Dans un précédent article, j’ai retracé la trajectoire d’Alain Soral. C’était le portrait d’un homme et la chronique d’une dérive. Je voudrais ici me placer sur un autre plan : non plus l’homme et son parcours, mais l’idéologie et ses sources. D’où vient la pensée soralienne ? À quelle généalogie intellectuelle se rattache-t-elle ? Et pourquoi, malgré quelques diagnostics justes, finit-elle invariablement par tourner à vide dans une obsession monomaniaque ?
Alain Soral ne surgit pas de nulle part. Il est, pour une large part, le produit d’une certaine critique de gauche anti-68 qu’il a radicalisée jusqu’à la caricature. Comprendre son idéologie exige de remonter à ses sources déclarées : Marx, Lukacs, Wallon, Goldmann… et surtout Michel Clouscard.
Un héritier revendiqué de Clouscard
Du marxisme, Soral conserve la méthode : matérialisme dialectique, primauté des rapports de force économiques, lecture en termes de structures et non d’individus. Mais il opère une substitution décisive : à la lutte des classes, il substitue l’opposition entre le Peuple — producteur, enraciné — et l’Oligarchie — nomade, parasitaire. Le glissement est crucial. Il permet de garder l’outillage marxiste tout en évacuant la dimension internationaliste qui en constituait le cœur. C’est une marxisation du nationalisme autant qu’une nationalisation du marxisme.
Cette opération n’est d’ailleurs pas une invention soralienne. Elle réactive une tradition française identifiée : celle du Cercle Proudhon, ce think tank du début du XXe siècle qui, sous un nom emprunté de manière détournée à l’anarchisme, tentait de marier syndicalisme révolutionnaire et nationalisme intégral maurrassien. La matrice « gauche du travail, droite des valeurs » y est déjà entièrement préfigurée. J’y reviendrai.
Michel Clouscard (1928-2009) est un philosophe et sociologue marxiste français resté longtemps marginal dans le paysage universitaire, avant d’être redécouvert dans les années 2000. Communiste de conviction, fidèle à Marx jusqu’à la fin, il a consacré l’essentiel de son œuvre — Néo-fascisme et idéologie du désir (1973), Le Capitalisme de la séduction (1981), Critique du libéralisme libertaire (2005) — à une thèse centrale et dérangeante : Mai 68 n’a pas été une révolte populaire contre le capitalisme, mais le moment où le capitalisme a changé de visage. Là où l’ancien capitalisme bourgeois reposait sur la contrainte, le travail et la discipline, le nouveau capitalisme post-68 repose sur la séduction, la consommation et la libération des désirs. Le « jeune cadre dynamique » et le hippie sont, pour Clouscard, les deux faces d’un même système : l’un produit, l’autre consomme, et tous deux participent à la même machine.
C’est dans ce cadre qu’il forge le concept-clé que Soral va lui emprunter : le « libéral-libertaire ». Le néologisme désigne la synthèse mortifère entre libéralisme économique (marché, consommation, dérégulation) et libertarisme culturel (libération des mœurs, anti-autoritarisme, dissolution des cadres traditionnels). Pour Clouscard, ces deux forces que tout semble opposer en surface sont en réalité complémentaires : le marché a besoin d’individus déliés de toute attache pour mieux les transformer en consommateurs. Mai 68 n’est donc pas le cheval de Troie d’une révolution, mais celui du capitalisme moderne.
Soral pousse cette analyse à son terme logique — ou illogique. Là où Clouscard voyait dans le désir libertaire un outil objectif du capital (sans démoniser ceux qui le portent), Soral en fait le fil rouge d’une vaste entreprise de dissolution nationale, animée par des acteurs identifiables et coupables. Le féminisme institutionnel, la « théorie du genre », le mariage pour tous, l’immigration de masse, la destruction des classes populaires : ces éléments disparates deviennent l’expression d’une même stratégie de déracinement.
