La révolution Milei : un nouveau libéralisme ou un phénomène isolé ?

Logo OMERTA blanc avec point rouge Omerta 7 juin 2026 41:41 5 498 vues

Javier Milei, élu président de l’Argentine en octobre 2023, constitue selon Michel Miguet une triple rupture : un outsider total sans parti ni carrière politique préalable, un économiste de formation adepte de l’école autrichienne (Hayek, Friedman, Rothbard), et un agitateur culturel qui a su rendre populaire un libéralisme radical dans un pays marqué par le péronisme et des décennies d’inflation. L’entretien explore les ressorts de cette victoire, ses résultats économiques, ses éventuels équivalents français, et les scénarios de propagation internationale de ce « milléisme ».

Un outsider sans précédent dans les démocraties modernes

Milei est présenté comme un cas presque sans équivalent dans les démocraties contemporaines : un économiste devenu personnalité médiatique, puis député (dernier élu sur liste proportionnelle à Buenos Aires), puis président — sans parti établi, sans réseau politique préexistant, sans passage par des cabinets ministériels. Ses comparaisons avec Donald Trump sont relativisées : Trump connaissait le système médiatique et politique américain depuis les années 1980, était financièrement ancré dans l’élite économique, et s’est fait investir par le parti républicain. Milei lui-même se reconnaissait dans Trump sur un seul point : la bataille culturelle, l’idée héritée de Rothbard (et de Gramsci par détour) qu’il faut conquérir l’opinion populaire pour que les idées libérales deviennent audibles, pas seulement influencer les élites.

Sa méthode : le clash assumé, la tronçonneuse comme symbole, les meetings avec concerts de rock, les insultes sur les plateaux télé. Miguet considère que ce n’est pas une stratégie de communication mais une expression authentique du personnage — et que sans ce style déroutant, Milei n’aurait probablement pas été élu. Il a capté des électeurs qui ne se reconnaissaient plus dans aucune offre politique et qui attendaient quelqu’un extérieur au système.

Les fondements théoriques : l’école autrichienne comme programme

Milei n’est pas un populiste improvisé — il est un économiste qui a appliqué une doctrine cohérente. Sa formation intellectuelle suit une ligne : libéralisme classique, puis école de Chicago (Friedman), puis école autrichienne radicale (Mises, Rothbard). La thèse centrale, héritée de Rothbard : le populisme de gauche consiste à faire croire que l’État va améliorer le sort de tous, alors qu’il ne fait que concentrer le pouvoir et les ressources entre les mains d’une minorité politique au détriment de ceux qui travaillent. Face à une rhétorique fausse mais populairement efficace, il faut opposer une rhétorique libérale également accessible — c’est ce que Milei a construit sur une décennie de présence médiatique.

Sa pédagogie économique repose sur la simplification des enjeux : non pas les paramètres techniques des retraites ou des déficits, mais une formule claire — « si votre droit est payé par le travail de quelqu’un d’autre, c’est un privilège, pas un droit. »

Les résultats : ce que les chiffres montrent

Les critiques initiales — programme irréaliste, feu de paille, catastrophe économique annoncée notamment par Piketty dans une tribune une semaine avant le premier tour — se sont heurtées aux faits. En un mois, déficit zéro. Au bout de huit mois, retour à une croissance de 3,5 à 5 %. Le taux de pauvreté a été réduit d’environ 25 points, l’inflation divisée par dix. Aux élections législatives d’octobre 2025, les socialistes étaient donnés gagnants à 24 points d’avance dans les sondages ; ils ont fait 22 % et Milei 44 %.

La méthode employée est présentée comme plus nuancée que son image : coupes massives dans la bureaucratie ministérielle, mais préservation des transferts directs vers les plus précaires et les personnes handicapées. Ce ciblage a permis de réduire la pauvreté absolue tout en assainissant les finances publiques — ce que Miguet présente comme une réfutation empirique du discours selon lequel l’ultralibéralisme ignore les plus vulnérables.

Point de contexte important : l’Argentine était à 40 % de dépenses publiques sur PIB quand Milei a pris le pouvoir ; il les a ramenées à 30 %. La France est à 57 %.

La contagion internationale : Amérique du Sud et au-delà

Milei est devenu une référence mondiale à une vitesse sans précédent historique. Là où il a fallu cinquante à cent ans entre les écrits de Marx et leur traduction en politique de gouvernement, les réseaux sociaux permettent une diffusion quasi instantanée : discours vus des millions de fois, statistiques accessibles en temps réel, résultats visibles avant même la fin du mandat. Le Vietnam communiste a officiellement évoqué l’idée de « passer la tronçonneuse » sur ses dépenses publiques. En Amérique du Sud, cinq des six élections tenues depuis l’élection de Milei ont porté des candidats de droite libérale au pouvoir, dont le Chili avec Kast. Le Brésil reste incertain mais les sondages donnent la droite libérale en position compétitive.

L’équivalent français : des signaux, pas d’offre constituée

Miguet situe l’absence d’offre libérale radicale en France comme le problème structurel central. Tous les partis ont augmenté la dette tout en promettant le contraire. Aucun n’a proposé la règle d’or budgétaire. Pourtant, un sondage réalisé pour une « nuit des entrepreneurs » indique : 75 % des Français pour le déficit zéro, 80 % estimant qu’on ne leur dit pas la vérité sur la dette, 68 % prêts à voter pour un candidat proposant une thérapie de choc (déficit zéro, baisse des dépenses, baisse des impôts) — dont plus de 80 % chez les sympathisants RN et une majorité dans plusieurs partis de gauche hors Verts.

Les noms évoqués comme signaux d’une droite libérale émergente : Édouard Philippe (favorable à la règle d’or), Sarah Knafo, David Lisnard, Christelle Morançais, Guillaume Casbarian (parti de la liberté). Aucun ne constitue encore une offre unifiée. Miguet rappelle qu’entre le début médiatique de Milei et son élection, il s’est écoulé dix ans.

Le scénario institutionnel européen et français

Sur la question de l’avenir de l’euro et de l’UE, Miguet refuse le catastrophisme mais identifie plusieurs scénarios de rupture. Une crise de la dette — qu’il juge probable à moyen terme — placerait la France sous pression du FMI et de la BCE, créant une fenêtre pour soit une fédéralisation accrue (mutualisation des dettes), soit une recomposition antimondialisatrice. La montée de l’AfD en Allemagne avec une ligne radicalement anti-européenne est identifiée comme un facteur de déstabilisation potentielle en cascade. Il ne prédit pas la sortie de l’euro à dix ou quinze ans, mais il ne l’exclut pas.

Plus généralement, il décrit trois blocs en recomposition dans l’espace politique occidental : un bloc fédéraliste-globaliste, un bloc libéral-conservateur (type Maga), un bloc socialiste souvent allié au premier. Les fractures traversent les partis existants plutôt que de les séparer proprement — ce qui rend difficile l’émergence d’une offre libérale-conservatrice pure en France à court terme.

Ce que Milei change symboliquement

Au-delà des chiffres, Miguet insiste sur la rupture symbolique. Le marteau et la faucille du marxisme ont été remplacés par la tronçonneuse. Là où le marxisme était révolutionnaire face au capitalisme industriel du XIX^e siècle, le libéralisme radical est aujourd’hui révolutionnaire face à un keynésianisme et un socialisme devenus l’ordre économique dominant dans toutes les démocraties occidentales. C’est cette inversion — être libéral comme acte de transgression — que Milei a réussi à rendre populairement intelligible, avec le charisme pour l’incarner.

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