pour l’extrémisme. Suivront Letter to a Christian Nation (2006), The Moral Landscape (2010) qui ose poser que la science peut fonder la morale (sans besoin d’une religion donc), Free Will (2012), et surtout Waking Up (2014, traduit en français en 2017 sous le titre Pour une spiritualité sans religion). Là, l’athée intransigeant ouvre une voie surprenante : une spiritualité laïque ancrée dans la méditation, la pleine conscience et les neurosciences de la conscience, sans dogme religieux. Cet intérêt pour la méditation a particulièrement résonné – même si, après avoir exploré ses conseils sur son application mobile Waking Up, je n’ai pas gardé cette habitude. Je recommande cependant à quiconque souhaiterait essayer (les premiers cours sont gratuits): sa voix, calme, posée, presque hypnotique par sa clarté et sa douceur mesurée, est idéale pour ce type d’exercice introspectif.

Spiritualité sans religion

Harris est devenu, au fil des années, quelque chose d’assez rare : un athée intransigeant capable de défendre une spiritualité sans religion. Son intérêt pour la méditation, pour la conscience, pour les expériences contemplatives, n’a jamais pris la forme d’un retour au sacré traditionnel. Il s’agissait au contraire d’explorer une vie intérieure débarrassée des dogmes, une forme de spiritualité laïque fondée sur l’expérience, l’attention et l’examen de l’esprit. C’est l’un des aspects les plus originaux de son œuvre : avoir refusé l’alternative trop simple entre religion révélée et matérialisme plat.

Désalignement politique et critique du progressisme

Cette complexité explique en partie pourquoi Harris traverse mal les catégories politiques ordinaires. Aux États-Unis, il se définit volontiers comme un homme de centre gauche, hostile à Trump, au trumpisme et à la dégradation générale de la démocratie américaine. Mais il est aussi devenu, depuis une dizaine d’années, l’un des critiques les plus constants de la gauche progressiste américaine, de son moralisme racial, de sa police du langage, de ses réflexes de censure, de son relativisme culturel et de son aveuglement devant certaines réalités anthropologiques ou civilisationnelles. C’est cette tension qui le rend particulièrement intéressant vu d’Europe. Beaucoup de lecteurs ou d’auditeurs situés à droite se reconnaissent davantage dans sa critique du wokisme, du multiculturalisme abstrait et des dénis de la gauche que dans ses appartenances partisanes déclarées.

Cette situation a souvent créé un malentendu fécond. Harris reste, à bien des égards, un libéral américain classique. Il ne parle pas depuis la droite identitaire, ni depuis le conservatisme religieux, ni depuis le souverainisme national. Pourtant, sur plusieurs questions cruciales, il rejoint des diagnostics que la droite formule plus volontiers que la gauche : la gravité du problème islamiste, la naïveté du relativisme culturel, l’impasse d’un universalisme qui refuse de nommer les différences de civilisation, ou encore la désorganisation mentale de certaines élites occidentales dès qu’il s’agit d’évaluer l’islamisme autrement qu’en termes de “stigmatisation”.

Il anime le podcast Making Sense (autrefois Waking Up): des conversations approfondies sur la conscience, l’intelligence artificielle, le libre arbitre, l’islamisme, la polarisation politique. Harris y reste fidèle à une exigence de vérité factuelle, quitte à critiquer sans relâche les dérives de son propre camp.

Le cas iranien : légitimité de l’objectif, faillite de l’exécution

Je voudrais revenir sur un podcast très récent consacré à l’Iran, Making Sense (épisode #462, daté du 6 mars 2026), enfin à la guerre menée par les Etats-Unis et Israel pour dégager le régime islamiste iranien. Harris exprime un soutien clair à l’idée de renverser le régime iranien, qu’il qualifie d’« evil regime » (régime maléfique), tout en déplorant l’incompétence flagrante de l’équipe au pouvoir aux Etats-Unis. Ce point de vue, que je valide en tout point, illustre parfaitement la capacité de Harris à maintenir deux idées en tension : la nécessité morale et stratégique d’agir contre une théocratie jihadiste, et les risques énormes posés par un leadership américain chaotique et autoritaire.

