La Gauche selon Deleuze

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Commentaire éditorial

L’Abécédaire de Deleuze donne parfois l’impression de regarder un professeur parisien génial expliquer pendant trois heures, cigarette imaginaire à la main, que les révolutions échouent toujours mais que ce n’est pas grave puisque l’important est le « devenir révolutionnaire ». Toute sa pensée post-68 repose sur cette idée : moins transformer concrètement le monde que déconstruire les normes, fuir les structures fixes, célébrer les marges, les minorités et les identités fluides. C’est là qu’on voit apparaître une grande partie du logiciel culturel du gauchisme contemporain : méfiance envers toute majorité, fascination pour les « devenirs », rejet des cadres stables et obsession des minorités. L’ironie, c’est que Deleuze détestait déjà les bureaucraties militantes et les discours creux sur les droits de l’homme ; pourtant, une partie de l’héritage post-soixante-huitard issu de cette pensée a fini par produire exactement cela : une technocratie morale obsédée par les catégories identitaires, les sensibilités et la surveillance symbolique permanente.

Quiconque s’est un jour perdu dans les labyrinthes d’Internet est peut-être tombé sur ces images d’un autre temps : un vieil homme aux ongles longs, à la voix rocailleuse et sifflante, s’exprimant face caméra dans le décor intimiste d’un appartement parisien. Ce document unique, devenu mythique, c’est L’Abécédaire de Gilles Deleuze.

Le testament en zigzag de Gilles Deleuze

Enregistrée entre 1988 et 1989 par le journaliste Pierre-André Boutang et menée par son amie et ancienne élève Claire Parnet, cette longue série d’entretiens répondait à une clause stricte exigée par le philosophe : elle ne devait être diffusée qu’après sa mort. Conçu comme un testament intellectuel filmé, le principe de l’œuvre est d’une simplicité enfantine mais d’une richesse infinie : un thème par lettre de l’alphabet. De A comme Animal à Z comme Zigzag, en passant par G comme Gauche, M comme Maladie ou R comme Résistance, Deleuze y déploie sa pensée en dehors de la froideur des cours universitaires classiques de Vincennes ou de Paris VIII. Il y parle librement, de manière parfois allumée, poétique et profondément vivante, rendant sa philosophie accessible au non-spécialiste sans jamais en sacrifier la radicalité.

Pour Deleuze, cet exercice n’était pas une entreprise d’archivage narcissique ou une confidence sur sa vie privée – deux choses qu’il exécrait par-dessus tout. C’était une tentative de cartographier des concepts, de tracer des « lignes de fuite » et de pousser le langage à ses limites. On y découvre un penseur aux aguets, fasciné par le voyage immobile, la puissance brute des mondes animaux, ou la recherche du « verre pénultième » chez l’alcoolique.

C’est précisément dans l’éclat de cette liberté de ton que réside le point de départ d’un des plus grands malentendus de l’histoire des idées. En regardant cet homme s’émerveiller des agencements collectifs ou de la puissance des minorités, on mesure le gouffre qui sépare sa gymnastique intellectuelle de la rigidité des dogmes contemporains. Comment cette pensée de la fluidité, née dans l’effervescence de l’après-Mai 68, a-t-elle pu être récupérée, outre-Atlantique, pour alimenter les assignations identitaires du wokisme ? C’est tout le paradoxe de la French Theory : un jeu de l’esprit parisien métamorphosé, bien malgré lui, en technologie morale.

G (comme Gauche)

C’est dans cet esprit qu’il faut écouter la lettre G comme Gauche. Voici la retranscription fidèle et intégrale des propos de Gilles Deleuze dans L’Abécédaire, à partir de 2h25 de la vidéo, incluant sa longue digression sur la perception, l’histoire, la jurisprudence et les droits de l’homme, jusqu’au passage à la lettre suivante.

Claire Parnet : Alors là, c’est pas le point de démergence qui constitue ton charme puisque nous allons parler d’une chose très sérieuse, c’est ton appartenance à la gauche. Oui, oui, ça a l’air de te faire rire et je suis très très contente. Alors donc, comme on l’a vu, tu es issu d’une famille bourgeoise de droite et dès la libération tu es plutôt ce qu’on appelle un homme de gauche. Enfin, allons moins vite. D’abord, à la libération, beaucoup de tes amis, beaucoup de gens autour de toi qui étaient étudiants en philosophie adhèrent au PC ou sont très liés au PC.

