I. Le surplus

J’ai consacré récemment à la néoréaction (NRx) un article dont la tâche était pour l’essentiel négative : montrer que le mot « techno-fascisme » affublé par des journalistes feignants ne désignait pas ce qu’il prétendait désigner, que l’accusation décrivait une concentration du pouvoir là où la proposition néoréactionnaire propose une dispersion. J’ai aussi exposé que ce corpus politique était vulnérable ailleurs, dans la transition, dans l’asymétrie de la sortie, dans la nature de ceux qui le financent. Pour mener ce travail, j’ai dû opérer une séparation. J’ai mis d’un côté l’architecture (néocaméralisme, patchwork, couche fédérale) et de l’autre les positions sur les mœurs, l’antiprogressisme, l’antiféminisme, le réalisme biologique, en soutenant que le second ensemble ne portait pas le premier. C’était du contenu de patch, pas de l’architecture.

Je maintiens cette séparation, qui est exacte sur le plan logique. On peut soutenir le patchwork sans rien devoir au traditionalisme. Mais elle laisse une question entière, et il serait malhonnête de faire comme si le classement l’avait résolue. Si la néoréaction n’était qu’une thèse sur la forme du pouvoir, elle se lirait comme un rapport de science administrative. Or ce n’est pas du tout ce qu’on trouve en ouvrant ces textes. On y trouve une colère qui n’a strictement aucune utilité pour la démonstration, et qui pourtant ne quitte jamais le texte.

Aucun de ces auteurs ne fait seulement de la philosophie politique. Chez Yarvin comme chez Land, chez les seconds couteaux et sur les blogs satellites, on rencontre toujours ce surplus : une rage culturelle, presque physiologique, contre ce qui a ramolli l’Occident. Le propos n’est pas que la démocratie fonctionne mal. C’est que l’esprit lui-même a été domestiqué. Le diagnostic n’est pas institutionnel, il est anthropologique, et le patchwork n’en est qu’une conséquence parmi d’autres.

Ce que j’ai séparé en logique tient donc ensemble en fait. Les mêmes hommes produisent les deux discours, dans les mêmes textes, souvent dans le même paragraphe. C’est ce qui distingue ce courant d’une réaction classique. Le préfixe néo ne tient pas seulement au néocaméralisme et à la sociobiologie.

Je vais commencer par préciser le vocabulaire. C’est inévitable : presque tous les contresens sur ce courant viennent de mots que les Français et les Anglo-Saxons n’emploient pas dans le même sens. Il faudra ensuite instruire sérieusement le procès de la démocratie, en descendre les conséquences jusque dans les rapports ordinaires (l’école, les parents, la civilité qui se défait), puis examiner ce que ces auteurs opposent au régime qu’ils récusent, et la place singulière qu’ils accordent à la technologie.

C’est là que se trouve ce qui dérange vraiment les observateurs extérieurs dans ces textes, et ce qui peut-être leur inspire l’utilisation du mot fascisme dont on sait bien qu’elle est mise à toutes les sauces aujourd’hui.

II. Le préalable définitionnel

Le préalable ingrat

La difficulté qu’on rencontre dès qu’on aborde une question philosophique est toujours la même : il faut d’abord s’entendre sur le sens des termes qu’on emploie.

Nimh, qui anime le site Rage Culture et a fait plus que quiconque pour rendre ce corpus lisible en français, y consacre dans son Traité néoréactionnaire une bonne centaine de pages. Il passe par Nietzsche, par la génétique, par Dawkins et la théorie du gène égoïste, avant même d’aborder ce qui constituera le corps de son exposé. C’est nécessaire et c’est intéressant. Cela permet de comprendre d’où vient l’anthropologie qui sous-tend l’ensemble, à quoi correspondent le vocabulaire utilisé, et en quoi les conclusions politiques NRx sont des déductions d’une vision de l’homme et de la vie.

J’avais fait la même remarque dans mon article sur le dernier livre de Julien Rochedy qui traité aussi du sujet, et j’indiquais alors ma préférence : je m’intéresse plus volontiers aux constats et aux solutions pratiques qu’aux développements philosophiques ou sociologiques qui les soutiennent. Ce n’est ni une objection ni un aveu de paresse, c’est une répartition du travail. D’autres ont fait ces fondations mieux que je ne les ferais, elles sont disponibles, et le lecteur curieux ira les lire. Je m’en tiendrai donc ici au strict nécessaire — mais le strict nécessaire n’est pas rien, car il y a un mot dont le malentendu suffit à rendre tout le reste incompréhensible.

Le piège du libéralisme

Ce mot est libéralisme, et le contresens qu’il produit est probablement la première cause de mauvaise lecture de ce corpus en France.

Chez les Anglo-Saxons, et singulièrement aux États-Unis, liberalism désigne aujourd’hui le progressisme égalitariste assorti d’un étatisme doux : les droits comme horizon indéfiniment extensible, la redistribution comme évidence, l’administration bienveillante comme mode de gouvernement. Un liberal américain est ce qu’un Français appellerait un homme de gauche modérée. En France, libéralisme renvoie encore majoritairement à l’économie de marché, à la limitation de l’État et à une tradition politique qui descend des orléanistes — celle du gouvernement des capacités, de la prudence institutionnelle et de la défiance envers l’enthousiasme populaire.

