Je compte consacrer un article aux YouTubeurs de droite que j’apprécie le plus. Mais en creusant le sujet, je me suis rendu compte que je tournais autour d’une question plus fondamentale et plus personnelle : comment consommons-nous aujourd’hui les contenus, l’information et le divertissement ? Cette réflexion mérite à elle seule un développement complet. La revue des créateurs viendra donc dans un second volet.
Notre manière de nous informer et de nous divertir a profondément changé. Quand je parle de « médias », j’inclus tous les supports : écrit, audio, vidéo. Il y a clairement un aspect générationnel. Chaque génération a ses codes, mais depuis Mai 68 environ, tout s’est accéléré à une vitesse folle. Les générations elles-mêmes deviennent de plus en plus courtes.
Avant l’arrivée massive de l’audiovisuel, les gens n’avaient pratiquement que l’écrit. Aujourd’hui, il est presque impossible pour beaucoup d’imaginer une vie sans écrans… et même sans musique enregistrée en continu. Pourtant, ce monde est récent : il y a tout juste un siècle que les médias audio-visuels ont vraiment fait irruption. Cinéma muet en noir et blanc, phonographes, premières radios françaises en 1921.
Au quotidien, la vie culturelle reposait alors sur la presse écrite, les livres, le théâtre, les concerts, les spectacles vivants et les cafés comme lieux de débat et de sociabilité. Beaucoup plus de gens savaient jouer d’un instrument, tout simplement parce qu’il n’existait pas d’autre moyen d’entendre de la musique chez soi.
Ce qui me frappe le plus, c’est la place énorme qu’occupait le silence dans l’existence. Pas de fond sonore permanent, pas de notifications qui bipent toutes les deux minutes. L’ennui et la contemplation étaient des états normaux, et non des trous à combler à tout prix. Paradoxalement, le lien social direct – la vraie conversation, la lettre manuscrite – était bien plus dense qu’aujourd’hui, précisément parce qu’il n’était pas constamment médiatisé par un écran.
Si l’on remonte encore un peu, l’écrit régnait en maître. En France, les gens lisaient et écrivaient énormément. L’alphabétisation s’est généralisée dans les années 1880 ; ce n’était plus l’apanage d’une petite élite.
Je relis en ce moment un livre sur Proudhon, et c’est un exemple frappant. Il a laissé une correspondance monumentale – quatorze volumes publiés. C’est dans ses lettres que l’on voit sa pensée se construire, se nuancer et se confronter à d’autres, comme Marx. Voltaire, lui, reste le champion toutes catégories : on a conservé environ 15 000 de ses lettres, et il en a sûrement écrit bien davantage. Il correspondait avec toute l’Europe intellectuelle.
C’est une particularité française assez forte, mais logique : ces hommes avaient du temps. Ils conservaient soigneusement leurs lettres et les relisaient parfois des années plus tard, à la lueur d’une bougie. Au XIXe siècle, la France était le pays des journaux par excellence. Paris en comptait des dizaines. Les grands feuilletons d’Alexandre Dumas ou de Balzac sortaient chapitre par chapitre dans la presse. C’était le « streaming » de l’époque : les lecteurs attendaient la suite avec impatience.
La culture orale complétait l’écrit : salons littéraires, débats publics, lectures à voix haute en famille. Lire n’était pas forcément un acte solitaire. Un abonnement à un journal était souvent partagé et lu par cinq personnes en moyenne.
Je m’éloigne un peu du sujet initial, mais je voulais poser ce décor historique. Car il me semble qu’un certain état d’esprit manque aujourd’hui, et je le constate de plus en plus chez les plus jeunes.
Je sais, ça me fait passer pour le vieux con de service… J’ai 45 ans et j’ai encore l’impression d’être jeune, pas du tout déphasé par rapport à ceux qui ont 20 ou 25 ans. D’ailleurs, cela aussi a changé : autrefois, on devenait « vieux » brutalement, avec les responsabilités, parfois dès la vingtaine. Aujourd’hui, on reste adolescent bien plus longtemps. On voit des papys habillés comme des jeunes.
Récemment, je suis tombé sur une statistique éloquente : dans les années 80, un tiers des Français de 30 ans étaient à la fois mariés et propriétaires de leur logement. Aujourd’hui, ce chiffre est tombé sous les 5 %. Ce n’est pas seulement culturel, c’est aussi économique, mais le symptôme est très parlant. On reste beaucoup plus longtemps dans une forme de « grand enfant ».
Moi-même, j’écoute toujours une musique de jeune rebelle, Death Metal ou Punk/Hardcore , je vais en voir en concert, je fais aussi un peu de musique. Et je joue encore aux jeux vidéo. Aujourd’hui, cela paraît banal, mais la culture de masse a complètement brouillé les marqueurs générationnels.
