Dans mon précédent article, Pourquoi je ne suis pas un athée agnostique, j’ai essayé de trancher la question métaphysique et épistémologique. Mais ma véritable intention a toujours été d’aborder l’étape suivante : celle de l’après-religion.
Ce sujet impose une distinction cruciale. Il ne s’agit pas ici de juger la liberté de croire – particulièrement lorsqu’elle s’inscrit dans la continuité historique et familiale de notre pays, où elle participe d’une transmission respectable. Il s’agit d’analyser la religion comme structure collective. Paradoxalement, le croyant constatera que l’athée matérialiste que je suis partage son questionnement face au vide nihiliste de notre civilisation où l’individu atomisé remplace la communauté. Nous divergeons sur la source du sens, mais nous convergeons sur le constat de la crise.
Attaquer Dieu dans mon premier article était facile.
Reste maintenant la partie infiniment plus difficile, celle qui nous plonge directement au cœur du réel : comment notre civilisation va-t-elle tenir debout ? Comment habiter ce vide sans sombrer dans le nihilisme, et surtout, sans se faire coloniser ?
Car ne nous y trompons pas. Ce sujet impose une distinction cruciale. Il ne s’agit pas ici de juger la liberté de croire – particulièrement lorsqu’elle s’inscrit dans la continuité historique et familiale de notre pays, où elle participe d’une transmission respectable. Il s’agit d’analyser la religion comme structure collective.
Paradoxalement, le croyant constatera que l’athée matérialiste que je suis partage son questionnement face au vide nihiliste de notre civilisation où l’individu atomisé remplace la communauté.
Mais nous divergeons sur les réponses. Là où le croyant s’en remet à une transcendance, je me sens personnellement capable d’affronter le destin seul, sans béquille idéologique, sans solution pré-conçue et dogmatique. Je suis ingénieur de formation et mentalement, mon esprit est câblé pour regarder la réalité en face, de manière systémique, sans besoin de métaphysique. Tout ce qui est ésotérisme ou mysticisme n’a absolument aucune prise sur moi. Ce n’est pas de l’arrogance, ni une prétendue supériorité intellectuelle. C’est un simple constat empirique : je vois bien qu’énormément d’individus ont un besoin viscéral de sens et de repères. Ce n’est pas une question d’intelligence, mais la conséquence directe de parcours de vie singuliers, d’événements et d’épreuves personnelles qui rendent la réalité brute difficile à encaisser seul.
Nous divergeons sur la nécessité même d’une béquille pour l’esprit, mais nous convergeons sur le constat de la crise. Et pour endiguer la désintégration de ce collectif, la passivité n’est plus une option. Aujourd’hui, nous passons à l’offensive métapolitique.
Les religions ne servaient pas seulement à raconter le cosmos. Elles structuraient le temps – semaines, années, cycles de vie. Elles organisaient le pardon, le deuil, les conflits, la solitude. Elles forçaient des inconnus à se croiser une fois par semaine. Elles disaient comment vivre et l’écrivaient sur les murs.
Beaucoup d’athées préfèrent ne pas voir cela. Ils croient qu’il suffit d’évacuer l’illusion pour que la raison reprenne automatiquement la main. C’est une naïveté symétrique de celle des croyants : croire que sortir du dogme guérit en soi. Force est de constater que ce n’est pas ce qui s’est produit. Nous avons démoli les structures religieuses sans presque rien construire à leur place, et on voit aujourd’hui d’autres croyances bien pires s’incruster.
Diagnostic de Gauchet et Todd : le zombie meurt une seconde fois
J’ai récemment regardé plusieurs débats sur YouTube mettant en scène, séparément, Marcel Gauchet et Emmanuel Todd. Ils semblent tous deux s’être penchés dernièrement sur la question de l’après-religion, ce qui n’est guère surprenant : il s’agit d’un sujet brûlant qui touche directement au cœur de leurs travaux respectifs.

Marcel Gauchet, philosophe et historien, l’un des plus grands penseurs de la sécularisation, décrit le processus en cours comme la « sortie de la religion ». Il ne s’agit pas de la disparition des croyances individuelles – les gens continuent de croire à n’importe quoi – , mais de la fin de la religion comme matrice organisatrice du collectif. Autrefois, la religion fournissait le discours social d’explication et de justification de l’ordre existant. Elle plaçait les sociétés sous le signe de l’hétéronomie : les hommes obéissaient à une loi venue d’en haut et du passé. Gauchet parle d’un « passage à l’histoire » : les sociétés cessent d’être gouvernées par une tradition sacrée pour inventer elles-mêmes leur avenir. Ce basculement, amorcé entre 1750 et 1850, a laissé un vide métaphysique et un vertige inédit face à un futur ouvert.

Emmanuel Todd, anthropologue, historien et démographe, pousse l’analyse plus loin avec sa grille en trois stades, particulièrement opérante pour comprendre la dynamique actuelle :
- Stade actif : la croyance et la pratique religieuses commandent directement la vie sociale. La religion est encore une matrice vivante.
- Stade zombie : la foi métaphysique et la pratique régulière ont disparu, mais les valeurs morales, le sentiment d’appartenance et les structures mentales héritées du religieux survivent comme des fantômes. Todd parle de « religion zombie ». Ces résidus permettent encore de souder des collectivités autour de projets historiques (nation, socialisme, etc.).
- Stade zéro : même ces valeurs héritées s’effacent. L’individu atomisé devient la seule unité de compte. Nous entrons alors dans une « déification du vide », marquée par le nihilisme, la solitude subie et la perte du sens du devoir et de l’honneur.
L’Occident a passé près de deux siècles au stade zombie. Le patriotisme républicain français, le socialisme à la française, l’universalisme jacobin n’étaient rien d’autre que du catholicisme reconverti : même structure sacrificielle, même exigence de devoir, même promesse de salut, mais cette fois terrestre. L’instituteur de la IIIᵉ République a simplement remplacé le curé. La nation est devenue la grande « religion zombie » française.
