Julien Rochedy a écrit un livre qui arrive au bon moment. Le Temps du Centaure n’est pas un simple essai de vulgarisation sur un courant marginal de la Silicon Valley. Inscrit en faux contre la « fin de l’Histoire » théorisée par Francis Fukuyama en 1992, le constat des « maîtres du futur » — cette élite d’ingénieurs et de milliardaires de la Silicon Valley qui théorise les Lumières Sombres — est sans appel : la démocratie libérale ne produit plus d’ordre, mais du chaos, de la médiocrité et du ressentiment. Le Temps du Centaure de Julien Rochedy propose une enquête sur le « centaure techno-réactionnaire », figure hybride alliant la raison (la technologie) et la force brute (la puissance). Selon l’auteur, cette figure pourrait supplanter la « chimère woke » pour devenir la forme dominante du pouvoir occidental. Le sous-titre (Les Lumières sombres, les maîtres du futur et le retour de l’Empire) fixe une promesse : comprendre le monde qui vient avec un temps d’avance.

J’ai lu ce livre avec un intérêt particulier, non seulement parce que le sujet m’occupe depuis longtemps, mais parce que mon propre parcours idéologique ressemble étrangement à celui que Rochedy décrit chez Peter Thiel et, plus largement, chez une partie des intellectuels de la Silicon Valley. Dans les années 2000, alors dans la vingtaine et cherchant à me positionner intellectuellement, j’ai moi-même goûté au libertarianisme américain, surtout sur le net, sur des blogs divers. L’idée d’un individu souverain, d’un marché capable de s’autoréguler, d’Internet comme espace de liberté pure, me semblait alors une voie intéressante. Puis la réalité m’a fait comprendre que l’utopie libertarienne n’avait aucune chance de s’établir dans le réel. C’est précisément ce trajet — du libertarianisme enthousiaste à une lucidité plus sombre — que Rochedy retrace à travers Thiel, avant de l’élargir aux Lumières sombres et à la néoréaction.

Le livre est construit en quatre grands mouvements : Révélations, Hallucinations, Exécutions et Vers l’Empire. Cette architecture n’est pas anodine. Elle mime le parcours d’une conscience qui, partant d’une enquête biographique et intellectuelle sur Thiel, plonge dans la métaphysique politique, critique radicalement la démocratie, et finit par entrevoir la silhouette d’un nouvel Empire techno-capitaliste. Rochedy assume pleinement le caractère quasi initiatique de cette progression. Il ne s’agit pas seulement de décrire un courant d’idées ; il s’agit de faire éprouver au lecteur le basculement mental que ces idées provoquent.

I. Peter Thiel, le libertarien désenchanté

Rochedy commence, et c’est juste, par Peter Thiel. L’homme est effectivement l’une des figures les plus singulières de notre temps : entrepreneur (PayPal), investisseur, disciple du philosophe français René Girard, soutien du trumpisme, fondateur de Palantir (société américaine d’analyse de données massives, spécialisée dans les logiciels de renseignement, de surveillance et d’aide à la décision pour États et grandes entreprises, voir mon article sur leur manifeste), et théoricien discret du monde qui vient. Rochedy rappelle le parcours de Thiel à Stanford, sa découverte de René Girard, la création de PayPal, la fusion avec le concurrent d’Elon Musk, puis l’évolution intellectuelle qui mène du libertarianisme classique à une vision beaucoup plus sombre de la politique.

Le moment charnière est le long texte de 2007 intitulé Le Moment straussien. Rochedy en cite et en commente les passages essentiels. Après le 11 septembre, Thiel prend la mesure d’un nouvel ennemi pour l’Amérique : l’islamisme. Il y voit la fin d’une illusion américaine, celle selon laquelle le commerce, les droits individuels, la démocratie, la prospérité et les contrats suffiraient à neutraliser durablement la violence humaine. L’idée centrale du texte est que l’Amérique moderne, fille de Locke, a sincèrement cru pouvoir sortir de l’histoire tragique faite de guerres, de concurrences violentes et de conflits inévitables. Mais le 11 septembre lui révèle qu’il existe encore des hommes pour qui la politique n’est pas négociation, mais désignation d’un ennemi au sens schmittien du terme.