Deux sens presque opposés sous un même signifiant. Quand Yarvin ou Land écrivent contre le liberalism, ils ne s’en prennent pas à Bastiat ni à Hayek : ils s’en prennent à ce qu’en France nous nommerions le progressisme. Lire les néoréactionnaires en projetant sur eux le sens français du mot conduit donc presque forcément à les caricaturer, dans un sens ou dans l’autre — soit on en fait des ultralibéraux économiques quand ils critiquent tout autre chose, soit on s’étonne de les voir attaquer une doctrine dont ils reprennent par ailleurs des pans entiers.

L’affaire se complique dès lors qu’on se considère soi-même libéral, tant la définition varie d’une personne à l’autre, y compris à l’intérieur du camp qui s’en réclame. Entre le libéral-conservateur, le libertarien, l’orléaniste et le libéral culturel, les différences sont trop importantes pour qu’un même mot soit vraiment adapté. On ne peut pourtant que faire avec cette situation sémantique.

Elle se complique davantage encore lorsqu’on tient compte de la généalogie du courant NRx, et j’y insistais dans mon précédent article. La plupart de ces auteurs sont d’anciens libertariens qui ont conclu que ce corpus n’était pas assez ancré dans le réel — qu’il produisait de bonnes analyses économiques mais restait aveugle à ses propres conditions de possibilité. Yarvin se décrit lui-même comme un recovering libertarian, un libertarien en rémission, et Thiel a suivi une trajectoire comparable. Nick Land, lui, vient de l’autre bord : ancien gauchiste libertaire, deleuzien, passé de l’accélérationnisme de gauche à sa version noire sans jamais rien renier.

Autrement dit, on a affaire à des auteurs qui écrivent contre le libéralisme dans un sens, depuis une position issue du libéralisme dans un autre sens, à destination d’un public qui emploie le mot dans un troisième. Le risque de n’y rien comprendre est considérable, et il est presque entièrement imputable au vocabulaire.

Démocratie égalitariste

De ce glissement en découle un second, plus lourd de conséquences, qui affecte l’expression même que le corpus prend pour cible.

Liberal democracy se traduit mécaniquement par « démocratie libérale », et la traduction est mauvaise. Elle laisse entendre que ce qui est visé serait le versant libéral du régime (les libertés individuelles, l’État de droit, la séparation des pouvoirs) alors que ce n’est pas cela du tout. Ce que ces auteurs attaquent, c’est le principe qui accorde à chaque citoyen une voix strictement égale, quelles que soient sa compétence, sa contribution, son enracinement ou les conséquences qu’il aura à subir de son propre vote.

Je propose donc de rendre liberal democracy par démocratie égalitariste. La substitution n’est pas cosmétique : elle déplace l’accusation de la liberté vers l’égalité. On peut parfaitement tenir aux libertés civiles, à la propriété et à l’indépendance des juges, et contester que la souveraineté doive s’exercer par tête. Ces deux positions n’ont rien de contradictoire, et la traduction courante les confond.

Les Lumières sombres

Cela permet de comprendre pourquoi le courant a reçu le nom de Lumières sombres, forgé par Nick Land dans le texte du même nom (Dark Enlightenment).

L’expression n’est pas une coquetterie gothique, ou cyberpunk dans son cas. Elle indique une opposition frontale à la philosophie des Lumières, et singulièrement à ce qui en constitue le postulat anthropologique : l’égalité des hommes en raison et en capacité. C’est de ce postulat que la démocratie tire sa nécessité. Si les hommes sont substantiellement égaux en jugement, alors rien ne justifie qu’une fraction d’entre eux décide pour les autres, et le suffrage universel s’impose non par commodité mais par droit.

La néoréaction part du postulat inverse. Les hommes ne sont pas égaux, les groupes humains ne le sont pas davantage, les capacités — y compris la compétence politique — sont inégalement distribuées, et aucune politique publique ne modifiera cette distribution. J’ai dit dans mon précédent article que c’était là le seul endroit où le réalisme biologique porte réellement l’édifice, et je le maintiens : retirez cette prémisse, il ne reste de la critique de la démocratie qu’une objection de procédure.

Mais conservez-la, et la conclusion suit d’elle-même. Si la compétence est rare et inégalement répartie, la souveraineté populaire n’agrège pas de la sagesse, elle agrège de l’erreur — et le régime qui la consacre est disqualifié par construction, non par ses résultats. C’est une déduction, pas une humeur. Ceux qui traitent l’antidémocratisme néoréactionnaire comme un goût pour l’autorité manquent le fait qu’il s’agit d’un raisonnement dont les prémisses sont explicites, et que c’est sur ces prémisses qu’il faut porter le fer si l’on veut le réfuter.

III. Le procès de la démocratie

Le régime qui généralise la détestation politique

On répète depuis Churchill que la démocratie serait le pire des régimes à l’exception de tous les autres. La formule a l’avantage de clore les discussions, et c’est probablement à cela qu’elle doit sa fortune. On peut lui opposer un paradoxe qui a le mérite d’être vérifiable : la démocratie est le régime qui organise le plus systématiquement la détestation autour de ceux qui prétendent au pouvoir, qu’ils soient élus, battus ou qu’ils n’aient jamais exercé aucune fonction.