Aujourd’hui, ces zombies meurent une seconde fois. Les grandes idéologies séculières sont épuisées. Les idéologies officielles contemporaines ne proposent plus aucune doctrine capable d’unir un peuple : l’État gère par le droit, le marché et l’algorithme. Nous voici au stade zéro : atomisation sociale, délitement des appartenances collectives, et montée corrélative des pulsions destructrices ou compensatoires (développement personnel, superstitions, identitarismes).
L’État-providence européen a bien repris une partie de la fonction protectrice de la religion. Sécurité sociale, école publique, retraites : sur le plan matériel, ça remplace la charité religieuse, c’est même plus efficace. Pourtant, ce remplacement reste incomplet. L’État social a rempli la fonction de sécurisation matérielle, mais il a abandonné la fonction de sens. Pire, il a anonymisé la solidarité jusqu’à la rendre psychologiquement vide. On cotise, on ne fait pas une bonne action. On perçoit un droit, on n’exprime pas de gratitude envers une communauté. La protection est efficace, mais elle ne produit plus de lien symbolique fort.
C’est précisément ce double mouvement – épuisement des idéologies zombies et insuffisance du seul État social – qui explique le vertige contemporain. Nous avons quitté l’hétéronomie religieuse sans réussir à stabiliser durablement l’autonomie moderne.
Cartographie civilisationnelle : le grand écart mondial
Cette trajectoire vers le stade zéro n’a pourtant rien d’une fatalité universelle. Si l’on lève le nez de notre microcosme européen, on constate que la mondialisation ne s’accompagne pas d’une sécularisation uniforme, mais d’une fragmentation majeure entre grands blocs. Cependant, un examen lucide montre que les apparences y sont souvent trompeuses.
Le bloc chinois : l’athéisme d’État comme religion de substitution
La Chine, l’autre pôle systémique mondial, semble opposer un démenti brutal à l’idée que l’humain aurait un besoin anthropologique irrépressible de transcendance théiste. Majoritairement athée, la société chinoise ne montre aucun signe de retour des religions traditionnelles. L’ordre et la cohésion y sont maintenus par un alliage de morale confucéenne sécularisée et d’hyper-surveillance algorithmique.
Mais ne nous y trompons pas : la Chine n’est pas « vide » de sacré, elle a simplement étatisé la transcendance. Le Parti Communiste Chinois fonctionne comme une religion de substitution ultra-efficace. Il a ses dogmes infaillibles, ses textes sacrés (hier le Petit Livre Rouge, aujourd’hui la pensée de Xi Jinping), ses rituels de dévotion obligatoires et ses figures de martyrs. La Chine ne prouve pas qu’on peut se passer de religion ; elle prouve qu’un totalitarisme politique peut en absorber parfaitement les fonctions pour maintenir le corps social sous hypnose.
Le pôle islamique : la civilisation du « plein » et ses fissures souterraines
À l’exact opposé de l’Occident, le pôle islamique s’affirme comme éminemment et intégralement religieux. Ici, la foi n’est ni morte ni zombie : elle prétend rester la matrice totale, à la fois juridique, politique, morale et sociale. Ce bloc puise une grande partie de sa force géopolitique et de son attractivité dans ce contraste frappant avec un Occident perçu comme vide, fatigué et décadent.
Pourtant, ce « plein » apparent est en grande partie maintenu par la contrainte. Sous la chape de plomb des théocraties et des régimes autoritaires qui instrumentalisent l’islam comme outil de contrôle, les dynamiques souterraines sont plus complexes qu’il n’y paraît. Si une baisse de la ferveur religieuse et de la confiance envers les partis islamistes avait été observée chez les jeunes à la fin des années 2010, les enquêtes les plus récentes montrent un rebond de la religiosité, particulièrement marqué chez les jeunes. Le stade zombie guette ainsi une partie de l’islam politique, précisément parce qu’il s’impose davantage par la répression que par une adhésion pleinement volontaire et sincère.
Cette hypocrisie est d’ailleurs institutionnalisée : dans de nombreux pays, la peine de mort pour apostasie ou des peines très lourdes rendent impossible toute expression publique d’incroyance. Le « plein » religieux que l’on nous présente est donc en partie artificiel. Il repose souvent sur la peur et le silence forcé autant que sur une conviction profonde et généralisée.
À l’inverse, en Occident, les dynamiques sont presque symétriques : les immigrés musulmans et souvent leurs descendants, nés et éduqués en Europe, ont tendance à redoubler d’intensité religieuse. Ce qui était parfois une pratique molle dans le pays d’origine devient ici une identité revendiquée et durcie, souvent par opposition culturelle et politique au pays d’accueil. L’islam y fonctionne alors comme un marqueur identitaire puissant dans une société perçue comme hostile ou décadente. Ce phénomène de réislamisation par réaction explique en partie la vitalité apparente de l’islam en contexte occidental, alors même que les sociétés d’origine connaissent des évolutions plus contrastées.
La fracture de l’axe occidental : l’exception américaine et les nouveaux puritanismes
Même au sein du monde occidental, l’uniformité est un mythe. Les États-Unis restent une anomalie hyper-religieuse parmi les superpuissances développées, où Dieu demeure un argument électoral et un pilier identitaire majeur.
À l’inverse, le Canada et l’Australie sont sociologiquement beaucoup plus proches de l’Europe dans leur détachement du christianisme traditionnel. La présence du religieux y est devenue faible, diffuse, reléguée à l’intime.
