Gramsci : conquérir le pouvoir par les esprits

Homme souriant en veste sombre et col roulé Thérence Carvalho 8 juin 2026 42:55 54 548 vues

Cet épisode du podcast Pouvoir retrace la vie et la pensée d’Antonio Gramsci, théoricien marxiste italien mort en captivité sous le régime fasciste en 1937. La question centrale est celle de l’hégémonie : pourquoi les dominés acceptent-ils souvent l’ordre qui les domine, et comment une force politique peut-elle conquérir le pouvoir avant même d’arriver au gouvernement ? La réponse de Gramsci tient en une intuition décisive – le pouvoir ne repose jamais seulement sur la coercition ; il repose aussi, et peut-être surtout, sur le consentement organisé à travers la culture, les idées et le sens commun.

Une enfance dans la domination concrète

Antonio Gramsci naît le 22 janvier 1891 à Alès, en Sardaigne, et grandit à Ghilarza. L’Italie de son enfance est profondément inégale – entre le nord industrialisé et le sud rural, entre le continent et les îles, les écarts sont considérables. Cette expérience de la périphérie marque durablement Gramsci : il n’est pas seulement italien, il est sarde, venu d’un monde dominé, tenu à distance du centre.

Son père est emprisonné pour malversation à la fin des années 1890 ; la famille bascule dans une grande pauvreté. À cette précarité matérielle s’ajoute la maladie : Gramsci souffre très jeune de graves problèmes physiques, son dos se déforme, les douleurs sont constantes. Cette fragilité semble produire chez lui une compensation intellectuelle puissante – il lit énormément, écrit, observe, réfléchit. Lorsqu’il réfléchira plus tard à la question méridionale et à la nécessité d’une alliance entre ouvriers du nord et paysans du sud, il ne parlera pas seulement en théoricien : il parlera depuis une expérience vécue.

Turin, le socialisme et le basculement militant

En 1911, Gramsci obtient une bourse pour étudier à l’université de Turin. Il y découvre une ville froide, industrielle, dure – et il y vit dans une grande pauvreté, sa bourse étant insuffisante. Il suit pourtant ses cours avec passion, notamment en lettres, en philosophie et en linguistique, s’intéressant aux dialectes, aux cultures populaires, à la manière dont les mots structurent la vie sociale. Chez Gramsci, la culture n’est jamais un simple décor : la langue, l’école, les croyances ordinaires, les journaux, tout cela participe à la manière dont les individus comprennent le monde – et devient donc politique.

À Turin, il entre en contact avec le monde ouvrier et le socialisme italien, adhère au Parti socialiste, devient journaliste, collabore à Avanti et Il Grido del Popolo (le cri du peuple). L’écriture devient une arme : elle permet d’analyser, d’intervenir, de former, de mobiliser.

Les conseils d’usine et la question du pouvoir ouvrier

Après la Première Guerre mondiale, les années 1919-1920 – le biennio rosso – sont marquées par une agitation sociale intense en Italie. Grèves, occupations de terres, mobilisation ouvrière. À Turin, Gramsci joue un rôle central autour de la revue L’Ordine Nuovo (l’ordre nouveau), fondée en 1919 avec Palmiro Togliatti, Angelo Tasca et Umberto Terracini. Le journal défend l’idée des conseils d’usine : les ouvriers ne doivent pas seulement revendiquer de meilleures conditions de travail, ils doivent apprendre à diriger.

C’est ici qu’apparaît un thème majeur de toute sa pensée : une classe dominée ne peut devenir dirigeante que si elle se forme elle-même à diriger. Le pouvoir ne se prend pas seulement au sommet – il se prépare dans les pratiques, les organisations, les institutions nouvelles, la culture politique.

L’arrestation et les Cahiers de prison

En 1921, Gramsci participe à la fondation du Parti communiste d’Italie. En 1924, il est élu député et devient l’une des figures centrales du communisme italien. Mais l’Italie est désormais sous le fascisme : Mussolini est arrivé au pouvoir en 1922, les libertés politiques disparaissent, les opposants sont surveillés et arrêtés.

Le 8 novembre 1926, Gramsci est arrêté malgré son immunité parlementaire. Lors de son procès en 1928, le procureur aurait prononcé cette formule restée célèbre : Il faut empêcher ce cerveau de fonctionner pendant 20 ans. La peine tombe – 20 ans, 4 mois et 5 jours. Gramsci est envoyé à Turi, dans les Pouilles. Son corps, déjà fragile, se détériore davantage.

C’est précisément là, dans l’enfermement, qu’il se met à écrire. À partir de 1929, il remplit des cahiers sous surveillance, dans une langue parfois codée et fragmentaire – il parle de philosophie de la praxis pour désigner le marxisme, désigne Lénine par Il. Ces Cahiers de prison ne sont pas un traité rédigé d’un seul souffle, mais ensemble ils forment l’une des œuvres politiques les plus importantes du XX^e siècle. Gramsci y meurt le 27 avril 1937, à 46 ans. Sa belle-sœur Tatiana Schucht, qui a été pendant toute sa détention l’un de ses principaux liens avec l’extérieur, joue un rôle décisif dans la sauvegarde des cahiers.