Thiel insiste sur un point capital : les terroristes n’étaient pas simplement les produits mécaniques de la misère et de la pauvreté. Ils venaient souvent de milieux relativement aisés et instruits. Ben Laden lui-même, écrit Thiel, aurait presque pu être un Rockefeller s’il était né en Amérique. Ce point détruit l’une des croyances les plus profondes du libéralisme moderne comme du progressisme : l’idée que la violence radicale naît essentiellement de la privation matérielle et qu’elle peut donc être contenue par la croissance, l’aide financière ou l’intégration au marché. Pour Thiel, la violence peut surgir du cœur même de l’homme comblé. Elle n’est pas seulement une conséquence de la pauvreté ; elle est enracinée dans une structure plus profonde de l’âme humaine. On retrouve ici encore les intuitions de René Girard.

C’est précisément cette influence girardienne qui donne à la pensée de Thiel sa profondeur théologique. Rochedy consacre de longues pages à ce point, au concept de désir mimétique, la concurrence pour les mêmes objets engendrant la violence, et il a raison de le faire, même si, comme on le verra, cela occupe une place peut-être excessive en proportion de l’essai. Dans une interview, Thiel rappelle l’idée girardienne selon laquelle l’Antéchrist se vante d’apporter aux hommes la paix et la tolérance que le christianisme aurait promises sans parvenir à les réaliser pleinement. Thiel approuve cette piste et la prolonge. Il explique que l’Antéchrist se présentera probablement comme un grand humaniste, un grand humanitaire, redistributif, philanthrope, presque communiste. Ce point est capital : l’Antéchrist n’est pas l’anti-chrétien grossier, frontalement païen ou satanique ; il est une figure post-chrétienne. On comprend alors pourquoi Thiel voit dans l’Antéchrist une caricature intensifiée du christianisme plutôt que sa simple négation extérieure.

À côté de Girard, Rochedy mentionne les autres influences majeures, dont deux philosophes allemands du 20ème siècle, Carl Schmitt et Leo Strauss, mais aussi le livre extrêmement influent de James Dale Davidson et William Rees-Mogg, The Sovereign Individual. Ce dernier ouvrage, souvent cité dans les milieux libertariens et néoréactionnaires, imagine un avenir où les technologies de l’information rendent les États-nations obsolètes et où l’individu souverain, armé de cryptographie et de mobilité, peut s’extraire des contraintes collectives. Thiel a longuement fréquenté ces idées. Ses rêves initiaux de cités indépendantes, de seasteading, de zones franches d’innovation, en découlent directement.

Rochedy montre bien comment, chez Thiel, le libertarianisme initial se fissure. L’utopie internet, l’idéologie californienne, la croyance dans les réseaux et dans l’individu souverain se heurtent à la réalité du pouvoir. Après 2001, après la révélation girardienne, après la découverte de Schmitt, Thiel ne croit plus que le commerce et les contrats suffisent. L’ennemi existe toujours. La violence est structurelle. Et le futur, loin d’être une ligne droite de progrès, peut très bien s’interrompre.

II. Métaphysique des Lumières sombres

La deuxième partie du livre plonge dans la dimension métaphysique et quasi théologique du courant. C’est ici que Rochedy déploie le plus longuement les concepts d’Antéchrist et de Katechon selon Thiel, d’extropie contre entropie, d’intelligence suprême du capitalisme, de techno-occultisme et de basculement du Progrès. Il analyse la rupture entre les Lumières françaises (dont le progrès moralisé s’épuise dans le wokisme) et les Lumières sombres, qui prônent un retour au progrès matériel et tangible (intelligence artificielle, armement, industrie, capital).

