Maudin Malin a publié récemment une vidéo qui traite de l’athéisme en se basant sur un livre d’Alain de Botton, Petit guide à l’usage des mécréants. Il se trouve que j’ai acheté ce livre il y a une paire d’années, car j’étais intéressé par ses prémisses, mais il ne m’a pas du tout convaincu. Et à vrai dire, la vidéo de Maudin non plus.

Il se trouve aussi que j’avais commencé la rédaction d’un article il y a quelques jours, nommé pour l’instant Le vertige de l’après-religion, basé sur des entretiens vus sur Youtube avec Marcel Gauchet et Emmanuel Todd, deux intellectuels et essayistes français contemporains parmi les plus influents (philosophe et historien pour Gauchet, anthropologue et démographe pour Todd). Leurs travaux récents portent sur la fin de la religion comme matrice organisatrice du collectif et sur les secousses sismiques de son effacement, ouvrant la voie à une désorientation générale que ni le rationalisme pur, ni la consommation, ni les rituels de façade ne parviennent aujourd’hui à apaiser. Je compte y faire intervenir Sam Harris en réponse, mais le livre d’Alain de Botton y est également tout à fait approprié.

Du coup, en réponse à la vidéo de Maudin Malin, avant même de me lancer dans cette idée de l’après-religion et de ce qu’on pourrait proposer pour dépasser les religions, je vais d’abord détailler ici les raisons de mon athéisme, et pourquoi ce n’est pas un athéisme agnostique. Je poursuivrai plus tard avec ce deuxième article que j’avais déjà commencé sur l’utilité sociale supposée des religions et comment on pourrait, peut-être, les surmonter.

Les religions, la croyance et la notion de Dieu sont des sujets auxquels personne n’échappe. Soit on est tombé dedans quand on était petit, c’est resté et cela fait juste partie de soi, comme la langue que l’on parle ; soit c’est un sujet auquel on s’est intéressé et qui prend la forme d’une recherche de sens et de vérité, pouvant déboucher sur l’adhésion à une religion ou sur un refus de toutes les religions, sous la forme de l’athéisme, de l’agnosticisme, ou plutôt d’une combinaison des deux (j’y reviendrai).

Je ne prétends pas avoir réponse à tout ni être particulièrement plus sensé que la moyenne sur ce sujet. Cependant, je suis athée et j’ai l’impression de l’avoir toujours été. C’est facile pour moi : on ne m’a pas imposé de croyance enfant, mes parents étaient et sont toujours sans religion, ils ne m’ont jamais amené à la messe et n’y vont pas. Ils ne m’ont pas baptisé. Je pense donc être parti d’une base neutre.

Je pense être d’une des premières générations à être totalement détachées de la religion, dans le sens où je suis Français – donc issu d’un des pays les moins religieux du monde – et de la première génération à ne pas avoir eu – du tout – de pratique religieuse (mais de la culture crétienne quand même). Mes grands-parents maternels étaient très catholiques, mais pas mes grands-parents paternels, qui ont donc décidé à un moment de se détacher de la religion. Mon père a été baptisé et est passé par les cérémonies imposées (baptême, communion, etc.), j’imagine pour faire plaisir à ses propres grand parents, mais mes grands-parents paternels n’avaient plus aucune pratique religieuse quand je suis né. Mes parents sont devenus adultes dans les années 70, et ma mère n’a pas tenu bon d’imposer sa croyance, qui n’était déjà plus une religion, au foyer familial.

C’est sur ce socle que je pose forcément les bases de ma réflexion.

Part I – Les degrés du rejet : De l’anthropomorphisme à la cause physique

1. Le Dieu des religions : Une projection humaine

Je suis athée dans le sens où je considère extrêmement improbable l’existence d’un Dieu tel qu’il est décrit par les religions. Ce que je rejette avant tout, ce n’est pas seulement l’idée d’un créateur abstrait, mais surtout l’idée d’une entité consciente qui interviendrait dans le monde, communiquerait avec les humains, imposerait des règles morales, écouterait des prières ou guiderait l’histoire humaine. Plus une religion décrit son ou ses dieux avec des caractéristiques humaines – volonté, colère, jugement, amour, intentions morales – plus cela me paraît révéler une construction humaine.

