Le mouvement politique néoréactionnaire, que certains ont qualifié de Lumières Sombres, est devenu récemment un sujet de discussion en philosophie politique, et ce alors qu’il est très disparate et sans oeuvre majeure le définissant clairement. Il s’immisce cependant progressivement dans le débat politique américain, et peu à peu, en Europe.

En janvier 2025, l’auteur qui a initié le mouvement, Curtis Yarvin, assistait à un gala inaugural organisé à Washington par son éditeur, en quelque sorte en tant d’invité d’honneur officieux, compte tenu de son influence sur la droite trumpiste. Rien d’officiel, mais il y a une proximité réelle, le vice-président J. D. Vance a reconnu publiquement l’influence de ses idées. La deuxième raison tient à l’argent : le milliardaire américain Peter Thiel a soutenu le mouvement et certains de ses auteurs et financé des candidats aux idées proches, et J. D. Vance est d’ailleurs son ancien protégé.

Essayez maintenant de vous renseigner sur la doctrine qui est censée animer tout cela. Vous ne tomberez pas d’abord sur les textes : vous tomberez sur ce qu’on en dit. Chroniques, décryptages, dossiers, émissions — une bonne part sur le service public — et, dans l’ensemble, une remarquable uniformité. Les mêmes trois noms reviennent, les mêmes deux ou trois formules, la même conclusion. Le mot qui la scelle est presque toujours le même : techno-fascisme. Des fachos!

Trois exemples pour la presse. En juin 2025, The New Yorker consacrait un long portrait à Yarvin, en relevant que ses critiques le tiennent pour un techno-fasciste quand lui se dit plutôt royaliste. Un mois plus tôt, The Conversation publiait un essai dont le titre pose la thèse sans détour : le règne de Trump réaliserait le plan de Yarvin, une monarchie américaine dirigée par un PDG — et l’auteur y conceptualiserait le projet comme un technological fascism. En France, un bouquin paru en septembre 2025, Apocalypse Nerds. Comment les techno-fascistes ont pris le pouvoir, a été abondamment commenté de France Culture à Marianne, et place la néoréaction au cœur du terme, mais y associe associe aussi Palantir (société co-crée par Peter Thiel) ou Elon Musk (qui était l’associé de Thiel dans PayPal).

À la télévision, le service public a été plus direct encore. En juin 2025, franceinfo diffusait une enquête intitulée « Technofascisme ? Les barons de la Silicon Valley à l’assaut de la démocratie », présentant Yarvin comme l’idéologue néoréactionnaire qui inspire Peter Thiel et le projet de gouvernance par un monarque-PDG. En octobre, En Société sur France 5 y consacrait un segment. En janvier dernier, la même chaîne réunissait dans C Ce Soir des auteurs autour du thème dont Arnaud Miranda, auteur des Lumières sombres chez Gallimard, un essai en Français assez bien écrit mais lui aussi très critique.

Cette unanimité n’est pas en soi un argument contre le verdict. Il arrive qu’une chose soit condamnée par tout le monde parce qu’elle est condamnable, et l’on ne démontre rien en observant que les commentateurs se ressemblent. Mais elle est un renseignement sur la nature de ce qui est produit. Quand des dizaines d’auteurs indépendants arrivent au même mot, il est rare qu’ils aient tous lu la même chose ; il est plus probable qu’ils se transmettent un verdict plutôt qu’une lecture. Et le verdict a l’avantage d’être court, sonore, et de dispenser de l’examen.

L’unanimité n’est pas complète, et les exceptions sont instructives. En janvier dernier, la chaîne Ego Non consacrait au courant une vidéo de près de trois heures. Quelques mois plus tard, Julien Rochedy publiait Le temps du centaure, qui expose le corpus avant de le juger. Rochedy, du reste, ne fait pas que commenter : sa maison d’édition, Hétairie (https://www.hetairie.com/), publie en français les principaux auteurs néoréactionnaires, Nick Land et Curtis Yarvin. Il faut y ajouter le site Rage Culture (https://rage-culture.com/) et son animateur Nimh, qui ont fait plus que quiconque pour rendre ces textes accessibles en français. L’ouvrage Traité néoréactionnaire de Nimh est aussi publié par la maison d’édition Hétairie.

Ce ne sont pas des sources neutres non plus mais des sources qui au moins ont lu les auteurs néoréactionnaires, et je leur dois l’essentiel de mon accès au corpus. Ce que je fais dans cet article est autre chose : non pas exposer cette pensée, mais examiner si le mot « techno-fascisme » dont on la couvre lui convient.

J’ai consacré ailleurs un long article à essayer de comprendre ce qu’est le fascisme (Au-delà de l’insulte : Comprendre la véritable nature du fascisme), en parcourant les auteurs qui font autorité sur la question. Ce travail avait été mené sans rapport avec la néoréaction, et c’est précisément ce qui le rend utilisable ici pour juger si un rapprochement est possible ou non.

Autant le dire tout de suite : je n’écris pas ceci en observateur neutre. Je me suis un temps senti proche du libertarianisme, j’ai même été intéressé il y a des années par les projets de seasteading (concept de création de bases permanentes d’habitation sur la mer et en particulier sur des zones maritimes revendiquées par aucun gouvernement), sans même savoir à l’époque qui était Peter Thiel. Je me sens dernièrement assez attiré par certaines idées de la néoréaction (qui on le verra sont très disparates) car c’est la conséquence logique de ce que je cherchais dans le libertarianisme, et je m’en explique à la fin de cet article.

Pas besoin de laisser planer du suspense, le terme de fascisme me paraît ici hors de propos, et ce n’est pas une question de degré. Le mot « techno-fascisme » ne désigne pas une version excessive de ce que propose la néoréaction. Il désigne autre chose. L’accusation décrit un projet d’unification là où la proposition néo-réactionnaire est un projet de fragmentation, et cette confusion n’est pas seulement injuste envers ceux qu’elle vise : elle protège le point réellement faible du corpus, qui n’est pas son contenu mais comment opérer une transition. J’y viendrai.

I. Ce qu’est, et ce que n’est pas, la néoréaction

Une constellation, pas une école

Il faut d’abord dire ce dont on parle, car l’objet est difficile à saisir et ceux qui le condamnent le décrivent rarement.

La néoréaction n’est ni un mouvement, ni un parti, ni une école. C’est un foisonnement d’auteurs anglophones, apparu sur des blogs et souvent en désaccord entre eux. Le point de départ est le blog Unqualified Reservations, lancé par Curtis Yarvin en 2007. Le nom néoréaction lui-même a été forgé de l’extérieur : Yarvin l’a accepté faute de mieux, déclarant qu’il aurait préféré parler de « restauration ». Quant à Nick Land, seconde figure canonique du courant, il écrivait récemment que Yarvin et lui sont probablement les deux hommes les plus en désaccord au monde. Et si Land cite Yarvin, la réciproque n’est pas vraie. L’année la plus active du milieu se situe autour de 2013, et le phénomène est indissociable de la culture du blogging : des auteurs qui écrivent, se lisent et se répondent. Peu ont été publiés mais leurs textes se trouvent librement sur internet. Peter Thiel lui-même a écrit des textes faisant partie du credo du mouvement.

S’il fallait dégager un dénominateur commun, ce serait la défiance envers la démocratie : on ne peut guère être néoréactionnaire et démocrate. Le régime y est tenu pour structurellement incapable de garantir un ordre stable, et comme producteur de conflit. Yarvin reprenant ici la critique de Hans-Hermann Hoppe dans Democracy: The God That Failed, livre dont il dit lui-même qu’il fut un déclencheur (voir mon article Démocratie: le dieu qui a échoué et son âme noire sur le sujet). Selon Hoppe, en faisant croire à chacun qu’il peut détenir le pouvoir, la démocratie généralise le désir de pouvoir et attise les conflits entre groupes. Viennent ensuitedans le corpus néoréactionnaire l’idée de Cathédrale initiée par Curtis Yarvin (l’entente objective entre les médias, les universités et la bureaucratie dans la formation de l’opinion) la primauté de l’ordre sur le chaos (y compris d’un ordre arbitraire) et le caractère post-libertarien du courant.

