Le terme civilisation désigne généralement, dans son sens courant, « l’ensemble des caractères communs (culturels, religieux, moraux, juridiques, techniques et sociaux) qui définissent une grande société humaine dans la durée ». Autrement dit, une civilisation ne se réduit pas à une simple culture ou à un État : elle constitue un cadre historique large, structuré par des valeurs, des institutions, des représentations du monde et des formes de vie qui se transmettent sur plusieurs générations.

Les civilisations, en tant qu’ensembles cohérents de cultures, de normes et de structures sociales, ont fasciné les penseurs à travers les âges. Plusieurs auteurs se sont attachés à comprendre leur formation, leur dynamique interne, leur essor et leur déclin, ainsi que les tensions qui peuvent apparaître lorsque des civilisations différentes entrent en contact.

J’avais commencé à parler du sujet dans un article précédent, Le flux et le reflux des civilisations, je vais étoffer cette présentation avec d’autres auteurs et courants de pensées correspondants.

Parmi les grandes figures de cette réflexion, Oswald Spengler, dans Le Déclin de l’Occident (1918-1922), propose une vision organique des cultures, qu’il compare à des organismes vivants voués à naître, croître et décliner. Arnold J. Toynbee, dans A Study of History (1934-1961), met quant à lui l’accent sur la capacité des civilisations à répondre aux défis historiques : elles prospèrent lorsque leurs élites font preuve de créativité, mais peuvent s’effondrer par épuisement moral ou institutionnel. A la meme époque, Feliks Koneczny , historien polonais, insiste sur le rôle des systèmes éthiques et juridiques propres à chaque civilisation, qu’il considère largement incompatibles lorsqu’elles coexistent sur un même territoire. Enfin, Paul Valéry, dès 1919, rappelle la fragilité de ces constructions historiques en affirmant que « nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ».

Ces analyses convergent vers une interrogation commune : comprendre les conditions de la permanence ou du déclin des civilisations et les défis auxquels elles sont confrontées dans un monde en transformation.

On peut ainsi dresser une cartographie des principaux penseurs des civilisations. Il est toutefois utile de distinguer plusieurs approches : certains auteurs analysent les civilisations comme de grandes unités historiques dotées d’une logique interne, tandis que d’autres, historiens comparatistes ou anthropologues, s’intéressent davantage aux structures sociales, aux valeurs et aux formes symboliques qui caractérisent les sociétés humaines.

1. Les Grands Théoriciens des Civilisations au Sens Strict

Ce sont ceux qui pensent les civilisations comme ensembles cohérents, durables et comparables, avec une logique interne propre.

Oswald Spengler (Allemand, 1880–1936)

  • Œuvre clé : Le Déclin de l’Occident (1922)
  • Vision organique des civilisations (naissance → apogée → déclin)
  • Chaque civilisation est fermée, avec sa propre vision du monde (mathématique, art, religion)
  • Refus de l’universalisme et du progrès linéaire
  • Très déterministe, les civilisations sont façonnées par des causes extérieures, principalement l’environnement géographique, biologique et socio-économique, et ne peuvent y échapper.

Oswald Spengler, dans Le Déclin de l’Occident, propose une vision organique des civilisations, les comparant à des organismes vivants qui naissent, croissent et meurent inéluctablement. Il rejette l’idée d’immortalité des cultures et l’universalisme, affirmant que chaque civilisation est unique et fermée, avec une vision du monde propre. Le déclin occidental, selon lui, se manifeste par une transition d’une culture créatrice à une civilisation matérialiste, marquée par la rationalisation, le productivisme, l’urbanisation cosmopolite et l’aliénation des consciences. Spengler met en garde contre les révolutions mondiales qui désagrègent les structures organiques et menacent l’hégémonie européenne. Pour contrer ce fatalisme, il invite à un réalisme héroïque, refusant le pessimisme lâche. Les enjeux structurels incluent la domination des masses déracinées et des élites technocratiques, ainsi que l’alliance potentielle entre prolétariats occidentaux et peuples du Tiers-monde. Il faut comprendre ces dynamiques pour préserver l’identité européenne face à la globalisation et au nivellement culturel.