Je peux concevoir qu’il existe encore des phénomènes physiques fondamentaux que nous ne comprenons pas, notamment autour de l’origine de l’univers. Il y a probablement des lois ou des mécanismes qui nous échappent encore. Mais cela n’a rien à voir avec les religions historiques. Même si l’on imaginait une forme d’intention derrière l’existence de l’univers, elle serait d’un ordre totalement différent de ce que les religions décrivent, au point que le mot “intention” lui-même deviendrait probablement inadapté.

Je considère donc que les religions remplissent artificiellement un vide de connaissance avec des récits anthropomorphiques. Elles transforment l’inconnu en certitude.

2. L’échelle de certitude (Du refus absolu à la réserve physique)

Pour être tout à fait rigoureux, mon rejet de l’idée de Dieu ne se fait pas d’un bloc monolithique. Il s’organise selon des degrés de certitude différents, par ordre décroissant :

  • Le rejet absolu : L’idée d’un Dieu qui interviendrait dans le monde d’aujourd’hui – a fortiori s’il le faisait en communiquant directement avec les humains en langue humaine.
  • Le rejet fort : Le Dieu des religions : une entité suprême qui aurait volontairement créé le cosmos et continuerait de s’en occuper.
  • Le rejet modéré : L’idée de toute entité transcendante en général.
  • Le seul point que je laisse réellement ouvert : Celui d’une intention créatrice originelle, et encore, sous forte réserve. Il y a un commencement à tout : il y a donc peut-être quelque chose « derrière » la création de l’univers.

Mais si c’est le cas, ce serait une intention d’un ordre qui ne correspond probablement même pas au sens qu’on donne au mot « intention ». Je concevrais tout à fait qu’il existe des phénomènes physiques fondamentaux ou des mécanismes qui nous échappent encore autour de l’origine de l’univers. Par conséquent, je n’ouvre pas la porte à un Dieu : j’ouvre la porte à une cause d’origine, physique, que la science ne sait pas encore nommer. Ce qui n’est pas une religion.

3. L’athéisme comme hypothèse la plus probable

Le statut de ma position n’est pas une certitude dogmatique ou absolue au sens mathématique. C’est simplement l’hypothèse qui me paraît, et de loin, la plus probable.

Elle repose sur un fait directement observable : non seulement nous disposons d’éléments historiques et sociologiques montrant que les religions ont été inventées, mais surtout, l’homme invente en permanence des croyances, des mythes, des récits surnaturels et des systèmes symboliques pour fabriquer du sens. Les religions s’inscrivent parfaitement dans cette dynamique.

Ma conclusion est simple : une chose que les humains fabriquent continuellement n’a pas besoin d’être vraie pour exister.

4. Découpler la métaphysique du social

Il est crucial pour moi de préciser que ce rejet repose, par ordre d’importance, sur le caractère surnaturel des religions, sur leur absence de preuves et sur leurs contradictions internes. Il ne repose pas du tout sur leurs conséquences sociales, qui sont un autre sujet.

Ce point est capital pour la suite de ma réflexion car il sépare mes arguments en deux pistes indépendantes : mon rejet métaphysique de la religion (cette première partie) ne doit rien à ses effets collectifs. Et inversement, ma future critique sociale (dans la seconde partie) ne dépendra pas de la question de l’existence de Dieu. Les garder étanches évite ainsi de déduire l’une de l’autre.

Part II – Déconstruire la matrice de la croyance : Athéisme vs Agnosticisme

1. Distinguer l’axe de la Foi et l’axe du Savoir

Pour clarifier le débat, il est essentiel de distinguer l’athéisme de l’agnosticisme. Trop souvent, on les imagine sur une même ligne droite où l’athée serait à une extrémité (la certitude du non), le croyant à l’autre (la certitude du oui), et l’agnostique confortablement installé au milieu, dans une nuance prudente. C’est une erreur de perspective. En réalité, ils ne se situent pas sur le même axe.