Gilles Deleuze : Tous y ont passé. Oui, il y a que moi, je crois. Je crois, j’en suis pas sûr, mais tous ils sont passés.

Claire Parnet : Toi, comment y as-tu échappé ?

Gilles Deleuze : C’est pas tellement compliqué. Tous mes amis passaient au PC. Qu’est-ce qui m’en a empêché ? C’est parce que je crois j’étais très travailleur et que j’aimais pas les réunions. Ça, j’ai jamais aimé. Les réunions où on parle interminablement, tout ça, j’ai jamais supporté. Alors quand même, être du PC à ce moment-là, c’était des réunions de cellules tout le temps. C’était l’époque même – j’ai un point de repère – c’était l’époque du rappel de Stockholm, tous ces trucs. Ils passaient leur temps, alors qu’ils avaient un talent énorme, ils passaient des journées à faire signer l’appel de Stockholm par un curé, par n’importe quoi. Ils se baladaient avec l’appel de Stockholm. Je sais même plus ce que c’était l’appel de Stockholm, mais… et ça occupait enfin toute une génération de communistes.

Alors moi, j’avais des problèmes parce que je me disais, notamment des historiens, je connaissais beaucoup d’historiens communistes pleins de talent, et je me disais : « Mais bon dieu, s’ils faisaient leur thèse, ce serait bien plus important pour le parti communiste, qui au moins aurait… aurait du travail à montrer, que les utiliser à faire signer l’appel de Stockholm, appel stupide sur la paix ou je sais pas quoi ». Et j’avais aucune envie parce que j’étais ni bavard, je parlais pas, et donc… et faire signer l’appel de Stockholm, ça m’aurait mis dans un état de timidité, de panique. J’ai jamais rien fait signer à personne. En plus, fallait vendre L’Humanité, tout ça. C’est pour des raisons très basses que j’ai… je me suis dit : « Mais ça s’est même pas posé pour moi ». J’avais aucune envie d’être du parti.

Claire Parnet : Tu te sentais proche de leur engagement de parti ?

Gilles Deleuze : Non, parce que ça m’a jamais concerné. C’est ça aussi qui m’a sauvé. Tu comprends, les discussions sur Staline, tout ça, ça, ce qu’on a découvert récemment, les… les horreurs de Staline, enfin tout le monde le sait depuis, j’allais dire, de tout le temps, que les révolutions tournent mal. Ça me fait rire parce que… enfin, de qui on se moque, hein, quand les « nouveaux philosophes » ont découvert que les révolutions, ça tournait mal ? Faut vraiment être un peu débile. Ils ont découvert ça avec Staline. Ensuite, il y a… ensuite la voie a été ouverte, tout le monde l’a découvert.

Alors, par exemple, à propos tout récemment, à propos de la révolution algérienne, tiens, la balle a tourné parce qu’ils ont tiré sur les étudiants. Mais enfin, qui a jamais cru qu’une révolution tournait bien ? Qui ? On dit : « Voyez, on voit les Anglais… alors, ils se gardent de faire des révolutions ». C’est absolument faux ! Mais tout ça, actuellement, on vit dans une telle mystification. Les Anglais, ils ont fait une révolution, ils ont tué leur roi, et cetera. Et qu’est-ce qu’ils ont eu ? Cromwell. Et le romantisme anglais, c’est quoi ? C’est une longue méditation sur l’échec de la révolution. Ils ont pas attendu Glucksmann pour réfléchir sur l’échec de la révolution stalinienne. Ils l’avaient là. Ils l’avaient.