Le mécanisme est structurel. Dans un système électoral, chaque candidat doit nécessairement déplaire à une part substantielle du corps électoral pour plaire à une autre — c’est la condition même de la compétition, un candidat qui ne déplairait à personne ne se distinguerait de personne. Il en résulte que cent pour cent des électeurs détestent, à des degrés divers, une fraction au moins des professionnels de la politique qui briguent leur suffrage. Aucun citoyen n’échappe à cette détestation, et aucun homme politique n’y échappe non plus.

Ce n’est pas un accident, ni le fruit d’un personnel médiocre, ni le symptôme d’une époque de décadence — trois explications que l’on entend constamment et qui manquent toutes le point. La détestation est inscrite dans le fonctionnement du dispositif. On ne l’améliorera pas en trouvant de meilleurs candidats, puisqu’un meilleur candidat est simplement quelqu’un qui parvient à concentrer sur lui une part plus grande de l’adhésion, donc du rejet. Le mécanisme intervient avant même l’exercice du pouvoir. Un candidat battu, ou qui ne sera jamais élu, a déjà constitué un camp autour de lui et, par le même mouvement, un camp contre lui.

Un régime monarchique produit un souverain qu’on peut trouver bon ou mauvais, mais qui n’a pas eu à quémander l’assentiment de qui que ce soit, et dont la légitimité ne dépend pas d’avoir vaincu un rival devant vous. Un régime aristocratique produit une caste dont on peut contester le privilège sans détester chacun de ses membres. La démocratie fait autre chose : elle organise, tous les quatre ou cinq ans, une compétition publique où des hommes viennent solliciter votre approbation, et où la moitié d’entre eux au moins repartira en ayant obtenu votre mépris. Elle ne se contente pas d’instituer la concurrence pour le pouvoir : elle installe une haine diffuse de tous contre tous, et elle la renouvelle à intervalles réguliers.

Ce constat n’est pas propre à la néoréaction. Hoppe l’avait formulé dans Democracy: The God That Failed, dont Yarvin dit qu’il fut pour lui un déclencheur : en faisant croire à chacun qu’il peut accéder au pouvoir, la démocratie généralise le désir de pouvoir et attise mécaniquement les conflits entre groupes. La proposition est simple et elle est difficilement contestable. Nous allons voir maintenant qu’un mécanisme psychologique l’explique.

Girard, ou pourquoi l’égalité produit de la haine

Ce mécanisme, c’est René Girard qui l’a décrit — un Français qui a fait l’essentiel de sa carrière aux États-Unis dans la seconde moitié du XXe siècle. Il se trouve qu’il est l’une des références majeures de Peter Thiel, dont il fut le professeur à Stanford. Thiel n’a cessé de répéter que l’intuition girardienne éclaire mieux les rivalités des sociétés modernes que la plupart des analyses économiques ou sociologiques disponibles. C’est un point que l’on cite rarement dans les portraits de Thiel, où l’on préfère les milliards et Palantir. C’est pourtant là que se trouve sa clé de lecture.

La thèse de René Girard tient en une inversion. Le désir n’est pas un mouvement spontané qui porterait un sujet vers un objet ; c’est un désir qui en imite un autre. Nous ne désirons pas d’abord une chose, nous désirons ce que désire le modèle que nous nous sommes choisi, et l’objet ne vient qu’ensuite, comme justification rétrospective. Le désir est triangulaire : un sujet, un modèle, un objet — et le modèle compte davantage que l’objet.

De là découle tout le reste, et notamment une distinction dont l’importance politique n’a pas été assez remarquée. Dans les sociétés fortement hiérarchisées, le modèle est le plus souvent distant : le roi, le seigneur, le maître, le saint. Girard parle de médiation externe. L’écart de statut est tel qu’il ne vient à l’esprit de personne d’entrer en rivalité avec le modèle ; on l’imite sans le concurrencer, on l’admire sans le haïr, et la distance elle-même fait office de protection.

À mesure qu’une société s’égalise, les modèles se rapprochent. La médiation devient interne. On n’imite plus l’inaccessible, on imite son voisin, son camarade de promotion, son collègue de bureau, son concurrent direct — c’est-à-dire quelqu’un dont on ne peut pas se dire qu’il est d’une autre espèce. Et Girard l’a établi avec une force que l’on n’a pas assez mesurée : moins il subsiste de différences objectives et de hiérarchies stables entre les hommes, plus l’imitation se convertit en jalousie, en rivalité, puis en violence larvée. On déteste infiniment plus son semblable qui a réussi que le grand modèle dont on sait qu’il est de toute façon hors d’atteinte. La proximité ne pacifie pas, elle envenime.

C’est un renversement complet de l’intuition commune, selon laquelle les conflits naîtraient des écarts et se résorberaient à mesure qu’on les comble. Girard soutient l’inverse : ce sont les écarts qui protègent, et leur effacement qui arme les rivalités. Le mimétisme s’exaspère là où il ne rencontre plus d’obstacle de statut.

Le politicien comme rival mimétique

La démocratie égalitariste ne se contente pas de proclamer l’égalité en droit. Elle abolit les distances. En posant que tous les citoyens sont égaux, également habilités à décider, également fondés à prétendre aux mêmes places, elle place chacun en médiation interne permanente avec tous les autres. Il n’y a plus de modèle distant, il n’y a plus que des semblables, et donc plus que des rivaux potentiels.