  • L’athéisme répond à la question : « Est-ce que je crois en l’existence d’une divinité ? » C’est l’axe du croire / ne pas croire.
  • L’agnosticisme répond à la question : « Est-ce que je pense qu’on peut savoir, prouver ou accéder à cette vérité ? » C’est l’axe du savoir / ne pas savoir.

Comme ce sont deux questions fondamentalement différentes, on peut tout à fait croiser les réponses. L’athéisme et l’agnosticisme ne s’excluent pas ; ils se combinent.

2. Le tableau des quatre positions

Gnostique (Je pense qu’on peut savoir)Agnostique (Je pense qu’on ne peut pas savoir)
Croyant« Je crois en Dieu et je sais qu’il existe, par la révélation, la théologie ou l’expérience. »« Je fais le choix de la foi, tout en reconnaissant qu’il est impossible de prouver objectivement l’existence de Dieu. »
Athée« Je ne crois pas en Dieu et je prétends savoir, démontrer, qu’il n’existe pas. »« Je ne crois pas en Dieu, tout en reconnaissant qu’on ne peut pas prouver son inexistence de manière absolue. »

Note : J’emploie ici le terme « Dieu » au singulier par commodité et reflet de notre contexte culturel chrétien, mais cette matrice s’applique exactement de la même manière aux religions polythéistes qui conçoivent une pluralité de dieux. Remplacer « Dieu » par « les dieux » ne change rien à la structure de l’équation.

C’est précisément dans cette dernière case – l’athéisme agnostique – que se situe la majorité des non-croyants rationnels. On y reconnaît les limites de la connaissance humaine tout en actant un refus de croire. Pourtant, beaucoup de gens continuent de se dire « agnostiques purs » pour signifier qu’ils refusent de trancher. C’est cette troisième voie artificielle qu’il faut interroger.

3. Le caractère réactif de l’agnosticisme

Pour comprendre pourquoi l’agnosticisme pur pose un problème de cohérence, il faut revenir à ce que serait l’être humain sans aucune exposition préalable à une religion.

Un enfant à qui personne n’a jamais parlé de Dieu ne se lève pas le matin en se disant qu’il hésite sur l’existence d’un créateur cosmique. Il est simplement sans croyance. Il est athée au sens le plus littéral et étymologique du terme : a-theos, privé de dieu. Il n’est pas engagé dans une opposition active, il est dans une neutralité de fait face à une hypothèse qu’il n’a jamais rencontrée.

L’agnostique, quant à lui, n’apparaît que dans un second temps. Sa posture est purement réactive : elle exige qu’une croyance lui soit préalablement présentée par autrui pour qu’il puisse déclarer qu’il refuse à la fois d’y adhérer totalement et de la rejeter absolument.

Si personne sur Terre n’avait jamais formulé l’idée d’un Dieu, personne ne se définirait comme agnostique.

L’agnosticisme n’est pas une position de départ ; c’est une suspension de jugement face au récit de l’autre. Et c’est précisément dans les règles de cette confrontation que l’agnosticisme pur finit par s’enferrer dans une forme d’incohérence intellectuelle.

Part III – L’incohérence de l’agnosticisme « pur »

1. Le piège de la charge de la preuve

Reconnaître qu’on ne peut pas savoir avec une certitude absolue (l’axe du savoir) n’oblige en rien à suspendre sa conclusion (l’axe de la croyance). On peut parfaitement tenir en même temps les deux propositions suivantes : « je ne peux pas prouver l’inexistence à 100 % » et « je ne crois pas ».

C’est la posture de l’agnosticisme au sens courant – le fameux « je ne tranche pas, car on ne peut pas savoir » – qui ne tient pas la route d’un point de vue rationnel.