Arnold J. Toynbee (Anglais, 1889–1975)

  • Œuvre clé : A Study of History (1934)
  • Théorie du défi et de la réponse
  • Moins fataliste que Spengler
  • Les civilisations meurent surtout par échec moral des élites, pas par épuisement mécanique
  • Vision plus souple et plus historique

Arnold J. Toynbee, dans son œuvre majeure A Study of History (1934-1961), propose une analyse comparée des civilisations, rejetant le fatalisme de Spengler. Il soutient que les cycles de vie des sociétés ne sont pas prédéterminés, mais dépendent de la volonté de puissance face aux obstacles et du rôle des minorités créatrices qui guident par mimétisme. La décadence, selon lui, résulte d’un échec moral des élites, non d’un épuisement mécanique, offrant une vision plus souple. Toynbee met en garde contre le militarisme, qu’il voit comme un cancer menant à la chute des civilisations, citant Sparte ou l’Assyrie comme exemples. Pour préserver les nations européennes, il est crucial de surveiller les dérives des élites et d’éviter les excès militaires. Les réseaux de pouvoir et les minorités influentes doivent être scrutés pour anticiper les ruptures cycliques. Une gouvernance éthique et une vigilance stratégique face aux défis internes et externes sont essentielles pour contrer le déclin.

Feliks Koneczny (Polonais, 1862–1949)

  • Œuvre clé : On the Plurality of Civilizations (édition posthume)
  • Définit les civilisations par leurs normes morales, juridiques et éthiques
  • Typologie célèbre : latine, byzantine, juive, arabe, chinoise, turanienne
  • Insiste sur l’incompatibilité des systèmes civilisationnels
  • Très utilisé aujourd’hui dans les débats identitaires d’Europe centrale

Feliks Koneczny, historien et philosophe polonais (1862-1949), développe une théorie des civilisations basée sur des normes morales, juridiques et éthiques, insistant sur leur incompatibilité fondamentale. Sa maxime « Il n’est pas possible d’être civilisé de deux manières » rejette l’idée d’un universalisme culturel et met en garde contre le pluralisme civilisationnel, source de conflits et de désintégration. Pour Koneczny, chaque civilisation, comme la latine qu’il associe à la Pologne, doit affirmer sa dominance sur un territoire pour survivre, face à des dynamiques de confrontation. La Pologne, à l’est de la chrétienté latine, doit préserver son identité catholique pour exister, une idée redevenue centrale dans les débats identitaires d’Europe centrale post-1989. Sa pensée, empirique et inductive, s’oppose aux visions cycliques comme celle de Spengler, et souligne la responsabilité des nations dans la défense de leur modèle civilisationnel. Face aux migrations et au relativisme, Koneczny appelle à une conscience civilisationnelle pour une renaissance européenne, protégeant les peuples autochtones contre l’effacement de leurs structures historiques.

Samuel Huntington (Américain, 1927–2008)

  • Œuvre clé : The Clash of Civilizations (1996)
  • Approche géopolitique contemporaine
  • Les civilisations remplacent les idéologies comme moteurs des conflits
  • Vision culturaliste assumée, parfois caricaturée mais structurante
  • Moins profond historiquement, mais extrêmement influent

Samuel Huntington, dans Le Choc des civilisations, postule que les conflits mondiaux post-Guerre froide ne sont plus idéologiques mais civilisationnels, les civilisations remplaçant les nations ou les idéologies comme sources d’antagonismes. Cette thèse, influente mais controversée, met en garde contre les frictions inter-civilisationnelles, notamment entre l’Occident, l’islam et la Chine, dues à l’arrogance occidentale, l’intolérance islamique et l’affirmation chinoise. Huntington alerte sur l’islam comme défi central pour l’Occident, non par son fondamentalisme, mais par sa vision de supériorité culturelle et son ressentiment face à sa faiblesse de puissance. Il critique l’idée d’une universalité occidentale, soulignant que la modernisation globale ne signifie pas occidentalisation mais renforcement des identités indigènes. En Europe, il pointe l’échec d’assimilation des immigrés et le risque d’islamisation, appelant à des mesures coûteuses mais nécessaires pour préserver l’identité européenne. Aux États-Unis, il déplore la dilution de l’identité anglo-protestante face à l’hispanisation et à la dénationalisation des élites, plaidant pour un retour aux valeurs fondatrices.