Et les Américains, on parle jamais d’eux, mais les Américains, ils ont raté leur révolution au moins autant, sinon pire, que les bolcheviques. Faut pas charrier ! Les Américains, quand ils… même avant la guerre d’indépendance, d’indépendance, je dis, ils se présentent comme une pire… mieux qu’une nouvelle nation. Ils ont dépassé les nations, exactement comme Marx dira du prolétaire. Ils ont dépassé les nations. Les nations, c’est fini. Ils vont… ils amènent le nouveau peuple, ils font la vraie révolution, et exactement comme les marxistes compteront sur la prolétarisation universelle, les Américains comptent sur l’immigration universelle. C’est les deux faces de la lutte des classes. Ils sont absolument révolutionnaires. C’est l’Amérique de Jefferson, c’est l’Amérique de Thoreau, c’est… c’est l’Amérique de… de Melville. Jefferson, Thoreau, Melville, tout ça, c’est une Amérique complètement révolutionnaire qui annonce le nouvel homme, exactement comme la révolution bolchevique annonçait le nouvel homme. Eh ben, elle a foiré ! Toutes les révolutions foirent, tout le monde le connaît. On fait semblant de le redécouvrir là, faut être débile.

Alors, là-dessus, tout le monde s’engouffre, c’est le révisionnisme actuel. Il y a Furet qui découvre que la Révolution française, c’était pas si bien que ça. Très bien, d’accord. À la fois aussi, et tout le monde le sait. Révolution française des Napoléons… on fait des découvertes qui au moins sont pas très émouvantes par leur nouveauté. La révolution anglaise, elle a donné Cromwell. La révolution américaine, elle a donné quoi ? Non, elle a donné je sais pas qui, elle a donné Reagan. C’est pas… ça me paraît pas tellement plus fameux.

Alors, qu’est-ce que je veux dire ? On est dans un tel état de confusion. Que les révolutions échouent, que les révolutions tournent mal, mais ça a jamais empêché les gens, ni fait que les gens ne deviennent pas révolutionnaires. On mélange deux choses absolument différentes : les situations dans lesquelles la seule issue pour l’homme, c’est de devenir révolutionnaire… Là encore, on en parle depuis le début finalement, c’est la confusion du devenir et de l’histoire. Et si les gens deviennent révolutionnaires. Oui, c’est cette confusion des historiens. Les historiens, ils nous parlent de l’avenir de la révolution, l’avenir des révolutions, mais c’est pas du tout la question. Alors, ils peuvent toujours remonter aussi haut pour montrer que si l’avenir a été mauvais, c’est que le mauvais était déjà là dès le début.

Mais le problème concret, c’est comment et pourquoi les gens deviennent-ils révolutionnaires ? Et ça, heureusement, les historiens n’empêcheront pas que… qu’est-ce que les Africains du Sud, bon, ils sont pris dans un devenir révolutionnaire. Les Palestiniens, ils sont pris dans un devenir révolutionnaire. Si on me dit après : « Oh, mais vous verrez, quand ils auront triomphé, si leur révolution réussit, eh ben ça va mal tourner et cetera », d’abord, ce seront pas les mêmes, ce seront pas du tout les mêmes genres de problèmes. Et puis bon, ça créera une nouvelle situation, à nouveau il y aura des devenirs révolutionnaires qui se déclencheront. Je vois… l’affaire… l’affaire des hommes, c’est, dans les situations de tyrannie, d’oppression, bah c’est effectivement devenir révolutionnaire, parce qu’il n’y a pas d’autres choses à faire. Quand on nous dit après : « Ah, ça tourne mal tout ça », on parle pas de la même chose. C’est comme si on parlait deux langues absolument différentes : l’avenir de l’histoire et le devenir actuel. L’avenir de l’histoire et le devenir actuel des gens, c’est pas la même chose.

Claire Parnet : Ce respect des droits de l’homme, qui est tellement à la mode aujourd’hui, c’est pas de devenir révolutionnaire, ça, c’est le contraire.