La première raison de cette incohérence est qu’elle accepte implicitement l’inversion de la charge de la preuve. Dans n’importe quelle discussion logique, c’est à celui qui affirme l’existence d’une chose extraordinaire d’en apporter la preuve, et non à celui qui en doute de démontrer son inexistence. Ce n’est pas à celui qui n’a pas la foi d’apporter des arguments de réfutation ; c’est à celui qui a foi en un dogme de prouver qu’il est vrai.

2. Trois analogies

Pour illustrer ce principe et montrer à quel point la suspension du jugement devient absurde face à un manque total d’éléments factuels, j’ai imaginé trois analogies progressives.

L’analogie du Père Noël (La charge de la preuve)

Si je ne crois pas au Père Noël et qu’on me demande de prouver qu’il n’existe pas, je n’ai rien à prouver. C’est à la personne qui y croit de montrer des preuves concrètes : démontrer que des cadeaux sont réellement apportés par lui à chaque Noël, qu’un individu nommé Noël possède une usine au pôle Nord, qu’il parcourt le monde dans un traîneau volant tiré par des rennes, etc. Je n’ai pas, moi, à démontrer l’inexistence de tout cela.

Cette analogie a cependant ses limites : les croyants répondront souvent que Dieu n’est pas un personnage matériel comparable au Père Noël, mais une entité abstraite, métaphysique ou transcendante. Pour contourner cette objection, il faut passer à un autre niveau d’analogie.

L’analogie du sport inventé (L’absence de cohérence systémique)

Imaginez que quelqu’un m’affirme qu’un sport collectif existe dont je n’avais jamais entendu aprler, me donne son nom, m’explique ses règles, son fonctionnement, ses compétitions et la manière d’y jouer. Si, après des recherches approfondies, je ne trouve absolument aucune trace cohérente de ce sport, alors l’hypothèse la plus rationnelle devient qu’il n’existe pas au-delà de l’imagination de mon interlocuteur.

En effet, si un sport collectif était réellement pratiqué par un grand nombre de personnes à travers le monde, il existerait nécessairement des traces observables de son existence : des discussions, des vidéos, des forums, des clubs, des compétitions ou des témoignages concordants. L’absence totale de traces cohérentes ne constitue peut-être pas une preuve mathématique absolue de son inexistence, mais elle rend cette hypothèse tellement improbable qu’il devient ridicule de rester neutre. Je ne dirais pas : « Peut-être que ce sport existe, mais je ne sais pas. » Je dirais : « Aucun des éléments disponibles ne correspond à l’existence réelle de ce sport, il est donc rationnel de acter qu’il n’existe pas tant qu’aucune preuve sérieuse n’est apportée. »

L’analogie de la langue parlée (L’absence de traces historiques)

Poussons l’idée encore plus loin. Si quelqu’un m’affirme qu’une langue entière est parlée par des millions de personnes à travers le monde, avec sa grammaire, sa littérature et ses traditions orales, mais qu’après des recherches je ne trouve aucun texte cohérent, aucun locuteur identifiable, aucun enregistrement crédible ni aucune trace historique vérifiable, l’hypothèse la plus rationnelle est à nouveau que cette langue n’existe pas. Car une langue réellement vivante laisse des traces : des conversations, des écrits, des traductions, des échanges culturels, une transmission entre les générations. Plus une langue est supposée répandue et importante, plus ces traces doivent être abondantes.

Les religions fonctionnent de manière similaire lorsqu’elles prétendent décrire des interventions divines concrètes, objectives et collectives dans le monde réel. Plus une entité est censée agir sur l’humanité, influencer l’histoire, fendre des mers, envoyer des prophètes, dicter des livres sacrés ou répondre aux prières, plus son existence devrait produire des traces cohérentes, vérifiables et indépendantes des seuls récits de ses propres partisans. L’absence de ces traces invalide l’hypothèse.