Sam Harris y réaffirme avec force une thèse qu’il porte en lui depuis vingt ans : le jihadisme n’est pas un simple accident politique, ni une pure réaction à l’impérialisme, ni un fantasme islamophobe occidental. C’est une possibilité réelle, théologiquement enracinée, historiquement active, dont les formes les plus extrêmes rendent impossible toute naïveté stratégique. Et lorsqu’un régime théocratique de ce type s’approche de la capacité nucléaire, le problème change de nature.

L’Iran représente une menace unique, non seulement pour Israël – où un Iran nucléaire serait une menace existentielle – mais pour le monde entier. Il insiste sur le fait que les jihadistes ne peuvent pas obtenir d’armes nucléaires : « We can’t have jihadists with nukes. »

Dans cet échange, Harris tient d’emblée deux idées ensemble. La première est qu’il serait souhaitable de voir disparaître le régime iranien. Il le décrit comme une théocratie oppressive, malfaisante, profondément hostile à la liberté de son propre peuple et dangereuse pour la région. Il rappelle ce que nombre de critiques occidentaux de la guerre oublient volontiers : des millions d’Iraniens n’aspirent pas à vivre sous ce régime, et la première exigence intellectuelle minimale, avant même de débattre des moyens employés contre Téhéran, consiste à reconnaître la nature du pouvoir en place et la misère qu’il impose aux Iraniens.

La seconde idée est que l’administration Trump conduit cette guerre de manière déplorable. Harris ne cache rien de son mépris pour ceux qui sont alors au pouvoir à Washington. Il parle d’incompétence, d’improvisation, de communication incohérente, de posture autoritaire, d’absence de préparation de l’opinion publique et du Congrès, d’alliés inutilement humiliés puis brusquement rappelés à l’aide, d’un mélange de fanfaronnade et d’amateurisme. Il décrit une opération potentiellement juste dans son principe mais gérée par des hommes qu’il considère comme moralement et intellectuellement indignes de la conduire.
Harris n’épargne surement pas Trump et son administration, ni le congrès, alimentée par des théories du complot impliquant Israël.

C’est là un point important. Harris refuse la facilité qui consisterait à juger une guerre uniquement d’après ceux qui la mènent. Il ne raisonne pas par réflexe tribal. Que Trump soit, selon lui, un sociopathe, un homme incohérent, un dirigeant destructeur pour la réputation morale des États-Unis, n’implique pas que toute action menée sous son mandat soit par définition injuste. Il est au contraire possible, dit-il en substance, qu’une administration calamiteuse poursuive malgré elle un objectif légitime. Ce n’est pas le moindre intérêt de sa position : elle oblige à distinguer la qualité morale de la cause de la qualité morale des exécutants.

Le jihadisme comme problème théologique et stratégique

Quel est alors, pour Harris, le cœur de l’affaire ? Une phrase résume tout : on ne peut pas laisser des jihadistes obtenir l’arme nucléaire. C’est le centre dur de sa doctrine. Tout le reste en découle. Tant que l’on a affaire à des États ou à des dirigeants qui souhaitent survivre, protéger leurs intérêts, transmettre leur pouvoir, la logique classique de la dissuasion reste pensable. Mais face à des acteurs pour lesquels le martyre, la mort sacrificielle et la récompense posthume ne sont pas des métaphores, cette logique se dérègle. Harris insiste sur ce point depuis des années : la dissuasion nucléaire suppose des acteurs rationnels au sens minimal, c’est-à-dire des acteurs qui veulent continuer à vivre. Si vous faites face à des hommes qui ne craignent pas la mort, ou qui l’intègrent positivement dans leur horizon religieux, l’équilibre de la terreur cesse d’être fiable.

