L’Indignation Sélective Face à Epstein
Les gens qui regardent des films de psychopathes et complotistes (Le Silence des agneaux, American Psycho, Eyes Wide Shut), mais aussi des films purement gore extrêmes (Cannibal Holocaust, The Human Centipede), des séries sur des cartels criminels (Narcos) ou historiques façon Game of Thrones, jouent à des jeux vidéo du genre Assassin’s Creed ou GTA dans lesquels on trucide des centaines d’humains, puis font les vierges effarouchées quand ils découvrent des histoires criminelles comme celle d’Epstein.
Ces jours-ci, les réseaux sociaux sont parsemés de messages et de commentaires sur l’affaire Epstein comme si ce qu’il avait fait était le summum de l’horreur. On peut lire des gens affirmer leur misanthropie, leur volonté de s’isoler de l’humanité vue comme une abomination. Vraiment ? Certes, l’affaire Epstein a quelques éléments qui la rendent unique — sa fortune astronomique, les liens avec des gens influents, politiques en particulier —, mais à part ça, on est quand même loin du pire que puisse produire l’humanité en termes de mal.
La Dissociation Fiction / Réalité
On dirait que les spectateurs font une dissociation fiction / réalité : ils sont habitués à voir le pire sur écran, mais la fiction violente fonctionne comme un espace sécurisé d’exploration du mal. Le spectateur sait que personne ne souffre réellement, donc ça passe, ce n’est pas vrai, même si c’est basé sur des faits réels.
La fiction est utilisée comme un vaccin contre la réalité. On consomme du gore pour se désensibiliser, exactement comme on regarde des pornos pour mieux supporter l’ennui du sexe conjugal. Le problème, c’est quand le vaccin ne prend plus : le réel finit par sembler fade, et on exige du vrai mal pour ressentir quelque chose.
C’est valable pour le gore pur, mais aussi pour les récits de complot : on avale des sagas entières comme la BD XIII (la série culte de Jean Van Hamme et William Vance), où un amnésique tatoué XIII découvre qu’il est au cœur d’un réseau secret d’élites visant à assassiner le président et instaurer une dictature aux États-Unis, avec des ramifications dans l’armée, la politique et les multinationales. On kiffe les rebondissements, les numéros romains mystérieux, le tueur impitoyable, sans sourciller. Mais dès qu’un Epstein réel émerge avec ses listes d’influents et ses connexions protégées, on crie au scandale absolu.
Martyrs : Un Exemple qui Révèle l’Ancienneté du Mal Ritualisé
Je me rappelle d’un film d’horreur français absolument immonde que j’avais vu au cinéma, Martyrs (2008), pour suivre des amis. Je m’étais infligé ce truc alors que je déteste les films d’horreur — je ne vois pas l’intérêt de s’angoisser à voir des scènes sordides —, et ce film m’a du coup ancré dans ma conviction que les films d’horreur ne sont pas mon truc (déjà que le cinéma en général me semble un art très mineur…).
Le cœur de l’intrigue repose sur une organisation secrète composée de membres de l’élite (bourgeoisie influente) qui enlèvent des jeunes femmes ; elles sont séquestrées, torturées de manière méthodique (scène visuellement insupportable d’écorchage à vif) et prolongée avec un objectif pseudo-mystique : provoquer un état de « martyre » pour obtenir une révélation sur l’au-delà.
Ce film n’est qu’un exemple, mais en réalité, la violence comme divertissement ritualisé a sûrement toujours existé depuis que l’homme vit en société. On a des preuves claires de cannibalisme chez certains hommes préhistoriques, et manifestement pas seulement pour la nourriture mais dans des cadres ritualisés.
On peut aussi penser aux spectacles publics de violence institutionnalisée dans la Rome antique : outre les combats de gladiateurs dans le Colisée (qui étaient professionnels), les exécutions publiques scénarisées, la violence intégrée à la pédagogie politique de l’Empire. Mais c’était gentil comparé à ce qu’on sait des Aztèques, leurs sacrifices humains rituels et l’exposition de crânes.