L’honnêteté oblige à y ajouter des positions classiquement de droite réactionnaire : opposition au progressisme, au féminisme, à l’universalisme, préférence assumée pour l’élitisme et pour des hiérarchies explicites. S’y adjoint un réalisme biologique des différences entre populations et entre individus, généralement adossé à la littérature sur le QI. Autant l’écrire sans détour plutôt que de le laisser affleurer : c’est ce que le camp progressiste nomme du racisme, et je ne prétendrai pas que le mot soit ici employé à contresens.

Ces deux ensembles sont couramment présentés comme un bloc, et c’est une erreur qu’il faut défaire tout de suite, car elle rend possible presque tout le malentendu ultérieur. La proposition sur la forme du pouvoir et les positions sur les mœurs n’appartiennent pas au même ordre et ne s’impliquent pas. On peut soutenir le patchwork sans rien devoir au traditionalisme, et le corpus lui-même en fournit la preuve : Land est transhumaniste et ne souhaite la restauration de rien, puisqu’il attend au contraire la disparition de tout ce qui est humain ; Thiel est homo et marié à un homme, sa vie privée n’a jamais correspondu à aucun conservatisme des mœurs, mais est le principal financier du courant. Ce que ces auteurs partagent n’est pas une morale, c’est le refus d’un régime.

Il y a toutefois un point où la séparation ne tient pas, et il vaut mieux l’énoncer que le dissimuler. L’inégalitarisme n’est pas ici une préférence morale : c’est la prémisse dont l’argument antidémocratique tire sa force. Si les capacités sont inégalement distribuées et que la compétence politique en fait partie, alors la souveraineté populaire n’agrège pas de la sagesse mais de l’erreur, et le régime qui la consacre est disqualifié par construction. Retirez cette prémisse, il ne reste de la critique de la démocratie qu’une objection de procédure. C’est là, et là seulement, que l’analyse sociobiologique porte l’édifice, et il faut noter que Yarvin lui-même en fait un usage plus faible que d’autres : il n’y voit pas une hiérarchie à instituer, mais un état de fait qu’aucune politique ne modifiera. Le reste, le rapport à la tradition, la place du religieux, ne porte rien du tout. C’est du contenu de patch, pas de l’architecture, et l’on verra plus loin que le cadre n’a rien à dire sur les contenus.

Néocaméralisme et patchwork

Le mouvement a surtout une proposition politique, avec les concepts de néocaméralisme et patchwork. Ce sont les deux propositions qui justifient le préfixe néo, la sociobiologie jouant le même rôle du côté de l’analyse.

Le néocaméralisme, dont le nom renvoie au caméralisme prussien, science de l’administration domaniale enseignée dans les universités allemandes à partir de 1727, est l’idée du gouverneur-PDG. Yarvin estime qu’une société bien gouvernée est toujours une monarchie (si il faut choiris entre monarchie, oligarchie et démocratie, les trois grands types de régimes politiques selon Aristote), et que les meilleurs exemples contemporains de bons monarques sont les dirigeants d’entreprises privées. Il rejette l’anarcho-capitalisme de Hans-Hermann Hoppe et propose que le pays soit dirigé comme une société par actions, par un PDG responsable devant ses propriétaires.

Pris isolément, cela reviendrait à une dictature ordinaire, et Yarvin le reconnaît. L’innovation tient au patchwork : découper l’espace en parcelles gérées chacune par son PDG, entre lesquelles les gens circulent, sous réserve d’être acceptés par la société qui gère le patch d’arrivée. Satisfait, on reste ; insatisfait, on part. Les bonnes gestions sont récompensées, et la concurrence sélectionne les meilleures méthodes de gouvernement. L’analogie avec la société anonyme est assumée : Yarvin décrit les familles royales de l’Ancien Régime comme les propriétaires de sociétés privées, et sa proposition comme un passage à l’étape publique, où chacun pourrait en détenir des parts.

Le néocaméralisme dit comment gouverner un territoire. Le patchwork dit comment des territoires gouvernés différemment peuvent coexister. Ce n’est pas la même chose.

La sortie du libertarianisme

Reste la généalogie, qui n’est pas un détail biographique.

Beaucoup de ces auteurs, et davantage encore de leurs lecteurs, viennent du libertarianisme. Yarvin se qualifie lui-même de recovering libertarian, comme on parle d’une maladie dont on est encore en rémission. Ce qu’ils lui reprochent n’est pas son économie : c’est son angle mort. La branche la plus cohérente, celle de Mises, Rothbard et Hoppe, produit de bonnes analyses des mécanismes économiques mais ignore la dimension sociologique — d’où viennent ses propres idées, et quelles conditions concrètes rendraient possible leur mise en œuvre. La liberté économique que le libertarianisme défend est pour les néoréactionnaires impensable sans considérer ses conditions de possibilité.

Un mouvement dont les auteurs viennent du libertarianisme, dont la proposition centrale est la concurrence entre juridictions et dont la doctrine tactique est de ne rien organiser : voilà ce qu’il s’agit maintenant de comparer au fascisme.

II. Ce que l’accusation dit vraiment

Deux griefs dans un seul mot

Le composé emballe deux reproches qu’il faut séparer, parce qu’ils n’ont ni le même objet ni la même valeur.

Le premier vise la technologie, ou plus exactement ceux qui la possèdent : des fortunes considérables constituées hors de tout mandat, qui financent des candidats, achètent des plateformes d’opinion, s’installent dans les cabinets et prétendent bâtir des juridictions à leur convenance. Le second vise la doctrine : la néoréaction rejette la démocratie, assume la hiérarchie, propose un souverain non élu.

Seul le second prétend au statut de concept. Le premier est une inquiétude, et il faut commencer par dire qu’elle est fondée.

Ce que « techno » vise légitimement

Il n’y a rien d’absurde à s’alarmer de la concentration du pouvoir politique entre les mains de quelques détenteurs de capital technologique. C’est un phénomène réel, il est documenté, et il n’a pas besoin d’être exagéré pour être préoccupant.

Mais ce phénomène a un nom, et ce nom n’est pas fascisme. Il s’appelle oligarchie, et sa variante contemporaine techno-oligarchie. Sa caractéristique décisive, celle qui devrait retenir l’attention de quiconque veut le combattre, est qu’il s’agit d’un mouvement de concentration : moins de centres de décision, plus grands, moins accessibles, moins contestables. Quelques plateformes captant l’espace public, quelques fortunes finançant l’appareil d’État, quelques infrastructures dont dépend l’ensemble.

Retenons-le dès maintenant, car tout en découle : ce que l’accusation décrit correctement est l’exact inverse structurel de ce qu’elle impute. Elle voit une concentration, et elle en accuse une doctrine de la dispersion.

Si Elon Musk est souvent pointé du doigt, Peter Thiel est le nom autour duquel tout le récit s’organise : le financier de Yarvin, le fondateur de Palantir, le mentor de Vance. Si l’accusation vaut quelque part, c’est là qu’elle doit valoir. Or Thiel a exposé publiquement, ces dernières années, une vision de l’histoire qui tient en une alternative : ou bien l’accélération technologique est captée par un État mondial centralisé (c’est ce que Thiel désigne par l’Antéchrist, un pouvoir global qui promet la sécurité et obtient en échange la soumission de tous), ou bien elle se répartit entre des entités souveraines concurrentes, dont la pluralité même retient l’avènement du premier. C’est le vieux concept de katéchon, ce qui retarde la fin, appliqué à la question technologique.

On peut trouver ce vocabulaire théologique grandiloquent, il n’y a pas grand-chose de religieux dans la question de savoir qui contrôlera la technologie. Mais l’habillage n’est pas ce qui compte. Thiel emprunte le terme à Carl Schmitt, chez qui le katéchon désigne exactement ce qui empêche l’unification définitive du monde, et cet emprunt est une prise sérieuse contre l’accusation. On ne peut pas soutenir simultanément que Thiel est l’idéologue du techno-fascisme et que sa thèse centrale consiste à nommer le mal absolu un gouvernement unique disposant de la technologie.