C’est pourquoi il traite le jihadisme comme un phénomène sui generis. Il ne s’agit pas pour lui d’un ennemi ordinaire, comparable à n’importe quelle puissance autoritaire ou nationaliste. Le jihadisme, dans sa version cohérente et assumée, est à ses yeux une forme de culte de la mort adossée à des croyances sincères. On peut juger cette lecture excessive, on peut lui objecter que la plupart des musulmans ne sont pas jihadistes, on peut rappeler la diversité réelle de l’islam. Harris le reconnaît partiellement. Mais sa thèse demeure : le jihadisme n’est pas extérieur à l’islam comme un parasite absolument exogène ; il puise dans des ressources doctrinales réelles, dans une théologie du martyre, du combat sacré et de la soumission à Dieu que l’on ne peut pas simplement évacuer par des slogans.

Cette insistance sur la sincérité de la croyance est décisive. Harris refuse depuis toujours les interprétations purement sociologiques ou matérialistes du fanatisme islamiste. Pour lui, l’erreur la plus profonde d’une partie des élites occidentales est de ne pas croire que les croyants croient vraiment. Elles veulent ramener le jihadisme à la pauvreté, à l’humiliation coloniale, aux manipulations géopolitiques, au racisme subi, à l’exclusion. Harris n’ignore pas ces variables, mais il refuse d’y voir la racine principale. Il rappelle qu’il existe des hommes qui tuent et meurent parce qu’ils pensent réellement obéir à Dieu et gagner le paradis. Tant que cette donnée élémentaire n’est pas admise, tout raisonnement sur le problème reste faussé.

Dans le podcast, il va plus loin encore. Il conteste frontalement l’idée, très répandue, selon laquelle l’intervention militaire occidentale produirait mécaniquement davantage de jihadistes. Selon lui, ce qui nourrit massivement le jihadisme n’est pas d’abord la riposte occidentale, mais le sentiment de victoire et d’expansion des mouvements islamistes. L’exemple qu’il invoque implicitement est toujours le même : lorsque l’État islamique a semblé triompher, proclamer un califat, attirer des milliers de recrues, c’est alors que l’enthousiasme jihadiste a explosé. Ce qui galvanise, ce n’est pas seulement la victimisation, c’est la perception du succès. Sa conclusion est nette : les jihadistes doivent perdre, visiblement perdre, durablement perdre.

Cela le conduit à une thèse plus dérangeante encore pour un public occidental : la solution durable ne pourra pas être uniquement militaire ni uniquement occidentale. Harris admet qu’une guerre menée par des non-musulmans contre des musulmans reste, pour des raisons évidentes, inflammable et productrice de ressentiment. En dernière analyse, dit-il, le monde musulman devra lui-même mener sa propre guerre intérieure contre le jihadisme, théologique autant que politique. Il faudra une réforme, une marginalisation, peut-être même une forme de guerre civile doctrinale entre un islam compatible avec la coexistence et un islam qui reste aimanté par la logique du martyre et du combat sacré. C’est une intuition brutale, mais cohérente avec tout son travail.

Limites morales de la guerre et réalisme tragique

Le podcast est également intéressant par la manière dont Harris traite la question morale de la guerre. On lui demande à partir de quel moment la violence employée contre un ennemi idéologique devient elle-même moralement inacceptable. Sa réponse n’est pas entièrement satisfaisante sur le plan philosophique, mais elle est révélatrice. Il admet qu’il existe un seuil de dommages collatéraux intolérables, qu’on ne peut évidemment pas tout justifier au nom de la lutte contre le jihadisme, et que la guerre devrait devenir toujours plus précise à mesure que la technologie progresse. Mais il refuse de donner une règle abstraite, un algorithme moral clair. Il raisonne en stratège moral plutôt qu’en théoricien du droit de la guerre : prudence maximale, précision maximale, mais priorité maintenue à la défaite de l’ennemi.