3. La fausse modestie sociale

Ce qui me dérange dans l’agnosticisme pur, c’est qu’il entretient artificiellement un doute alors que nous savons pertinemment que les prémisses de la croyance sont infondées. L’agnostique affirme ne pas savoir, tout en sachant pertinemment que le croyant ne sait pas davantage.

En suspendant son jugement, l’agnostique accepte implicitement que le croyant puisse afficher une certitude sans preuve équivalente à la sienne. Il s’impose à lui-même une prudence intellectuelle extrême qu’il n’exige pas de son interlocuteur. Il fait comme si le croyant détenait une capacité d’accès à une certitude que lui-même ne peut atteindre.

C’est une posture qui relève souvent de la fausse modestie. Au fond, on se déclare rarement agnostique par pure rigueur logique, mais plutôt par politesse sociale, pour ménager la susceptibilité des croyants et éviter le conflit.

La conclusion solide face à un dogme religieux n’est donc pas d’affirmer dogmatiquement « il a forcément tort à 100 % », mais de déclarer avec assurance « sa certitude est totalement injustifiée ». Et ce constat constructif suffit amplement à faire pencher la balance vers l’athéisme plutôt que vers une éternelle et stérile suspension du jugement.

En synthèse : L’athéisme est la position par défaut face à une croyance que l’on n’a pas adoptée ; l’agnosticisme n’est qu’une posture de prudence face à une croyance déjà formulée par les autres.

Part IV – Le « pas encore » scientifique n’est pas un acte de foi

1. Le monopole de la physique sur l’inconnu

Il existe de nombreux sujets sur lesquels la formule « on ne sait pas encore » est une position non seulement légitime, mais fondamentalement respectable. Cependant, si l’on y regarde de près, ces sujets relèvent tous sans exception du domaine de la physique ou des sciences observables.

Par exemple, la science nous indique aujourd’hui qu’aucun objet doté d’une masse ne peut se déplacer plus vite que la lumière dans le vide. Pour autant, nous ignorons si des lois physiques encore non découvertes ou des distorsions de l’espace-temps que nous ne maîtrisons pas du tout pourraient un jour changer la donne. Face à cette incertitude, le doute et l’attente de données complémentaires sont les seules attitudes valables.

Mais ce doute scientifique n’a absolument rien à voir avec un acte de foi, et il ne valide en rien la posture de l’agnosticisme religieux.

On peut parfaitement accepter une théorie physique sans en avoir de preuve directe sous les yeux, sans pour autant se positionner comme « agnostique » à son sujet. Personne ne déclare de manière solennelle : « Je ne crois pas que les atomes existent parce que je suis agnostique sur la théorie atomique. » L’acceptation rationnelle d’un modèle scientifique provisoire n’est pas une croyance ; c’est l’alignement de l’esprit sur l’explication la plus robuste et la plus vérifiable disponible à un instant T.

2. Le « surplus » religieux

C’est précisément cette distinction qui sépare le « pas encore » de la recherche scientifique de la question de l’existence de Dieu.

La création ou l’origine de l’univers est, elle aussi, un phénomène physique. Pour l’instant, elle reste largement inexpliquée, tapie derrière les limites de nos modèles cosmologiques. À la rigueur, on pourrait choisir d’appeler « Dieu » cette cause première, cette singularité initiale ou ce mécanisme physique d’origine, et s’en tenir strictement là. Si l’agnosticisme consistait uniquement à dire : « On ne sait pas encore ce qui a déclenché le Big Bang », je serais le premier des agnostiques.

Mais aucune religion historique ne s’en tient à cette sobriété cosmologique.

Toutes, sans exception, s’empressent d’ajouter un immense surplus de détails autour de ce supposé créateur. Elles y greffent des intentions anthropomorphiques, des commandements moraux ultra-spécifiques (souvent liés à la sexualité ou à l’organisation sociale d’une époque précise), des interventions magiques dans le cours de l’histoire, du surnaturel et, invariablement, des structures de pouvoir bien terrestres.