D’ailleurs, Clouscard lui-même a refusé cette filiation à la fin de sa vie, ne se reconnaissant pas dans la lecture qu’en faisait Soral. C’est précisément ce passage du concept analytique (chez Clouscard) au concept accusatoire (chez Soral) qui constitue la première bifurcation à comprendre.
Baudrillard, Debord, Girard : le moteur psychologique
Si Clouscard fournit la base sociologique et économique — le « comment ça marche financièrement » du capitalisme post-68 —, d’autres penseurs français ont complété le tableau de cette société du désir et de sa dérive. Soral les convoque régulièrement, parfois sans les nommer.
Jean Baudrillard, d’abord. Sa thèse centrale est qu’on ne consomme plus un objet pour son utilité (sa valeur d’usage), mais pour ce qu’il signifie socialement (sa valeur-signe). Le « hippie » et le « jeune cadre dynamique » de Clouscard ne font pas qu’acheter des produits : ils achètent des signes de distinction, de positionnement, d’appartenance. Soral récupère cette idée pour affirmer que la politique contemporaine est un théâtre d’ombres, un spectacle — la formule renvoie ici directement à Guy Debord — qui masque les rapports de force réels.
Mais c’est René Girard qui apporte la pièce manquante : le moteur psychologique. Si Clouscard explique que le capitalisme utilise le désir, Girard explique comment ce désir fonctionne. Sa thèse est que l’homme ne sait pas quoi désirer par lui-même : il désire ce que l’Autre désigne comme désirable. C’est le désir mimétique. Or, lorsque les structures traditionnelles s’effondrent — hiérarchies, religions, cadres collectifs, c’est-à-dire précisément ce que Clouscard appelle le moment libertaire —, les individus deviennent tous égaux, donc tous rivaux. La rivalité mimétique se généralise.
Et c’est là que Girard devient, malgré lui, le point de bascule vers le soralisme. Car pour Girard, quand la rivalité de tous contre tous devient insupportable, la société évacue sa violence sur un bouc émissaire. Soral applique ce schéma de manière presque clinique : puisque le système libéral-libertaire crée une frustration permanente, un désir jamais assouvi, il faut désigner un coupable responsable de ce malheur. La « communauté organisée » devient le bouc émissaire girardien qui permet de réunifier les colères. Là où Girard décrivait un mécanisme à neutraliser, Soral en fait un programme à exécuter.
Tous ces auteurs convergent vers un même constat : la liberté promise par la modernité libérale cache une nouvelle forme de servitude psychologique et sociale. Mais cette puissance analytique est une arme à double tranchant. En pointant un système devenu total, elle peut soit mener à une quête d’autonomie renouvelée, soit basculer dans une paranoïa qui cherche des visages malveillants derrière les structures anonymes du capital. C’est précisément sur cette ligne de crête que Soral tombe systématiquement du mauvais côté.
François Bégaudeau et la critique de la « confusion »
François Bégaudeau est un romancier, essayiste et intellectuel français contemporain, connu notamment pour son livre Entre les murs (adapté au cinéma) et pour des ouvrages plus politiques comme Notre Joie. Figure de la gauche critique, à l’opposé idéologique de Soral, il consacre dans Notre Joie une analyse nourrie et souvent incisive à l’encontre de Michel Clouscard et Alain Soral.
Notre Joie (2021) naît d’une rencontre réelle entre Bégaudeau et un jeune homme d’extrême droite, désigné dans le livre par l’initiale « M. », venu se dire fan de lui et de son essai politique précédent, Histoire de ta bêtise, à la sortie d’une de ses conférences. Bégaudeau est évidemment surpris de voir quelqu’un du camp d’en face parmi ses admirateurs — d’autant que M. est, comme il le précisera à la fin du livre, d’origine maghrébine, et lecteur assidu d’Alain Soral par ailleurs. C’est ce malentendu — l’ennemi de mon ennemi n’est pas mon ami — qui structure tout l’essai.
