Entretien avec Éric Zemmour – Le Suicide français, édition augmentée (2026)

Lettre F avec 'FRONTIERES' en rouge Frontières 6 juin 2026 01:06:46 115 301 vues

Éric Zemmour revient sur la réédition augmentée de son essai Le Suicide français (2014), enrichie de textes inédits couvrant la période 2014–2026. Il dresse un bilan de ses thèses originelles à la lumière des douze années écoulées, soutenant que l’ensemble de ses prédictions s’est réalisé. Le fil directeur de l’entretien est le passage d’un livre d’alerte à un livre de mobilisation : le déni des élites a laissé place, selon lui, au fatalisme, combat qu’il juge désormais plus difficile que le premier.

La réédition : contexte et intentions

La sortie de cette édition augmentée s’inscrit dans une convergence de projets : une édition américaine du Suicide français paraît dans les mêmes semaines, et un documentaire en quatre épisodes tiré du livre est diffusé fin juin sur la chaîne Planète puis sur la plateforme Canal+.

Zemmour précise que la nouvelle édition s’adresse à deux publics : les jeunes générations qui n’avaient pas l’âge de lire le livre en 2014, et les lecteurs plus anciens souhaitant soit le relire, soit découvrir les analyses inédites portant sur les deux dernières décennies.

Les thèses de 2014 à l’épreuve du temps

Du déni au fatalisme

En 2014, Zemmour se heurtait au déni : ses analyses étaient qualifiées d’excessives, apocalyptiques, passéistes. En 2026, il constate que ses contradicteurs ne contestent plus les faits mais concluent à l’irréversibilité de la situation. Il formule ainsi le glissement : « Il y a 12 ans, je me battais contre le déni. Aujourd’hui, je me bats contre le fatalisme. » Le livre change donc de nature : ce n’est plus un diagnostic, c’est un appel à la mobilisation.

Ce qui s’est réalisé

Zemmour identifie plusieurs domaines où ses analyses lui semblent confirmées par les faits :

  • L’immigration : ce qu’il appelait en 2014 « immigration de masse » est, selon lui, devenu une « invasion migratoire » et une « colonisation civilisationnelle » par la démographie et la religion.
  • Le pouvoir des juges : le Conseil constitutionnel annule régulièrement des lois votées par le Parlement, ce qu’il illustre par l’exemple de la loi sur les ZFE. Il juge que le Parlement est devenu une instance de spectacle alors que le gouvernement réel est exercé par les juges.
  • L’école : la France se situe désormais derrière la Turquie et la Bulgarie dans les classements internationaux. Il attribue cet effondrement non à l’immigration mais aux politiques éducatives égalitaristes issues du rapport Langevin-Wallon (1945) et de la loi Haby créant le collège unique (1975).
  • La désindustrialisation : l’entrée de la Chine dans l’OMC en 2001, qu’il dénonçait, a selon lui ruiné l’industrie française et menace désormais jusqu’à l’industrie automobile allemande.
  • L’appauvrissement : le pouvoir d’achat par habitant des Français, qui avait rattrapé le niveau américain dans les années 1970, est retombé à environ la moitié depuis. Il lie ce recul à la combinaison mondialisation, désindustrialisation, charges sociales et dette.

La déconstruction : généalogie et méthode

Le choix de 1970 comme point de bascule

Zemmour situe symboliquement le début du processus à la mort du général de Gaulle en 1969–1970, tout en reconnaissant que les prémices étaient présentes dès les années 1920, dans les milieux surréalistes, avec des thèmes qu’il liste : haine du patriotisme, pacifisme, libertinage, indifférenciation sexuelle. Il cite Patrick Buisson qui avait montré que ces évolutions étaient déjà en gestation dans les années 1950–1960, couvertes par « le noble manteau » du Général.

Le triptyque : déconstruction, dérision, destruction

La méthode qu’il attribue aux soixante-huitards se déploie en trois temps :

  1. La déconstruction au niveau intellectuel et universitaire (Heidegger, Derrida), qui délégitimise les fondements de la culture occidentale – État, nation, famille, religion, individu.
  2. La dérision qui répand cette délégitimation dans la culture populaire. Il cite Coluche comme vecteur central de l’esprit de 68 dans les classes moyennes et populaires, puis les Guignols de l’info sur Canal+. Il établit une filiation avec Voltaire, qui avait utilisé la même méthode au XVIIIe siècle pour ruiner la légitimité du catholicisme.
  3. La destruction des institutions une fois celles-ci suffisamment délégitimées.

Immigration : de l’assimilation à la colonisation

Lecture historique

Zemmour retrace ce qu’il présente comme une discontinuité majeure dans l’histoire migratoire française :

  • Pendant mille ans, de la fin des grandes invasions (IXe siècle) au XIXe siècle, il n’y a pas d’immigration en France selon Marc Bloch.
  • À partir des années 1860, sous le Second Empire, une immigration européenne (Belges, Italiens, Espagnols, Polonais) accompagne l’industrialisation. Il chiffre à environ un million le nombre d’Italiens ayant fait souche entre 1870 et 1940, sur trois millions d’entrées (les deux tiers étant repartis).
  • Cette immigration était européenne, blanche, catholique, et s’est assimilée. Il cite la formule de Sylviane Agacinski : son grand-père polonais disait que « devenir français, c’est très simple : nous avons troqué les rois de Pologne contre les rois de France ».
  • Les immigrés kabyles des années 1960, en raison d’un rapport plus distant à l’islam, étaient encore en voie d’assimilation.