Le politicien professionnel occupe dans ce dispositif une position singulière. Il n’est pas seulement un adversaire idéologique dont on combat les idées : il est le rival mimétique par excellence. Car il est mon semblable, la démocratie l’affirme, il est un citoyen comme moi, il n’a aucune qualité de naissance, aucun droit particulier, et c’est même là toute sa légitimité. Il a pourtant capté le pouvoir, la reconnaissance, la visibilité et les ressources auxquels je pouvais légitimement prétendre puisque nous partions égaux. Il est exactement le voisin qui a réussi.

Le monarque de droit divin n’était pas notre semblable : on pouvait le contester sans se comparer à lui. Le député, lui, l’est. Et c’est pour ça qu’on le méprise. Quand Sébastien Delogu multiplie les gaffes, ce qui agace n’est pas seulement ce qu’il dit : c’est qu’on s’imagine, presque malgré soi, qu’à sa place on ne se serait jamais comporté de cette façon.

La haine structurelle décrite plus haut n’est pas seulement l’effet mécanique de la compétition électorale, elle est l’effet du régime mimétique que l’égalité proclamée installe entre les citoyens. La démocratie ne rend pas seulement les gouvernants impopulaires : elle transforme tout prétendant au pouvoir, élu ou non, en rival mimétique. Elle fait de lui un semblable qui prétend s’élever au-dessus des autres, et autour duquel se constituent simultanément un camp d’adhésion et un camp de rejet.

Ce mécanisme ne s’arrête pas aux professionnels de la politique. Il travaille l’ensemble du corps social, et c’est dans les rapports les plus ordinaires qu’on peut en observer les effets.

IV. Ce que cela produit

La jeunesse française, ou le mimétisme à l’état pur

Le mécanisme se laisse observer partout, mais il y a un endroit où il fonctionne à découvert, sans rien qui l’atténue : la jeunesse française contemporaine.

On lui répète depuis l’école primaire qu’elle est égale, qu’elle dispose des mêmes chances, que le mérite seul départage et que la République a supprimé les obstacles que l’Ancien Régime opposait aux talents. Le discours est massif, il est officiel, il est répété par les enseignants, les programmes, les médias et les parents eux-mêmes. Et il produit exactement ce que Girard permettait de prévoir : une génération entière placée en médiation interne généralisée, où chacun a pour modèle son semblable.

On imagine spontanément que cette rivalité porte sur les grands objets d’avenir — les filières sélectives, les écoles dont le nom se prononce comme un sésame, les métiers dits valorisants. Elle y porte en effet, mais c’est la partie la moins intéressante du phénomène, et sans doute la moins active. À quinze ans, on n’a aucune idée réelle de ce qu’est un poste dans la finance ; ces objets ne deviennent désirables que pour ceux à qui les parents en ont patiemment construit le prestige. La rivalité qui travaille véritablement une adolescence est ailleurs : elle est immédiate, quotidienne, et elle se joue sur des objets qui échappent aux adultes.

Car Girard écrivait avant que la technologie n’ait porté la médiation interne à sa limite. Un adolescent ne se compare pas à Bernard Arnault, qui relève encore de la médiation externe et ne suscite qu’une abstraction sans effet. Il se compare à des gens exactement comme lui, même âge, mêmes endroits, même chambre au décor reconnaissable, et dont l’audience est mille fois supérieure à la sienne. Trois traits font de ce dispositif la machine mimétique la plus efficace qu’on ait construite. La proximité est maximale : rien ne distingue le modèle de celui qui le regarde, sinon le résultat, et Girard nous a prévenus que c’est là que l’imitation vire à la rivalité. La mesure est publique et chiffrée : là où le statut relatif n’était autrefois perçu que confusément, il est désormais connu de chacun avec précision, mis à jour en continu, consultable par tous. Et l’échelle de temps est courte : la rivalité scolaire ou professionnelle se joue sur des années, ce qui laisse le loisir de rationaliser un échec ou de bifurquer, quand la rivalité sociale numérique se règle en quelques heures et recommence le lendemain.

Le point décisif est dans la manière dont l’échec est alors vécu. Dans une société hiérarchisée, ne pas obtenir ce à quoi rien ne vous destinait n’est pas une humiliation : c’est un fait, presque une évidence, et l’on peut construire ailleurs une vie honorable sans que cela constitue une déchéance. Dans une société qui proclame l’égalité des chances, l’échec devient un verdict sur la personne. Si nous partions du même point, si le mérite seul décide, alors celui qui n’a rien obtenu n’a pas eu moins de chance : il vaut moins. Et le registre numérique rend ce verdict implacable, car il ne laisse subsister aucune circonstance atténuante — pas de capital hérité à invoquer, pas de barrière à l’entrée à dénoncer, pas de délai avant le prononcé. Le créateur du même âge disposant du même téléphone a fait deux cent mille vues ; vous en avez fait quarante.

D’où la frustration, le ressentiment et cette violence sourde qui traversent une génération à laquelle on a promis l’égalité des chances tout en lui refusant toute hiérarchie légitime où se situer. C’est la combinaison qui est intenable, non chacun des termes pris séparément. Une société hiérarchique assigne des places, ce qui est dur mais habitable. Une société véritablement égalitaire, si elle existait, ne créerait pas de rivalité pour des places distinctives, puisqu’il n’y en aurait pas. La nôtre fait les deux : elle maintient des hiérarchies réelles, extrêmement sélectives, et elle interdit de les reconnaître comme telles. Elle exige donc de chacun qu’il se batte pour une place tout en lui interdisant de considérer qu’elle lui échappe pour une autre raison que son insuffisance personnelle.