Selon Bégaudeau, Soral est le « continuateur qu’il mérite » de Clouscard. En criminalisant systématiquement le désir et l’esprit libertaire, Clouscard ouvrait la porte à une critique autoritaire. Bégaudeau qualifie la ligature « libéral-libertaire » de « tout à fait indue » : dans la réalité des luttes sociales concrètes (temps de travail, prison, école), les forces libérales et libertaires s’affronteraient frontalement, et ne se compléteraient pas comme l’affirme Clouscard (et après lui d’autres auteurs comme Christopher Lasch et Jean-Claude Michéa).
Il reproche à cette lignée de transformer une analyse sociologique en nostalgie du capitalisme patriarcal d’avant-guerre et, finalement, en rejet de tout esprit de liberté. Il voit aussi dans Soral un « intellectuel 2.0 », performeur de la parole assis sur son « canapé rouge », régnant sur une « logocratie » où seule compte la force du verbe. Il reconnaît chez lui un « champion » du sport intellectuel capable d’une certaine « sécheresse analytique marxiste » avant que tout ne finisse par se jeter dans son « flow antisémite ».
Pour Bégaudeau, cette pensée, en se focalisant sur les identités et les essences plutôt que sur les rapports de force réels, finit par se rendre complice de ce qu’il appelle la « chape libérale-autoritaire » qu’elle prétend dénoncer.
Mais le terme est lui-même un contresens. Le libéralisme, qu’il soit économique ou politique, est par définition une doctrine de limitation du pouvoir : sur l’individu, sur le marché, sur les mœurs. Lui accoler l’adjectif « autoritaire » revient à fabriquer un oxymore. Là où le « libéral-libertaire » de Clouscard décrivait une convergence objective réelle — le marché libère les mœurs parce qu’il a besoin d’individus déliés pour mieux les transformer en consommateurs —, le « libéral-autoritaire » de Bégaudeau ne décrit rien. Il accuse. C’est un travers récurrent à gauche : dès qu’une politique libérale dérange, elle est qualifiée d’« autoritaire », comme si toute contrainte venant du camp adverse — y compris l’État de droit ou la simple application de la loi — relevait par nature de l’autoritarisme. La formule a l’air analytique ; elle est en réalité polémique. Bégaudeau ne convainc personne au-delà de son propre camp parce qu’il ne forge pas un concept : il retourne une étiquette.
La boussole conceptuelle de Bégaudeau ne tient pas. Il accuse les autres de « confusion » alors que son propre parcours aboutit à des solutions d’extrême gauche qui, in fine, mènent mécaniquement à l’autoritarisme. Et le concept de « libéral-autoritaire » qu’il forge en miroir relève précisément de cette logocratie qu’il reproche à Soral : une formule qui frappe avant d’expliquer. Il est mal placé pour donner des leçons de clarté anti-autoritaire.
Au fond, Bégaudeau et Soral sont deux faces d’une même pièce : deux logocrates qui se battent à coups d’étiquettes dans une performance intellectuelle très française, et très peu concrète. L’un accuse l’autre de logocratie depuis sa propre logocratie symétrique.
Bégaudeau offre un regard extérieur utile et documenté sur la filiation intellectuelle entre Clouscard et Soral, c’est un auteur dont j’apprécie les textes politiques (ses romans, en revanche, sont une catastrophe). Ce qui est marquant chez lui, c’est son côté très français : il incarne presque physiquement l’intellectuel dandy hexagonal — le nom, la gestuelle, la voix, tout le place dans une continuité historique qu’il s’attelle pourtant à démonter, et à laquelle, ce faisant, il contribue à donner ses derniers feux.
Christopher Lasch et Jean-Claude Michéa : continuateurs de Clouscard
Avant d’aller plus loin dans la mécanique soralienne, il faut situer clairement les auteurs qui forment le socle de cette critique anti-68.
Christopher Lasch, historien et sociologue américain (1932-1994), est souvent présenté, notamment par Michéa, comme le « cousin américain » de Clouscard. Dans La Culture du narcissisme (1979), il analyse comment le capitalisme contemporain produit une nouvelle élite « progressiste » qui combine consumérisme, thérapie individuelle, abandon des solidarités populaires et élitisme culturel. Le résultat ? Des individus « narcisses » expropriés de leur propre subjectivité, uniformisés, incapables de transmettre une culture ou une identité collective. Lasch n’utilise pas le terme exact « libéral-libertaire » (c’est un néologisme français), mais sa grille est strictement convergente : le capitalisme ne se contente plus d’exploiter le travail, il colonise le désir et la subjectivité.