L’hégémonie : la domination devenue consentement

Le concept central de Gramsci est l’hégémonie. Dans son sens le plus simple, elle désigne la capacité d’un groupe social à diriger les autres – mais diriger, chez Gramsci, ne veut pas seulement dire commander. Diriger, c’est obtenir le consentement. C’est faire en sorte qu’un ordre social apparaisse naturel, raisonnable, inévitable.

Une classe dominante ne tient donc pas seulement parce qu’elle possède l’argent, l’État ou les forces de répression. Elle tient parce qu’elle parvient à imposer une vision du monde – ses mots, ses valeurs, ses évidences. Elle fait croire que ce qui sert ses intérêts sert en réalité tout le monde. La domination devient durable lorsqu’elle se transforme en sens commun, lorsque les dominés eux-mêmes finissent par penser avec les catégories des dominants.

Gramsci part de Marx, qui avait distingué infrastructure (les rapports économiques fondamentaux) et superstructure (les institutions politiques, le droit, la culture, les idées). Mais il refuse le déterminisme simplificateur qui fait de la superstructure un simple reflet de la base économique. Un ordre social tient aussi parce qu’il produit des manières de penser, de sentir, de parler, de se représenter le monde. Il fabrique du consentement.

Société politique et société civile

Pour bien comprendre l’hégémonie, Gramsci distingue deux sphères. La société politique est le lieu de la coercition : l’État au sens visible – lois, police, armée, tribunaux, prisons. La société civile est le lieu du consentement : l’école, l’église, la presse, les associations, les syndicats, les institutions culturelles – tout ce qui fabrique les croyances, les habitudes, les valeurs.

D’où sa formule célèbre dans le Cahier 6 : L’État égale société politique plus société civile, c’est-à-dire une hégémonie cuirassée de coercition. L’hégémonie – le consentement – est première ; la coercition est son armure, toujours disponible mais n’apparaissant que lorsque le consentement se fissure. Le fascisme lui-même en est la preuve : lorsqu’un régime doit multiplier la violence, emprisonner ses opposants, supprimer la presse, c’est qu’il ne parvient plus à gouverner par l’hégémonie ordinaire.

La guerre de position contre la guerre de mouvement

Gramsci tire de cette analyse une conséquence stratégique décisive. En Russie, la révolution de 1917 a pu prendre la forme d’une guerre de mouvement – une attaque frontale, une prise du pouvoir rapide – parce que la société civile y était relativement peu dense. Lorsque l’appareil d’État s’est effondré, il y avait peu de tranchées sociales et culturelles pour protéger l’ordre ancien.

En Europe occidentale, les choses sont différentes. L’État y est entouré d’une société civile épaisse : école, journaux, église, partis, syndicats, associations, traditions, habitudes. Il ne suffit donc pas de prendre le palais d’hiver. Il faut mener une guerre de position – plus longue, plus lente, plus profonde. On avance par conquête de positions successives, on s’implante dans la société, on transforme les idées, les alliances, les habitudes.

La leçon est claire : le pouvoir se prépare avant le pouvoir. Un parti qui arrive au gouvernement sans avoir construit d’hégémonie risque de gouverner sur du sable. Il peut posséder l’appareil d’État mais n’aura pas conquis la société. À l’inverse, une force politique qui travaille longuement dans la société civile peut imposer ses thèmes, ses mots, ses problèmes, ses évidences – et faire en sorte que tout le monde parle son langage, même ses adversaires. Qui impose les mots du débat possède déjà une partie du pouvoir.

Le prince moderne, le parti et la réforme intellectuelle et morale

Lecteur de Machiavel, Gramsci pense comme lui que la politique concerne les rapports de force, les alliances, la création d’un ordre nouveau. Mais dans les sociétés modernes, le prince ne peut plus être un homme seul. Le prince moderne, c’est le parti. Le parti est l’organisateur collectif : il relie les volontés dispersées, transforme les colères en stratégie, forme des cadres, produit une vision du monde. Il prépare ce que Gramsci appelle une réforme intellectuelle et morale – une révolution véritable ne consiste pas seulement à changer de gouvernement, elle consiste à transformer les manières de penser, de vivre, de sentir, de parler. Elle doit créer une nouvelle culture.

D’où la notion de volonté collective nationale-populaire : pour devenir hégémonique, un mouvement doit parler à toute la nation depuis le peuple. En Italie, cela signifie notamment relier les ouvriers du nord et les paysans du sud, comprendre les fractures territoriales et culturelles, ne pas plaquer mécaniquement un modèle révolutionnaire étranger sur une réalité nationale particulière.