Le philosophe majeur de ce mouvement est l’Anglais Nick Land qui a incorporé des éléments de science fiction cyberpunk dans ses théories dans les années 90, avant de proposer le concept d’accélérationnisme, moment où le capitalisme commence à se comprendre lui-même comme processus d’accélération du progrès technique. Or, chez Land, ce processus produit autre chose que de la richesse ou de l’innovation : il produit surtout et en dernier ressort de l’intelligence. C’est l’aspect le plus spéculatif et peut-être le plus influent de sa pensée. Rochedy insiste sur ce point : pour sauver la modernité technique, il faudra la libérer de la modernité démocratique, égalitaire et humaniste qui prétendait pourtant l’accomplir. Autrement dit, le progrès, pour se perpétuer, devra devenir réactionnaire.

Rochedy s’appuie également sur le Traité Néoréactionnaire / Penser l’accélérationnisme de NIMH, ouvrage qu’il a lui-même publié dans sa maison d’édition Hétairie. Dans ce texte, NIMH développe une réflexion sur l’accélérationnisme en articulant notamment le concept d’extropie. L’extropie désigne la force contraire à l’entropie : là où l’entropie représente le désordre, la dissipation d’énergie, la dégradation progressive des systèmes et la montée de l’indifférenciation, l’extropie incarne l’augmentation d’ordre, de complexité, d’information et d’intelligence. Pour les penseurs des Lumières sombres repris par Rochedy, l’Occident a été historiquement la civilisation la plus extropique, celle qui a le plus intensément déployé la connaissance scientifique, la technique, l’accumulation d’énergie et la transformation du réel. L’enjeu de l’accélérationnisme devient alors de préserver et d’intensifier cette dynamique extropique contre les forces entropiques de la démocratie égalitaire, de la redistribution permanente et du court-termisme budgétaire.

Cette formule renverse complètement le récit progressiste classique. Dans la version landienne, et aussi celle de Hans-Hermann Hoppe dans son ouvrage Démocratie, le Dieu qui a échoué, la démocratie n’est absolument pas le progrès politique de la modernité, ni même l’équivalent politique du progrès technique. Elle est la forme politique qui vit sur les réserves préalables de la modernité productive. L’ordre historique implicite est le suivant : viennent d’abord l’innovation, l’accumulation de capital, la baisse de la préférence temporelle, les habitudes de discipline bourgeoise, l’investissement patient, les savoirs techniques, les mœurs tendues vers la prévoyance. Toutes ces habitudes et tous ces processus augmentent l’intelligence générale et font baisser l’entropie au niveau local, c’est-à-dire au niveau politique d’une société, d’une nation, d’une civilisation, car « tout ordre est local, ce qui équivaut à nier l’universel ». Puis, dans un second temps, la démocratie arrive pour capter cette prospérité déjà produite, la rebaptiser « progrès démocratique », puis la convertir en droits positifs, redistribution, clientèles électorales, expansion administrative et court-termisme budgétaire.

Rochedy montre comment, dans cette lecture néo-réactionnaire, la démocratie devient un régime sous-optimal, instable, orienté vers la consommation plutôt que vers la production et l’innovation, conduisant toujours à davantage de taxation, de redistribution, de démagogie et de bureaucratie. Comme le décrit Michael Anissimov, autre penseur des Lumières sombres, « les électeurs irrationnels et les politiciens complaisants engendrent des cycles d’erreurs qui s’autoalimentent sans cesse ». Par conséquent, comme l’écrivait Peter Thiel dans un article nommé The Education of a Libertarian en 2009, démocratie et liberté ne sont peut-être plus compatibles.