Le coût de l’inflation verbale

On dira que le mot importe peu, que l’essentiel est l’alarme. C’est faux, et pour une raison que Paxton signalait déjà il y a vingt ans : quand tout est fasciste, plus rien ne l’est. Un terme qui désigne également un régime de mobilisation totale, un président américain, un parti de gouvernement européen et un blogueur californien n’a plus de valeur descriptive. Il ne sert qu’à faire savoir de quel côté l’on se tient.

L’erreur de nom n’est donc pas seulement inappropriée. Elle est aveuglante. En cherchant du fascisme là où il n’y en a pas, on manque le phénomène réel et l’on se prive des catégories qui permettraient de le nommer.

III. Le test

Je me base ici sur la définition du fascisme comme décrit dans mon article où je reprenais la grille du consensus académique actuel, et aucun de ses auteurs n’est réputé complaisant envers la droite radicale.

Griffin : pas de nation à faire renaître

Le noyau mythique du fascisme, selon la définition qui fait aujourd’hui référence, est un ultranationalisme palingénésique : la nation perçue comme un organisme en décadence terminale, et un mouvement radical chargé de la faire renaître de ses cendres.

Le premier terme manque entièrement. La néoréaction n’est pas nationaliste, elle est explicitement antinationaliste, et pour une raison structurelle, pas accidentelle. Dans sa lecture, le nationalisme moderne est un produit de la démocratie : c’est la souveraineté populaire qui a rendu nécessaire la mobilisation de la nation, c’est elle qui a permis la conscription de masse et la guerre totale, c’est elle qui a transformé le sujet en soldat. Ce que le fascisme porte à son incandescence, la néoréaction le tient pour la maladie même.

Le second terme manque aussi. Il y a bien, chez ces auteurs, une obsession du déclin — c’est même leur point de départ. Mais la perception de la décadence est un symptôme non spécifique : elle anime le fondamentalisme religieux, le marxisme, et jusqu’au libéralisme dans ses phases révolutionnaires. Ce qui fait le fascisme n’est pas le constat de décadence, c’est le mythe de la renaissance d’un corps collectif. Or il n’y a pas de corps collectif à ressusciter dans le patchwork. Il n’y a pas de peuple-phénix, pas d’homme nouveau, pas de destin historique. Il y a des juridictions concurrentes et des résidents qui circulent.

Payne : le style, et la négation qui manque

La grille du « minimum fasciste » est plus exigeante encore, parce qu’elle ajoute à l’idéologie deux dimensions que l’on néglige toujours : les négations et le style.

Sur les négations, le bilan est mixte.

L’antilibéralisme paraît d’abord validé : les auteurs néoréactionnaires rejettent la souveraineté populaire, le parlementarisme, l’égalité comme horizon et les droits universels. Mais le libéralisme que le fascisme entend abattre ne se réduit pas à cela. C’est aussi l’individualisme, le contrat, la propriété privée comme principe d’organisation, l’économie de marché — d’où le corporatisme, la direction politique de l’économie, la subordination de l’entreprise à la nation. Sur ce versant, la néoréaction ne rejette rien : elle radicalise. Elle pousse le contrat jusqu’à en faire la forme de la souveraineté elle-même, et la propriété jusqu’à faire du territoire un actif détenu par des actionnaires. Le critère est donc à moitié rempli, et l’autre moitié est occupée par son contraire.

L’anticommunisme est sans objet, faute d’objet : Payne décrivait des mouvements qui se définissaient contre un parti révolutionnaire de masse et une menace insurrectionnelle réelle. Ce que Yarvin combat sous le nom de Cathédrale n’est pas un parti mais un consensus institutionnel, qu’il fait d’ailleurs descendre du puritanisme et non de Marx.

L’anticonservatisme, qui est le critère décisif de Payne, est frontalement raté. Le fascisme n’est pas une droite réactionnaire : il veut dépasser les élites traditionnelles, l’ordre bourgeois et le conservatisme passif, et créer un ordre nouveau plutôt que restaurer l’ancien. Yarvin fait exactement l’inverse. Il se dit lui-même restaurationniste, et regrette de n’avoir pu appeler son courant « restauration ». Son projet est de rendre au pouvoir la forme explicite, patrimoniale et transférable qu’il avait avant la démocratie. C’est une réaction au sens strict, ce qui est précisément ce que le fascisme n’est pas.

Sur le style, il n’y a même pas matière à discussion, et c’est là que la comparaison devient embarrassante. Le fascisme selon Payne suppose un mouvement de masse structuré, souvent paramilitaire, une uniformisation symbolique, un culte de la jeunesse et de la virilité, une esthétisation de la violence. La néoréaction est un corpus de blogs. Elle n’a ni parti, ni congrès, ni uniforme, ni cortège, ni milice, ni martyrs. Ses auteurs ne se sont jamais rencontrés pour la plupart, et passent l’essentiel de leur temps à se contredire les uns les autres. Vouloir plaquer sur cela une catégorie forgée pour décrire les chemises noires relève du contresens pur.

Paxton : un comportement politique qui n’existe pas

L’approche par le processus donne le même résultat, avec une nuance qu’il faut concéder.

Paxton définit le fascisme comme un comportement politique en cinq étapes : création d’un mouvement, enracinement, conquête du pouvoir, exercice, radicalisation. La première condition manque, et donc toutes les suivantes. Il n’y a pas de mouvement. Il n’y a pas non plus de parti de militants nationalistes, ni de violence rédemptrice, ni de nettoyage interne, ni d’expansion extérieure — la définition de Paxton est une conjonction, et elle échoue sur la quasi-totalité de ses termes.

La nuance est ailleurs, et elle est sérieuse. Paxton insiste sur un point que les autres négligent : les fascistes n’ont jamais pris le pouvoir seuls, mais par une collaboration avec les élites traditionnelles qui acceptent de sacrifier les libertés démocratiques. C’est le seul critère paxtonien qui offre une prise sur la situation actuelle, et j’y reviendrai en traitant de la transition. Retenons pour l’instant que la prise porte sur les circonstances, non sur la doctrine.

Linz : le régime qui n’a besoin de personne

Voici le critère qui me paraît le plus décisif, et le moins invoqué.

La distinction de Linz entre autoritarisme et totalitarisme tient en une formule : les régimes autoritaires ont des citoyens apathiques, les régimes totalitaires exigent des militants. Le fascisme appartient sans ambiguïté à la seconde catégorie. Il ne se contente pas de l’obéissance, il réclame l’adhésion, l’enthousiasme, la participation aux liturgies. C’est une technique de mobilisation avant d’être une doctrine.

Or le néocaméralisme ne demande absolument rien de tel. Il produit structurellement des clients, pas des militants. Le résident d’un patch n’a ni à croire, ni à défiler, ni à se sacrifier ; il paie, il consomme un service de gouvernance, et il s’en va s’il n’est pas satisfait. Il n’existe aucune fonction, dans ce dispositif, pour la ferveur.

Et l’on peut aller plus loin, car ce n’est pas seulement une conséquence : c’est une doctrine explicite. Yarvin a théorisé ce qu’il appelle le passivisme — l’injonction faite à ses lecteurs de ne pas s’organiser, de ne pas militer, de ne pas manifester, de ne rien faire d’autre que comprendre. Le raisonnement est que la Cathédrale se nourrit de l’adversité, qu’occuper l’espace médiatique revient à la renforcer, et que le pouvoir réel ne se joue pas dans le bruit public mais dans l’appareil.

Il faut se garder d’en tirer plus que ce qu’il y a. Ce n’est pas un renoncement au pouvoir mais un pari élitiste, convertir quelques dizaines de responsables et attendre l’occasion, jusqu’à un changement de régime si administratif que personne ne le remarquerait. C’est une visée révolutionnaire, mais c’est précisément ce qui range la chose ailleurs. Le critère de Linz ne porte pas sur l’ambition, il porte sur le mécanisme. Le fascisme a besoin de foules et il en fabrique ; Yarvin les congédie par principe, et c’est ce qui le sépare des partisans de l’alt-right de Bannon qui ont fait élire Trump en 2016, avec toute une stratégie qui consistait au contraire à aller chercher les électeurs manquants. Une doctrine qui tient la mobilisation populaire pour contre-productive ne peut pas remplir un critère dont la mobilisation populaire est le contenu. Il n’existe pas de fascisme sans foule.