Le mimétisme est une forme vide, indifférente à ce qu’elle transmet. Il propage aussi bien le goût de l’excellence que celui de la transgression, selon ce que la société donne à imiter. Or nous avons décuplé la puissance de la machine au moment précis où nous inversions ce qu’elle avait à copier : le stigma s’est déplacé de la transgression vers la conformité, l’élève appliqué est devenu suspect quand l’insolence est devenue signe d’authenticité. Les adolescents ne font que calibrer rationnellement leur conduite sur le système d’incitations qu’on leur a construit.

Ce que les parents ont compris

Il serait tentant de s’en tenir là et de traiter les parents comme les victimes passives de cette dynamique. Ils en sont au contraire les principaux accélérateurs, et pour une raison qu’il faut porter au crédit de leur lucidité : ils savent que le discours égalitaire est faux, et ils agissent en conséquence.

La première stratégie est celle de ceux qui en ont les moyens, et la gauche caviar en fournit le type accompli. Ils tiennent en public le discours égalitaire dans sa version la plus pure — la mixité sociale, l’école de la République, le refus de la sélection précoce, l’indignation devant les inégalités scolaires — et ils le sabotent méthodiquement en privé. Choix minutieux de l’établissement, contournement de la carte scolaire par une option rare, cours particuliers, séjours linguistiques, stages obtenus par le réseau, préparation obsessionnelle aux concours, orientation pilotée. Ils proclament que tous les enfants partent égaux et organisent avec application l’avantage des leurs.

Il faut résister à la tentation de n’y voir que de l’hypocrisie, ou plutôt il faut voir que cette hypocrisie est fonctionnelle. Elle n’est pas la faiblesse morale de gens qui n’arriveraient pas à vivre selon leurs principes : elle est la seule conduite rationnelle pour quelqu’un qui a compris que le système est compétitif tout en tenant à la respectabilité que confère le discours égalitaire. Le discours a une valeur sociale, l’avantage a une valeur réelle, et rien n’oblige à choisir. On peut avoir les deux, à condition de ne pas les tenir dans le même lieu.

La seconde stratégie est plus brutale et moins avouable. Certains parents acceptent, voire encouragent chez leurs enfants des comportements de domination, d’intimidation ou de harcèlement, et les justifient après coup par l’oppression qu’ils auraient eux-mêmes subie dans leur propre jeunesse. La violence relationnelle devient une légitime défense anticipée : mon fils ne fait que prendre les devants, on ne l’aura pas comme on m’a eu. Le raisonnement est douteux moralement mais il n’est pas idiot stratégiquement, et c’est ce qui le rend difficile à combattre.

Car les deux attitudes, en apparence opposées, l’une raffinée et bien élevée, l’autre grossière et agressive, procèdent exactement de la même intuition réaliste. Dans un monde qui se proclame égalitaire mais qui fonctionne à la rivalité mimétique et à la haine larvée, les « gentils », ceux qui jouent loyalement le jeu officiel et croient au discours qu’on leur tient, seront les dominés de demain. Les parents le savent. Certains le formulent, la plupart ne se le formulent pas. Ils préfèrent armer leurs enfants, par l’avantage matériel ou par la dureté relationnelle, plutôt que de les livrer sans défense à une fiction dont ils ont eux-mêmes constaté qu’elle ne protégeait personne.

La civilité comme handicap

Quand la rivalité mimétique devient le mode dominant de la relation, les codes de civilité cessent d’apparaître comme des évidences pour apparaître comme des désavantages. La politesse suppose qu’on accorde à l’autre une considération qu’il n’a pas eu à mériter ; la courtoisie suppose qu’on cède un tour sans rien attendre en retour ; l’entraide suppose qu’on avance une ressource sans garantie de réciprocité. Toutes ces conduites sont coûteuses, et leur coût n’est supportable que si elles sont générales.

C’est ainsi que ce qui relevait de l’évidence sociale se transforme en naïveté dangereuse. On ne renonce pas à la courtoisie par cynisme, on y renonce parce qu’on a constaté qu’elle n’est plus lue comme telle, qu’elle est interprétée comme une faiblesse, une disponibilité, une prise. Et le processus est asymétrique, ce qui le rend presque irréversible : il suffit d’une minorité de défecteurs pour rendre la coopération coûteuse, alors qu’il faudrait une écrasante majorité de coopérateurs pour la rétablir.

La société qui en résulte est celle que nous observons en France aujourd’hui. Non pas violente au sens spectaculaire, mais durcie, méfiante, où chaque interaction ordinaire comporte une évaluation préalable, où l’on mesure ce qu’on accorde, et où la bienveillance elle-même est devenue un calcul.

Cette rivalité entre individus ne s’arrête pas aux individus : elle se rejoue, avec une intensité supérieure, entre les groupes.

V. L’extension aux groupes

Du semblable au groupe semblable

La rivalité opère entre individus, et l’on pourrait croire qu’elle s’y épuise. Elle se rejoue en fait à l’échelle des groupes, avec une intensité supérieure, dès lors que la société qui la produit cesse d’être homogène.