Gilles Deleuze : Le respect des droits de l’homme, c’est vraiment… on a envie de devenir… presque de tenir des propositions odieuses, quoi. Ça fait tellement partie de cette pensée… de cette pensée molle de… de la période pauvre dont on parlait. C’est… c’est du pur abstrait, les droits de l’homme. Mais qu’est-ce que c’est ? C’est… c’est du pur abstrait. C’est… c’est vide. C’est exactement ce qu’on disait tout à l’heure pour le désir, ou ce que j’essaie de dire pour le désir. Le désir, ça consiste pas à ériger un objet à dire : « Je désire ceci ». On désire pas, par exemple, la liberté et cetera. Bon, c’est… c’est zéro. On désire, on se trouve dans des situations…

Je prends l’exemple actuel de l’Arménie. Bon, il est tout tout tout récent, celui-là. Qu’est-ce que c’est la situation, si j’ai bien compris, hein – ça, on corrigera, mais si on change un mot ou deux ça change pas grand-chose. Il y a cet enclave dans une autre République soviétique, il y a cet enclave arménienne. Il y a une République arménienne, il y a une enclave. Bon, ça, c’est une situation. La première chose, il y a ce massacre là, que des Turcs, des semblants, des espèces de Turcs – je sais pas, pour autant qu’on sache actuellement, parce qu’on n’a pas bien… je suppose que ce soit ça – massacre des Arméniens une fois de plus, bon, dans l’enclave. Bon, les Arméniens se réfugient dans leur République, je suppose – tu corriges toutes mes erreurs. Et là-dessus, tremblement de terre. Bon, on se croirait dans le marquis de Sade. De pauvres hommes ont traversé les pires… les pires épreuves venues des hommes, et à peine ils arrivent là, à l’abri… et c’est la nature qui s’y met.

Je dis, on dit « les droits de l’homme », mais enfin, c’est des discours pour intellectuels, et pour intellectuels odieux, et pour intellectuels qui ont pas d’idée. D’abord, je remarque que toujours ces déclarations des droits de l’homme, elles sont jamais faites en fonction, avec les gens que ça intéresse : les sociétés d’Arméniens, les communautés d’Arméniens et cetera. Parce que pour eux, le problème, c’est pas les droits de l’homme. C’est quoi ? C’est qu’est-ce qu’on va faire ? Voilà un agencement. Quand je disais le désir, c’est toujours à travers des agencements. Voilà un agencement. Qu’est-ce qui est possible pour supprimer cet enclave, ou pour faire que cet enclave soit vivable ? Qu’est-ce que c’est que cet enclave là-dedans ? Ça, ça, c’est une question de territoire ! C’est pas une question de droits de l’homme, c’est de l’organisation de territoire. Qu’est-ce que… qu’est-ce qu’ils vont… à supposer que Gorbatchev essaie de se tirer de ces situations, comment il va faire pour… pour faire qu’il n’y ait pas l’enclave arménienne livrée là aux Turcs menaçants autour ? C’est pas une question, je dirais, c’est pas une question de droits de l’homme, c’est pas une question de justice, c’est une question de jurisprudence.

Toutes les… toutes les… toutes les abominations que subit l’homme sont des cas. C’est pas des démentis de droits abstraits, c’est des cas abominables. Bon, on dira que ces cas peuvent se ressembler, mais c’est des situations de jurisprudence. Le… le problème arménien là, c’est typiquement ce qu’on appellera un problème de jurisprudence extraordinairement complexe. Que faire pour… sauver les Arméniens, et que les Arméniens se sauvent eux-mêmes de cette situation de fous dans laquelle ils sont, où en plus le tremblement de terre s’y met ? Tremblement de terre, bon, qui a aussi ses raisons : les constructions qui étaient pas bien, qui étaient pas faites comme il fallait… Tout ça, c’est des cas de jurisprudence. Agir pour la liberté, devenir révolutionnaire, c’est opérer dans la jurisprudence quand on s’adresse à la justice. La justice, ça existe pas. Les droits de l’homme, ça existe pas. Ce qui compte, c’est la jurisprudence. C’est ça l’invention du droit ! Alors, ceux qui se contentent de rappeler les droits de l’homme et de réciter les droits de l’homme, mais c’est des débiles. Il s’agit de créer, il s’agit pas de… de faire appliquer les droits de l’homme. Il s’agit d’inventer des jurisprudences où, pour chacun, ceci ne sera plus possible. C’est très différent.