Les récits de supplices des Vikings (« Blood Eagle », soit cage thoracique ouverte et poumons extraits), les victimes empalées de Vlad Tepes, les exécutions lentes dans la Chine impériale et jusqu’à la guillotine devant foule pendant la Révolution française.
Certaines peuplades plus récemment continuaient des pratiques dites inhumaines jusqu’à il y a quelques centaines d’années, comme les Maoris des îles du Pacifique, coupeurs de têtes tatouées qu’ils gardaient séchées exposées chez eux pour intimider les visiteurs. On peut aussi penser aux Indiens d’Amérique, qui scalpaient leurs ennemis et les torturaient gratuitement. Et bien sur toutes les horreurs de la seconde guerre mondiale.
On ne peut pas dire que les exemples manquent !
L’Homme Naturellement Criminel et Pornographe
L’homme n’est sûrement pas le bon sauvage naturellement bon qu’on a perverti – ce cliché que Voltaire a collé à Rousseau en le moquant. Mais Voltaire avait raison de se moquer, c’est un oli conte, un mythe commode pour ne pas regarder en face ce que l’homme est vraiment capable de faire sans attendre la propriété ou les inégalités. Il est naturellement criminel et pornographe. L’homme est capable du pire, mais comme le rappelait Albert Camus, « un homme, ça s’empêche » : ce qui fonde l’humanité n’est pas l’absence de pulsions, mais la capacité à les contenir.
Cette intuition rejoint d’ailleurs celle de Thomas Hobbes. Dans le Leviathan (1651), il décrit l’état de nature comme une situation où, en l’absence d’autorité commune, règne une défiance permanente : chacun redoute l’autre. Ce n’est pas que l’homme soit constamment en train de tuer son voisin, mais qu’il en ait toujours la possibilité, et parfois l’intérêt. La civilisation n’abolit pas cette puissance ; elle l’encadre.
Epstein est donc un monstre, mais pas un monstre exceptionnel.
Dans L’Érotisme (1957), Georges Bataille expose que l’érotisme n’est pas une pulsion animale innocente, mais une expérience fondamentalement transgressive, née de la conscience humaine de la mort et des interdits. « Le domaine de l’érotisme est le domaine de la violence, le domaine de la violation », écrit-il. L’acte sexuel, pour être vraiment érotique, doit franchir une limite, briser la discontinuité de l’être individuel, approcher la fusion violente, la souillure, voire la petite mort.
C’est pourquoi l’attrait pour le gore extrême, pour les récits de torture ritualisée ou pour les scandales comme Epstein n’est pas une déviance pathologique : c’est l’expression moderne, médiatisée, d’une structure anthropologique ancienne. Nous ne sommes pas devenus pornographes et sadiques à cause de la pornographie ou des réseaux sociaux ; nous consommons ces contenus parce que nous portons déjà en nous cette tension insoluble entre tabou et désir de le violer. Epstein n’est pas un monstre exceptionnel : il est simplement l’un des rares à avoir industrialisé, avec des moyens colossaux et une impunité relative, ce que l’humanité a toujours pratiqué – et ce que chacun de nous, dans le secret de ses fantasmes, reconnaît comme possible.
Le Déterminisme du Mal Possible
En fait, j’aurais tendance à penser que tout ce qu’on peut voir dans les films, séries les plus gore a eu lieu un jour ou l’autre, quelque part, sur Terre.
Alors franchement, les réactions offusquées de commentateurs qui simulent découvrir l’horreur inhumaine me paraissent assez ridicules. L’indignation comme posture sociale ressemble alors à une forme de justification de sa propre probité morale : le commentateur indigné se lave lui-même de ses propres péchés réels ou fantasmes. La société consomme le mal comme spectacle, mais exige moralement sa condamnation dans le réel.
De même, cet attrait pour le complot, le mal organisé en bande, alors que celui-ci n’a rien d’exceptionnel. Les cartels structurés ou réseaux secrets fascinent car ils donnent une forme rationnelle au chaos ; l’humain préfère un mal structuré à un mal aléatoire.