Pour autant, le Canada ou l’Australie n’illustrent pas l’avènement d’une rationalité apaisée. Privées de leurs béquilles chrétiennes, ces sociétés anglo-saxonnes ont vu émerger de nouveaux dogmatismes séculiers d’une virulence extrême (dérives des politiques identitaires, éco-anxiété punitive). Ces mouvements empruntent toutes leurs structures psychologiques au puritanisme le plus classique : notion de péché systémique, rituels de repentance publique, recherche obsessionnelle de la pureté morale et excommunication sociale (la cancel culture). Le religieux n’y a pas disparu ; il s’est réincarné dans une morale laïque intransigeante.
Inventaire honnête de ce que la religion faisait bien
Être athée n’oblige pas à réécrire l’histoire ni à nier l’évidence : la spiritualité et les comportements religieux semblent remonter aux origines mêmes de l’humanité. Les premières manifestations religieuses connues apparaissent comme des réponses à l’incompréhension face aux forces de la nature – la foudre, le tonnerre, le cycle du jour et de la nuit, le retour des saisons, les catastrophes naturelles, et bien sur la maladie et la mort. Face à un monde perçu comme chaotique et hostile, l’homme a très tôt projeté du sens, du sacré et des intentions derrière les phénomènes naturels.
Cette même logique persiste aujourd’hui sur des questions existentielles plus profondes, notamment celle de la mort. La croyance en une vie après la mort reste, pour beaucoup, une réponse directe à l’angoisse de la finitude. J’en ai encore fait l’expérience récemment lors des funérailles d’un ami chrétien évangéliste pratiquant. La cérémonie était sincère et touchante : sa famille trouvait une consolation réelle dans l’idée qu’ils se reverraient « au paradis ». Cette promesse d’une réunion éternelle allégeait visiblement leur douleur. Pourtant, le prosélytisme un peu appuyé qui l’accompagnait m’a rappelé à quel point même dans ces moments de deuil, la religion peine parfois à distinguer réconfort et prédication.
Ceci posé, les religions n’ont pas seulement offert des explications cosmologiques. Elles répondaient à des besoins sociaux, psychologiques et moraux concrets avec une efficacité que la modernité peine encore à reproduire.
La cohésion entre inconnus. La messe du dimanche n’était pas qu’un acte de piété : c’était un rassemblement hebdomadaire qui rappelait aux gens qu’ils appartenaient à quelque chose de plus large qu’eux-mêmes. Les pèlerinages faisaient se rencontrer des régions, des classes, des âges. On n’a rien remplacé.
La ritualisation du pardon et des conflits. Le Yom Kippour juif impose, une fois par an, à chacun de rechercher activement la réconciliation avec ceux qu’il a offensés, sous le regard de Dieu et de la communauté. En Thaïlande, où je vis depuis longtemps, le festival annuel de Loy Krathong voit les gens confier leurs rancœurs, leurs regrets et leurs pensées négatives à des krathongs (petits radeaux faits de feuilles de bananier) qu’ils laissent dériver sur l’eau. Du point de vue rationnel, ces pratiques sont absurdes : on n’évacue pas ses pensées négatives en les déposant dans une rivière. Et c’est précisément pour cela qu’elles fonctionnent. C’est l’irrationalité collective qui crée l’obligation morale forte que ni la raison ni la loi ne peuvent imposer. La société profane laisse les gens seuls avec leur rancœur – sans protocole, sans date fixée, sans cadre collectif.
Le paternalisme moral. Les religions assumaient de dire aux gens comment vivre. Liturgie, sermon, iconographie : tout était fait pour ne pas laisser les humains oublier. La modernité libérale a fait de cette posture une violence symbolique. Résultat paradoxal : on tolère que les murs des villes soient saturés de publicités, mais on trouverait totalitaire d’y voir des rappels moraux. La tyrannie du dogme a été remplacée par la dictature du panneau publicitaire – on a juste changé de prêcheur.
La gestion de la finitude. Mort, vieillissement, échec, deuil : la religion offrait un langage, des rites et une consolation structurée. Funérailles, veillées et périodes de deuil ritualisées donnaient un cadre collectif et une durée à la souffrance, permettant à l’individu et à la communauté de traverser l’épreuve sans être entièrement broyés. Aujourd’hui, la mort est devenue un événement discret, presque gênant. Elle se réduit souvent à un petit cercle familial autour d’une crémation rapide, suivie d’une disparition rapide des vivants. Reste ensuite aux proches à vider l’appartement et à jeter, la plupart du temps, ce qui constituait toute une vie – photos, souvenirs, objets personnels. La modernité a médicalisé et individualisé la mort tout en la rendant socialement invisible. Elle a retiré le sacré et le collectif sans proposer d’équivalent. Là où la religion transformait la finitude en passage porteur de sens, notre société la traite comme un simple problème logistique à expédier au plus vite.
La solidarité personnalisée. Le christianisme adossait la solidarité à une relation directe : on donnait à un visage, on recevait d’une main. L’État social a collectivisé cette protection et l’a en même temps déshumanisée. Quand on paye ses cotisations à l’Etat, on n’a pas le sentiment de faire une bonne action ; on subit une ponction. À l’autre bout, celui qui reçoit ne ressent aucune gratitude envers une communauté – il consomme un droit. Le résultat est plus organisé financièrement, mais vide symboliquement.
L’ingénierie rituelle catholique
Il n’est d’ailleurs pas nécessaire de chercher des exemples à l’autre bout du monde pour mesurer le génie psychologique de ces technologies sociales; notre propre matrice catholique excellait dans cet exercice à travers des dispositifs d’une efficacité redoutable.
Pensez au Carnaval, structurellement indissociable de la rigueur du Carême. Ce n’était pas le défilé commercial pour enfants qu’on connaît aujourd’hui, mais une institution de l’inversion radicale du pouvoir. Le temps de quelques jours, le monde se retournait : le pauvre devenait Roi, le fou singeait l’évêque, et les barrières de classe s’effondraient derrière l’anonymat du masque. L’Église et les puissants toléraient cette anarchie parce qu’ils comprenaient qu’elle servait de soupape de sécurité indispensable. On laissait le peuple purger collectivement son trop-plein de rancœur et de frustration, pour mieux stabiliser l’ordre social le reste de l’année.