La rupture des années 1980–1990

Avec le regroupement familial et les lois Mitterrand favorisant l’enracinement de l’islam en France, Zemmour situe un changement de paradigme : l’immigration d’assimilation laisse place, selon lui, à une « immigration de peuplement » qui devient invasion puis colonisation lorsque les arrivants refusent l’assimilation culturelle.

Il cite les chiffres d’Emmanuel Macron lui-même évoquant 17 millions de personnes liées à des « diasporas », et note que 30 % des enfants nés en 2023 sont issus de parents extra-européens, soulignant la vitesse du changement démographique.

La remigration

Zemmour assume la notion de remigration qu’il rebaptise « immigration négative » : non seulement arrêter les flux, mais renvoyer davantage de personnes qu’on n’en accueille, en commençant par les délinquants, criminels, chômeurs longue durée et assistés. Il cite des exemples étrangers allant dans ce sens : le Danemark (droit d’asile réduit à quelques centaines de personnes), la Suède (remigration des Syriens et Afghans), l’Autriche (fin du regroupement familial), et les États-Unis sous Trump.

Les clivages politiques : succession et transformation

Zemmour distingue deux phases successives plutôt que deux clivages simultanés :

Phase 1 – Le clivage socio-économique (années 1990–2016) : appauvrissement des classes populaires, désindustrialisation, opposition entre « gens ordinaires » et élites mondialisées. Il s’appuie sur Christopher Lasch, Jean-Claude Michéa, Christophe Guilluy, et le cadre théorisé par Jérôme Sainte-Marie (bloc populaire / bloc élitaire). Apogée : le Brexit et la première victoire de Trump en 2016.

Phase 2 – Le clivage civilisationnel (aujourd’hui) : l’invasion migratoire touchant désormais toutes les classes sociales a, selon lui, supplanté le clivage socio-économique par un clivage identitaire. D’un côté, la « Nouvelle-France » théorisée par Mélenchon – alliance des populations arabo-musulmanes des banlieues, des bobos, des militants féministes et LGBT, des étudiants en sciences sociales – , de l’autre, la « France éternelle ».

Il voit dans LFI l’équivalent contemporain du PCF des années 1950–1960, ayant simplement changé de classe ouvrière de référence : des ouvriers français vers les populations arabo-musulmanes des quartiers. Il illustre la même dynamique en Angleterre avec la montée des Verts (portant le vote musulman) face au déclin des conservateurs et des travaillistes.

La haine de soi des élites : généalogie

Zemmour remonte la haine de soi des élites françaises à plusieurs traumatismes successifs :

  • La défaite de 1815 et la domination des pays protestants, qui génère dans les élites françaises une mise en cause de la culture catholique. Il cite des formules de Renan attribuant la défaite de 1870 à l’infériorité du soldat catholique français face au soldat protestant prussien.
  • La défaite de juin 1940 – « la meilleure armée du monde sortie de la Première Guerre mondiale écrasée en trois semaines » – dont il estime que les Français ne se sont jamais remis.
  • Mai 1968 : la gauche intellectuelle, constatant que la classe ouvrière française refusait la révolution et ne demandait que des hausses de salaires, bascule dans la détestation de cette classe ouvrière et lui substitue les immigrés arabo-musulmans comme nouveau « peuple » révolutionnaire.

La féminisation de la société et l’indifférenciation sexuelle

Zemmour distingue deux phénomènes qu’il avait traités dès Le Premier Sexe (2006) :

  • La diffusion dans toute la société de valeurs traditionnellement associées au registre féminin.
  • L’indifférenciation sexuelle – qu’il juge bien plus importante – : l’idéologie selon laquelle un homme n’est pas nécessairement un homme et une femme n’est pas nécessairement une femme, précurseur de quinze à vingt ans des théories du genre aujourd’hui dominantes dans l’espace public.

Le message de conclusion : la France n’est jamais aussi forte que dos au mur

Contre le fatalisme, Zemmour appelle à trois exemples historiques de redressement :

  • 1799 : après dix ans de révolution et de guerres ruineuses, Bonaparte refait de la France une puissance hégémonique en quelques années.
  • 1870 : après la défaite face à la Prusse, la France réforme son système scolaire et universitaire et produit dans les décennies suivantes le cinéma, l’automobile, l’aviation.
  • 1958 : De Gaulle redresse un pays en crise financière et en guerre civile, lance des champions industriels mondiaux, double le pouvoir d’achat par habitant en vingt ans.

Il conclut sur l’idée que le « suicide français » est en réalité un « suicide occidental » partagé par l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie – mais que dans tous ces pays émerge simultanément un réveil identitaire dont il cite la seconde victoire de Trump (2024, plus explicitement civilisationnelle que 2016) comme signal fort.

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