La récente enquête du vidéaste Micode, intitulée Comment corrompre un fonctionnaire ?, a le mérite de porter devant le grand public ce que les observateurs avertis de la dépense publique documentent depuis des années : la corruption en France n’est pas un phénomène marginal, un dysfonctionnement occasionnel qu’il suffirait de corriger à la marge. Elle est systémique, structurelle, consubstantielle à l’hypertrophie de l’État.

La vidéo dresse un « iceberg de la corruption » édifiant : des 5 000 euros glissés à un agent pour obtenir un logement social aux cartels d’entreprises qui se partagent les marchés publics avec la complicité d’élus locaux rémunérés au pourcentage. 25 % des députés européens seraient liés à des affaires de corruption, 2 500 maires et élus locaux font face à des poursuites judiciaires. Ces chiffres, loin d’être anecdotiques, révèlent l’ampleur d’un mal qui gangrène l’ensemble de l’édifice administratif français.

A 6:55, « De nos jours en France il y en a beaucoup qui galèrent parcequ’ils savent pas que tout se paye. C’est comme en Afrique maintenant la France. »

La loi d’airain de la corruption

Une corrélation s’impose avec une régularité troublante : la corruption croît de façon linéaire avec la taille de l’État. Dans un pays où la puissance publique prélève près de 57 % de la richesse produite, les opportunités de détournement se multiplient mécaniquement. Chaque marché public, chaque subvention, chaque attribution de logement social devient une occasion de prélever une dîme illégitime.

Le mécanisme est simple. Lorsqu’un fonctionnaire peut attribuer un contrat de plusieurs millions d’euros, la tentation de monnayer cette décision devient considérable. Les cartels de corruption décrits par Micode fonctionnent selon une logique implacable : les entreprises se répartissent les marchés, gonflent les prix, et reversent un pourcentage à l’élu ou au fonctionnaire complice. Plus le volume d’argent public augmente, plus le système s’auto-alimente.

L’incompétence comme symptôme

Mais la corruption active n’est que la partie émergée de l’iceberg. L’incompétence chronique de l’État dans la gestion de ses propres projets constitue une forme de gaspillage tout aussi massive, quoique moins spectaculaire.

Le récent rapport de la Cour des comptes sur le logiciel XPN (anciennement Scribe) de la Police nationale en offre une illustration caricaturale. Lancé en 2016, ce logiciel devait moderniser la rédaction des procédures pénales. Neuf ans et 257 millions d’euros plus tard, le résultat est qualifié d' »inutilisable » : 17 clics pour générer un simple PDF, impossibilité de joindre des photos de plus de 150 ko, pannes chroniques. La mise en service complète n’est plus espérée avant 2028.

Ce fiasco n’est pas isolé. Le logiciel Louvois, censé gérer la paie des militaires, a englouti entre 300 et 400 millions d’euros avant d’être abandonné, laissant des soldats sans solde pendant des mois. Le Dossier Médical Partagé a coûté plus d’un milliard d’euros sur quinze ans pour un résultat famélique. Sirhen, le logiciel RH de l’Éducation nationale, a été abandonné après dix ans de développement et 320 millions d’euros dépensés. L’écotaxe, après l’installation de centaines de portiques autoroutiers, a été annulée : un milliard d’euros d’indemnités versées pour des infrastructures qui n’ont jamais servi.

Les causes structurelles

La Cour des comptes identifie avec constance les mêmes pathologies : absence de pilotage unique, dépendance aux prestataires privés (cabinets de conseil en tête), effet de « coût irrécupérable » qui pousse à continuer de financer des projets manifestement défaillants plutôt que d’admettre l’échec.

Mais ces explications techniques masquent une réalité plus profonde. Lorsque l’argent dépensé n’est pas le vôtre, lorsque les conséquences d’un échec ne vous affectent pas personnellement, lorsque votre carrière progresse indépendamment des résultats obtenus, pourquoi feriez-vous preuve de rigueur ? L’absence d’incitations vertueuses produit mécaniquement l’irresponsabilité.

Le cercle vicieux fiscal

C’est ici que se noue le cercle vicieux. L’État gaspille et détourne, donc il a besoin de toujours plus d’argent. Il augmente les impôts, ce qui accroît le volume d’argent circulant dans les circuits publics, donc les opportunités de gaspillage et de corruption. Les déficits se creusent, justifiant de nouvelles hausses fiscales. La boucle est bouclée.

Amélie de Montchalin, la nouvelle ministre du budget, invoque la nécessité de « lutter contre l’optimisation fiscale » et la nécessité de « faire rentrer l’argent dans les caisses ». Mais quelles caisses ? Celles qui financent des logiciels à 257 millions d’euros inutilisables ? Celles qui alimentent les commissions des cartels de corruption ? Celles qui rémunèrent une haute fonction publique dont une partie considère, selon certains observateurs, le détournement d’argent comme une forme légitime de redistribution ?

La seule issue : réduire la voilure

Face à ce constat, les réformistes de bonne volonté proposent généralement plus de contrôles, plus de transparence, plus de sanctions. Ces remèdes ont leur utilité marginale, mais ils ignorent la cause première du mal : c’est la taille même de l’État qui rend la corruption et l’incompétence inévitables.

Un État qui prélève moins, qui dépense moins, qui attribue moins de marchés, qui distribue moins de subventions, est mécaniquement un État moins corrompu et moins incompétent. Non pas parce que les fonctionnaires deviendraient subitement vertueux, mais parce que les occasions de mal faire se raréfieraient.

La leçon est amère pour ceux qui croient encore aux vertus de l’intervention publique : chaque euro supplémentaire confié à l’État est un euro qui risque d’alimenter la gabegie ou la corruption. Tant que les Français n’auront pas intégré cette réalité, ils continueront de subir des hausses d’impôts destinées, pour une part croissante, à nourrir un système qui se perpétue à leurs dépens.


Le 21 septembre 2000, lors d’une interview télévisée face à Élise Lucet, le président Jacques Chirac utilise le terme « abracadabrantesque » pour qualifier des accusations de commissions sur les marchés publics de la ville de Paris. Si l’enquête n’a pas abouti à sa condamnation personnelle, la réalité d’un système de corruption massif sous sa mandature a été confirmée par la justice : l’ancien président a finalement été condamné en 2011 à deux ans de prison avec sursis pour détournement de fonds publics et abus de confiance dans l’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris.

La corruption n’est pas un bug, c’est une fonctionnalité : anatomie de la prédation d’État

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