Idem pour la réconciliation collective lors du Mercredi des Cendres, grand égalisateur social où le riche et le mendiant recevaient la même trace de poussière sur le front, ouvrant une période obligatoire de règlement des conflits de voisinage avant Pâques.
Quant à la gestion de la finitude, le catholicisme l’extrayait de la sphère privée : le Jour des Morts (le 2 novembre) forçait la société entière à s’arrêter ensemble au cimetière, réinscrivant les défunts dans la communauté des vivants, tandis que la veillée funèbre traditionnelle à domicile offrait un protocole rigide et un temps collectif à la sidération de la perte.
Où sont passées toutes ses fêtes, ces rituels, pourquoi les avons-nous oubliés ? Qu’a fait la modernité profane ? Elle a tout dissous. Elle a remplacé la catharsis collective du carnaval par une transgression individualisée, toxique et permanente sur les réseaux sociaux, et elle a relégué le deuil à une gestion logistique invisible. Nous avons perdu les moments collectifs où l’on purge la colère et l’angoisse du groupe pour pouvoir, ensuite, continuer à vivre ensemble.
Tout n’était pas à jeter avec l’eau du bain.
De Robespierre à De Botton : l’impasse des religions civiles
C’est sur ce terrain que prospèrent des propositions du type Petit guide des religions à l’usage des mécréants d’Alain de Botton. Ce livre que j’ai acheté il y a quelques années m’avait agacé dès les premières pages : son auteur procède exactement comme les religieux qu’il prétend dépasser, et avec la même condescendance – celle qu’on imagine d’ordinaire chez un athée face à un croyant, ici simplement retournée contre les athées eux-mêmes. Il avance des affirmations comme si elles étaient évidentes alors qu’elles ne le sont pas du tout.
L’idée : puisque les religions ont mis au point des technologies sociales redoutables (rituels, art didactique, architecture sublime, répétition morale), il suffirait de les reprendre, de les vider de leur surnaturel et d’y remettre du contenu laïque. Des « Temples de la Perspective », des dîners codifiés avec des inconnus, des cours de sagesse à l’université.
Cette approche n’est pas nouvelle. Elle rappelle étrangement le projet de Robespierre pendant la Révolution française avec le Culte de l’Être suprême : une religion civile artificielle, débarrassée du christianisme, mais conservant processions, fêtes, autels et rituels destinés à souder le peuple autour de valeurs républicaines. L’expérience tourna court, comme la plupart des tentatives de fabriquer une religion rationnelle par décret.
Le problème est triple.
Premièrement, « faire semblant » a déjà eu lieu – sous la contrainte. Pendant des siècles, des millions de gens ont fait semblant de croire à des religions qui leur étaient imposées, principalement pour leur famille et leur sécurité sociale. Quand toute une société est dedans, on n’a pas le choix. Aujourd’hui, ce levier coercitif a disparu. Aucune assemblée n’acceptera de s’astreindre volontairement à un rituel codifié dont elle saurait, dès le départ, qu’il a été inventé la semaine dernière par un individu qui n’avait rien de divin.
Deuxièmement, il y a des précédents. Outre le Culte de l’Être suprême de la Révolution Française. Auguste Comte a tenté exactement le programme De Botton au XIXᵉ siècle avec sa « religion de l’humanité » – grand prêtre, sacrements laïques, calendrier complet. Échec total, rejet par les croyants comme par les athées. Charles Fourier, autre grand utopiste de la même période, s’inscrit dans une veine proche : il proposait une refondation totale de la société via les phalanstères, avec une cosmologie originale et une spiritualité centrée sur « l’harmonie des passions ». Là encore, le projet est resté lettre morte. On ne fabrique pas une religion en laboratoire. Une religion fonctionne précisément parce que ceux qui la pratiquent croient qu’elle dépasse l’humain. Enlevez la transcendance et il ne reste qu’une mécanique sociale dont la fabrication saute aux yeux.
Troisièmement, l’outil culturel n’est plus disponible. L’art et la pensée moderne ont passé des décennies à déconstruire les cadres normatifs, à célébrer la transgression, à soupçonner toute norme partagée. On ne peut pas mobiliser des outils conçus pour dissoudre la morale collective afin de la reconstruire. Le matériau a été retourné par ceux-là mêmes qui prétendent aujourd’hui en avoir besoin.
Plus personne, aujourd’hui, n’acceptera qu’on lui impose une activité collective fondée sur une croyance qu’il n’a pas choisie. Une fête de quartier obligatoire, un repas communautaire codifié avec des inconnus – vidé de religieux – sera vécu comme une atteinte à la liberté individuelle. Ce refus n’est pas de la mauvaise volonté : c’est la conséquence logique d’une société qui a fait de l’autonomie individuelle sa valeur centrale.
Mon contre-exemple personnel
Je suis probablement de la première génération vraiment sans religion en France. Mes grands-parents maternels étaient des catholiques fervents. Mes grands-parents paternels avaient déjà rompu la chaîne. Mes parents, baptisés par tradition, sont devenus adultes dans les années 70 sans aucune pratique. Pas de messe, pas de catéchisme. Je n’ai été ni baptisé ni catéchisé.
Et ma famille n’a jamais vécu dans un désert social. Barbecues, Noëls païens, mariages, retrouvailles, amis, repas : le lien existait bel et bien sans foi commune. La religion n’est donc pas une condition nécessaire à la sociabilité.
Cela dit, cet exemple a aussi ses parts d’ombre. À la mort de mes grands-parents, des conflits familiaux classiques ont éclaté, notamment autour de l’héritage. Plus profondément, des tensions persistantes entre parents et enfants se sont installées, souvent irrationnelles et fortement teintées de conflits politiques intergénérationnels. Ces fractures ont laissé des traces durables.