Giovanni Gentile : l’État éthique contre l’État-entreprise

Reste la comparaison la plus instructive, celle qui oppose les deux doctrines dans leur formulation la plus rigoureuse.

Le philosophe officiel du régime mussolinien, Giovanni Gentile, a laissé du fascisme un exposé doctrinal complet, et il tient dans quelques thèses. L’individu isolé du libéralisme est une abstraction ; l’être humain n’est réel qu’en tant qu’être communautaire. La liberté ne se trouve que dans l’État, qui est l’autorité. Chaque droit devient un devoir envers la patrie, l’individu et l’État ne faisant qu’un. Le versant pratique de cette doctrine : la sacralisation de la politique, la religion laïque, les liturgies de masse, la conquête des âmes par la foi politique plutôt que des corps par la force.

Le néocaméralisme est l’inverse terme à terme. L’État y est une entreprise productrice d’un service, le gouvernement une fonction de direction, la légitimité un fait de performance mesurable. Le souverain-PDG ne demande à personne de se fondre en lui, ne prétend rien sur la nature de l’individu, ne propose ni destin ni communion. C’est ce que Yarvin appelle formaliser : rendre le pouvoir explicite, comptable, transférable — soit exactement le contraire d’une sacralisation.

Le fascisme est l’État qui prétend contenir votre âme. Le néocaméralisme est l’État qui n’a aucune opinion sur votre âme.

On peut trouver le second glaçant. C’est même une objection sérieuse, et elle est formulée avec constance par la droite identitaire, qui reproche à Yarvin de réduire la cité à un actionnariat et le citoyen à un client. Mais c’est une objection inverse de celle qu’on lui adresse. On ne peut pas reprocher à un même système d’être trop peu communautaire et d’être fasciste.

IV. Le mot juste existe

Ce que Rochedy nomme correctement

Puisque « fasciste » ne convient pas, il faut dire ce qui conviendrait. Julien Rochedy, dans le livre qu’il a récemment écris sur le sujet, propose techno-césarisme. Je trouve qu’il a raison sur le plan lexical.

Le césarisme est une catégorie distincte, ancienne, et parfaitement établie. Le sociologue Max Weber y voit un mode de légitimation charismatique du pouvoir personnel ; Gramsci le décrit comme l’arbitrage d’un homme fort dans une situation d’équilibre bloqué entre forces sociales, et prend soin de distinguer un césarisme progressif d’un césarisme régressif. Ni l’un ni l’autre n’y voit un fascisme, et pour cause : le césarisme ne suppose ni parti de masse, ni mythe de renaissance nationale, ni homme nouveau, ni milice. Il ne remplit aucun des critères que nous venons d’examiner. Napoléon III en est le cas canonique, et personne ne le tient pour un précurseur de Mussolini.

Yarvin a écrit qu’il fallait retirer leurs fonctions à l’ensemble des employés du gouvernement (RAGE = Retire All Gouvernment Employees). Il a parlé de redémarrage, d’exécutif fort, de pouvoir assumé et sans partage pour défaire l’appareil existant. Ce n’est pas une lecture malveillante de ses adversaires, c’est ce qu’il dit. Il y a bien, dans ce corpus, un moment centralisateur revendiqué. Et il faut une figure charismatique pour le déclencher. Mais un césarisme est un moment, non un régime. César n’est pas une constitution ; c’est ce qui advient quand une constitution ne fonctionne plus. Le techno-césarisme décrit donc, au mieux, une phase de rupture. Il ne décrit pas l’état visé, qui est une dispersion des souverainetés — et l’on ne peut pas nommer un projet par la crise qu’il traverse plutôt que par la structure qu’il vise, sans quoi la Troisième République serait un régime de coup d’État et les États-Unis une monarchie militaire.

Reste évidemment à savoir comment l’on passe du premier à la seconde. C’est la vraie question, elle est redoutable, et elle n’a rien à voir avec le fascisme. Mais il faut d’abord dire ce qu’est cette structure visée, car presque tout le malentendu tient à ce qu’on ne l’a pas décrite.

V. Le cadre n’est pas le contenu

Deux propositions qu’on ne cesse de confondre

Il y a dans le corpus de Yarvin deux idées que l’on cite toujours ensemble et qui n’appartiennent pas au même ordre. Les confondre est l’erreur qui rend l’accusation possible.

Le néocaméralisme est une proposition de premier rang : voici comment un territoire devrait être gouverné selon lui, par un souverain unique, responsable devant des actionnaires, jugé sur sa performance. C’est une thèse sur le bon gouvernement.

Le patchwork est une structure de second rang : voici comment doivent coexister des territoires gouvernés différemment. Ce n’est pas une thèse sur le bon gouvernement, c’est une thèse sur la coexistence des gouvernements. Le libertarien américain Robert Nozick avait posé la distinction avec netteté en décrivant sa méta-utopie : le cadre n’est pas une utopie parmi d’autres, c’est le lieu où les utopies s’essaient, et il ne peut pas lui-même être l’une d’elles sans se détruire.

Yarvin, il faut le dire, glisse constamment de l’un à l’autre. Il décrit le patchwork et il le peuple aussitôt de ses préférences, si bien qu’on peut lire son cadre comme la simple démultiplication de sa propre solution. C’est précisément la lecture que font ses adversaires, et elle a une conséquence lourde : si le patchwork n’était que mille fois le même régime, alors la fragmentation ne serait qu’un moyen d’universaliser une forme unique, et l’accusation d’unification retrouverait toute sa force.

Il faut donc soutenir explicitement ce que Yarvin laisse implicite : le cadre est indifférent au contenu des patchs. Un patch peut être démocratique. Il peut être communiste. Rien dans la structure ne l’interdit, et si quelque chose l’interdisait, ce ne serait plus une structure mais un régime.

Mille Liechtenstein, mille Singapour

L’exemple que prend Hans-Hermann Hoppe dans Democracy: The God That Failed est révélateur. La multitude de Liechtenstein qu’il appelle de ses vœux ne vaut pas d’abord par sa forme mais par sa taille : plus une entité est petite, plus la sortie est aisée, plus le gouvernant est tenu de se modérer. Or Hoppe suppose que cette contrainte produira de petites entités homogènes, contractuelles, fondées sur la propriété et dotées d’un appareil minimal.

Singapour est presque exactement l’inverse du Liechtenstein: une capacité étatique considérable, une technocratie méritocratique, une planification urbaine dirigiste, un logement largement public, un moralisme d’État assumé et un illibéralisme revendiqué.

Que les deux soient également possibles dans un patchwork n’est pas une faiblesse du dispositif : c’en est la définition. Et rien n’oblige à s’arrêter là. Une théocratie amish, une cité monastique, une commune anarchiste, une république patricienne, une charter city administrée par des algorithmes — le cadre ne dit rien de leur valeur. Il dit seulement qu’aucune ne peut s’imposer aux autres, et que l’on peut quitter chacune d’elles.

C’est le point où la comparaison avec le fascisme cesse d’être discutable pour devenir absurde. Le fascisme veut un régime pour tous. Le patchwork veut autant de régimes que de patchs, et aucun pour tous.

VI. L’expérience de pensée a déjà été menée mille fois

Le décor par défaut du space opera

Il y a un endroit où cette architecture ne choque personne, et où elle sert de décor depuis quarante ans : la science-fiction.

Chez Ada Palmer — qui est historienne de la Renaissance, ce qui n’est pas indifférent — connue pour sa tétralogie Terra Ignota, l’humanité est répartie en sept Ruches non territoriales, chacune avec son propre droit et son propre système politique, que l’on choisit à l’âge adulte et que l’on peut quitter, ceux qui n’en veulent d’aucune relevant encore de trois régimes juridiques distincts. Chez Neal Stephenson, ce sont les quasi-nations franchisées du Samouraï virtuel, dans lesquelles on entre comme dans une enseigne, puis les nations de L’Âge de diamant, tenues ensemble par un protocole économique commun qui ne régit rien d’autre que leurs échanges. Chez Alastair Reynolds, c’est la Ceinture Rutilante de La Cité du gouffre : dix mille habitats en orbite d’un même monde, chacun avec son organisation sociale propre, des résidents qui circulent entre eux, et le droit pour un habitat de quitter l’ensemble.