Christopher Lasch, dans La Culture du narcissisme, décrivait déjà ce phénomène comme le symptôme d’une société qui rompt avec le passé et promeut un individu fragile, en quête permanente de validation. L’adolescence prolongée, l’incapacité à assumer pleinement les responsabilités d’adulte, et cette culture où l’on reste « jeune » à tout prix, ne sont pas seulement des choix individuels : ils sont encouragés par une société qui préfère le consommateur éternel au citoyen mature.

1979
La culture du narcissisme
Christopher Lasch
Christopher Lasch analyse comment les transformations économiques et sociales du XXe siècle américain ont fait émerger une personnalité narcissique devenue dominante dans la culture. S’appuyant sur Freud et sur une grille de lecture en partie marxiste, Lasch décrit une société où l’autorité, les communautés traditionnelles et les liens familiaux se sont affaiblis, produisant des individus anxieux, obsédés par leur image, dépendants du regard des autres et incapables de se projeter dans l’histoire. Il critique autant la gauche progressiste — accusée d’avoir fragilisé la famille — que la droite libérale — qui aurait dissous les solidarités locales. Des phénomènes tels que le développement personnel, les nouveaux mouvements spirituels, l’évolution du sport ou le comportement des hommes politiques lui apparaissent comme les symptômes d’une même pathologie culturelle. L’ouvrage, polémique et incisif, est devenu une référence majeure de la critique sociale américaine.
Comme l’analysait déjà Guy Debord dans La Société du spectacle en 1967, notre époque a transformé la vie elle-même en une immense représentation : « le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images ». Tout devient spectacle, y compris nos relations et notre temps libre. La télévision, puis les réseaux et les séries, nous offrent des émotions prémâchées et une illusion de participation, alors que nous restons passifs, séparés de l’expérience réelle. Ce que Debord dénonçait chez la télévision s’est amplifié avec le scroll infini et les reels : une aliénation marchande qui nous maintient dans une contemplation distraite, loin du silence et de la densité des échanges d’autrefois.

1967
La société du spectacle
Guy Debord
Publié en 1967, La Société du spectacle de Guy Debord reste l’un des textes les plus incisifs de la critique du XXe siècle. Cofondateur de l’Internationale situationniste, Debord y pose une thèse radicale : dans les sociétés modernes, la vie sociale s’est décomposée en une immense accumulation de spectacles. Les rapports humains authentiques ont cédé la place à leur représentation marchande. Le spectacle n’est pas seulement l’ensemble des images télévisées, mais une logique structurante qui convertit l’existence vécue en existence représentée, et l’individu actif en consommateur passif. Cette aliénation s’étend à tous les domaines : travail, loisir, amour, politique et culture. Prolongeant Marx, Debord substitue à l’accumulation des marchandises celle des représentations. Contre cette emprise, il prône le détournement, la dérive et la construction de situations révolutionnaires. Ouvrage fondateur du situationnisme, il demeure une référence essentielle pour comprendre et critiquer la société du spectacle et la démocratie médiatique.
Tout cela pour en venir au cœur du sujet : à un moment donné, il devient essentiel de regagner son temps.
Arrêter de procrastiner. Cesser de consommer des contenus abrutissants. Se réapproprier son attention face au flux continu de choses sans réel intérêt.
Paradoxalement, aujourd’hui, les réseaux sociaux constituent mon principal mode de consommation de médias. J’ai bien un écran de télévision, mais je ne regarde plus la télé au sens traditionnel, et je consomme très peu de films ou de séries. Je ne suis abonné à aucun service de streaming vidéo.
Et franchement, c’est l’une des meilleures décisions que j’ai prises. Rester assis deux heures à avaler passivement une histoire qui n’apporte pas grand-chose me semble désormais une activité de légume. Je n’ai plus besoin d’émotions prémâchées ni d’images pré-digérées à un rythme lent, alors que notre cerveau est capable d’absorber l’information bien plus rapidement.
Le dernier film que j’ai vu m’a profondément ennuyé. Il s’agissait du dernier long-métrage avec DiCaprio, One Battle After Another. Ce n’est même pas tant le fond gauchisant qui m’a gêné que le côté sans queue ni tête. Pourtant, j’avais beaucoup aimé les premiers films de Paul Thomas Anderson, comme Magnolia.
Quant aux séries, je les évite au maximum : elles sont hyper chronophages pour un bénéfice souvent limité. J’ai tout de même regardé récemment le préquel de Game of Thrones, A Knight of the Seven Kingdoms. Ce n’est pas mal, et c’est court (seulement six épisodes), mais rien ne vaut les livres. J’étais un gros fan de SF et de fantasy adolescent, et j’avais lu les premiers tomes bien avant que la série ne soit tournée.