2. Les Comparatistes Majeurs (moins idéologiques, plus fondamentaux)

Fernand Braudel (Français, 1902–1985)

  • Civilisations comme temps long, structures économiques et mentales
  • Approche matérialiste mais non marxiste
  • Indispensable pour comprendre la profondeur historique des civilisations
  • Analyse les civilisations par leurs institutions et instruments d’expansion
  • Approche systémique et dynamique
  • Largement influent en Europe

Fernand Braudel a profondément renouvelé l’étude des civilisations en introduisant une approche centrée sur les structures de longue durée plutôt que sur les seuls événements politiques.

Pour Braudel, une civilisation ne se comprend pas à travers les faits spectaculaires (guerres, révolutions, décisions des dirigeants) mais à travers les structures profondes qui organisent la vie des sociétés sur des siècles : géographie, réseaux économiques, techniques, habitudes culturelles et formes d’organisation sociale. Il distingue ainsi plusieurs niveaux de temporalité historique :

  • le temps long des structures (géographie, climat, modes de production),
  • le temps intermédiaire des évolutions économiques et sociales,
  • le temps court des événements politiques.

Dans cette perspective, les civilisations apparaissent comme des systèmes historiques durables, façonnés par leurs conditions matérielles et leurs formes d’organisation. Dans ses travaux sur la Méditerranée ou sur l’économie mondiale, Braudel montre par exemple comment les échanges commerciaux, les routes maritimes, les villes ou les technologies structurent l’essor et l’influence des grandes civilisations.

Sa contribution essentielle est donc d’avoir déplacé l’analyse des civilisations vers une histoire globale et structurelle, où l’économie, la géographie et les mentalités collectives jouent un rôle aussi important que les événements politiques. Cette approche permet de comprendre la profondeur historique des civilisations et les dynamiques de leur expansion ou de leur transformation sur le long terme.

3. Anthropologues et Historiens des Formes Civilisationnelles

Ils ne parlent pas toujours de « civilisations » au sens politique, mais leurs travaux sont structurants.

Marcel Mauss (Français, 1872–1950)

  • Civilisation comme fait social total
  • Fondamental pour comprendre les structures symboliques

Marcel Mauss, sociologue et anthropologue français, est surtout connu pour avoir développé la notion de « fait social total », c’est-à-dire des pratiques qui mobilisent simultanément plusieurs dimensions de la vie sociale : économique, religieuse, juridique, politique et symbolique. Dans son ouvrage le plus célèbre, Essai sur le don (1925), il montre que dans de nombreuses sociétés traditionnelles, les échanges ne reposent pas seulement sur le commerce ou l’intérêt individuel, mais sur des systèmes d’obligations réciproques : donner, recevoir et rendre.

Pour Mauss, ces mécanismes d’échange symbolique jouent un rôle central dans la cohésion des sociétés, car ils créent des relations durables entre individus et groupes. Les institutions, les rituels et les formes d’échange ne peuvent donc pas être compris isolément : ils s’inscrivent dans des systèmes culturels complexes qui structurent la vie collective.

Sa contribution à l’étude des civilisations est d’avoir montré que les sociétés ne se réduisent ni à l’économie ni à la politique. Les civilisations reposent aussi sur des structures symboliques, des normes sociales et des pratiques culturelles qui organisent les relations entre les individus et donnent sens à la vie collective. Cette approche a eu une influence durable en anthropologie, en sociologie et dans l’étude comparative des cultures.

Ces mécanismes, fondamentaux pour la cohésion sociale, sont menacés par l’individualisme moderne et la marchandisation capitaliste, qui dissolvent les liens organiques au profit d’une société atomisée. Mauss, par son engagement militant, prônait un retour à des valeurs archaïques pour préserver une éthique sociale décente face au relativisme culturel. Cette vision est cruciale pour comprendre comment les structures symboliques, ancrées dans des héritages culturels, peuvent contrer la désagrégation des nations européennes. Les réseaux de pouvoir mondialisés et les oligarchies économiques, identifiés comme des forces de déstructuration, imposent un ordre marchand qui dépasse les États. La solution réside dans la réaffirmation des institutions traditionnelles et des identités collectives pour protéger les peuples autochtones d’Europe contre l’uniformisation globale.