Le mécanisme est le même, transposé. Là où l’égalitarisme proclame que tous les groupes sont égaux, également capables, également fondés à prétendre aux mêmes positions, il abolit entre eux la distance qui rendait la coexistence supportable — exactement comme il l’abolissait entre les personnes. Et les différences réelles de normes, de comportements et de résultats, qui n’ont pas disparu pour avoir été déclarées inexistantes, deviennent d’autant plus insupportables qu’on interdit de les nommer. Le ressentiment ne trouve alors aucune formulation avouable : il se dépose intact, il s’accumule, et il ressort ailleurs.

Les parents le pressentent, et c’est ce qui achève de les décider. Dans un environnement où la confiance intergroupe s’érode, laisser son enfant gentil et coopératif revient à le livrer. Le calcul n’a plus rien à voir avec une préférence idéologique ; c’est une évaluation des rapports de force auxquels on l’expose.

La thèse néoréactionnaire

Dès qu’un clivage (ethnique, confessionnel, linguistique ou de caste) devient suffisamment saillant pour structurer les identifications, il capture le vote et évince programmes et compétences. La démocratie cesse alors d’être un mécanisme de délibération pour devenir un instrument de compétition entre groupes.

J’insiste sur le mot saillant, car c’est lui qui porte la proposition. Il ne s’agit pas de dire que la diversité serait en elle-même une malédiction, ni qu’une société ne pourrait comporter plusieurs peuples. Il s’agit de dire qu’à partir du moment où une ligne de partage devient le principal support de l’identification collective (celle par laquelle on répond spontanément à la question « qui sommes-nous ? »), le suffrage cesse mécaniquement d’arbitrer entre des politiques pour arbitrer entre des groupes. Aucune vertu civique ne résiste à cela, et il n’est pas nécessaire que quiconque soit animé de mauvaises intentions pour que le résultat se produise.

La raison en est arithmétique plutôt que morale. Dans un système où la majorité décide, appartenir au groupe majoritaire vaut mieux que n’importe quel programme, puisque le programme est révisable et l’appartenance ne l’est pas. Un électeur rationnel qui perçoit sa communauté comme durablement minoritaire n’a aucun intérêt à voter selon des considérations de politique publique : il a intérêt à voter pour les siens, et à le faire massivement. Un électeur du groupe majoritaire, symétriquement, n’a aucune raison de se diviser sur des questions secondaires quand sa position dominante est en jeu. Les deux comportements se renforcent l’un l’autre, et le système se verrouille en quelques cycles électoraux.

C’est ce qui rend la thèse difficile à réfuter : elle ne postule rien sur les hommes, sinon qu’ils comptent.

Ce que montrent les cas

Plein d’exemples africains post-coloniaux l’illustrent avec clarté. Au Kenya, les élections de 2007 ont déclenché une violence interethnique qui a fait plus de mille morts et plusieurs centaines de milliers de déplacés. Au Nigeria, le jeu politique reste structuré depuis l’indépendance sur des coalitions ethno-régionales. En Côte d’Ivoire, la crise de 2010-2011 a opposé des blocs nordistes et sudistes aux contours ethniques et religieux marqués.

Mais le phénomène n’est propre ni à l’Afrique ni à la décolonisation, et c’est ce qui interdit de le renvoyer à une immaturité politique passagère. Au Liban, la démocratie fonctionne sur une base confessionnelle explicite, inscrite dans les institutions elles-mêmes : le partage des charges y est réparti entre communautés, ce qui revient à reconnaître formellement que le clivage prime sur le programme. En Belgique, la vie politique est presque entièrement scindée selon la ligne linguistique, au point que les partis nationaux ont disparu et que les Flamands et les Francophones ne votent plus pour les mêmes formations ni ne débattent des mêmes sujets. Aux îles Fidji, le conflit entre autochtones et Indo-Fidjiens, descendants des travailleurs indiens amenés sous administration britannique, a organisé les partis sur une base ethnique et provoqué plusieurs coups d’État.

Le clivage est ethnique au Kenya, confessionnel au Liban, purement linguistique en Belgique — et le résultat est identique. Il ne s’agit donc pas d’une question de race, ni de religion, ni de langue en particulier. Il s’agit de la saillance d’une ligne de partage, quelle qu’en soit la nature. La Belgique est à cet égard l’exemple le plus probant : deux populations européennes, de même religion, de niveau de vie comparable, séparées par la seule langue, et dont l’appartenance suffit à déterminer le vote plus sûrement que n’importe quelle considération économique ou sociale.

L’Inde est la plus grande démocratie du monde et pourrait être citée en contre-exemple, c’est un pays profondément hétérogène. Il faut pourtant distinguer deux choses. L’Inde prouve qu’une démocratie peut survivre dans une société clivée. Elle ne prouve pas qu’elle y fonctionne comme mécanisme de délibération. Personne ne le prend comme exemple. Le vote y reste massivement déterminé par la caste et la religion. Les partis construisent leurs coalitions sur des agrégats communautaires, et la mobilisation identitaire est un instrument ordinaire de la compétition politique. L’Inde n’infirme donc pas la thèse : elle montre ce que devient durablement une démocratie lorsque les clivages sont saillants. Elle organise la compétition entre groupes plus sûrement que le débat entre programmes.

L’objection suisse

Le contre-exemple le plus sérieux est la Suisse: plurilingue, biconfessionnelle, composée de populations dont certaines étaient historiquement en conflit ouvert et elle est pourtant l’une des démocraties les plus stables et les moins violentes du monde. Comment tient-elle ?