Jean-Claude Michéa, philosophe français contemporain, est issu d’une famille de résistants communistes et fut lui-même longtemps membre du PCF. Sa critique vient donc de l’intérieur de la gauche, par un homme qui ne s’y reconnaît plus — pas d’un transfuge ou d’un converti. Il a repris et popularisé les concepts de Clouscard et Lasch comme armes centrales de son œuvre. Dans des livres comme L’Empire du moindre mal, Notre ennemi, le capital ou ses préfaces, il décrit la « gauche libérale-libertaire » qui trahit le socialisme populaire au profit d’un capitalisme hédoniste et individualiste. Pour Michéa, cette gauche a abandonné la critique du capital pour se concentrer sur les « libérations » individuelles (mœurs, identités, consommation des désirs), au service du marché. Il voit dans cette alliance le cœur du problème contemporain.
J’aime beaucoup ces deux auteurs. Leur lecture est très intéressante et souvent juste dans le diagnostic. Personnellement, je ne me reconnais cependant pas toujours dans leurs conclusions. C’est d’ailleurs le reproche principal que je pourrais faire en particulier à Jean-Claude Michéa : ses livres consistent souvent en 95 % de critique brillante et en quelques pages finales pour évoquer rapidement des solutions au final peu claires (retour à la « common decency » orwellienne, monnaies locales, relocalisation). Il faut dire que c’est un constat que l’on peut faire chez beaucoup de penseurs, et en particulier chez ceux qui se disent de gauche.
Et Soral en est lui aussi un bon exemple — mais à un degré supérieur. Là où Lasch et Michéa restent dans l’analyse, fût-elle inaboutie, Soral franchit le pas que ses prédécesseurs se refusaient à faire : il désigne un coupable. Le vide laissé par l’absence de solution positive, il le comble par l’identification d’un ennemi ontologique. C’est la trajectoire classique de toute critique radicale qui ne trouve pas de prolongement constructif : faute de pouvoir bâtir, elle accuse.
Une idéologie syncrétique et monomaniaque
L’idéologie soralienne est un syncrétisme instable. Il a pu se revendiquer d’un « national-socialisme à la française » (il assume le terme, en rejetant le racialisme biologique au profit d’un nationalisme culturel). Il se dit catholique traditionaliste par moments (récemment encore, il a versé une petite larme dans un accès de nostalgie en évoquant « Jésus »). Admirateur de Poutine, de Cuba et même de la Corée du Nord (où il a été invité par le régime il y a 10 ans), partisan d’une « réconciliation nationale » par-delà les clivages gauche/droite. Son projet politique central est clair : réconcilier le peuple français contre « le judaïsme politique », considéré comme la force motrice de la destruction anthropologique du pays depuis 68.
C’est ici que la mécanique de son discours devient fascinante et pathologique. Soral opère par « oppositions polaires » : le goy contre le juif, l’enraciné contre l’apatride, la France chrétienne contre la « nébuleuse Rothschild », l’authentique contre le « théâtre de formes ». Tout phénomène contingent — qu’il soit local ou international — est immédiatement rattaché à un mécanisme global de domination sioniste. Il n’y a plus de hasard, plus de médiations, plus de contingence historique : seulement l’exemplification d’un plan unique.
Il faut cependant éviter d’être caricatural sur l’« obsession juive ». La cible soralienne est en réalité plus large que ce qu’on lui prête. Sous le terme d’« axe américano-sioniste », il englobe pêle-mêle la finance new-yorkaise, la franc-maçonnerie, le protestantisme évangélique anglo-saxon et les réseaux d’influence des grandes universités américaines. L’unification de ces éléments hétérogènes en un plan unique reste évidemment problématique — c’est précisément la marque du discours systématique —, mais réduire son propos à une fixation strictement antijuive, c’est rater une partie du dispositif.