Si tu veux, je prends… je prends un exemple que… que j’aime beaucoup, parce que c’est le seul moyen de faire comprendre ce que c’est que la jurisprudence. Les gens, ils comprennent rien… enfin, pas tous… les gens, ils comprennent pas très bien. Je me rappelle, moi, le temps où il a été interdit de fumer dans les taxis. Avant, on fumait dans les taxis. Il y a eu un temps, on n’avait plus le droit de fumer dans les taxis. Les premiers chauffeurs de taxi qui ont interdit de fumer dans les taxis, ça a fait du bruit parce qu’il y avait des fumeurs, ils ont râlé. Et il y en a un, c’était un avocat – j’ai toujours été passionné par la jurisprudence, par le droit. C’est ça qui… j’aurais pas fait de philosophie, j’aurais fait du droit, mais justement pas du droit de l’homme, j’aurais fait de la jurisprudence, parce que c’est la vie. Ça revient à dire : il n’y pas de droit de l’homme, il y a… il y a la vie, il y a des droits de la vie. Seulement, la vie, c’est… c’est cas par cas. Eh ben voilà.

Donc, les taxis… il y a un type qui veut pas… qui veut pas être interdit de fumer dans un taxi, il fait un procès au taxi. Je me souviens très bien parce que, là, j’avais… je m’étais occupé d’avoir les attendus du jugement. Le taxi a été condamné. Aujourd’hui, pas question, hein ! Il y aurait le même procès, il serait pas condamné, le taxi, ce serait le fumeur qui serait condamné. Mais au début, le taxi a été condamné. Sur quel attendu ? Que lorsque quelqu’un prenait un taxi, il était locataire. Donc, l’utilisateur de taxi était assimilé à un locataire. Le locataire a le droit de fumer chez lui, il a le droit d’usage et d’… c’est comme s’il faisait une location. C’est comme si ma propriétaire me disait : « Non, tu vas pas fumer chez toi ». Si… si je suis locataire, je peux fumer chez moi. Donc, le taxi était assimilé à un appartement roulant dont l’usager était locataire. 10 ans après, ça s’est absolument universalisé, il n’y a plus de… pratiquement plus de taxis où on peut fumer, au nom de quoi ? Le taxi n’est plus assimilé à une location d’appartement, il est assimilé à un service public. Dans un service public, on a le droit d’interdire de fumer. Bon, tout ça est jurisprudence. Il est pas question de droit de ceci ou de cela, il est question de situation, et de situation qui évolue. Et lutter pour la liberté, c’est réellement faire de la jurisprudence.

Alors là, l’exemple de l’Arménie, moi, me paraît typique. Les droits de l’homme… tu invoques les droits de l’homme, ça veut dire quoi ? Ça veut dire : « Ah, les Turcs n’ont pas le droit de massacrer les Arméniens ». D’accord, les Turcs ont pas le droit de massacrer les Arméniens, et après ? Et après, on est avancés avec ça… C’est… c’est vraiment des débiles, quoi. Ou bien je crois que c’est des vrais, mentalement, des hypocrites, là. Toute cette pensée des droits, c’est zéro. Philosophiquement, c’est zéro. Et la création du droit, c’est pas… c’est pas les déclarations des droits, la création en droit, c’est la jurisprudence. Il n’y a que ça qui existe. Donc, lutter pour la jurisprudence, quoi.

Claire Parnet : On va revenir à deux choses qui sont liées d’…

Gilles Deleuze : C’est ça, être de gauche. D’accord. Moi je crois que c’est… c’est créer du droit, faire du droit.

Claire Parnet : Alors, on reprend la question. On a été… cette philosophie des droits de l’homme et ce respect de tous pour les droits de l’homme maintenant, c’est comme un reniement de Mai 68. C’est un reniement de Mai 68 et un reniement du marxisme. Alors, Marx, tu n’as pas dû le répudier puisque tu n’as pas été communiste. Tu peux t’en servir encore, c’est encore un référent pour toi. Et Mai 68, tu es une des dernières personnes sur la place à évoquer Mai 68 et à pas dire que ça a été nul, un chahut, et que tout le monde a changé. Alors, je voudrais que tu me dises un peu plus sur Mai 68.