Un curé aurait-il pu adoucir ces conflits ? Peut-être. En imposant un cadre ritualisé de pardon et de réconciliation, comme le fait la confession chrétienne, il aurait pu forcer un minimum de compréhension mutuelle. Mais pour que cela fonctionne vraiment, il aurait fallu la foi sincère et la crainte du péché. Sans cette dimension transcendante et cette autorité morale perçue comme supérieure, le prêtre n’aurait probablement été qu’un médiateur parmi d’autres, facilement contesté. Aujourd’hui, on a le droits aux psychanalystes et psychologues progressistes contemporains qui, souvent, ne font qu’envenimer les situations en confortant chaque plaignant dans sa légitimité victimaire.
Cela démolit en tout cas la version forte de l’argument De Botton – celle qui prétend que sans religion l’individu sombre nécessairement dans l’isolement. Cependant, cela ne prouve pas non plus que l’absence totale de cadre moral structuré soit sans coût. Ce qui fonctionne à l’échelle d’une génération encore portée par l’inertie des structures héritées ne garantit rien pour les suivantes. C’est précisément ce que décrit Emmanuel Todd avec le concept de zombie : le fantôme continue à marcher un moment après la mort de la foi. La génération de mes parents en est un bon exemple. La mienne l’est déjà nettement moins.
L’argument décisif : en France, le « sacré collectif » fait le jeu de l’islam
Toute la rhétorique du « il faudrait retrouver une forme de sacré collectif » doit, en France, se confronter à un fait brut et incontournable : la seule religion qui progresse réellement aujourd’hui est l’islam. Les conversions sont en augmentation (estimées entre 3 500 et 5 000 par an), et la pratique religieuse est incomparablement plus élevée chez les jeunes musulmans que chez les jeunes d’origine catholique. Selon les enquêtes Ifop les plus récentes (2025), la réislamisation des nouvelles générations est spectaculaire : 67 % des musulmans de moins de 25 ans prient quotidiennement, 40 % fréquentent la mosquée chaque vendredi, et les pratiques rigoristes (Ramadan strict, abstinence d’alcool) se renforcent nettement.
Le catholicisme français, à l’inverse, poursuit son déclin structurel. Les bancs des églises se vident, les pratiquants réguliers s’éteignent, et les études sociologiques situent la pratique dominicale sous la barre des 3 % de la population. On pourra m’objecter le record de baptêmes d’adultes en 2025 (plus de 10 000), ainsi que la hausse des conversions chez certains jeunes. Ces poches de renaissance existent et sont réelles, mais elles restent marginales face à l’ampleur de l’effondrement général et la montée démographique mécanique de l’Islam. Elles ne suffisent pas à inverser la tendance lourde d’un catholicisme devenu minoritaire et culturellement résiduel.
Dans ce paysage, encourager un retour du fait religieux en tant que foi comme ciment social serait une folie stratégique. Ce serait créer un appel d’air massif pour l’islam tel qu’il se présente majoritairement sur notre territoire – c’est-à-dire dans ses versions qui entretiennent des rapports tendus, voire ouvertement hostiles, avec la laïcité, l’égalité homme-femme et nos libertés individuelles. La France affronte déjà des défis majeurs liés à cette implantation. Toute initiative intellectuelle ou politique dont la conséquence, même indirecte, serait de légitimer ou de fortifier l’assise du religieux comme principe organisateur du collectif doit donc être je pense fermement écartée.
Le traitement régalien : de la religion à la secte
Pour endiguer le développement de religions extérieures à la culture française, la passivité laïque n’est plus une option. L’État doit exercer un contrôle actif, policier et juridique sur l’installation et le développement de toutes les religions étrangères sur notre sol. Hors du socle catholique historique, toute structure religieuse importée doit être légalement et politiquement considérée exactement comme une secte.
Le paradoxe de la légitime défense
Je mesure pleinement le vertige idéologique et le reniement apparent qu’implique une telle posture : ces propositions policières vont totalement à l’encontre de mes convictions libérales les plus profondes. Pour un partisan des libertés individuelles, de la liberté d’association et de la neutralité de l’État, confier un tel pouvoir de censure et de tri à la puissance publique est fondamentalement contre-nature. Mais le libéralisme ne peut pas être un pacte de suicide collectif. Face à une menace existentielle qui utilise nos propres libertés pour nous détruire, il devient vital de dresser des barrières. Dans certains cas critiques où la survie d’une civilisation est en jeu, la protection de notre droit à demeurer libres exige l’usage temporaire d’une force régalienne inflexible.
Concrètement, cela signifie appliquer à ces cultes étrangers l’arsenal que la République réserve d’ordinaire aux dérives sectaires. Il faut acter, froidement, que leur but profond est subversif. Ils ne cherchent pas à coexister, ils cherchent à saper nos institutions et nos valeurs de l’intérieur pour y substituer leur propre logiciel théocratique. À commencer par un verrouillage financier complet : contrôle absolu des fonds étrangers destinés à des institutions religieuses, traçabilité bancaire obligatoire sous peine de gel immédiat des avoirs, et suppression de toutes les niches fiscales héritées de la loi de 1905. Pour garantir l’étanchéité absolue de ce système, toute interférence locale doit être neutralisée : il devrait être formellement interdit aux élus et politiques locaux d’influer sur ces règles ou de négocier des accommodements de circonstance. L’application de ces directives doit être rigoureusement homogène et centralisée à l’échelle nationale, mettant ainsi un terme définitif aux complicités et aux clientélismes municipaux.