L’intellectuel organique

Dans cette guerre de position, une figure devient essentielle : l’intellectuel organique. Chez Gramsci, l’intellectuel n’est pas seulement le professeur ou l’écrivain. Toute personne qui organise, transmet, formule, relie, explique peut exercer une fonction intellectuelle. Chaque groupe social qui veut devenir dirigeant doit produire ses propres intellectuels – non pas pour imiter la bourgeoisie, mais pour construire son autonomie culturelle et politique.

L’intellectuel organique n’est pas celui qui parle au peuple depuis l’extérieur. Il est celui qui fait le lien entre une classe sociale et une vision du monde. Il transforme un mécontentement diffus en conscience collective. Il ne s’agit pas d’éduquer des masses ignorantes – la culture populaire contient des intuitions, des résistances, des formes de sagesse – mais de relier l’expérience populaire à une vision politique plus large, de transformer le sens commun en bon sens critique. Celui qui nomme le monde oriente déjà la manière dont on peut le transformer.

Les crises d’hégémonie et le fascisme comme réponse réactionnaire

L’hégémonie bourgeoise n’est pas éternelle. Elle peut entrer en crise – lorsque les classes dominantes ne parviennent plus à diriger comme avant et que les classes dominées ne croient plus vraiment à l’ordre existant. C’est ce que Gramsci appelle la crise d’hégémonie ou crise d’autorité : l’ancien monde ne convainc plus, mais le nouveau n’est pas encore capable de s’imposer.

La question qui hante les Cahiers de prison est précisément celle-là : pourquoi la crise italienne de l’après-guerre n’a-t-elle pas débouché sur la révolution, mais sur le fascisme ? La réponse de Gramsci est sans concession : parce qu’une classe ne devient pas dirigeante simplement parce qu’elle souffre. La souffrance ne suffit pas, la colère ne suffit pas, la crise ne suffit pas. Il faut une organisation, une stratégie, un nouveau paradigme, des intellectuels, un parti, une hégémonie alternative. Sans cela, la crise peut être captée par l’adversaire, le mécontentement retourné, la peur l’emporter sur l’émancipation.

Le fascisme n’est donc pas seulement une violence venue d’en haut – il est une réponse réactionnaire à une crise d’hégémonie, ce qui se produit quand les classes dominantes ne peuvent plus gouverner comme avant mais que les classes subalternes n’ont pas su proposer de direction alternative. Les crises ne sont jamais automatiquement progressistes.

Récupérations et postérité : un gramscisme de droite ?

Après sa mort, les Cahiers de prison connaissent une destinée complexe. Leur caractère fragmentaire favorise les lectures multiples et, parfois, les récupérations partiales. À partir de la fin du XX^e siècle, l’idée de bataille culturelle s’impose dans certaines familles politiques, notamment à droite. En France, Alain de Benoist et le GRECE développent l’idée d’un gramscisme de droite : puisque la gauche aurait compris qu’il faut d’abord gagner la bataille des idées, la droite devrait faire de même. En 2007, Nicolas Sarkozy déclare avoir fait sienne l’analyse de Gramsci sur le pouvoir des idées ; à la même époque, Jean-Marie Le Pen invoque lui aussi le penseur sarde.

Ces références sont révélatrices, mais elles trahissent presque toujours une opération de prélèvement : on extrait une intuition stratégique – l’importance de la culture, des mots, des représentations – en la détachant de l’ensemble du projet marxiste révolutionnaire et émancipateur. La droite ne devient pas gramscienne au sens strict ; elle retient que les idées préparent le pouvoir, elle oublie à quel service Gramsci voulait les mettre.

Cette récupération dit pourtant quelque chose de la force de Gramsci. Lorsqu’un petit nombre de grandes fortunes investissent massivement dans la presse, la télévision, la radio ou l’édition, il ne s’agit pas seulement d’économie – il s’agit aussi de pouvoir symbolique. Posséder des médias, c’est posséder les lieux où se fabriquent les mots du débat public, les thèmes jugés importants, les figures légitimes ou disqualifiées. Cette intuition n’est pas gramscienne au sens doctrinal, mais elle prolonge l’une de ses leçons majeures : avant de gagner politiquement, il faut souvent gagner culturellement.

Ce que Gramsci nous oblige à voir

Le pouvoir ne se réduit jamais à l’État. Il est aussi dans les idées, les mots, les récits, les habitudes, dans ce que nous considérons comme normal. L’hégémonie, c’est le moment où une domination devient presque invisible parce qu’elle est acceptée comme une évidence. Mais Gramsci ne nous dit pas seulement comment une classe dominante conserve le pouvoir – il nous dit aussi comment une force dominée peut tenter de le conquérir autrement, non pas seulement par l’insurrection, mais par un long travail culturel, moral, intellectuel et politique.

Lire Gramsci aujourd’hui, ce n’est donc pas seulement répéter que les idées comptent. C’est comprendre que les idées ne flottent jamais seules dans les airs : elles sont portées par des groupes sociaux, des intellectuels, des partis, des institutions, des médias, des traditions. Elles organisent le monde, elles rendent certaines choses pensables et d’autres impensables.

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