Vue de Rocamadour

Je n’avais jamais lu de livre de Franz-Olivier Giesbert, que je percevais avant tout comme un journaliste plutôt que comme un écrivain. J’ai donc été agréablement surpris par Voyage dans la France d’avant, un ouvrage dans lequel transparaissent à la fois cinquante années de vie politique observée de l’intérieur et une culture française vaste, assumée, parfois érudite, parfois très personnelle.

À l’inverse, j’avais déjà lu plusieurs livres de Philippe de Villiers, et Populicide s’inscrit clairement dans la continuité de ses précédents essais. Le ton est celui d’un pamphlet sans détour, souvent vindicatif, revendiquant l’absence de langue de bois. L’ouvrage fait directement écho à Mémoricide, paru en 2024, au point d’en paraître parfois redondant dans ses thèses et ses formulations.

Philippe de Villiers y reprend son diagnostic central sur le déclin français, un thème qui rencontre manifestement un large public : Mémoricide s’est vendu à plus de 230 000 exemplaires en librairie, et ce nouvel opus s’annonce comme un succès comparable.

2025

Populicide

Philippe de Villiers

Une critique virulente de l'état actuel de la France et de l'Occident, articulée autour du concept de « populicide », qu'il soit physique ou anthropologique. L'auteur, Philippe de Villiers, déplore la perte d'identité nationale et le reniement de l'histoire française, exacerbés par la montée de l'islam et le multiculturalisme. Il critique fermement les élites politiques européistes pour leur laxisme migratoire et leur abandon de la souveraineté à des entités supranationales et à des juges progressistes. L'ouvrage met en garde contre un avenir de contrôle totalitaire facilité par la technologie et le gouvernement par le chaos, et exhorte à un réveil de la fierté et de la conscience nationale pour éviter l'extinction culturelle, en s'appuyant notamment sur l'exemple du Puy du Fou.

L’un comme l’autre, par des chemins très différents, décrivent au fil des pages une même réalité : celle d’une France qui s’efface peu à peu, culturellement, politiquement et historiquement.

Les deux livres qui viennent de paraître — Populicide de Philippe de Villiers et Voyage dans la France d’avant de Franz-Olivier Giesbert — décrivent, chacun à leur manière, une France qui se délite, se fragmente, se vide de sa substance historique, culturelle et politique.

Mais si le diagnostic général est largement partagé, les chemins empruntés pour le formuler diffèrent profondément. L’un relève du pamphlet politique assumé, l’autre du récit de témoin, nourri par un demi-siècle de vie intellectuelle et médiatique. Deux regards sur un même effacement.

2025

Voyage dans la France d’avant

Franz-Olivier Giesbert

Une réflexion critique et nostalgique sur l'état actuel de la France, Franz-Olivier Giesbert y expose sa hantise d'un déclin. En parallèle à cette analyse politique et économique, il partage des mémoires personnelles, évoquant ses rencontres avec des figures du XXe siècle et célébrant les personnalités françaises qui incarnaient une certaine splendeur nationale. Giesbert insiste sur la perte de l'identité culturelle française face à l'américanisation et l'islamisation, et met en garde contre les dangers du robespierrisme, qu'il voit comme la source d'une violence idéologique persistante, tout en dénonçant le conformisme intellectuel. Finalement, l'auteur déplore la dévastation des centres-villes et le déclin de la chanson française, symboles de cette agonie culturelle qu'il compare aux phases finales de l'Empire romain.

Une même intuition : le déclin n’est plus abstrait

Chez Giesbert comme chez de Villiers, le déclin n’est pas une thèse théorique ou statistique. Il est incarné, vécu, observé dans les corps, les paysages, les institutions.

Chez Giesbert, cela passe par Elbeuf, ville de l’enfance, symbole d’une France industrielle, populaire, structurée, aujourd’hui exsangue. Les services publics s’effondrent, l’école abdique, l’hôpital recule, la transmission culturelle s’érode. Il parle de « rétrécissement », de « fragmentation », de fatigue civilisationnelle.

Chez de Villiers, le même constat est formulé dans des termes beaucoup plus radicaux : il ne s’agit pas d’un déclin lent mais d’un populicide, c’est-à-dire d’un processus conscient, orchestré, assumé par des élites politiques, administratives et culturelles qui ne croient plus au peuple qu’elles gouvernent.