Sur le plan des hommes et du discours, l’État doit couper le mal à la racine. À vrai dire, se focaliser sur l’expulsion après coup n’a même pas de sens si, dès le départ, on laisse les portes ouvertes. Le premier levier, le plus efficace, doit être l’interdiction pure et simple de la venue et de l’installation de tout prédicateur étranger sur le territoire national. Aucun visa, aucun statut ne doit être accordé à des agents de culte exogènes. Pour les structures existantes ou les relais qui tenteraient de contourner cette barrière, l’État peut imposer un droit de veto strict sur leur habilitation. Toute rhétorique anti-républicaine ou séparatiste doit être requalifiée en délit d’abus de faiblesse et de manipulation mentale.
Je suis évidemment favorable à l’interdiction totale de toute mutilation sexuelle des enfants, quelle qu’elle soit ; la circoncision non thérapeutique doit donc être interdite sur le territoire national, sans aucune exception.
La moindre entorse à nos lois fondamentales devrait déclencher la fermeture administrative du lieu et la dissolution de la structure. En criminalisant ainsi le prosélytisme et l’endoctrinement, la République inverse enfin la charge de la preuve, réduisant ces cultes exogènes au statut de groupements sous surveillance constante, privés de toute impunité comme de tout espace d’influence public.
Cette offensive régalienne – aussi brutale soit-elle pour l’esprit libéral – s’articule nécessairement avec le combat intellectuel. Il faut combattre avec la même rigueur toutes les religions sur le plan dogmatique, textuel et doctrinal. C’est le travail salutaire et indispensable que mènent aujourd’hui des figures de la critique rationaliste comme Majid Oukacha, Ferghane Azihari ou Ali Babal. La raison profane doit méthodiquement disséquer, désacraliser et rejeter les prétentions des dogmes d’où qu’ils viennent.
Évidemment, une telle analyse générera instantanément des cris d’orfraie chez les gauchistes. Eux incarnent à la perfection cet agnosticisme de confort, ce « je ne veux pas savoir » que je présentais dans notre premier épisode. Au fond, ils ne connaissent absolument rien aux religions. Il suffit de voir comment certains s’obstinent béatement à associer « paix, amour et religion », dans une ignorance totale des textes, des dogmes et de la réalité historique. Cette gauche s’est inventé un doudou laïque pour ne pas avoir à regarder le danger en face.
Un tel discernement est d’ailleurs rendu d’autant plus facile que le dogme moderne catholique est désormais clair, il est dicté par une institution unique (contrairement à l’éparpillement des doctrines protestantes et musulmanes) et s’est tellement assoupli au fil des siècles qu’il est aujourd’hui parfaitement compatible avec les lois françaises et l’ordre républicain.
La foi comme idéologie vs la religion comme patrimoine
Cependant, refuser le dogme étranger et soumettre les nouveaux cultes au régime des sectes ne doit pas conduire à effacer notre Histoire. C’est là que l’aveuglement de la gauche libérale et des municipalités idéologiques devient dramatique : à force de tout aligner, elles traitent le socle de la nation comme un folklore interchangeable.
Que les choses soient nettes : je ne réclame ni clergé d’État, ni budget du culte, ni retour du catéchisme obligatoire. La foi, le dogme, la liturgie, le prosélytisme relèvent de la sphère privée et ne reçoivent pas un centime public – pour le catholicisme comme pour le reste. Je ne crois pas davantage au surnaturel chrétien qu’à un autre. Mais l’État ne peut pas continuer à traiter sa propre matrice historique comme une option parmi d’autres. Deux mesures s’imposent, ni théologiques ni budgétaires.
D’abord, une reconnaissance symbolique inscrite dans le marbre : la loi – voire la Constitution – doit nommer le catholicisme comme la religion traditionnelle de la France. Non comme vérité révélée ni comme foi imposée, mais comme fait civilisationnel constitutif, au même titre que la langue. La République entretient déjà, sur son propre sol, une exception bien plus lourde : en Alsace-Moselle, le régime concordataire est toujours en vigueur et a été jugé conforme à la Constitution par le Conseil constitutionnel le 21 février 2013 – un régime où les ministres des cultes reconnus sont rémunérés par l’État et où les évêques sont nommés par le président de la République. Si la République tolère cela, alors une simple reconnaissance symbolique, sans le moindre financement du culte, est a fortiori défendable.
Et je ne fabrique rien. C’est toute la différence avec les religions de laboratoire – le Culte de l’Être suprême, la religion de l’Humanité de Comte. On ne décrète pas une foi ; mais on peut reconnaître et protéger une foi déjà là, enracinée depuis quinze siècles, qui a modelé nos villes, notre calendrier et notre droit.
Ensuite, une obligation positive faite aux élus locaux. Là où les municipalités ont aujourd’hui le loisir de saborder Noël et de vider les crèches au nom d’une laïcité dévoyée, l’organisation et le soutien des fêtes du calendrier chrétien – et, avec elles, du folklore régional – doivent devenir un devoir, et non un caprice municipal. La symétrie est totale : l’élu local n’a pas le droit de promouvoir un culte importé, il a le devoir de transmettre l’héritage national. Ce qui relève de la continuité française est soutenu par défaut ; ce qui relève d’un dogme exogène ne l’est jamais.
Cette ligne n’a rien d’arbitraire : le droit la trace déjà. Le Conseil d’État a jugé qu’une crèche installée par une personne publique est licite dès lors qu’elle présente un caractère culturel, artistique ou festif, sans exprimer la reconnaissance d’un culte ni marquer de préférence religieuse. Le critère culture/culte existe donc en droit français ; il suffit de l’ériger en principe assumé au lieu de le subir procès après procès.
Noël, Pâques, la Chandeleur, les fêtes patronales ou carnavals traditionnels, et autre fêtes de village : tout cela ne relève plus de la seule théologie. Ce sont des repères temporels, des moments de sociabilité, des ancrages identitaires indispensables pour habiter le vide actuel. Les soutenir est un devoir de transmission nationale – l’exact opposé des politiques de déconstruction de certaines mairies gauchistes, qui célèbrent le multiculturalisme tout en bannissant les crèches, alors même que rien dans le droit ne les y contraint.