Sur ce point, son analyse de l’administration Trump est d’autant plus sévère. Harris condamne explicitement les frappes erronées, comme le bombardement accidentel d’une école de filles, qu’il présente comme une catastrophe. Il rejette absolument l’idée qu’il s’agirait d’une action intentionnelle, qu’il considère absurde et délirante. Mais il souligne que ce type d’erreur, dans un contexte déjà mal préparé politiquement et diplomatiquement, peut faire basculer une opération légitime dans le discrédit, le chaos et l’échec. Il s’indigne aussi des mèmes et vidéos triomphalistes relayés par la Maison-Blanche, qu’il perçoit comme une profanation grotesque de la dignité américaine sur la scène mondiale. Il ne ménage personne : la cause peut être juste, mais ceux qui l’incarnent peuvent la salir au point d’en compromettre les effets.

Un autre axe central du podcast concerne la gauche occidentale. C’est un thème récurrent chez Harris, mais il prend ici une tonalité particulièrement tranchée. Il reproche à une large partie des milieux progressistes leur confusion morale devant l’islamisme. Selon lui, leur grille de lecture repose presque exclusivement sur l’opposition entre oppresseurs et opprimés, sur la hantise du racisme, sur l’obsession de la “stigmatisation”, et cette grille les conduit à minimiser, relativiser ou même excuser des formes de fanatisme théocratique qu’ils condamneraient sans hésiter si elles venaient d’ailleurs.

Le point le plus mordant de sa critique est probablement celui-ci : des gens qui seraient eux-mêmes persécutés, humiliés ou massacrés par des jihadistes se retrouvent, au nom de l’antiracisme, à reprendre des arguments qui objectivement servent les intérêts des islamistes. Harris vise là tout un univers intellectuel occidental où la défense des femmes iraniennes, des dissidents ex-musulmans, des victimes de la police religieuse, des caricaturistes menacés ou assassinés, devient secondaire dès lors que la critique de l’islamisme risque d’être perçue comme une critique de l’islam, donc comme une faute raciale ou civilisationnelle.

C’est sans doute ici que Harris rejoint le plus nettement certaines intuitions de la droite contemporaine. Non pas une droite religieuse, ni même forcément une droite américaine, mais une droite qui perçoit dans l’universalisme abstrait de la gauche tardive une incapacité à défendre concrètement une civilisation, ses libertés, ses formes de vie et ses exigences de vérité. Harris ne parle pas comme un conservateur classique ; il ne défend ni tradition, ni héritage chrétien, ni identité nationale au sens européen du terme. Mais il aboutit souvent, par son rationalisme même, à des constats que les progressistes refusent de faire.

C’est ce qui rend son cas si intéressant. Il montre qu’on peut venir d’un athéisme scientifique, d’une spiritualité laïque, d’un univers philosophique libéral, et aboutir malgré tout à une critique puissante des illusions de la gauche contemporaine. Il montre aussi qu’une partie du clivage politique réel ne passe plus entre croyants et non-croyants, ni même entre droite et gauche au sens classique, mais entre ceux qui acceptent de nommer certaines réalités anthropologiques et idéologiques, et ceux qui préfèrent les dissoudre dans des récits moralisateurs.

Israël dans la pensée de Harris : rationalité contre tribalisme supposé

Je tiens à ajouter que dans le débat contemporain, Harris est souvent accusé, notamment dans les cercles progressistes ou anti-israéliens, de ménager Israël en raison d’origines juives – il a été élevé par sa mère, une actrice d’origine juive non pratiquante – cette ascendance est parfois invoquée pour discréditer sa fermeté sur l’islamisme comme un biais ethnique ou religieux.

Cette critique est non seulement infondée, mais elle rate complètement la cohérence de sa pensée. Harris n’épargne rien ni personne : il condamne avec la même vigueur les dérives messianiques ou extrémistes au sein de la société israélienne (comme les appels de certains colons radicaux ou figures ultra-orthodoxes à des lectures violentes de textes bibliques), et il refuse toute indulgence tribale.

