L’identitarisme n’a plus d’étranger : sur l’internationalisme de droite et la critique manquée du « patriote à la solde »

Philippe Fabry Philippe Fabry 22 mai 2026 11:51 5 321 vues

La manifestation identitaire du 16 mai à Londres, organisée sous l’égide de Tommy Robinson et partiellement financée par un donateur américain, a suscité la remarque prévisible : « patriote à la solde de l’étranger. » Cette critique, relayée notamment par Tristan Mendès France, rate selon l’auteur une évolution fondamentale du mouvement nationaliste occidental. L’identitarisme contemporain n’est pas un nationalisme traditionnel à référent strictement national – c’est un internationalisme de conservation, structurellement symétrique à l’internationalisme socialiste d’antan, dont il a hérité la logique de solidarité transnationale en la retournant à droite.

La critique du « patriote à la solde » et son présupposé implicite

L’argument est connu : tel activiste nationaliste reçoit des financements étrangers, ce qui révèlerait une contradiction – un patriote ne saurait, sans se trahir, dépendre d’agents extérieurs à sa nation. La critique suppose que le nationalisme contemporain reste fondé sur la même logique que le nationalisme classique du XIX^e ou du début du XX^e siècle : défense stricte de l’intérêt national, y compris contre les nations voisines, impossibilité structurelle d’une solidarité transnationale sans trahison de principe.

Ce présupposé est caduc. Il ne décrit plus le mouvement réel.

L’identitarisme comme passage de l’internationalisme à droite

L’identitarisme européen et occidental est, depuis son émergence il y a une vingtaine d’années, un phénomène transnational. Ce n’est pas une anomalie ou une contradiction interne – c’est sa nature constitutive. Ce mouvement représente le passage de l’internationalisme de la gauche vers la droite : ce que portaient jadis l’Internationale socialiste, puis l’Internationale communiste – la solidarité organisée entre militants de pays différents partageant un même projet – a migré vers le camp identitaire, en se repliant sur un registre de conservation plutôt que d’expansion.

La mécanique est symétrique. L’internationalisme socialiste affirmait une communauté d’intérêt de classe par-delà les frontières nationales. L’identitarisme affirme aujourd’hui une communauté d’intérêt civilisationnel par-delà ces mêmes frontières – une solidarité des populations autochtones occidentales face à une immigration perçue comme extra-occidentale.

L’immigration comme clivage structurant : la grille d’analyse

Ce déplacement est rendu possible par ce qui est devenu le clivage organisateur de la politique occidentale contemporaine. L’immigration – et plus précisément le rapport à l’immigration extra-occidentale – est désormais l’axe autour duquel se redistribuent les appartenances politiques. Si vous êtes pour, vous êtes de gauche ; si vous êtes contre, vous êtes de droite. Tous les autres clivages – redistribution des richesses, fiscalité, rôle de l’État – continuent d’opérer à la marge, mais c’est la position sur l’immigration qui détermine en dernier ressort l’appartenance à un camp.

Cette homologie de situation entre populations autochtones dans l’ensemble des pays occidentaux crée les conditions d’une solidarité transnationale cohérente. Un identitaire britannique et un identitaire américain ne sont pas dans une relation d’alliance circonstancielle entre étrangers : ils partagent le même diagnostic, le même adversaire perçu, le même projet à la même échelle – celle de l’Occident dans son ensemble.

Quand le financement étranger ne l’est plus vraiment

C’est pourquoi la critique du « patriote à la solde de l’étranger » ne porte pas. Elle serait recevable si le financement venait d’un acteur extérieur à cet espace civilisationnel – la Chine, un État du Golfe, un gouvernement d’Afrique subsaharienne – c’est-à-dire d’un acteur sans alignement idéologique et potentiellement porteur d’un agenda contraire aux intérêts qu’il finance. Dans ce cas, la contradiction serait réelle.

Mais lorsqu’un militant nationaliste américain finance un militant nationaliste britannique, il n’y a pas de « solde » au sens d’une dépendance envers un intérêt étranger hostile ou divergent. Les deux sont alignés idéologiquement, partagent le même projet, et se situent à la même échelle de référence. Dans la représentation identitaire, l’Amérique n’est tout simplement plus « l’étranger » – c’est une région de la même sphère civilisationnelle. Les militants des différents pays ne se perçoivent pas comme des étrangers les uns pour les autres, mais comme des cousins, voire des frères.

Le contraste avec les fascismes historiques

Cette configuration tranche nettement avec les nationalismes du XX^e siècle. Le fascisme des années 1930-1940 était profondément contradictoire avec toute idée d’internationalisme : il restait prioritairement défini par l’intérêt national strict, y compris contre les voisins. En 1934, Mussolini faisait avancer ses troupes à la frontière autrichienne pour prévenir une annexion allemande – l’alliance entre Rome et Berlin s’est construite tardivement et laborieusement, contre la logique nationaliste de chacun. L’idée d’une « grande Europe » est venue après, utilisée d’abord comme outil de propagande antibolchévique, sans jamais convaincre les populations des pays occupés qui sont restées majoritairement hostiles à l’occupation allemande.

Aujourd’hui, la donne est différente. Plusieurs décennies d’intégration occidentale – construction européenne, lien transatlantique institutionnalisé depuis 1945, homogénéisation culturelle – ont créé les conditions d’une convergence que les fascismes historiques ne pouvaient pas produire.

Souverainisme en recul, transformation de l’Europe en projet

Cette évolution est visible dans la recomposition des droites nationales. La tentation souverainiste – le Frexit en France, la sortie des structures occidentales – recule au profit d’un projet de transformation de l’Union européenne de l’intérieur, dans un sens nationaliste et identitaire. Ce mouvement, encore long et non acquis, est observable dans la dynamique parlementaire européenne, dans le tournant d’acteurs comme Orban qui ne veulent plus quitter l’UE mais la conquérir.

Le discours de JD Vance à Munich en est une illustration emblématique : une vision transoccidentale assumée, dans laquelle les nations européennes sont traitées comme des composantes d’une même sphère civilisationnelle plutôt que comme des États souverains séparés. Ce cadrage a provoqué un choc précisément parce qu’il rendait visible ce que la critique « patriote à la solde » refuse de voir.

Ce que cette évolution impose analytiquement

Continuer à traiter l’identitarisme avec les catégories du nationalisme classique – intérêt national strict, méfiance envers les voisins, incompatibilité avec les financements étrangers – c’est se condamner à ne pas comprendre le mouvement réel. La critique ne portera jamais, non parce que les identitaires seraient cohérents sur tout, mais parce qu’elle attaque une contradiction qui n’existe pas dans leur propre cadre de référence.

L’internationalisme, comme les autres grandes formes d’organisation politique, est destiné à migrer de la gauche vers la droite. En passant, il se replie – il cesse d’être un internationalisme d’expansion et de diffusion universelle pour devenir un internationalisme de conservation et de défense d’un espace civilisationnel. Mais sa logique structurelle – solidarité transnationale, financement croisé, cadres organisationnels partagés – reste la même.

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