On peut allonger la liste, de nombreux auteurs de SF ont traité du sujet. Le point n’est pas qu’un auteur ait eu l’idée : c’est qu’aucun de ces mondes n’a jamais été lu comme fasciste, ni ses auteurs soupçonnés d’écrire des manuels autoritaires. La pluralité des souverainetés paraît normale dès qu’on la place dans l’espace.

La variable que la fiction a isolée

Il y a mieux, et c’est ce qui donne à ce détour son intérêt réel. La science-fiction a fait tourner l’expérience assez souvent pour en isoler la variable décisive.

Prenez le cyberpunk classique, Neuromancien, Blade Runner, et sa reprise contemporaine dans Cyberpunk 2077. On y trouve tous les ingrédients du néocaméralisme, et Night City les réunit au complet : une cité libre, formellement détachée de l’État fédéral et gouvernée par un conseil de corporations, où le résident est un client de services privés jusque dans la sécurité et le soin. C’est un patch en bonne et due forme. Et c’est une dystopie que personne ne discute. Prenez maintenant Palmer, Stephenson, Reynolds : mêmes ingrédients, et l’on obtient des mondes habitables, parfois enviables.

Qu’est-ce qui change ? Une seule chose. Dans le cyberpunk, la souveraineté privée est captive : la corporation est un monopole territorial sans concurrent, il n’y a pas de porte. Chez les seconds, elle est concurrentielle : on part, et c’est le fait de pouvoir partir qui rend tout le reste supportable.

La fiction a donc tranché, et dans le sens qui nous intéresse : ce n’est pas la forme du gouvernement qui produit la dystopie, c’est la fermeture de la sortie. Ce que « techno-fascisme » décrit correctement, c’est le cyberpunk — la souveraineté privée sans patchwork, la corporation sans exit. C’est-à-dire exactement la techno-oligarchie dont nous avons dit qu’elle était une inquiétude légitime, et l’inverse structurel de ce que la néoréaction propose. L’accusation ne se trompe pas d’inquiétude. Elle se trompe d’objet.

À quoi ressemblerait vraiment un techno-fascisme? La science-fiction en offre aussi la version parfaite. Elle s’appelle l’Imperium de Warhammer 40 000 : un Empereur-Dieu momifié, un culte des reliques, une croisade permanente, une purification de l’espèce, une mobilisation totale de milliards d’hommes, une esthétique du sacrifice, et un mythe de renaissance de l’humanité qui traverse l’ensemble. Tous les critères examinés plus haut, sans exception.

Ce qu’il faut concéder

La fiction ne prouve rien. Les auteurs choisissent des mondes pluriels pour des raisons dramaturgiques, c’est un artefact de narration.

Il y a d’ailleurs une raison matérielle à ce que l’espace rende le pluralisme crédible, et elle est instructive. La distance y rend la sortie physiquement possible et la répression prohibitivement coûteuse. C’est mot pour mot le raisonnement de Hoppe sur l’impraticabilité de la contrainte, et c’est aussi ce que Thiel désigne en nommant ses trois échappatoires : le cyberespace, l’espace, l’océan. Le Seasteading Institute n’est pas une lubie parallèle à la science-fiction, c’est la même intuition tentée en dur — et son échec relatif indique assez que la difficulté n’est pas d’imaginer le patchwork, mais de trouver où le poser.

VII. Ce que le patchwork offre à la gauche

Un critère qui ne trie rien

Un cadre indifférent au contenu doit pouvoir accueillir tout ce qui peut être imaginé et soutenu par suffisamment de personnes pour le rendre possible concrètement. C’est même le seul test sérieux du pluralisme, et il faut donc le passer sans tricher : que devient la gauche dans un patchwork ?

Commençons par le grief qui subsiste. Une fois écartés la technologie, les milliardaires et le vocabulaire monarchique, il ne reste au fond qu’un reproche doctrinal : la néoréaction rejette la démocratie. Or ce reproche ne discrimine rien, et j’ai consacré un article entier à le montrer. La critique de la démocratie formelle est un lieu commun de la gauche depuis Marx : démocratie bourgeoise, démocratie administrée, post-démocratie, on ne compte plus les formulations. Mais il n’est même plus besoin de remonter si loin. En février dernier, un sociologue foucaldien, Geoffroy de Lagasnerie, publiait chez Flammarion un manifeste soutenant que la règle majoritaire est la loi du plus fort maquillée en procédure, que la souveraineté populaire est une abstraction vide, que le vote est un acte de domination sur autrui, et que le droit de sortie devrait primer sur le droit de vote.

Un critère qui range dans la même catégorie Curtis Yarvin et Geoffroy de Lagasnerie ne range rien du tout. Il ne fonctionne pas comme concept mais comme marqueur d’exclusion : il désigne qui est fréquentable, non ce qui est vrai. Et cette convergence n’est pas une anecdote. Quand la droite libertarienne américaine, la sociologie critique française et la théorie néoréactionnaire aboutissent au même remède — la séparation —, c’est que le diagnostic est partagé bien au-delà de ce que les camps veulent admettre.

Il faut ajouter que l’instrument lui-même est de gauche. Le couple exit / voice vient d’Albert Hirschman, homme de gauche, qui l’avait forgé en partie contre l’économiste libéral Milton Friedman. J’ai retracé ailleurs cette généalogie, et son enseignement est que le trafic intellectuel est bidirectionnel : Lagasnerie va chercher ses outils chez Nozick, les libertariens sont allés chercher les leurs chez Hirschman. Les frontières idéologiques tiennent mal dès qu’on touche à la question de l’appartenance forcée.

Ce qui survit à l’exit ouvert

Il serait tentant d’en rester là et de conclure que la gauche est bienvenue dans le patchwork puisqu’elle en réclame désormais la porte. Tentant, et malhonnête. Car l’objection immédiate est connue : à quoi bon un pluralisme dont le résultat est écrit d’avance ? Si les patchs égalitaires doivent se vider de leurs producteurs, alors le cadre n’est pas neutre, il est une machine à sélection déguisée en liberté.

L’objection porterait si l’histoire donnait raison à cette prédiction. Elle ne la donne pas, et c’est ici qu’il faut distinguer deux choses que la polémique confond systématiquement.

Il existe des communautés fondées sur la propriété commune et la rémunération indifférenciée qui ont duré des siècles. Les ordres monastiques d’Occident en sont l’exemple massif : mille ans de propriété collective, de travail sans salaire et de mise en commun intégrale, avec une productivité agricole et intellectuelle qui a structuré un continent. Les Hutterites pratiquent le même régime depuis le XVIᵉ siècle et comptent aujourd’hui plus de colonies qu’à leur origine. Les kibboutzim ont tenu plusieurs générations et bâti un pays.

Comparez avec New Harmony, dont j’ai raconté ailleurs l’effondrement en vingt mois malgré des terres fertiles, des moulins en activité, une fortune privée considérable et les meilleurs savants du continent américain. Le régime économique était le même. La différence est ailleurs, et elle est identifiable.

Dans le monastère, on n’entre pas : on demande à entrer, on est examiné, on subit un noviciat de plusieurs années, et l’on peut être renvoyé. Chez les Hutterites et les Amish, l’appartenance est confirmée à l’âge adulte par un engagement explicite, précédé chez les seconds d’une période où le jeune est autorisé à voir le monde extérieur avant de choisir. Dans tous les cas, l’entrée est coûteuse, sélective et révocable, et la sortie reste ouverte au prix de tout perdre. La sélection à l’entrée y remplit exactement la fonction que les prix remplissent dans une économie de marché : elle écarte ceux dont les préférences rendraient le système inopérant, et elle le fait avant qu’ils ne soient dedans. L’intensité religieuse ou idéologique n’est pas un ornement, c’est le mécanisme de tri.

Owen avait ouvert New Harmony à tout venant, puis reproché aux venus de n’être pas prêts. Il n’avait pas compris que le tri n’est pas un accident du communautarisme réussi : c’en est la condition.