On ne peut pas, en France, en 2026, traiter les religions à égalité comme si elles présentaient le même danger ou le même ancrage. La seule réponse athée cohérente et patriote consiste à fermer juridiquement la porte aux dogmes importés, traités comme des sectes, tout en consacrant – symboliquement et concrètement – notre seul héritage historique, pour ne pas laisser le vide collectif être colonisé par ceux qui veulent nous soumettre.
La piste Harris : morale et spiritualité sans Dieu
Sam Harris est l’un des rares à proposer une voie sérieuse. Je lis ses livres depuis maintenant 20 ans. Neuroscientifique américain, philosophe et figure majeure du « Nouvel Athéisme », c’est l’un des rares penseurs contemporains à proposer une voie sérieuse pour sortir du faux choix entre religion et nihilisme.
Dans The Moral Landscape, il soutient que les questions de valeurs sont des questions portant sur le bien-être des êtres conscients : à partir du moment où l’on accepte que la souffrance est mauvaise et l’épanouissement bon, il existe des réponses objectives sur la manière d’organiser une vie et une société, accessibles par l’observation et la raison. La morale n’est pas une exclusivité divine ; c’est une branche encore embryonnaire de la connaissance.
Dans Waking Up, il défend également une spiritualité sans surnaturel. Méditation, introspection rigoureuse, exploration sérieuse des états de conscience – sans dogme, sans prophétie, sans culte. Il s’agit d’explorer ce que les religions ont toujours exploité, mais sans en accepter l’interprétation fabuleuse.
Sa force : il dynamite le relativisme moral des laïcs libéraux, qui ont fait de l’incapacité à juger une vertu et qui ont, ce faisant, ouvert le terrain aux pires sottises. Sa limite : une science du bien-être ne produit pas spontanément du rituel partagé, du folklore, du sentiment d’appartenance. Le passage de la vérité morale à la communauté concrète reste son angle mort. On ne fonde pas un village sur des données neuroscientifiques.
Aussi séduisante soit-elle intellectuellement, la proposition de Sam Harris n’échappe pas au risque de ressembler à une énième version « scientifiquement corrigée » de la spiritualité New Age. La méditation de pleine conscience, l’exploration des états de conscience et la quête d’une « spiritualité sans dieu » ont déjà été largement popularisées, souvent de manière beaucoup moins rigoureuse, par des décennies de littérature ésotérique, de retraites chères et d’applications mobiles à abonnement.
On peut craindre que, une fois sortie du cerveau brillant de Harris, cette approche ne se dilue en un bien-être individualiste et consommable, dépourvu de la rigueur qu’il revendique. Ce qui fonctionne comme pratique personnelle pour une élite éduquée et disciplinée risque fort de ne pas produire le liant collectif et la transmission intergénérationnelle dont une société a besoin. Au final, Harris offre une excellente hygiène mentale individuelle, mais il reste encore loin d’une véritable réponse civilisationnelle au vide laissé par la religion.
Le cas du bouddhisme : ni modèle, ni miracle
On pourrait imaginer le bouddhisme comme « la religion rationnelle » par excellence, celle qu’un Occident athée pourrait adapter sans trop de contradictions. Cette perception repose sur plusieurs éléments : son refus apparent d’un Dieu créateur personnel, son insistance sur l’observation de l’esprit et de la souffrance, sa compatibilité fréquemment revendiquée avec la science, et son image épurée de philosophie de vie plus que de religion dogmatique. Des figures comme Matthieu Ricard ou les enseignements popularisés par des maîtres zen ou tibétains en Occident ont largement contribué à cette vision d’un bouddhisme « compatible avec la raison moderne ».
Je vis en Thaïlande depuis longtemps et je fréquente une famille thaïe au quotidien, ce qui me donne un point de vue assez concret : ce n’est pas le cas.
Ce qui reste intéressant dans le bouddhisme tel qu’il est vécu ici, c’est la possibilité, pour n’importe qui, de se retirer temporairement dans un temple – quelques jours, quelques semaines, parfois davantage. Un sas contemplatif et ascétique que nos sociétés occidentales ont largement perdu. C’est utile à l’individu en quête de recul.
Le bouddhisme thaï structure également l’année à travers un calendrier de fêtes et de cérémonies régulières. Certaines d’entre elles, comme Songkran et ses rites dédiés aux ancêtres, ont explicitement pour objectif de rendre hommage aux parents et aux aïeux, renforçant ainsi le lien intergénérationnel et le sentiment de dette envers les générations précédentes.
Mais le bouddhisme thaï réel est bien plus éloigné de l’image épurée et philosophique vendue en Occident. Il est saturé d’irrationalité populaire : commerce de talismans et d’amulettes, superstitions animistes très présentes, hiérarchies cléricales lourdes et parfois corrompues. Surtout, sa pratique effective est devenue extrêmement souple, avec très peu d’exigences doctrinales ou morales.
Au quotidien, le bouddhisme thaï structure incomparablement moins la vie des gens que ne le faisait le catholicisme en France il y a encore trente ans. Contrairement à l’Église catholique qui imposait une messe dominicale, des sacrements à des âges précis (baptême, communion, confirmation), des fêtes obligatoires et un encadrement moral régulier avec la confession, le bouddhisme thaï reste extrêmement souple. Il n’y a ni obligation hebdomadaire, ni rituel marquant fortement les étapes de la vie pour la grande majorité des gens. Les pratiques (aller au temple, faire des offrandes, méditer) relèvent davantage d’une piété individuelle et occasionnelle que d’une discipline collective contraignante.
En réalité, le bouddhisme thaï intéresse aujourd’hui principalement deux groupes : les personnes âgées, pour qui il constitue une occupation sociale et un repère dans la vieillesse, et certains jeunes en crise existentielle. Pour la grande majorité de la population active et urbaine, il s’agit d’une identité culturelle molle, pratiquée par intermittence. Les nombreux scandales impliquant des moines ces dernières années ont d’ailleurs fortement entamé son crédit moral.