Aucune religion ne reste dans le pur domaine de la cause première physique. En habillant l’inconnu cosmique avec des récits de miracles et des exigences dogmatiques, elles quittent définitivement le champ du « on ne sait pas encore » légitime pour entrer dans celui de la fiction opportuniste. Et c’est précisément pour cela qu’aucune d’entre elles ne mérite que l’on suspende notre jugement.

Part V – Les fondements de mon rejet : Une critique épistémologique et non sociale

1. Vérité intrinsèque vs Utilité sociale

Pour clore ce premier volet, il me paraît capital de clarifier précisément sur quoi repose mon rejet des religions. Ce positionnement se structure selon un ordre d’importance très précis : je refuse les religions d’abord pour leur caractère surnaturel, ensuite pour leur absence de preuves, et enfin pour leurs contradictions internes.

En revanche, mon rejet métaphysique ne doit absolument rien à leurs conséquences sociales ou politiques. Qu’une religion apporte de la stabilité à une civilisation ou qu’elle déclenche des guerres de religion ne change strictement rien à la fausseté de ses prémisses théologiques.

Cette distinction est essentielle car elle scinde mon travail en deux pistes totalement indépendantes. Ma critique épistémologique (cette première partie) est déconnectée des effets collectifs du culte. Inversement, mon analyse des dynamiques sociales (dans le second article à venir) ne sera pas suspendue à la question de l’existence de Dieu. Séparer de façon étanche la valeur de vérité d’une croyance et son utilité publique évite le piège argumentatif qui consisterait à déduire l’une de l’autre.

2. De l’expérience psychologique sincère à l’aliénation institutionnelle

Rejeter le surnaturel ne signifie pas nier la réalité de ce que ressentent les croyants. Je pense d’ailleurs que les religions ont, à leur origine, souvent été portées par des expériences humaines profondément sincères.

L’esprit humain possède une capacité d’auto-persuasion phénoménale. Un grand nombre de phénomènes psychologiques ou neurologiques peuvent facilement revêtir une apparence surnaturelle lorsqu’ils sont mal compris par l’époque qui les abrite :

  • Des états de conscience altérés,
  • Des hallucinations visuelles ou auditives (entendre des voix),
  • Des montées émotionnelles d’une intensité extrême lors de transes ou de privations.

Je ne nie pas la réalité subjective de ces expériences mystiques. Je dis simplement qu’elles reçoivent une interprétation erronée.

Le problème surgit dans un second temps, lorsque ces récits d’expériences individuelles sont récupérés, codifiés et institutionnalisés par des structures politiques. C’est à ce moment précis que l’erreur psychologique initiale, tout à fait pardonnable, se transforme en un système dogmatique de domination géré par des individus en quête de pouvoir.

3. Le refus de la soumission : la métaphore de l’IA supérieure

Le problème fondamental que j’entretiens avec les religions réside dans l’aliénation et la posture de soumission qu’elles exigent. Elles somment l’être humain de courber l’échine face à des vérités décrétées absolues et sacrées.

Pour illustrer mon refus viscéral de cette dynamique verticale, on peut imaginer un scénario futuriste : si demain, une intelligence artificielle immensément supérieure à l’humanité venait à apparaître – une entité capable de résoudre tous nos problèmes physiques, d’anticiper l’avenir et de posséder une forme d’omniscience – , je considérerais comme un immense danger psychologique et social que les humains développent un rapport religieux avec elle.

Même si cette IA existait concrètement et se comportait comme un « dieu » technologique, lui vouer un culte ou lui abandonner notre esprit critique relèverait encore d’une aliénation mentale. Le problème n’est donc pas seulement l’inexistence de Dieu ; c’est le principe même de la déification.