Cette critique trouve un écho troublant dans la réalité géopolitique actuelle. La Chine, soi-disant communiste mais devenue en fait une dictature capitaliste assumée, apparaît précisément comme le contre-exemple vivant du récit démocratique : un régime autoritaire qui a su préserver une forte capacité d’accumulation, d’innovation et de planification à long terme, et qui rivalise désormais frontalement avec l’Occident sur le plan technologique, industriel et militaire (meme si il faut nuancer, la Chine fait aussi face à une crise démographique, un effondrement immobilier et des purges militaires à répétition, soit une entropie considérable sous un régime pourtant vertical). Peter Thiel n’a cessé de le répéter : la Chine constitue l’ennemi principal, le seul véritable challenger systémique capable de dépasser l’Amérique. Il n’est d’ailleurs pas anodin que deux figures majeures du courant — Nick Land et Spandrell — aient choisi de vivre en Chine, et à Shanghai, nouvelle figure de la modernité exacerbée. Leur installation là-bas ressemble moins à une simple expatriation qu’à une confirmation pratique de leur diagnostic : le régime qui refuse la démocratie de masse et maintient une verticalité du pouvoir semble aujourd’hui mieux armé pour l’accélération technique que les démocraties occidentales minées par l’entropie électorale.

Spandrell est un autre blogueur qui a conceptualisé le concept de bioléninisme, qui trouve ici toute sa place. Le régime démocratique-socialiste, naturellement bioléniniste dans cette lecture, ne choisit pas prioritairement les meilleurs : il choisit les plus maniables, les plus conformes, les plus dépendants, ceux qui ont le plus besoin de lui. Il ne récompense presque jamais l’excellence dont ont besoin la civilisation et son économie. Le personnel qu’il choisit doit aussi justifier sa propre extension, en étendant les normes qui produiront encore plus de sujets dépendants, lesquels réclameront à leur tour davantage d’appareil politique démocratique. C’est donc là pour lui une boucle de déclassement, de flatterie et de médiocrité, qui produit mécaniquement de l’erreur. La démocratie encourage ainsi l’entropie en compensant en permanence les mauvaises décisions, et ce faisant, elle obère l’information nécessaire au bon fonctionnement du système global.

Rochedy a le mérite de ne pas éluder la question du « techno-fascisme ». Il note que le mot est souvent utilisé comme une injure par une gauche qui ne sait plus décrire une volonté de puissance occidentale, voire une simple volonté de vivre, sans recourir à la notion de fascisme. Mais il ajoute, avec une honnêteté rare : quel que soit l’excès ridicule de l’utilisation du mot fascisme de nos jours, peut-être faudrait-il ne pas l’écarter trop vite en ce qui concerne notre sujet. Ce qui émerge ressemble moins à un fascisme historique qu’à un techno-césarisme dont les contours exacts restent encore à définir : un pouvoir vertical, impérial, appuyé sur le capital, les données, la guerre des drones et la promesse de relancer le progrès contre la paralysie démocratique. Plus encore, l’esprit radicalement élitiste des Lumières sombres tranche avec le populisme des totalitarismes du XXe siècle, tous tributaires d’un bioléninisme déplorable. Le « retour du fascisme » est donc certainement une façon paresseuse de comprendre la nouveauté du phénomène. C’est ne pas voir la singularité de ce qui vient : un autoritarisme de la haute technologie, porté par des élites obnubilées par le futur. Pour le qualifier plus objectivement, on pourrait parler de la mise en place d’un Empire autoritaire techno-capitaliste.

III. La démocratie contre le progrès, la civilisation et l’homme

Dans la suite de l’essai, Rochedy décline les charges néoréactionnaires contre la démocratie : la démocratie contre le progrès, la démocratie contre la civilisation, la démocratie contre l’homme. Il présente les concepts centraux des Lumières sombres telles que définies par son penseur majeur Curtis Yarvin — la Cathédrale, le souverain-PDG, l’exit, le patchwork — et montre le passage de la sécession à la supervision.

La Cathédrale, concept yarvinien par excellence, désigne cet ensemble informel mais cohérent d’institutions (universités, médias, bureaucraties, fondations, qui recoupe aussi partiellement ce que d’autres ont appelé l’Etat profond) qui produit et impose le consensus progressiste. A noter que le concept yarvinien est explicitement non conspirationniste: une coordination sans coordinateurs, produite par des incitations convergentes — pas un groupe qui se réunit. Le souverain-PDG est la figure inverse : un dirigeant qui gouverne une entité politique comme une entreprise, avec une responsabilité claire et une capacité d’action réelle. L’exit,concept emprunté à Hirschman mais radicalisé, devient la stratégie privilégiée face à un système jugé irréformable. Le patchwork imagine un monde de micro-souverainetés en concurrence, où les individus pourraient « voter avec leurs pieds » de manière beaucoup plus radicale qu’aujourd’hui, en déménageant dans un autre de ces micro-Etats (Singapour ou Dubai étant pris en exemples actuels).