L’honnêteté oblige d’ailleurs à noter que le cas le plus proche de nous a fini par céder. La plupart des kibboutzim se sont privatisés depuis les années quatre-vingt-dix et ont adopté des rémunérations différenciées. Ce que cela indique n’est pas que le modèle était faux, mais qu’il n’a tenu que tant que la sélection idéologique restait forte, et qu’il s’est dissous en même temps qu’elle.

La ligne de partage ne passe donc pas entre la droite et la gauche. Elle passe entre l’appartenance choisie et l’appartenance due. Un monastère cistercien et une commune anarchiste sont des associations volontaires qui trient leurs membres ; ils prospèrent dans un régime d’exit ouvert, et ils y prospéreraient mieux qu’aujourd’hui, puisqu’ils n’auraient plus à négocier leur existence avec un État central. Un État-providence universel est une association obligatoire qui ne trie personne ; il ne peut pas coexister avec la sortie libre, et c’est pourquoi aucun n’a jamais accepté de la concéder.

Le patchwork n’est pas hostile à la gauche

De là une thèse plus forte, et plus difficile à réfuter : le patchwork n’est pas hostile à la gauche, il est hostile à l’universalisme.

Il est même, pour le communautarisme égalitaire, la meilleure chance historique qui se soit présentée. Toute la tradition socialiste non étatique — Proudhon et le fédéralisme, les communalistes, les coopératives, les expériences autonomes contemporaines — a passé un siècle et demi à être écrasée entre l’État bourgeois qu’elle refusait et l’État socialiste qui l’a liquidée. Le patchwork lui offre ce qu’aucun des deux ne lui a jamais donné : le droit d’exister sans avoir à conquérir le centre. Il ne lui demande qu’une chose, et c’est le prix qu’elle doit peser : renoncer à valoir pour tous.

Nous devrions donc prendre Lagasnerie au mot sans arrière-pensée, et sans lui tendre un piège qui n’existe pas. Sa sédition est réalisable. Sa décohabitation est réalisable. Ce qui ne l’est pas, c’est de vouloir simultanément le droit de sortie et le maintien des obligations universelles sur ceux qui restent, car la seconde exigence supprime la première. Il faut choisir, et le choix n’a rien d’humiliant : les cisterciens l’ont fait, les Hutterites l’ont fait, et ils ont duré plus longtemps que la plupart des États.

Le patchwork ne demande pas à la gauche de disparaître. Il lui demande de devenir volontaire.

VIII. La couche fédérale, ou ce que le Saint-Empire savait faire

Le trou dans le patchwork

Il faut commencer par reconnaître ce qui manque à la proposition de Yarvin, et le reconnaître franchement, parce que c’est le point sur lequel tout l’édifice repose.

Le patchwork tient entièrement à la possibilité de partir. C’est la sortie qui discipline le gouvernant, c’est elle qui transforme le souverain en prestataire et le sujet en client, c’est elle qui distingue mille néocaméralismes concurrents d’une dictature répliquée mille fois. Retirez l’exit, il ne reste qu’un archipel de tyrannies locales. Yarvin le sait parfaitement : il l’écrit lui-même, un CEO-souverain sans patchwork n’est rien d’autre qu’un dictateur.

Or, dans sa description, ce droit de sortie n’existe pas. Il y a une possibilité de sortie, ce qui n’est pas la même chose. Quitter un patch suppose qu’un autre patch veuille bien de vous, et que celui que vous quittez consente à vous laisser partir. Yarvin répond que rien ne l’empêche formellement, mais que le scénario est improbable : les actionnaires d’un patch qui retiendrait ses résidents verraient la valeur de leurs propriétés s’effondrer, personne ne voulant acquérir un bien dans une juridiction dont on ne sort pas. L’argument n’est pas absurde. Il est simplement d’une autre nature que ce qu’il prétend garantir. Il décrit une incitation, pas une règle. Il postule un comportement actionnarial rationnel là où l’histoire n’enregistre à peu près que des souverains préférant la captivité de leurs sujets à la valorisation de leur patrimoine.

J’ai établi ailleurs le principe qui vaut ici : le droit de sortie n’est pas un droit qu’on exerce, c’est une autorisation qu’on vous retire. Un patchwork qui laisse cette autorisation à la discrétion de chaque patch n’a pas résolu le problème de l’appartenance forcée, il l’a seulement fractionné. Il faut donc une garantie extérieure aux patchs. Il faut une couche fédérale.

Le précédent oublié

Ce dispositif a existé. Il a fonctionné, imparfaitement, pendant plus de deux siècles, au cœur de l’Europe, et il est aujourd’hui à peu près absent des discussions sur le patchwork. C’est le Saint Empire Germanique.

La paix d’Augsbourg, en 1555, est connue pour un principe : cuius regio, eius religio, le prince fixe la confession de son territoire. Ce que l’on retient beaucoup moins, c’est la contrepartie dont ce droit est assorti. Le sujet qui ne veut pas de la confession de son prince conserve la faculté de vendre ses biens et de quitter le territoire, sans que sa personne ni son patrimoine puissent être retenus. Les juristes l’appelleront le ius emigrandi, le droit d’émigrer.

Il faut mesurer ce que cela signifie. Un traité impérial garantit, au-dessus des souverains territoriaux et contre eux, la faculté de sortir du régime sous lequel on est né. Le prince obtient la souveraineté sur le contenu ; il ne l’obtient pas sur les corps. C’est exactement l’articulation que le patchwork réclame et que Yarvin laisse en suspens : plein pouvoir du gouvernant à l’intérieur, droit de partir garanti de l’extérieur.

Il ne faut évidemment rien idéaliser. Le dispositif était borné à quelques confessions, l’exercice du droit était coûteux — on vend mal ses terres quand on part sous contrainte — et il fut parfois retourné en son contraire, tel prince expulsant ses dissidents au nom du principe même qui aurait dû les protéger. Une garantie fédérale n’abolit pas les rapports de force ; elle les encadre, ce qui est déjà considérable.

Et l’objection selon laquelle l’Empire n’aurait organisé qu’un pluralisme religieux, non politique, ne tient pas à l’examen. Ce que ce corps abritait, ce sont des principautés dynastiques, des principautés ecclésiastiques dont le souverain était élu par un chapitre, des villes libres gouvernées en républiques par leurs conseils, des territoires de chevalerie relevant directement de l’Empereur — plus d’un millier d’entités, dans le même espace juridique et sous la même garantie. C’est une pluralité de formes de gouvernement, et pas seulement de credo.

Le cahier des charges fédéral

Le même corps impérial fournit, mieux qu’un précédent, une liste de fonctions. Elle est courte, et sa brièveté est l’essentiel.

À la fin du XVe siècle, l’Empire se dote d’une paix publique perpétuelle qui abolit la faculté pour un membre de faire la guerre à un autre. Il institue au même moment une chambre de justice chargée d’arbitrer les litiges entre territoires, tribunal dont les juges étaient en partie désignés par les États eux-mêmes, ce qui le soustrayait au contrôle exclusif de l’Empereur. Viennent ensuite des échelons intermédiaires chargés de faire exécuter les sentences et de lever les contingents.

Interdiction de la guerre privée, arbitrage des différends, exécution des décisions. Ajoutez-y la garantie du droit de sortie et la défense extérieure, et vous avez l’intégralité de ce qu’une couche fédérale doit faire dans un patchwork.

Il faut être aussi précis sur ce qu’elle ne doit pas faire. Pas de fiscalité générale : une capacité de prélèvement direct sur les résidents transforme immédiatement le fédéral en centre, et le centre en Minotaure. Pas d’harmonisation des régimes internes : un fédéral qui édicte des standards de gouvernance a détruit l’objet même qu’il garantissait. Pas de droits fondamentaux opposables à l’intérieur des patchs, surtout — car un catalogue de droits universels appliqué au-dedans reconstitue par la porte de la justice l’uniformité qu’on avait chassée par celle de la souveraineté. C’est très exactement le mécanisme par lequel les fédérations existantes se sont muées en États, la Cour suprême américaine imposant ses standards aux États fédérés, la Cour de justice européenne la primauté du droit communautaire sur les constitutions nationales. Le juge fédéral est le vecteur de centralisation le plus efficace jamais inventé, précisément parce qu’il avance au nom des libertés.

Le fédéral garantit qu’on peut sortir. Il n’a rien à dire sur ce dont on sort.