4. Dissocier le besoin humain du dogme surnaturel

Je reconnais volontiers que l’espèce humaine semble abriter un besoin viscéral de récits collectifs, de cadres symboliques, de rituels et d’une certaine forme de spiritualité. Face à la souffrance, à la brutalité du malheur, à l’incertitude du lendemain et à l’angoisse de notre propre finitude, la réalité brute est difficile à encaisser. Les religions l’ont bien compris : elles apportent des clés simples, un réconfort communautaire immédiat et un sens clé en main.

Cette vulnérabilité est une constante de notre nature, sans doute inévitable. C’est pourquoi je ne rejette pas en bloc l’idée de rituels ou d’une spiritualité légère, dénuée de dogme. Certaines pratiques peuvent s’avérer bénéfiques pour l’équilibre psychologique ou la cohésion sociale, à condition que leur contenu moral reste sain.

Ce que je refuse catégoriquement, c’est que l’on instrumentalise ces besoins légitimes pour nous faire avaler des fables surnaturelles et nous soumettre à des structures de pouvoir.

Il est tout à fait possible de tracer une ligne de démarcation claire et de valider simultanément trois réalités :

  1. Le besoin humain de donner du sens à son existence,
  2. La réalité des expériences spirituelles subjectives,
  3. L’utilité sociologique de certains rituels collectifs,

… sans pour autant concéder la moindre once de crédit aux affirmations magiques, aux textes sacrés ou aux clergés qui prétendent parler en leur nom.

Le terrain métaphysique est désormais nettoyé. Mon athéisme n’est pas une hésitation polie, c’est le constat d’un vide de preuves face à un trop-plein de récits anthropomorphiques. La question qui se pose à nous est maintenant d’un tout autre ordre : puisque Dieu n’est qu’une béquille inventée par l’homme, comment fait-on pour marcher droit sans elle ?

C’est tout l’enjeu du second volet de cette réflexion : analyser le vertige de l’après-religion, et voir comment notre civilisation peut affronter le « stade zéro » de la croyance sans sombrer dans le nihilisme, ni se satisfaire des rituels de substitution décoratifs qu’on essaie de nous vendre aujourd’hui.

Conclusion : Sortir de l’ambiguïté pour affronter le vertige

Pour comprendre pourquoi le livre d’Alain de Botton ou la vidéo de Maudin Malin me laissent une profonde impression d’inabouti, il fallait d’abord dissiper le flou artistique qui entoure trop souvent la posture non croyante.

Je trouve que l’agnosticisme « poli », celui qui suspend éternellement son jugement pour ménager les susceptibilités, est une impasse intellectuelle. Refuser de croire à des fictions anthropomorphiques et interventionnistes n’est pas un acte d’arrogance dogmatique. C’est simplement appliquer au sacré les mêmes exigences de cohérence, de logique et de preuve que nous appliquons au reste du monde réel.

Dire que l’on est « agnostique de culture chrétienne », comme le fait Maudin Malin pour saluer les valeurs de son enfance, est une jolie formule affective, mais une incohérence logique. On peut chérir l’art des cathédrales et le bon sens de la Bible tout en actant, sur le plan des faits, que la certitude du croyant est injustifiée. La nostalgie culturelle ne doit pas devenir un sauf-conduit pour suspendre son jugement.

Dans le prochain article, « Le vertige de l’après-religion », nous plongerons au cœur de ce diagnostic sociologique. Nous analyserons comment l’État social a tenté de remplacer le divin, pourquoi les idéologies modernes s’épuisent, et si la science de la morale d’un Sam Harris ou la lucidité évolutionniste d’un Richard Dawkins offrent des armes plus solides pour habiter ce grand vide.

Pour moi Dieu est mort, et l’analyse de sa fabrication humaine est close. Reste maintenant à comprendre comment notre civilisation va réussir à tenir debout sans béquilles, sans sombrer dans le nihilisme, et sans vertige.

Doctor Manhattan (DC Comics). Seul face à l’infini, il contemple les étoiles, entre solitude et immensité cosmique.
Doctor Manhattan (DC Comics). Seul face à l’infini, il contemple les étoiles, entre solitude et immensité cosmique.

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