Dans son échange avec le journaliste israélien Haviv Rettig Gur (dans un épisode de Making Sense enregistré en juin 2025), il maintient une ligne intransigeante : Israël mène une guerre existentielle non seulement pour sa survie, mais pour celle des sociétés ouvertes face à la théocratie islamiste. Il souligne l’asymétrie morale abyssale – le Hamas qui utilise délibérément ses civils comme boucliers humains et célèbre la mort, contre Israël qui, malgré ses erreurs et ses incompétences, cherche à minimiser les pertes civiles tout en affrontant un ennemi indéterrable.

Pour Harris, le soutien à Israël n’est pas une question d’identité juive, mais de principe rationnel : un État démocratique libéral, même imparfait, face à des acteurs qui aspirent ouvertement à la destruction et au martyre. Accuser Harris de partialité revient à projeter sur lui un tribalisme qu’il rejette explicitement, au nom de la même exigence de vérité qu’il applique à la gauche woke, au trumpisme ou au relativisme culturel. Il a souvent affirmé que si les rôles étaient inversés (un groupe juif pratiquant le jihadisme tel que défini par le Hamas), il serait tout aussi critique à leur égard.

Conclusion : un libéralisme confronté au réel

Au fond, Sam Harris est devenu autre chose qu’un simple auteur du “nouvel athéisme”. Il est un cas-limite du libéralisme occidental confronté à ses propres contradictions. Il veut maintenir l’universalisme moral, les droits individuels, la science, la raison, la liberté d’expression, tout en regardant en face les ennemis réels de cet univers moral. Il ne se réfugie ni dans le cynisme réaliste pur, ni dans la sentimentalité progressiste. Son tort, pour beaucoup, est précisément d’avoir voulu rester fidèle à une certaine idée de la vérité quand celle-ci devenait politiquement coûteuse.

Le podcast sur l’Iran éclaire donc toute sa trajectoire. On y retrouve le même refus du mensonge pieux, la même insistance sur la croyance sincère, la même défiance envers les simplifications idéologiques, la même volonté de nommer le jihadisme pour ce qu’il est. On y retrouve aussi ses limites : une tendance à absolutiser parfois la variable religieuse, une relative sous-estimation de certaines logiques géopolitiques ou historiques, une confiance discutable dans la possibilité qu’une destruction de régime produise mécaniquement quelque chose de meilleur. Mais même là, il reste plus intéressant que la plupart de ses adversaires, précisément parce qu’il assume les termes du problème au lieu de les escamoter.

Vingt ans après The End of Faith, Sam Harris n’est plus seulement le critique de la religion que beaucoup ont découvert. Il est devenu un penseur de la conscience, de la morale, de la désorientation occidentale et de la guerre idéologique menée contre les formes les plus fanatiques de l’islam politique. Que l’on partage ou non toutes ses conclusions, il faut reconnaître chez lui une qualité devenue rare : la capacité à maintenir des vérités incompatibles en apparence. Oui, le trumpisme est pour lui une catastrophe morale et politique. Oui, le régime iranien est un mal qu’il serait bon de voir disparaître. Oui, la gauche se trompe souvent gravement sur l’islamisme. Oui, la spiritualité peut survivre à la religion. Oui, la rationalité ne dispense pas de regarder le tragique.

C’est précisément pour cela que Sam Harris demeure précieux. Non comme oracle, mais comme révélateur. Révélateur des failles du progressisme contemporain, des impensés du libéralisme, de la difficulté occidentale à penser le fanatisme, et de cette vérité élémentaire qu’une civilisation ne survit pas longtemps si elle perd la capacité de distinguer ses ennemis, de nommer le réel et de défendre ses propres conditions d’existence.

Sam Harris lors d'une conférence sur l'athéisme et le jihadisme.
Légende de l'image : Sam Harris, philosophe et auteur, s'exprime lors d'une conférence sur l'athéisme rationnel et la lutte contre le jihadisme.

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