Louis Dumont (Français, 1911–1998)

  • Comparaison Occident / Inde
  • Hiérarchie vs individualisme
  • Clé pour comprendre la spécificité occidentale

Louis Dumont, anthropologue français, est surtout connu pour ses travaux de comparaison entre les sociétés holistes et les sociétés individualistes. Dans Homo Hierarchicus (1966), consacré à l’Inde, il analyse le système des castes comme un exemple de société holiste, où l’individu est défini avant tout par sa place dans l’ordre social. La hiérarchie n’y est pas seulement une organisation sociale mais un principe structurant qui organise les relations entre les groupes et donne sens à la société dans son ensemble.

Dans Homo Aequalis (1977), Dumont se tourne vers l’Occident moderne et montre que celui-ci repose sur un principe radicalement différent : l’individualisme. Dans cette conception, l’individu est considéré comme une entité autonome et égale aux autres, et la société est pensée comme l’association d’individus libres plutôt que comme un ordre hiérarchique préexistant.

La contribution majeure de Dumont à l’étude des civilisations est donc d’avoir mis en évidence que les sociétés peuvent être structurées par des valeurs fondamentales différentes. Là où certaines civilisations privilégient l’ordre hiérarchique et l’intégration du groupe, la civilisation occidentale moderne se distingue par la centralité accordée à l’individu, à l’égalité juridique et aux droits personnels. Cette comparaison permet de mieux comprendre la spécificité historique et culturelle de l’Occident dans une perspective anthropologique et comparative.

En Occident, particulièrement en France, l’individualisme dissocie identité personnelle et collective, chaque personne étant vue comme une incarnation de l’humanité. Dumont souligne que cet « individuo-universalisme » français, lié à l’universalisme et au rationalisme, s’est développé avec l’essor de la bourgeoisie et de l’idéologie économique. Comparant France et Allemagne, il note que le Français se perçoit comme homme par nature et français par accident, tandis que l’Allemand se sent d’abord allemand. Cette divergence culturelle explique des incompréhensions historiques. Pour préserver l’identité européenne, il faut reconnaître ces différences structurelles et réaffirmer les appartenances collectives face à l’individualisme dissolvant.

Claude Lévi-Strauss (Français, 1908–2009)

  • Refuse l’idée de hiérarchie civilisationnelle
  • Met en évidence des logiques structurales universelles
  • Position souvent opposée aux penseurs civilisationnels classiques

Claude Lévi-Strauss, anthropologue français et fondateur du structuralisme, a profondément renouvelé l’étude comparative des cultures. Son objectif était de montrer que derrière la diversité apparente des sociétés humaines se trouvent des structures mentales universelles qui organisent la pensée, les mythes, les systèmes de parenté et les classifications symboliques.

Dans Race et histoire (1952), écrit pour l’UNESCO, Lévi-Strauss critique l’idée selon laquelle certaines civilisations seraient intrinsèquement supérieures à d’autres. Selon lui, les différences entre sociétés ne doivent pas être interprétées comme une hiérarchie de développement mais comme des trajectoires culturelles distinctes. Chaque culture développe ses propres institutions, mythes et systèmes symboliques pour répondre aux problèmes fondamentaux de la vie sociale.

Son travail structuraliste, notamment dans Les Structures élémentaires de la parenté et les volumes des Mythologiques, vise à mettre en évidence les règles et les oppositions symboliques qui structurent la pensée humaine à travers les cultures. Par exemple, les mythes ou les systèmes de parenté obéissent souvent à des logiques d’opposition (nature/culture, cru/cuit, etc.) que l’on retrouve dans des sociétés très différentes.

La contribution de Lévi-Strauss à l’étude des civilisations est donc double :

  • il a montré que les cultures doivent être étudiées dans leur cohérence interne, sans les juger selon un modèle unique de progrès ;
  • il a cherché à identifier les structures universelles de la pensée humaine qui se manifestent à travers des formes culturelles diverses.

Son approche a profondément marqué l’anthropologie, la sociologie et la philosophie du XXᵉ siècle, en proposant une manière de penser les civilisations à la fois comparative et non hiérarchique.