Non pas par la vertu civique de ses habitants, ni par un patriotisme constitutionnel qui aurait réussi là où il échoue ailleurs. Elle tient par une architecture. Les décisions y sont prises, autant que possible, au niveau où le clivage ne mord pas : le canton, et en dessous la commune, arbitrent la langue de l’école, le régime des cultes, la fiscalité, l’aménagement, la police. Le fédéral ne traite que ce qui doit l’être en commun. Un Suisse alémanique catholique et un Suisse romand protestant ne sont pratiquement jamais mis en position de voter l’un contre l’autre sur les questions qui les séparent, parce que ces questions ne remontent pas à l’échelon où ils partagent une urne. Ajoutons-y la démocratie directe, qui fragmente la décision en objets discrets plutôt qu’en programmes globaux, et un exécutif collégial qui supprime le prix à remporter, ce qui désamorce en grande partie la rivalité mimétique décrite plus haut, faute de vainqueur unique à envier.

Autrement dit, la Suisse ne réfute pas la thèse : elle en tire les conséquences. Elle a résolu le problème du clivage saillant non pas en le niant, mais en organisant l’espace politique de telle sorte que les groupes n’aient pas à se disputer les mêmes décisions. Elle n’a pas fabriqué un peuple homogène, elle a construit un dispositif où l’hétérogénéité n’a pas à être arbitrée par le vote.

C’est exactement là que la proposition néoréactionnaire prend son sens, et il faut noter que le corpus va très au-delà du fédéralisme classique. Si le problème n’est pas la diversité mais l’obligation faite à des groupes divers de décider ensemble, alors la solution n’est pas de rendre les groupes semblables, mais de réduire l’ampleur de ce qui doit être décidé ensemble. Non pas mieux voter : voter sur moins de choses, et pouvoir partir.

VI. Exit plutôt que voice

Le concept

J’ai consacré à ce dispositif l’essentiel de mon précédent article (néocaméralisme, patchwork, couche fédérale, et les objections qui subsistent).

L’apport le plus concret et le plus sous-estimé de la néoréaction tient en une alternative que Yarvin a empruntée à l’économiste Albert Hirschman. Face à une organisation dont on est mécontent, deux conduites sont possibles. On peut prendre la parole, protester, militer, voter: c’est la voice, la participation au jeu institutionnel dans l’espoir de le réformer de l’intérieur. Ou l’on peut sortir: c’est l’exit, ce que l’on fait sans y penser lorsqu’on change de fournisseur, de restaurant ou d’employeur.

Le geste néoréactionnaire consiste à observer que la politique moderne a presque entièrement misé sur la voice, et que ce pari est perdu. Récusant la démocratie, elle ne propose pas une meilleure manière de voter mais l’abandon du vote comme instrument principal, au profit de la faculté de partir : voter avec ses pieds, créer des ordres parallèles, des juridictions concurrentes, des zones d’autonomie entre lesquelles on circule. Le patchwork n’est rien d’autre que la généralisation institutionnelle de cette préférence.

Pourquoi la sortie plutôt que la voix

Ce choix n’est pas une lubie de libertarien impatient, mais la conclusion à laquelle mènent les analyses des trois sections précédentes.

La voice exige trois choses pour fonctionner. Elle suppose que le désaccord porte sur des politiques et non sur des appartenances, faute de quoi il n’y a rien à négocier. Elle suppose que les protagonistes se reconnaissent une communauté suffisante pour accepter la décision qui leur sera défavorable. Elle suppose enfin que le perdant considère la défaite comme provisoire et le vainqueur comme légitime. Sans l’une de ces trois conditions, la délibération ne produit plus un arbitrage : elle produit un vaincu qui n’a aucune raison de s’incliner.

Or les trois conditions sont attaquées simultanément. La haine mimétique fait du gouvernant un rival détesté plutôt qu’un mandataire, ce qui ruine la troisième (Il suffit de voir comment Macron a réuni toutes les haines en 2 mandats). La saillance des clivages fait porter le désaccord sur les appartenances plutôt que sur les programmes, ce qui ruine la première. Et l’érosion de la confiance intergroupe supprime la communauté minimale que suppose la seconde. La voice n’est pas devenue inefficace par accident ou par usure des institutions : elle a perdu ses conditions de possibilité.

À quoi il faut ajouter un argument que Hirschman lui-même formulait, et qui vaut indépendamment de tout ce qui précède : la voice est coûteuse, incertaine et collective, quand la sortie est individuelle et immédiate. Militer vingt ans dans un parti pour peut-être infléchir une orientation, contre déménager en un mois, le calcul est facile à faire, et le fait qu’une part croissante des populations occidentales cesse de voter tout en continuant à choisir soigneusement sa commune, son école et son quartier indique assez que beaucoup l’ont déjà fait sans le théoriser. D’autres partent tout simplement s’installer ailleurs. J’ai moi même quitté la France il y a 15 ans, pour un pays où je n’ai pas le droit de vote.

La sortie a une vertu proprement disciplinaire, et c’est le point que Yarvin retient de Hoppe. Un gouvernant dont les administrés peuvent partir est contraint de les ménager, non par bonté mais par intérêt, exactement comme un commerçant ménage une clientèle qui peut aller ailleurs. Un gouvernant dont les administrés sont captifs n’a besoin que d’une majorité, et peut traiter le reste comme une ressource. La démocratie, en cela, ne discipline le pouvoir qu’à moitié : elle expose le gouvernant à la sanction du nombre, elle ne l’expose pas à celle de la défection.