C’est évident que l’homme commet des atrocités, et en fait c’est juste lié aux lois physiques de notre monde : tout ce qui peut arriver arrivera un jour ou l’autre, tout ce qui peut être commis sera commis un jour ou l’autre.
Je me rappelle avoir lu ado un livre qui m’avait marqué d’Hubert Reeves, astrophysicien francophone célèbre pour ses livres de vulgarisation dans les années 80, qui popularisait une vision proche : dans l’immensité du temps et de l’espace, tout ce qui est physiquement possible finit par arriver, ne serait-ce qu’une fois, quelque part. En fait, ce serait plus illogique qu’un fait, meme paraissant improbable, n’arrive jamais.
L’univers est un vaste laboratoire probabiliste où les événements les plus improbables – apparition de la vie, complexification de la matière, émergence de consciences – deviennent inévitables à l’échelle statistique. Appliqué à l’humain : si un acte est physiquement réalisable, il aura lieu un jour ou l’autre, dans une civilisation ou une autre. Pas par malédiction morale, mais par simple loi des grands nombres cosmiques.
Certes le cinéma pousse les scénarios vers l’extrême par nécessité dramatique, mais l’Histoire humaine est suffisamment riche, longue et impliquant des milliards d’individus pour que la probabilité statistique qu’un événement innommable soit arrivé ne soit jamais de zéro.
C’est une thèse déterministe. L’humanité explore forcément et exhaustivement ses capacités destructrices.
La Banalité du Mal et le Savoir qui ne se Désinvente Pas
La « banalité du mal » est un concept formulé par Hannah Arendt dans son ouvrage Eichmann à Jérusalem, à la suite du procès d’Adolf Eichmann en 1961. Eichmann était un haut fonctionnaire nazi chargé de l’organisation logistique des déportations vers les camps d’extermination.
Arendt assiste au procès à Jérusalem. Elle s’attend à voir un monstre. Elle découvre un homme terne, bureaucratique, médiocre, obsédé par sa carrière et son obéissance hiérarchique. Son choc intellectuel vient de là.
Je diverge du sujet mais j’ai regardé il y a peu une vidéo sur les armes nucléaires, dans laquelle Tiggernometry et leur invité Eric Weinstein (intellectuel et mathématicien américain) discutent le fait que depuis la fin de la Guerre froide, on a cru que le risque nucléaire avait disparu. En réalité : tant qu’on connaît la physique, le savoir ne se désinvente pas. Les armes nucléaires peuvent réduire la probabilité de guerre directe sur 80 ans, mais la question est : peut-on jouer à ça pendant 800 ans ? Le problème n’est pas que la bombe existe : c’est que nous nous comportons comme si elle n’existait pas, et malheureusement il y a une probabilité qu’elle soit un jour de nouveau utilisée.
L’Hypocrisie Contemporaine
Le scandale de l’affaire Epstein tient d’abord à la gravité des abus commis sur des adolescentes mineures — cela ne souffre aucune ambiguïté. Mais ce qui a profondément marqué l’opinion, au-delà de l’horreur des faits eux-mêmes, c’est l’impression d’un système de protection, d’impunité et de connivence au sommet. L’exploitation sexuelle organisée n’est malheureusement pas une invention contemporaine ; ce qui singularise cette affaire, c’est la dimension documentaire et la traçabilité : listes de contacts, enregistrements, connexions politiques. Ce n’est pas seulement le mal qui choque, c’est le mal institutionnellement couvert et désormais archivé. L’indignation vise autant la violence que la révélation de sa proximité avec les sphères de pouvoir.
Le mal doit être « propre », occidental, et impliquer des gens qu’on peut haïr sans effort (les riches, les puissants, les « élites »). Le complotisme devient une thérapie de groupe. Epstein permet de transformer le chaos anthropologique (« l’homme est un loup pour l’homme ») en récit cohérent avec des méchants identifiables. C’est plus rassurant que d’admettre que la plupart des atrocités sont commises par des types lambda, motivés par l’opportunité et l’impunité.
Nous consommons le mal comme fiction, nous le condamnons comme réalité, et nous oscillons entre fascination et répulsion.
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