Le dilemme

Reste une objection. Une fédération assez faible pour ne pas absorber ses membres est trop faible pour les protéger. Le Saint-Empire n’a jamais avalé ses principautés — c’est même le reproche qu’on lui a fait pendant deux siècles, cette monstruosité juridique dont Voltaire raillait qu’elle ne fût ni sainte, ni romaine, ni un empire. Il n’a pas non plus survécu à la première puissance centralisée venue : Napoléon l’a liquidé en quelques mois. Huit siècles de pluralisme effacés par un État administratif issu de la Révolution.

Inversement, une fédération assez forte pour se défendre finit toujours par supprimer la sortie. En 1861, la défaite des Confédérés ne règle pas seulement la question de l’esclavage aux États-Unis, elle établit que l’appartenance à l’Union est irrévocable, et transforme un pacte entre États en organisation à adhésion obligatoire. La Suisse elle-même, qui est le cas le plus favorable qu’on puisse invoquer, a réglé par les armes la tentative de sécession de ses cantons catholiques avant de se doter d’une constitution fédérale qui ne reconnaît aucun droit de retrait.

C’est la contrainte de Jouvenel appliquée au patchwork. Dans Du Pouvoir, Bertrand de Jouvenel a montré que le pouvoir, une fois institué, tend structurellement à s’accroître et à absorber tout ce qui l’entoure. Il ne se déconcentre presque jamais volontairement : chaque crise, chaque nécessité technique, chaque exigence de coordination lui fournit un prétexte d’extension. Si cette logique est exacte, alors la couche fédérale destinée à garantir le droit de sortie n’est pas une protection du dispositif : elle en est le fossoyeur désigné. On aurait bâti, en pleine connaissance de cause, l’instrument même de sa liquidation future.

Deux réponses, dont aucune ne suffit

La première est celle de Hoppe, et elle est stratégique plutôt que juridique. Sa dispersion en mille Liechtenstein n’est pas une coquetterie institutionnelle : elle vise l’impraticabilité de la répression. Un centre peut recentraliser une fédération de douze membres ; il s’épuise sur mille entités dispersées, de statuts hétérogènes, sans capitale à prendre ni appareil unique à capturer. La multiplicité n’est pas un ornement du patchwork, elle en est la défense passive. L’argument est réel, et l’Empire le confirme en partie : il a résisté des siècles aux entreprises d’unification de l’intérieur, et n’est tombé que devant une puissance venue du dehors.

La seconde est plus déplaisante, et je la crois plus vraie. La garantie ultime du droit de sortie n’est pas un texte, c’est une capacité. L’Empire tenait parce que ses princes étaient armés et que sa justice pouvait mettre un contrevenant au ban, c’est-à-dire autoriser les autres à l’exécuter. La Suisse tient parce qu’elle a une milice et que chaque canton fut longtemps son propre corps militaire. Le fédéralisme réel n’a jamais reposé sur le consentement des puissants à leur propre limitation, mais sur le coût prohibitif de la contrainte.

Autrement dit : un patchwork n’est viable que si ses parties conservent les moyens de refuser. C’est, je le concède volontiers, une réponse peu satisfaisante pour qui cherchait une architecture élégante. Elle a le mérite d’être conforme à ce que ce corpus soutient par ailleurs : en dernière instance, quand aucune procédure ne tranche plus, le dernier tribunal reste la guerre.

IX. Où le corpus est réellement vulnérable

Le lecteur aura remarqué que la section précédente s’achevait sur un aveu. Il faut continuer dans cette direction, car rien de ce qui précède n’établit que la proposition néoréactionnaire soit bonne. Cela établit qu’elle n’est pas ce qu’on dit qu’elle est. Il reste à dire où elle est faible, et il se trouve que ce n’est nulle part où on l’attaque.

La transition

Comment passe-t-on d’un État unitaire à un patchwork ?

La question paraît technique. Elle est mortelle. Car il n’existe qu’une manière connue de démanteler un appareil administratif centralisé, et c’est de s’en emparer d’abord. Il faut un exécutif assez fort pour défaire ce qui existe, ce qui suppose de commencer par concentrer le pouvoir qu’on prétend disperser. C’est exactement ce que Yarvin propose lorsqu’il parle de redémarrage, de pouvoir sans partage et de retrait en bloc des fonctionnaires fédéraux — et c’est là, précisément là, que le mot césarisme cesse d’être une injure pour devenir une description.

L’objection s’aiguise elle-même dès qu’on invoque Jouvenel, ce que ce corpus fait sans cesse. Si le pouvoir central ne fait jamais que croître, s’il ne se déconcentre pas volontairement, si toute crise sert de prétexte à son extension, alors le césarisme fragmentateur est une contradiction dans les termes. On n’a jamais vu un pouvoir absolu se saisir de tout pour se dissoudre ensuite en mille souverainetés concurrentes. Ce qu’on a vu, invariablement, ce sont des pouvoirs d’exception qui se prolongent, et des dictateurs de salut public qui découvrent après coup que le salut public exige leur maintien.

Je ne connais pas de réponse satisfaisante à cela. Le corpus n’en fournit pas. On peut soutenir que les moyens sont séparables de la fin ; on ne peut pas le soutenir en s’appuyant sur Jouvenel, qui affirme le contraire. C’est la première fissure, et c’est la plus large.

L’asymétrie de la sortie

La deuxième a déjà été rencontrée. Dans le patchwork, on ne sort que si un autre patch consent à vous prendre. Une sortie conditionnée à l’accueil n’est pas un droit : c’est une chance, et les chances se distribuent selon ce que l’on apporte.

L’ingénieur, le médecin, le détenteur de capital trouveront preneur. Le vieillard, le malade, l’homme sans qualification particulière trouveront des portes closes, et leur liberté de partir sera formelle. Un patchwork ne garantit la sortie de tous que s’il existe des patchs à entrée ouverte — c’est-à-dire des patchs disposés à accueillir ceux dont personne ne veut. Rien, dans le dispositif, n’assure qu’il en existera.

C’est la vieille objection de Hirschman, et j’ai reconnu ailleurs qu’elle n’a jamais reçu de réponse satisfaisante : la sortie facile profite d’abord aux mieux dotés, et ceux qui restent héritent d’une institution privée de ses défenseurs les plus capables. Elle vaut contre l’universalisme redistributif, on l’a vu. Elle vaut tout autant contre nous.

Les actionnaires ne sont pas les résidents

La troisième fissure est plus technique et sans doute plus grave, parce qu’elle touche le mécanisme lui-même.

Tout l’argument de la bonne gouvernance repose sur une chaîne : le patch appartient à des actionnaires, les actionnaires veulent maximiser la valeur, la valeur dépend de la satisfaction des résidents, donc les actionnaires ont intérêt à bien gouverner. Chaque maillon est discutable, et le deuxième surtout.

La valeur d’un territoire ne dépend pas nécessairement du bien-être de ceux qui l’habitent. Elle peut dépendre d’une rente — un gisement, un détroit, une position fiscale, une infrastructure dont d’autres ont besoin. Dans ce cas, le résident n’est pas le client : il est un coût. Et l’on retrouve alors la configuration que l’histoire connaît bien, celle des économies d’extraction, où le gouvernant tire son revenu d’ailleurs que de ceux qu’il administre, et où il n’a par conséquent aucune raison de les ménager. Hoppe lui-même l’a établi à propos du monarque propriétaire : ce qui discipline le souverain, c’est que sa richesse soit indexée sur la substance productive de son domaine. Rien ne garantit qu’elle le soit.

Ajoutons que les actionnaires n’habitent pas nécessairement le patch qu’ils détiennent. Une gouvernance dont les propriétaires vivent ailleurs, ne subissent aucune de ses décisions et n’en perçoivent que le dividende n’est pas exactement une nouveauté institutionnelle. Elle porte un nom, et ce nom est colonie.

Ce que Paxton, seul, permet encore de dire

Il reste un critère du test qui n’a pas été écarté, et il faut y revenir.

Paxton insiste sur le fait que les fascistes ne sont jamais arrivés au pouvoir par leurs seules forces, mais par une collaboration avec des élites traditionnelles disposées à sacrifier les libertés démocratiques pour écraser ce qu’elles redoutaient davantage. Ce critère ne dit rien de la doctrine ; il dit tout des circonstances.