Gilles Deleuze : C’est tout simple. Maintenant, tu es sévère en disant que je suis un des rares. Il y a beaucoup de gens, hein ! Il n’y a qu’autour de nous et nos amis… moi je connais très peu de… il n’y a pas de renégats, hein, il y a beaucoup de nos amis… oui, mais il y en a beaucoup quand même qui n’ont fait aucun… aucun reniement. C’est presque compris là. La réponse est toute simple. Mai 68, c’est l’intrusion du devenir. On a voulu voir parfois le règne de l’imaginaire. C’est absolument pas imaginaire, c’est… c’est une bouffée de réel à l’état pur. C’est le réel, c’est tout d’un coup le réel qui arrive. Alors les gens, ils comprennent pas, ils reconnaissent pas, ils se disent : « Mais qu’est-ce que c’est que ça ? ». Les gens réels, enfin les gens dans leur réalité, ça a été prodigieux. Et qu’est-ce qui s’empare des gens dans leur réalité ? Eh ben, c’est le devenir. Alors, il pouvait y avoir de mauvais devenirs, tout ça. Que les historiens n’aient pas bien compris, c’est forcé, parce que moi je crois tellement à la différence entre l’histoire et le devenir. C’était un devenir révolutionnaire sans avenir de révolution. Alors, on peut toujours s’en moquer. On peut dire… on s’en moque une fois que c’est passé. C’était des phénomènes de pur devenir qui ont pris les gens. Même des devenirs animaux si tu veux, même des devenirs enfants, même des devenirs… des devenirs femmes des hommes, des devenirs hommes de femmes, tout ça c’est ce domaine si particulier autour duquel on tourne depuis le début de nos questions là, c’est qu’est-ce que c’est au juste qu’un devenir. En tout cas, c’est l’intrusion du devenir, 68. Voilà.

Claire Parnet : Et toi, tu viens de devenir révolutionnaire à ce moment-là, comme on a un devenir révolutionnaire ?

Gilles Deleuze : Oui. Rien que ton sourire fait penser que tu… ce n’est pas sans moquerie, dis-moi plutôt. Alors, mais qu’est-ce que c’est, être de gauche, de ce côté-là, quand on devient révolutionnaire ?

Claire Parnet : Alors, moi je voudrais poser la question autrement. C’est entre ton civisme d’homme de gauche qui vote et tout ça, et ton devenir révolutionnaire, comme tu es un homme de gauche, comment tu te débrouilles et qu’est-ce que c’est de gauche pour toi ?

Gilles Deleuze : Ouais. Moi je vais te dire, je pense qu’il n’y a pas de gouvernement de gauche. Là aussi faut pas s’étonner. Notre gouvernement, qui devrait être un gouvernement de gauche et qui n’est pas un gouvernement de gauche… c’est pas qu’il n’y ait pas de différence dans les gouvernements, il y a, au mieux ce qu’on peut espérer, c’est un gouvernement favorable à certaines exigences ou réclamations de la gauche. Mais un gouvernement de gauche, ça n’existe pas, car la gauche n’est pas affaire de gouvernement. Comment définir… de gauche… comment définir la gauche ? Je dirais de deux manières, il y a deux façons. Et là aussi, c’est d’abord une affaire de perception. Il y a une affaire de perception. L’affaire de perception, c’est ceci : ne pas être de gauche, c’est quoi ? Ne pas être de gauche, c’est un peu comme une adresse postale, partir de soi, la rue où on est, la ville, le pays, les autres pays, de plus en plus loin. On commence par soi, et dans la mesure où on est privilégié, on est dans un pays riche, on se dit : « Bah, comment faire pour que la situation dure ? ». On sent bien qu’il y a des dangers, que ça va pas durer tout ça, que c’est trop dément, mais comment faire pour que ça dure ? On se dit : « Ou là là, les Chinois, ils… mais ils sont loin, mais comment faire pour que l’Europe dure encore et cetera ? ».

Et être de gauche, c’est l’inverse : c’est percevoir… on dit que les Japonais perçoivent comme ça, ils perçoivent pas comme nous… ils perçoivent d’abord le pourtour. Alors, ils diraient le monde, le continent, mettons l’Europe, la France, et cetera, et cetera, la rue de Bizerte. Moi. C’est un phénomène de perception. On perçoit d’abord l’horizon, on perçoit à l’horizon. C’est pas par générosité.