Ce n’est pas un modèle exportable. C’est une religion qui suit exactement la même courbe descendante que les autres, avec simplement une dizaine d’années de retard sur l’Occident.
Le risque inverse : la divinisation de l’intelligence artificielle
Une chose me préoccupe particulièrement à ce stade. Le besoin religieux des humains ne disparaît pas parce qu’on a démontré que les religions historiques sont fausses. Il se redéploie. Et il existe un candidat évident pour la prochaine vague : l’intelligence artificielle.
Si demain une IA immensément plus puissante que les humains apparaît, certains se mettront à entretenir avec elle un rapport religieux. Pas seulement les charlatans New Age – des cadres, des ingénieurs, des journalistes. Le mécanisme est déjà visible dans le discours techno-spirituel qui entoure l’AGI et la singularité. Certains en parlent déjà comme on parlait du retour du Christ.
Tenir une position athée cohérente aujourd’hui, ce n’est pas seulement refuser le retour aux religions historiques. C’est refuser que le besoin religieux humain s’investisse dans la première entité non-humaine assez puissante pour le capter. Une IA prise pour Dieu reste de l’aliénation – peut-être pire, parce qu’elle aurait, elle, une forme de réalité.
Ce qu’il reste à faire (sans se mentir)
Je refuse trois choses, par ordre d’importance.
- Prétendre qu’un retour à la religion serait souhaitable ou faisable. Ce n’est ni l’un ni l’autre, et en France ce serait pire que tout.
- Imaginer qu’on puisse inventer une nouvelle religion qui prendrait. Comte en est la preuve par l’absurde, et rien n’a changé depuis.
- Accepter le stade zéro comme horizon. Le nihilisme passif n’est pas une issue, c’est juste une attente.
Ce qui reste possible relève d’une lucidité adulte plus que d’un programme technocratique. Et cette lucidité commence par une évidence trop souvent contournée : on n’arrivera à rien sans une communauté nationale française préalablement soudée.
Cela passe d’abord par un arrêt clair de l’immigration de masse et une politique volontariste de remigration pour ceux qui refusent l’assimilation. Sans ce préalable démographique et culturel, aucune assimilation véritable – qui est la conversion séculière au modèle français – n’est anthropologiquement possible. On ne construit pas un « nous » fort en valorisant en permanence l’étranger, les cultures importées et le multiculturalisme.
Une fois ce socle rétabli, il devient possible de :
- Cultiver des rituels laïques sans prétention sacrée : fêtes nationales, repas de famille, commémorations historiques, clubs sportifs, associations. Ils ne remplaceront jamais la force liante du rite religieux, mais ils fabriquent du lien réel.
- Remettre au centre les traditions, coutumes et le patrimoine français, au lieu de les reléguer au second plan au profit des cultures étrangères.
- Réhabiliter la transmission morale explicite, que la gauche libérale a sabordée en assimilant toute norme à de l’oppression. Une société qui n’ose plus dire comment vivre laisse le terrain libre au consumérisme (et à l’islam).
- Restaurer la sagesse comme catégorie légitime, ni religieuse ni purement académique. Penser sérieusement à comment bien vivre, comment mourir, comment pardonner, n’appartient ni aux prêtres ni aux universitaires en éthique appliquée.
- Pourquoi pas restaurer l’enseignement de la philosophie comme pilier central de la formation humaine. Michel Onfray l’avait bien compris avec son Université Populaire de Caen : la philosophie ne doit pas rester confinée à l’université pour élites, mais redevenir un outil accessible à tous pour apprendre à penser, à vivre, à affronter la finitude et à hiérarchiser ses valeurs. Une philosophie concrète, matérialiste et existentielle, capable de remplacer en partie l’ancienne fonction des religions.
Mais surtout, ne pas céder au prochain dieu – qu’il soit ancien, fabriqué de toutes pièces, ou en silicium.
Conclusion
Nous ne reviendrons pas à la religion. Nous n’en inventerons pas une qui prendrait. Le vide existe, et il est plus profond que les athées paresseux veulent l’admettre.
Mais ce n’est pas une condamnation. Cela demande qu’on cesse d’être des enfants effrayés par l’obscurité, et qu’on accepte la condition adulte que les Lumières nous ont prescrite sans nous en donner le mode d’emploi : penser, juger, transmettre, et tenir debout sans béquilles.
Détruire Dieu était la partie facile. Habiter le vide qu’il laisse, c’est ça, le vrai travail.
Je ne prétends pas qu’une politique régalienne, patrimoniale ou civilisationnelle puisse recréer artificiellement le lien organique qu’offraient autrefois les religions. Je pense même probablement l’inverse. Mais dans un monde où aucun grand récit ne reviendra durablement structurer nos sociétés, la question n’est plus de restaurer le sacré : elle est de limiter la désintégration.
Et il ne s’agit pas de restaurer le catholicisme comme vérité révélée ni de réintroduire une religion d’État. Je demeure athée, et je ne crois pas davantage aujourd’hui au surnaturel chrétien qu’à celui des autres religions. Mais une civilisation ne peut pas survivre en traitant son propre héritage historique comme un élément interchangeable parmi d’autres. Le catholicisme français doit être considéré non comme une vérité théologique à imposer, mais comme un patrimoine civilisationnel, culturel et symbolique constitutif de la nation elle-même.
Une telle orientation ne pourrait d’ailleurs exister sans l’approbation explicite et majoritaire du peuple français lui-même. Une civilisation ne se reconstitue pas par décret administratif ni par injonction d’une élite ; elle suppose encore qu’un peuple consente à se reconnaître dans une continuité historique, culturelle et symbolique commune. Ça s’annonce compliqué…
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