C’est là que se joue une grande partie du malentendu. Soral affirme régulièrement qu’il ne parle pas des « juifs » en tant que peuple, mais d’une certaine élite juive organisée politiquement et financièrement. Il reconnaît lui-même que le « juif du quotidien » n’a guère plus de pouvoir ou d’influence qu’un goy moyen. Cet abus de langage répété — dire « les Juifs » quand il vise une oligarchie spécifique — lui a coûté très cher, et c’est objectivement dommageable. En refusant systématiquement les pincettes, il tend le bâton pour se faire battre.
Il ne se revendique d’ailleurs pas antisémite, mais judéophobe — distinction qui mérite d’être discutée plutôt que balayée. Certains assument bien être christianophobes ou islamophobes sans que cela pose problème de principe.
Cela dit, le reproche d’« obsession juive » reste souvent un argument du système, récité même par ceux qui n’ont jamais lu une ligne de lui. La réalité est plus subtile. Lorsqu’un groupe se distingue par une forte sur-représentation intellectuelle et une quasi-absence de prolétariat, il est statistiquement logique qu’il se retrouve massivement parmi les élites des pays occidentaux. Bravo à eux. Mais mathématiquement aussi, ces mêmes individus deviennent des cibles privilégiées dès que le système dysfonctionne. Cela ne signifie pas que « c’est la faute des Juifs » (Macron ou Trump ne sont pas Juifs), ni que aucun Juif ne porte de responsabilité (George Soros, via l’Open Society, en est un exemple évident). C’est simplement la conséquence prévisible d’une visibilité et d’une influence disproportionnées.
Soral cependant essentialise le « juif » : ce n’est pas un acteur parmi d’autres, il est l’acteur ontologiquement apatride, retors, maître du verbe et de la ruse, à la fois fascinant (Soral cite sans complexe de nombreux auteurs juifs) et diabolique. Cette fascination/répulsion est constante. Le capitalisme moderne n’est plus une structure économique mais une essence tribale. Le CRIF devient la preuve vivante de la toute-puissance « shoatique ». L’antisémitisme n’est plus une critique politique ponctuelle : il devient cosmologie.
Reste que son système n’est pas exempt de contradictions sérieuses, et qu’il faut les nommer. Ce qui gêne d’abord dans sa « réconciliation nationale », c’est son absence flagrante de critique vis-à-vis de l’Islam. On y décèle un clientélisme qui ne dit pas son nom : pour maintenir sa ligne, il épargne une religion dont les valeurs traditionnelles lui servent d’alliée de circonstance, quitte à fermer les yeux sur les tensions culturelles bien réelles que cette présence produit dans le pays. Le « national » de son national-socialisme à la française a ici une géométrie variable.
Son poutinisme inconditionnel pose le même type de problème. S’il est juste de pointer la responsabilité de l’OTAN dans la prolongation du conflit ukrainien, il faut être deux pour faire la guerre. En soutenant aveuglément Moscou, Soral oublie — ou choisit d’oublier — que ce conflit est avant tout une tragédie européenne : un million de jeunes Blancs morts pour rien, des nations exsangues qui s’ouvrent en compensation à une immigration massive, pendant que la dignité des femmes se dissout dans le consumérisme sordide de métropoles mondialisées comme Dubaï. À force de chercher le coupable à Washington ou Tel-Aviv, il en vient à cautionner un gâchis civilisationnel dont aucun camp ne sortira vainqueur. C’est là que le diagnostic soralien tourne à vide : il identifie tous les ennemis sauf ceux qui, objectivement, accélèrent la disparition de ce qu’il prétend défendre.