Rochedy a le mérite de relier ces concepts à des auteurs précis. Il cite:

  • From Mises to Carlyle et Unqualified Reservations de Curtis Yarvin

  • Fanged Noumena, Les Lumières sombres et Xenosystems de Nick Land

  • Démocratie, le Dieu qui a échoué de Hans-Hermann Hoppe

  • les textes de Michael Anissimov

  • le bioléninisme de Spandrell

  • Gray Mirror de Yarvin

  • le Traité Néoréactionnaire / Penser l’accélérationnisme de NIMH

Il rappelle aussi les traductions françaises qu’il a publiées : Les Lumières sombres et Xenosystems de Land, Unqualified Reservations de Yarvin pour le lecteur francophone qui veut aller plus loin.

Pourtant, c’est ici que mon regret principal commence à se former. Rochedy développe longuement le côté religieux chez Thiel et le côté occultiste chez Land. Ces dimensions occupent une bonne part de l’essai, or je préfère les auteurs comme Curtis Yarvin qui proposent des éléments plus concrets, plus « terre à terre », que mon propre parcours m’a conduit à rechercher en priorité : comment organiser la société, les interactions humaines, pour faciliter à la fois le progrès technique, les libertés individuelles et la quête de sens.

Chez Thiel, les rêves initiaux de cités indépendantes, de zones d’innovation extraterritoriales, de seasteading, ne sont pas de simples fantaisies. Ils répondent à une question pratique : comment créer des espaces où l’expérimentation institutionnelle redevient possible, là où les démocraties existantes semblent incapables de se réformer. Chez Yarvin, le patchwork et l’idée de « formalisme » (rendre le pouvoir visible et responsable) sont des tentatives de répondre à la question de la gouvernance dans un monde de complexité croissante. Chez Land, malgré le style apocalyptique et les digressions cybernétiques, il y a une intuition forte sur le lien entre capitalisme, intelligence et ordre local. Chez Hoppe, la critique de la démocratie s’accompagne de propositions concrètes sur la propriété et la sécession.

IV. Le techno-césarisme et la tentation autoritaire

La dernière partie du livre, Vers l’Empire, tire les conclusions politiques. Rochedy décrit la crise de la démocratie libérale, la montée d’un néo-impérialisme américain, le rôle de la Tech, l’autoritarisme naissant et la tentation d’un ordre occidental plus brutal. Il pose enfin la question volontairement dérangeante : doit-on être néoréactionnaire ?

Dans un monde où le progressisme a épuisé sa force créatrice, la question se pose effectivement. Le progressisme des dernières décennies a produit des résultats ambigus : extension des droits individuels d’un côté, mais aussi expansion bureaucratique, polarisation, perte de confiance dans les institutions, et, selon les néoréactionnaires, ralentissement de l’innovation réelle au profit de l’innovation purement symbolique ou redistributive. Face à cela, le centaure techno-réactionnaire propose une autre voie : accepter la verticalité du pouvoir, s’appuyer sur le capital et la technique, et relancer le progrès en le libérant des contraintes démocratiques égalitaires.

Rochedy ne célèbre pas cette perspective. Il la décrit, il en montre la logique interne, il en souligne les dangers. Mais il refuse de la caricaturer. C’est l’un des grands mérites du livre. Là où beaucoup d’observateurs se contentent de crier au fascisme, Rochedy force le lecteur à regarder la singularité du phénomène. Le techno-césarisme est quelque chose de nouveau : un autoritarisme de la haute technologie, porté par des élites qui ne rêvent pas de masse en uniforme mais de singularité, d’intelligence artificielle, d’extension de la vie, de conquête spatiale, et qui considèrent la démocratie de masse comme un obstacle à ces objectifs.