Or les circonstances sont celles-ci : la néoréaction n’a ni parti, ni militants, ni argent propre. Si elle accède à quoi que ce soit, ce sera par les acteurs qui la financent et l’invitent — c’est-à-dire par une fraction de la techno-oligarchie dont nous avons dit, dès le début, qu’elle constitue un phénomène de concentration. Et l’on doit alors poser la question dans toute sa brutalité : pourquoi des acteurs dont la position repose sur des infrastructures uniques, des monopoles de fait et des contrats d’État, travailleraient-ils à un ordre dont le principe est la concurrence entre juridictions et la faculté de les quitter ?

Rien ne l’assure.

On me dira qu’il existe au moins une réponse, et je viens de la donner : Thiel fournit une raison doctrinale pour laquelle un homme de la tech peut vouloir la dispersion, à savoir qu’un monde unifié est celui où sa propre position finirait absorbée avec le reste. L’argument est recevable et je ne le retire pas. Il ne suffit pas non plus. Une intention déclarée n’est pas une incitation structurelle, et l’histoire des doctrines est pleine d’hommes qui ont sincèrement voulu la limitation du pouvoir jusqu’au jour où ils l’ont détenu.

Une doctrine ne contrôle pas ceux qui s’en réclament, et il est parfaitement concevable que le patchwork serve de justification théorique à une opération qui produira exactement son contraire. Ce serait un cas parmi d’autres d’idées choisies par le pouvoir plutôt que de pouvoir conquis par les idées — ce dont ce corpus a lui-même fourni la théorie.

Il faut poser une dernière question, et c’est celle que le corpus ignore le plus complètement : que deviennent, dans un patchwork, les grandes firmes technologiques ?

Elles ne sont pas des patchs. Un patch est un territoire dont on relève et dont on peut partir ; une plateforme mondiale est une couche transversale qui opère à l’intérieur de tous les patchs à la fois, sans en être aucun. Son pouvoir ne tient pas à la souveraineté mais à l’infrastructure, et la sortie ne l’atteint pas : changer de juridiction ne vous fait pas changer de système d’exploitation, de réseau de paiement, de constellation satellitaire ou de modèle de langage.

Il y a pire, et c’est le vrai coût de l’objection. La fragmentation politique pourrait aggraver la concentration technique au lieu de la corriger. Un patch de deux cent mille habitants ne produit ni semi-conducteurs, ni centres de calcul, ni orbites : il les loue. Plus les unités politiques sont petites, plus elles dépendent d’un fournisseur qu’aucune d’elles ne peut contraindre, et qui n’a lui-même aucune porte à craindre. On aurait brisé le monopole territorial du souverain en laissant intact le monopole d’infrastructure — c’est-à-dire, très exactement, la configuration que nous avons identifiée plus haut comme celle du cyberpunk.

On peut répondre, avec Thiel, que la pluralité des souverainetés empêche au moins la fusion du pouvoir technique et du pouvoir politique en un point unique, et c’est vrai. Ce n’est pas suffisant. Une couche fédérale chargée de garantir la sortie devrait sans doute garantir aussi l’accès aux infrastructures dont dépend l’exercice de cette sortie — ce qui la rendrait immédiatement plus lourde que tout ce que j’ai concédé dans la section précédente, et rouvrirait le dilemme que je n’ai pas su fermer.

X. Deux registres, et pourquoi ils ne se contredisent pas

Cette prise de position appelle une explication personnelle, car j’ai défendu ailleurs des positions que l’on peut croire incompatibles avec ce qui précède.

J’ai soutenu la nécessité d’une curation publique du patrimoine culturel, d’un traitement régalien strict des cultes importés, d’une citoyenneté conditionnelle, d’une inversion des flux migratoires. Ce sont des mesures étatiques, et elles supposent un centre capable d’agir sur l’ensemble d’un territoire. Comment les tenir en même temps qu’une doctrine de la fragmentation ?

La réponse est qu’elles ne relèvent pas du même rang. Le libéralisme à géométrie variable est une position de second rang, formulée à l’intérieur de l’État-nation tel qu’il existe, sous trois contraintes qui ne sont pas négociables aujourd’hui : l’appartenance obligatoire, l’État-providence universel, et des frontières politiques données. Sous ces contraintes, il n’existe pas de solution non étatique au problème de l’immigration de peuplement ou du financement d’une culture hostile à ceux qui la financent. Le patchwork est une position de premier rang, qui suppose que ces contraintes tombent.

Et sous cette hypothèse, la quasi-totalité de ce que j’ai proposé devient sans objet. Le contrôle de l’entrée n’a plus besoin d’une politique migratoire : il relève du droit d’admission de chaque patch, exactement comme celui d’une copropriété ou d’un club. La question du financement culturel disparaît avec la fiscalité générale : nul ne peut plus être contraint de payer pour sa propre dissolution symbolique, puisque nul n’est contraint de payer pour quoi que ce soit qu’il n’a pas choisi. Le traitement des cultes se règle par les conditions d’appartenance, sans police doctrinale ni régime d’exception.

Le programme régalien n’est donc pas le contraire du patchwork. Il en est le succédané dégradé en régime d’appartenance obligatoire. C’est parce que la sortie est fermée que l’on est réduit aux moyens étatiques — et ceux qui ferment la sortie devraient méditer qu’ils produisent eux-mêmes l’illibéralisme qu’ils dénoncent.

Il reste un test, et il tranche. Toutes ces mesures portent sur l’entrée et sur les conditions d’appartenance. Aucune ne porte sur l’interdiction de partir. Contrôler qui entre relève du droit d’association ; contrôler qui sort revient à revendiquer une propriété sur les personnes. Regardez le sens dans lequel les barbelés sont orientés : c’est la seule vérification qui ne trompe jamais.

Quant à ce que la néoréaction m’apporte, il faut le dire modestement. Je me suis longtemps considéré libertarien, et je tiens ce corpus pour la conséquence logique de ce que j’y cherchais. Il ne s’agit pas d’un programme, et je doute qu’il soit applicable en l’état. Il s’agit d’une heuristique : là où je me demandais autrefois, pour tout problème politique donné, quelle était la solution libérale, je me demande désormais quelle est la solution néoréactionnaire — et je constate que sur la plupart des sujets, les deux coïncident, à ceci près que la seconde sait pourquoi.

Conclusion

Si le projet de la néoréaction était de faire des États-Unis une monarchie, ce mouvement n’aurait strictement rien d’original. On a fait des monarchies pendant six mille ans, et l’on n’a pas besoin de blogueurs californiens pour en concevoir une de plus.

Ce qui est proposé est autre chose : diviser une unité politique existante en une multitude de sous-unités, liées par une couche fédérale minimale, chacune libre de son propre principe de gouvernement, et que l’on peut quitter. Le mot techno-fascisme désigne une centralisation ; la proposition est une fédéralisation. L’accusation ne rate pas sa cible parce qu’elle serait excessive, mais parce qu’elle vise ailleurs — et, ce faisant, elle protège les problèmes réels du dispositif, qui sont la transition, l’asymétrie de la sortie et la nature de ceux qui s’en réclament.

Nous n’avons pas de réponse à ces problèmes-là. Nos accusateurs n’ont même pas la question.

Renvois et références

Pour les auteurs discutés : Curtis Yarvin, A Formalist Manifesto, Open Letter to Open-Minded Progressives, Patchwork ; Nick Land, The Dark Enlightenment ; Hans-Hermann Hoppe, Democracy: The God That Failed ; Robert Nozick, Anarchie, État et utopie ; Albert Hirschman, Exit, Voice, and Loyalty ; Bertrand de Jouvenel, Du Pouvoir ; Chris Bond, Nemesis ; Roger Griffin, The Nature of Fascism ; Robert Paxton, The Anatomy of Fascism ; Stanley Payne, A History of Fascism ; Juan Linz, Totalitarian and Authoritarian Regimes ; Giovanni Gentile, La Doctrine du fascisme. Côté critique : Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, Apocalypse Nerds (Divergences, 2025) ; Arnaud Miranda, Les Lumières sombres.