Écouter Alain Soral discourir pendant des heures (et il est expert en la manière) revient à attendre le moment où il bifurquera sur les Juifs, ça peut en prendre que quelques minutes selon l’actualité. On est à la limite du « discours paranoïde » et clairement dans une « logique systématique ». La parole soralienne est une logorrhée circulaire qui glisse en permanence vers la même conclusion. Ce qui rend le phénomène particulièrement efficace — et dangereux — est le style : franc-parler viril, humour provocateur, posture du penseur-combattant grec. Soral ne prêche pas seulement : il performe habilement et la force du verbe suffit à tenir lieu de vérité, d’autant que son discours reste construit et qu’il énonce aussi beaucoup de vérités, ce qui oblige à piocher dans le lot.
La matrice : « gauche du travail, droite des valeurs »
Pour comprendre la cohérence interne du discours soralien, il faut introduire ce qui en constitue la véritable matrice : la distinction entre gauche du travail et droite des valeurs.
Ce schéma repose sur une idée simple en apparence : le clivage gauche/droite traditionnel serait devenu obsolète, voire trompeur. Il masquerait la véritable ligne de fracture entre, d’un côté, le monde du travail et de la production, et de l’autre, les forces de dissolution culturelle et de domination financière.
La gauche du travail désigne alors le versant économique du raisonnement. Elle renvoie à une critique classique du capitalisme financier : dénonciation de la spéculation, valorisation de l’économie réelle, défense des classes productives — ouvriers, artisans, petits entrepreneurs — contre une élite détachée des réalités matérielles.
La droite des valeurs, en miroir, constitue le versant moral et culturel. Elle repose sur l’idée qu’un ordre social stable nécessite des structures durables : famille, nation, hiérarchie, transmission. Elle s’oppose au progressisme culturel perçu comme un facteur de désagrégation des solidarités et des repères collectifs.
Pris isolément, ces deux pôles ne sont pas nouveaux.
On trouve la critique du capital dans la tradition de gauche, et la défense des structures sociales dans la tradition conservatrice. Ce qui est propre à Soral, c’est leur articulation systématique.
Ce schéma permet de formuler une synthèse séduisante : la gauche aurait raison sur l’économie mais tort sur les valeurs ; la droite aurait raison sur les valeurs mais tort sur l’économie. Il s’agirait dès lors de conserver le « meilleur » des deux camps en dépassant leur opposition.
Cette construction est redoutablement efficace. Elle donne le sentiment de sortir d’un clivage devenu stérile, elle permet de réconcilier des intuitions politiques contradictoires, et elle offre une grille de lecture simple, immédiatement intelligible. Elle explique en grande partie la capacité de Soral à fédérer des publics hétérogènes.
Mais elle n’est en rien une innovation. Soral réactive une vieille tradition française — celle de la droite révolutionnaire — qu’on retrouve dès la fin du XIXe siècle et qui culmine au Cercle Proudhon évoqué plus haut : la tentative récurrente de marier socialisme et nationalisme pour contrer le libéralisme. Ce qui change avec Soral, ce n’est pas la formule, c’est l’emballage.
Et cet emballage est trompeur. Si Soral se revendique « de gauche sur le plan social », il faut constater qu’il n’est jamais cité par les mouvements sociaux ou ouvriers contemporains. Aucun syndicat, aucune lutte concrète ne se réclame de lui. Pour la gauche, il reste le rouge-brun définitif — celui qui détourne la colère prolétarienne vers le nationalisme. Et il coche en réalité toutes les cases du socle réactionnaire historique : culte de l’autorité, nostalgie d’une France pré-68, rejet de l’égalité sociétale, défense des hiérarchies traditionnelles. Sa synthèse n’en est pas une : c’est une passerelle. Il utilise un lexique marxiste pour conduire son public vers un projet politique qui appartient, sans ambiguïté, à la tradition contre-révolutionnaire.
Pour la droite classique, en miroir, il demeure infréquentable, jugé trop révolutionnaire dans la forme et marqué par un antisémitisme obsessionnel dans le fond. Le paradoxe est complet : il est honni des deux camps qu’il prétend réconcilier. Certains vont jusqu’à l’accuser d’être un agent d’influence étranger — ironie de l’histoire, les lois mémorielles russes qu’il défend par ailleurs devraient en toute logique l’envoyer lui-même en déportation pour révisionnisme.