Dans Race et histoire (1952) et Race et culture (1971), il critique l’universalisme ethnocentrique occidental, notamment celui de la Déclaration des droits de l’homme, perçu comme imposant une vision homogénéisante. Il défend la diversité culturelle par la nécessité d’une imperméabilité entre cultures, prônant une indifférence mutuelle pour préserver les particularismes face à l’uniformisation globale. Cette position s’oppose aux penseurs civilisationnels classiques valorisant une supériorité occidentale. Pour protéger les identités européennes, il faut s’inspirer de cette vision en renforçant les frontières symboliques et culturelles, en luttant contre la dissolution des nations par le marché et le multiculturalisme forcé. La souveraineté culturelle, clé de la résistance, doit être reconquise par une guerre des idées et des symboles, face aux réseaux globalistes et aux idéologies post-nationales qui menacent les peuples autochtones d’Europe.

4. Penseurs Contemporains Prolongeant le Débat

Alain de Benoist et Alexandre Douguine se positionnent comme des penseurs contemporains majeurs sur les civilisations et identités. De Benoist critique l’universalisme et l’idéologie du Même, dénonçant la globalisation et le marché qui déterritorialisent les peuples européens, effaçant leurs attaches historiques. Il prône une biodiversité culturelle pour préserver l’altérité et l’identité nationale, mêlant héritage concret et construction idéologique, face au nihilisme marchand provoquant des replis identitaires. Le RUsse Douguine, théoricien de l’eurasisme, voit les civilisations comme des pôles géopolitiques irréductibles, opposant un monde multipolaire d’États civilisationnels à l’unipolarité américanocentrique. Sa « quatrième théorie politique » vise à dépasser libéralisme, socialisme et fascisme, et promeut des grands espaces continentaux contre la mondialisation. Douguine s’appuie sur la mystique orthodoxe et une vision impériale, incompatible avec un nationalisme strict. Pour les nations européennes, ces idées soulignent l’urgence de résister à l’homogénéisation culturelle par des alliances stratégiques et une réaffirmation des identités enracinées.

Alain de Benoist (Français, né en 1943)

  • Civilisations comme identités historiques enracinées
  • Critique radicale de l’universalisme
  • Héritier explicite de Spengler et Toynbee

Alain de Benoist est un essayiste et philosophe français associé à la Nouvelle Droite, dont les travaux portent largement sur les questions d’identité culturelle, de modernité et de critique de l’universalisme. Dans ses écrits, il s’intéresse aux civilisations comme formes historiques et culturelles distinctes, façonnées par des traditions, des institutions, des langues et des représentations collectives qui s’inscrivent dans la longue durée.

Une dimension centrale de sa pensée est la critique de l’universalisme moderne, qu’il considère comme une tendance à appliquer partout les mêmes normes politiques, morales ou culturelles. Selon lui, cette vision tend à réduire la diversité historique des peuples et des cultures. Il défend au contraire l’idée d’un pluralisme des civilisations, où différentes cultures peuvent suivre des trajectoires historiques propres sans être évaluées selon un modèle unique.

Dans cette perspective Alain, de Benoist insiste sur l’importance des identités collectives, des héritages culturels et des traditions historiques pour comprendre la formation des sociétés. Sa contribution aux débats sur les civilisations consiste donc à proposer une réflexion critique sur l’universalisation des modèles politiques et culturels modernes, tout en soulignant l’importance de la diversité historique et culturelle des sociétés humaines dans l’analyse des civilisations.

Il conçoit les civilisations comme des identités historiques enracinées, s’opposant radicalement à l’universalisme qu’il critique à travers l’« idéologie du Même ». Cette idéologie, issue de la modernité et des Lumières, nie la naturalité des identités en promouvant un individu déterritorialisé, détaché des liens organiques et des différences culturelles. Héritier de Spengler et Toynbee, il valorise une biodiversité des cultures et des peuples pour préserver l’altérité et l’identité, face à la globalisation et au marché roi qui dissolvent les frontières et les héritages.

Alexandre Douguine (Russe, né en 1962)

  • Civilisations comme pôles géopolitiques irréductibles
  • Approche idéologique et stratégique
  • Très controversé, mais influent

Alexandre Douguine est un philosophe et géopoliticien russe associé au courant eurasiste. Dans ses travaux, il considère les civilisations comme de grands ensembles géopolitiques et culturels distincts, possédant chacun leurs valeurs, leurs traditions et leurs intérêts stratégiques propres.