Avec le site Metapolitique, mon objectif initial était d’essayer de convaincre les gens de se remettre à lire, surtout des ouvrages intéressants qui enseignent quelque chose. Je ne sais pas si j’y parviendrai, mais personnellement, cela me plaît beaucoup d’en parler.
La lecture reste primordiale pour moi. J’apprécie particulièrement les essais, mais aussi les romans historiques ou de science-fiction ancrés dans une époque précise : ils sont à la fois vivants et instructifs. Lire, c’est assimiler, mais aussi réfléchir, analyser, prendre des notes. Personne ne met un film sur pause pour annoter une scène. La lecture permet de structurer ses idées et de pratiquer le langage dans sa forme la plus aboutie.
Pour le pur divertissement, le jeu vidéo a l’avantage d’être interactif : il exerce les réflexes, la logique, la perspicacité. On n’est pas amorphe devant l’écran, on participe. L’année dernière, j’ai beaucoup joué à Kingdom Come: Deliverance. Un excellent jeu, avec une reconstitution magnifique du Moyen Âge en Bohême, très proche culturellement de la France de l’époque.
Pour en revenir aux réseaux sociaux : je préfère un fil YouTube bien curé, rempli d’analyses politiques, de débats et de conférences. C’est intellectuellement bien plus nourrissant qu’une saison de série qu’on aura oubliée un mois plus tard.
Cela va à contre-courant du discours ambiant qui diabolise les réseaux, mais pour moi, bien utilisés, ils permettent une consommation active : on choisit, on découvre, on zappe, on s’arrête quand on veut. Alors qu’une série est souvent du gavage passif déguisé en culture.
Le vrai piège, bien sûr, reste le scroll infini : les shorts, les reels, ce contenu ultra-court qui donne l’illusion d’être informé tout en fragmentant complètement l’attention. C’est pourquoi j’évite TikTok et Instagram. Je regarde un peu Facebook, X depuis quelques mois, et surtout YouTube.
Cette évolution vers une consommation passive et accélérée n’est pas neutre. Alain de Benoist l’a souvent souligné dans sa critique de la modernité : la société libérale-marchande tend à dissoudre les cultures en une indistinction généralisée, où le temps long de la lecture et de la contemplation cède la place à l’immédiateté du spectacle et de la marchandise. Face à cela, la bataille culturelle – ce que Antonio Gramsci appelait l’hégémonie – redevient centrale. C’est précisément ce que je cherche à faire avec Metapolitique : contribuer, modestement, à reconquérir du temps et de l’attention pour des contenus qui structurent la pensée plutôt que de la fragmenter.
Les réseaux sociaux exacerbent un phénomène que René Girard a magistralement analysé dès les années 1960 dans Mensonge romantique et vérité romanesque : le désir mimétique. Nous ne désirons plus par nous-mêmes, mais en imitant le désir de l’autre. Les influenceurs, les likes, les clashs en ligne deviennent des machines à rivalité et à ressentiment. Ce qui était autrefois contenu par des rituels ou des hiérarchies traditionnelles explose aujourd’hui dans une concurrence généralisée pour l’attention. Le scroll infini nous plonge dans une spirale mimétique permanente, où l’ennui et la contemplation n’ont plus leur place.

1961
Mensonge romantique et vérité romanesque
René Girard
Publié en 1961, Mensonge romantique et vérité romanesque est l’ouvrage fondateur de René Girard. Il y développe une thèse centrale et dérangeante : le désir humain n’est jamais spontané ni autonome, mais toujours mimétique. Nous désirons toujours à travers un modèle, en imitant le désir d’autrui. À travers l’analyse de grands romanciers (Stendhal, Flaubert, Proust, Dostoïevski), Girard démontre que ce que le romantisme présente comme un désir individuel et original n’est en réalité qu’un « mensonge romantique ». Le grand roman révèle la « vérité romanesque » : notre désir est une imitation. Au-delà de la critique littéraire, Girard propose une véritable anthropologie du désir qui remet en cause l’idéal moderne d’autonomie individuelle. Seule une sortie de la rivalité mimétique, qu’il entrevoit notamment chez Dostoïevski, permettrait d’échapper à ce cycle infernal..
Voilà pour cette première partie, assez réflexive, sur notre rapport au temps et à l’attention.
Dans le prochain article, on passe aux choses concrètes : je vous ferai une revue assez exhaustive et personnelle des YouTubeurs de droite que je suis, des pionniers comme Papacito et Le Raptor Dissident jusqu’aux plus récents, en passant par les chaînes plus intellectuelles et celles que je redécouvre avec plaisir en ce moment. On parlera notamment de Maudin Malin, Ego Non, Le Hussard, Mos Majorum, Daniel Conversano et bien d’autres.
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