Autopsie contre réquisitoire

C’est sans doute là que se situe la différence fondamentale entre les deux livres.

Giesbert écrit en journaliste-historien, témoin privilégié de la Ve République, qui a fréquenté tous les présidents, observé les renoncements successifs, et tente d’en comprendre la logique profonde. Son livre est une forme d’autopsie culturelle, parfois mélancolique, parfois ironique, toujours foisonnante de références.

De Villiers, lui, écrit en combattant politique. Populicide est un livre de combat, sans précaution oratoire, revendiqué comme tel. Il s’inscrit dans la continuité directe de Mémoricide et reprend, parfois jusqu’à la redondance, ses grandes thèses : déconstruction de l’histoire, effacement de la nation, renoncement à la souveraineté, abdication culturelle face à l’islam politique et à l’idéologie progressiste.

Une référence commune : Marc Bloch et la faillite des élites

Fait remarquable : les deux auteurs convoquent le même ouvrage pour éclairer le présent, L’Étrange Défaite de Marc Bloch.

Chez Giesbert, Bloch sert à dénoncer la paresse de savoir, l’aveuglement des élites, leur incapacité à nommer le réel — hier comme aujourd’hui. Chez de Villiers, Bloch devient un véritable manuel d’alerte : comme en 1940, ceux qui dirigent ne croient plus au pays qu’ils prétendent gouverner.

Dans les deux cas, la défaite est d’abord morale et intellectuelle, avant d’être politique.

Islam, immigration et déni

Sur la question de l’islam et de l’immigration, les deux livres se rejoignent sur le fond mais divergent sur la formulation.

Giesbert décrit le déni des élites, s’appuie sur des observations concrètes — le « comptage des voiles », la pression communautaire, l’impuissance de l’État — et parle d’un flux migratoire devenu objectivement intenable. Il reste dans une logique descriptive, parfois clinique.

De Villiers va beaucoup plus loin : il parle de changement de peuple, de créolisation imposée, d’un islam conçu comme système total venant combler le vide laissé par une République désincarnée. Là où Giesbert constate, de Villiers accuse.

La Révolution française comme matrice du mal français

Autre point commun : la Révolution française comme origine d’un mal spécifiquement français.

Giesbert développe une critique du robespierrisme, vu comme une pathologie nationale : culte de la pureté, fascination pour la violence politique, incapacité à accepter le compromis. Il établit des filiations entre la Terreur et certains mouvements contemporains.

De Villiers radicalise cette lecture en établissant un lien direct entre la Terreur, la déconstruction mémorielle actuelle et les figures politiques contemporaines qu’il perçoit comme des héritiers directs de cette logique d’épuration symbolique.

Américanisation, consumérisme et effacement culturel

Les deux livres dénoncent également l’américanisation culturelle, mais là encore selon des registres différents.

Chez Giesbert, c’est la disparition du rire français, des figures populaires, du sens de la mesure, remplacés par la malbouffe, Amazon, le numérique envahissant, et une culture standardisée.

Chez de Villiers, cette dynamique prend la forme du « Webistan », un monde algorithmique, désincarné, où le contrôle social remplace le voisinage, et où la culture nationale est dissoute dans un village global sans racines.

Deux postures, deux publics

Voyage dans la France d’avant est un livre pour lecteurs de culture générale, amateurs de récits intellectuels, sensibles à l’histoire longue, aux références littéraires, à l’ambivalence des hommes et des époques.

Populicide est un livre d’alarme, destiné à réveiller, choquer, mobiliser. Il ne cherche ni la nuance ni l’équilibre, mais l’impact et la clarté idéologique.

Deux médecins au chevet du même pays

Ces deux livres donnent l’impression de deux médecins examinant le même patient.

L’un décrit avec précision et tristesse l’affaiblissement progressif des organes, la perte de mémoire, l’usure des réflexes vitaux.
L’autre crie à l’empoisonnement volontaire et appelle à une réaction immédiate.

Autopsie nostalgique ou réquisitoire offensif : dans les deux cas, le message est le même. La France n’est pas simplement en mutation. Elle est en train de disparaître sous nos yeux — et ce qui fait débat n’est plus le diagnostic, mais le degré d’urgence et la réponse à y apporter.

Deux livres, un même constat : la France qui s’efface

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