Sa réflexion s’inscrit dans la tradition de la géopolitique classique, notamment celle du géographe britannique Halford Mackinder. Celui-ci distinguait la puissance du Heartland (le cœur continental de l’Eurasie) des puissances maritimes dominantes. Douguine reprend cette opposition en affirmant qu’un conflit structurel oppose historiquement les puissances continentales, centrées selon lui sur l’espace eurasiatique, et les puissances maritimes, représentées par les grandes puissances atlantiques (États-Unis, Royaume Uni).

Dans ce cadre, Douguine défend l’idée d’un monde multipolaire, où plusieurs grandes civilisations — occidentale, russe-eurasienne, chinoise, islamique, indienne, etc. — constituent des pôles distincts du système international. Chaque civilisation devrait, selon lui, pouvoir organiser son propre modèle politique, culturel et économique sans être intégrée dans un modèle unique.

Il développe également le concept de « quatrième théorie politique », qu’il présente comme une tentative de dépasser les grandes idéologies du XXᵉ siècle (libéralisme, communisme et fascisme) en proposant une nouvelle approche centrée sur les identités civilisationnelles et les traditions culturelles.

Très controversé et débattu, Douguine reste néanmoins une figure influente dans certains milieux intellectuels et géopolitiques, notamment en Russie, où ses travaux participent aux discussions sur la place du pays dans l’équilibre des grandes civilisations contemporaines.

Lecture Synthétique Rapide

  • Spengler : Les civilisations sont des organismes vivants clos, dotés d’une forme intérieure unique, dont le destin tragique est de naître, culminer puis inéluctablement décliner et mourir.
  • Toynbee : Les civilisations naissent et survivent grâce à la créativité des minorités dirigeantes qui répondent avec succès aux défis, mais périssent par échec moral et perte de créativité de leurs élites.
  • Koneczny : Chaque civilisation repose sur un système éthique, juridique et moral spécifique et incompatible avec les autres ; le pluralisme sur un même territoire conduit nécessairement au conflit et à la désintégration.
  • Huntington : Après la fin de la guerre froide, les principales lignes de fracture et de conflit planétaire ne sont plus idéologiques mais civilisationnelles, les identités culturelles profondes devenant le principal facteur d’antagonisme.
  • Braudel : Les civilisations se comprennent avant tout par le temps long des structures matérielles, économiques, géographiques et mentales qui évoluent très lentement et encadrent durablement les sociétés.
  • Dumont : L’opposition fondamentale entre les sociétés holistes (hiérarchiques, comme l’Inde) et les sociétés individualistes-modernes (égalitaires et universalistes, comme l’Occident) structure les valeurs fondamentales et les conceptions de l’homme propres à chaque type de civilisation.
  • Mauss : La civilisation doit être saisie comme un « fait social total » où s’entrelacent échanges symboliques, obligations de réciprocité (don/contre-don) et structures collectives qui assurent la cohésion au-delà de l’économique.
  • Lévi-Strauss : Il n’existe pas de hiérarchie objective entre les civilisations ; toutes relèvent de logiques structurales universelles de l’esprit humain, et leur diversité doit être préservée par une relative imperméabilité culturelle.
  • Alain de Benoist : Face à l’universalisme homogénéisant et à l’idéologie du Même promue par la modernité libérale, il faut défendre la biodiversité culturelle et la pluralité des identités historiques enracinées.
  • Douguine : Le monde contemporain est structuré par l’affrontement entre civilisations-pôles géopolitiques irréductibles ; l’avenir appartient à un ordre multipolaire fondé sur de grands espaces civilisationnels souverains opposés à l’hégémonie atlantiste unipolaire.

Conclusion

L’étude des civilisations par ces auteurs révèle une tension permanente entre déclin inévitable et potentiel de renaissance. Face aux défis contemporains comme la globalisation, les migrations et le relativisme culturel, ces théories invitent à une vigilance accrue pour préserver les identités européennes. En intégrant ces perspectives, nous pouvons forger une compréhension plus nuancée des dynamiques civilisationnelles, essentielle pour naviguer dans un monde multipolaire en mutation.

Les ruines du Forum à Rome, symboles de l'histoire et de la civilisation romaine antique.
Les ruines du Forum à Rome, symboles de l'histoire et de la civilisation romaine antique.

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