C’est là que se loge l’ambiguïté centrale du personnage : il est rattaché à une extrême droite présentée comme « rénovée » ou « hybride », alors qu’il coche en réalité toutes les cases du socle réactionnaire le plus classique. Le neuf n’est ici qu’une question de packaging.
Les limites d’une critique sans débouché politique
Ce qui séduit chez Soral, c’est qu’il a vu juste sur plusieurs diagnostics, et il a même été précurseur : l’abandon des classes populaires, la collusion entre oligarchie économique et progressisme culturel, la destruction anthropologique menée au nom de la « libération », toute son analyse sur la féminisation. Sur ce terrain, il rejoint des analyses que l’on retrouve chez Lasch (le narcissisme moderne), Michéa (la gauche libérale-libertaire) et Clouscard.
Mais Soral commet l’erreur symétrique à celle qu’il dénonce : il remplace une idéologie universaliste — le libéralisme — par une essentialisation tout aussi réductrice. En faisant du « juif » la cause unique, il transforme une critique potentiellement féconde en impasse. Il passe d’une sociologie des rapports de force à une métaphysique du bouc émissaire. Ce n’est plus de la politique, c’est de la théologie inversée.
Et c’est précisément là que se joue la responsabilité intellectuelle de la droite. Non pas nier les constats d’Alain Soral — beaucoup sont justes. Non pas s’enfermer dans les demi-mesures michéennes ou la nostalgie clouscardienne. Mais reprendre ces analyses pour ce qu’elles ont de fécond, et refuser ce qui chez Soral les a fait basculer : la désignation d’un coupable ontologique, la circularité du discours, la métaphysique substituée à la politique. C’est un travail qui reste, pour l’essentiel, à faire.
Ce travail implique d’abord de réintroduire ce que la mécanique soralienne évacue systématiquement : la complexité des causalités, la pluralité des acteurs, et surtout la possibilité du conflit sans réduction à un principe unique.
Il implique aussi de prendre au sérieux la tension que Soral prétend résoudre — entre justice sociale et cohésion culturelle — sans la dissoudre dans une formule. La « gauche du travail et droite des valeurs » pose une question réelle, mais n’y répond pas. Elle simplifie ce qu’elle devrait articuler.
Enfin, il suppose de renouer avec une pensée politique capable de produire autre chose que du diagnostic. Car une critique, même brillante, qui ne débouche sur aucune construction finit toujours par se retourner contre elle-même. Faute de projet, elle accuse. Faute de solution, elle désigne.
Et c’est précisément là que se situe la limite de Soral. Non pas dans ses excès, ni même dans ses provocations, mais dans son incapacité à sortir de la logique qu’il a lui-même mise en place. Une logique qui explique tout, mais ne permet rien.
C’est un gâchis, certes. Mais c’est aussi dommage de couper le débat au moment précis où il devient le plus sulfureux et le plus inconfortable. Car derrière l’abus de langage et la monomanie, il reste des questions réelles : sur-représentation des élites, rapports entre pouvoir économique et pouvoir culturel, limites de la critique sans bouc émissaire. Les ignorer par confort moral serait tout aussi stérile que d’y répondre par la cosmologie soralienne.
C’est là, au fond, que Soral reste un objet d’analyse utile : non pas comme modèle, mais comme cas limite. Celui d’une pensée qui, en refusant ses propres limites, finit par se condamner à tourner en rond.
Reste un constat presque ironique pour clore. Soral aurait pu marquer son époque s’il s’était concentré sur une œuvre cohérente, structurée, défendable. Mais ses livres sont peu lus — son dernier, Comprendre l’Époque, est passé totalement inaperçu —, et personne, ou presque, ne se réclame réellement de lui. Quelques YouTubeurs en mèmes, des références ironiques sur les réseaux, mais pas d’héritiers intellectuels véritables. Il a dit tellement de choses, et tant de choses contradictoires, que chacun peut y piocher sans engagement. Le « penseur-combattant » a fini en mémo culturel. C’est peut-être, au fond, le verdict le plus cruel : non pas la condamnation, mais l’effacement.
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