Claire Parnet : Ils sont pas tellement à gauche, les Japonais…

Gilles Deleuze : Oui, mais justement, ça… ton objection est pas… c’est pas une raison. Par là, ils sont à gauche par leur sens de l’adresse… de l’adresse postale, ils sont à gauche.

Tu vois d’abord à l’horizon, hein, et tu sais que ça ne peut pas durer. C’est pas possible que ces milliards de gens qui crèvent de faim… Non, ça peut durer encore 100 ans, j’en sais rien. Mais non, mais il faut pas charrier cette injustice absolue. C’est pas au nom de la morale, c’est au nom de la perception même. Donc, si on commence par le bout, par ces fins-là, on est de gauche, par savoir donc, et par d’une certaine manière appeler de ses vœux et considérer que ce sont là les problèmes à régler. Et c’est pas se dire simplement : « Ben, il faut diminuer la natalité », parce que ça, c’est une manière de garder les privilèges de l’Europe. C’est pas ça. C’est vraiment trouver les arrangements, trouver les agencements mondiaux. Être de gauche, en effet, les problèmes du Tiers-monde… être de gauche, c’est savoir que les problèmes du Tiers-monde sont plus proches de nous que les problèmes de notre quartier. C’est vraiment une question de perception, c’est pas une question de belle âme, tout ça. C’est… non, c’est ça d’abord, être de gauche pour moi.

Et deuxièmement, être de gauche, c’est être par nature ou c’est plutôt devenir, c’est un problème de devenir : ne pas cesser de devenir minoritaire. C’est-à-dire que la gauche n’est jamais majoritaire en tant que gauche. Et pour une raison très simple, c’est que la majorité, c’est un truc qui suppose… même quand on vote, c’est pas simplement la plus grande quantité qui vote pour telle chose. La majorité, ça suppose un étalon. En Occident, l’étalon que suppose toute majorité, c’est : homme, adulte, mâle, citoyen des villes. Ezra Pound, Joyce ont dit des trucs comme ça, c’était parfait. Oui, c’est ça l’étalon. Donc, aura la majorité, par nature, celui qui, à tel moment, ou l’ensemble qui, à tel moment, réalisera cet étalon. C’est-à-dire l’image censée de l’homme, adulte, mâle, citoyen des villes. Si bien qu’à la limite, je peux dire : la majorité, ça n’est jamais personne. Ça n’est jamais personne, c’est un étalon vide. Simplement, plusieurs personnes, un maximum de personnes se coulent dans cet étalon vide. Mais en soi, l’étalon est vide : l’homme, mâle, et cetera.

Alors, les femmes vont compter et vont intervenir dans la majorité, ou bien dans des minorités secondaires d’après leur groupement par rapport à cet étalon. Mais à côté de ça, il y a quoi ? Il y a tous les devenirs qui sont des devenirs minoritaires. Je veux dire, les femmes, c’est pas un acquis, elles sont pas femmes par nature. Les femmes, elles ont à devenir femmes. Du coup, si les femmes ont à devenir femmes, les hommes aussi, ils ont à devenir femmes. On parlait tout à l’heure des devenirs animaux. Les enfants, ils ont à devenir enfants, ils sont pas enfants par nature. Tous ces devenirs-là, c’est ça, la minorité.

Claire Parnet : Il n’y a que les hommes qui ont pas de devenir hommes… c’est dur !

Gilles Deleuze : Ah ben non, c’est un étalon majoritaire. C’est vide. L’homme mâle adulte, il n’a pas à devenir. Il peut devenir femme, à ce moment-là il s’engage dans les processus minoritaires. La gauche, c’est l’ensemble des processus de devenir minoritaire. Donc, je peux dire à la lettre : la majorité c’est personne, la minorité c’est tout le monde. C’est ça, être de gauche. C’est savoir que la minorité c’est tout le monde, et que c’est là que se passent les phénomènes de devenir. C’est pour ça que tous les… tous les… tous les penseurs, quels qu’ils soient, eh ben ils ont eu, vis-à-vis de la démocratie, des doutes sur ce qu’on appelle les élections et cetera. Bon, enfin, c’est des choses très connues. Voilà.

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