Forces et limites de l’ouvrage

Le Temps du Centaure offre au public francophone une synthèse sérieuse et accessible sur un courant encore jeune, difficile à cerner, et pourtant déjà influent. Rochedy prend au sérieux des auteurs que la plupart des intellectuels français traitent avec mépris ou ignorance. Il a aussi le mérite de relier des fils dispersés : Thiel et Girard, Land et l’accélérationnisme, Yarvin et la Cathédrale, Schmitt et la distinction ami/ennemi, le Katechon et la théologie politique.

Le style est clair, pédagogique comme souvent chez Rochedy qui ne cherche pas à jargonner mais à expliquer, ce qui est bienvenu sur un sujet aussi dense. Le livre souffre juste du déséquilibre que j’ai déjà mentionné, l’accent mis sur la dimension religieuse et occultiste par rapport aux éléments plus concrets d’organisation politique et institutionnelle. Rochedy aura aussi soigneusement évité les sujets les plus tendancieux et les plus explosifs que ces mêmes penseurs abordent pourtant sans détour : la question raciale et les différences de groupes, le rejet explicite de l’immigration extra-européenne en Occident et en partie de l’Islam, ou encore l’anti-féminisme radical qui traverse une bonne partie de la néoréaction. En choisissant de contourner ces thèmes, il rend son essai plus présentable et plus « fréquentable » dans le débat public français, mais il ampute du même coup une part importante de la logique interne du courant qu’il décrit, son côté proprement réactionnaire.

Enfin, la question finale — « peut-on vraiment ne pas être néoréactionnaire ? » — est formulée de manière trop rhétorique. On peut parfaitement partager le diagnostic sur l’épuisement du progressisme et sur les dysfonctionnements de la démocratie contemporaine sans pour autant accepter la conclusion techno-césariste. Il existe d’autres voies : un libéralisme plus exigeant sur les conditions culturelles et anthropologiques de la liberté, un identitarisme non autoritaire, un fédéralisme radical, ou encore des formes de gouvernance expérimentale qui ne passent pas par la concentration du pouvoir entre les mains d’élites techno-capitalistes.

Conclusion

Le Temps du Centaure est un livre qui force le regard. Il rend visible un basculement intellectuel et politique qui se joue sous nos yeux, dans les cercles de la Silicon Valley, dans certaines franges du trumpisme, et plus largement dans une génération d’esprits qui, après avoir cru au réseau et à l’individu souverain, découvrent la permanence de l’ennemi, la fragilité de l’ordre, et la tentation de l’Empire. Rochedy a le mérite de ne pas caricaturer ce mouvement, de le prendre au sérieux, et de le relier à une longue tradition de pensée politique, de Girard à Schmitt, de Strauss à Land. Pour ceux qui, comme moi, ont jusqu’à maintenant seulement survolé ce mouvement, ce livre est stimulant.

Le livre peut être acheté directement sur le site de Julien Rochedy: https://www.hetairie.com/products/le-temps-du-centaure

Couverture du livre Le Temps du Centaure

2026

Le Temps du Centaure

Julien Rochedy

Une enquête sur les Lumières sombres et la figure du « centaure techno-réactionnaire », hybride de raison technologique et de puissance. S’inscrivant contre la « fin de l’Histoire » de Fukuyama, l’ouvrage retrace l’évolution de Peter Thiel du libertarianisme classique vers une vision sombre influencée par René Girard, Carl Schmitt et Leo Strauss, analyse la métaphysique du courant à travers Nick Land et l’accélérationnisme (extropie contre entropie, progrès technique libéré de la démocratie égalitaire), présente les concepts de Curtis Yarvin (Cathédrale, souverain-PDG, exit, patchwork) et aboutit à l’hypothèse d’un techno-césarisme ou Empire autoritaire techno-capitaliste capable de relancer le progrès matériel face à l’épuisement de la démocratie libérale.

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