Ce que la Suisse enseigne, poussé à son terme

J’ai parle plus haut du système suisse et comment il tient : en prenant les décisions au niveau où le clivage ne mord pas. La proposition néoréactionnaire consiste à pousser ce principe au-delà de ce qu’aucun fédéralisme existant n’a osé.

Le fédéralisme classique abaisse le niveau de décision, mais il maintient l’appartenance obligatoire. Un Genevois qui déteste le régime genevois peut déménager dans un autre canton; il ne peut pas quitter la Suisse au sens où il cesserait d’en relever, et la Constitution fédérale ne reconnaît aucun droit de retrait. Le Sonderbund a réglé la question par les armes en 1847, comme la guerre de Sécession l’a réglée aux États-Unis en 1865. Le patchwork ajoute ce que les fédérations existantes refusent : non seulement la décentralisation de la décision, mais la faculté garantie de quitter l’ensemble.

C’est là que se situe la faiblesse réelle du dispositif. La sortie qu’il promet n’est pas un droit mais une possibilité : on ne part que si un autre patch consent à vous prendre, et les portes ne s’ouvrent pas également pour tous. L’ingénieur trouvera preneur, le vieillard et le malade trouveront des portes closes, et leur liberté de partir sera formelle. J’ai proposé de combler ce manque par une couche fédérale minimale, sur le modèle du ius emigrandi que le Saint-Empire garantissait au-dessus de ses princes, et j’ai concédé que cette réponse n’était pas entièrement satisfaisante.

VII. La technologie comme moteur

Ce que la réaction classique n’avait pas

Tout ce qui précède pourrait, à la rigueur, se lire comme une réaction ordinaire. La critique de l’égalitarisme, la défiance envers le suffrage universel, l’observation que les sociétés hétérogènes se déchirent, la préférence pour des unités politiques petites et homogènes : Maistre, Bonald, Taine, Renan et quelques autres avaient dit l’essentiel, souvent mieux. On ne fonde pas un courant sur des thèses qui ont deux siècles.

Ce qui distingue la néoréaction, ce n’est ni son diagnostic ni la plupart de ses conclusions. C’est le rapport qu’elle entretient avec la technologie, et il faut mesurer combien cette position est étrangère à toute la tradition dont elle procède par ailleurs.

Le réactionnaire classique est, presque par définition, hostile ou indifférent au fait technique. Il y voit au mieux un instrument neutre, au pire l’agent de la dissolution des formes traditionnelles : l’industrie qui vide les campagnes, le chemin de fer qui unifie les provinces, la presse qui fabrique l’opinion, la machine qui déracine. Cette lignée court jusqu’à Heidegger et à l’écologie conservatrice contemporaine, et elle n’a rien d’absurde. Le progrès technique a effectivement détruit une grande part de ce que la réaction voulait conserver.

Symétriquement, la gauche a fait du progrès une affaire de volonté politique. Ce qui améliore la condition humaine, dans cette lecture, ce sont les institutions qu’on décide : le droit qu’on étend, la protection qu’on généralise, l’égalité qu’on décrète. La technologie y figure comme un moyen parmi d’autres, subordonné aux fins que le politique lui assigne, et suspecte dès qu’elle produit des inégalités qu’on n’avait pas prévues.

La néoréaction refuse les deux positions. Elle tient que le moteur de l’histoire n’est ni la tradition à préserver ni la volonté politique égalitariste, mais le développement technique lui-même — et qu’il faut cesser de le regretter comme de prétendre le gouverner. C’est là, bien plus que dans le néocaméralisme, que se loge le préfixe néo. On peut être réactionnaire et technophobe ; on ne peut pas être néoréactionnaire sans tenir la technique pour la force qui décide.

Deux positions dans le corpus

Le corpus néoréactionnaire offre sur ce point deux positions qui n’ont presque rien en commun, et il serait malhonnête de les fondre en une doctrine unifiée.

Chez Nick Land, la technologie n’est pas un outil au service de l’homme. C’est un processus quasi autonome, doté de sa propre dynamique, que rien ne pilote et que personne n’a jamais piloté. Le capitalisme, dans cette lecture, n’est pas un système économique que des hommes auraient choisi : c’est le vecteur par lequel l’intelligence technique s’auto-augmente, se libère progressivement de son substrat biologique et dissout les formes politiques héritées à mesure qu’elle accélère. La position est cohérente, et elle mène là où Land ne s’est jamais caché qu’elle menait : à l’obsolescence de l’humain. Il n’y a chez lui aucune restauration à espérer, aucune tradition à sauver, aucun peuple à faire renaître. C’est d’ailleurs pourquoi l’accusation de fascisme y est particulièrement absurde. Ce qui vient n’est pas un ordre nouveau, c’est autre chose, et pour Land le rôle de la politique se réduit à ne pas freiner son arrivée.

Chez Yarvin, on est aux antipodes. La technologie est un levier de gouvernance, rien de plus et rien de moins. Ce qu’elle apporte, c’est la possibilité de rendre le pouvoir explicite, comptable, transférable — de le formaliser, pour reprendre son vocabulaire. Le souverain-PDG n’est pas une figure de science-fiction, c’est l’application au gouvernement de méthodes qui ont fait leurs preuves dans les entreprises technologiques : une chaîne de responsabilité claire, des indicateurs de performance, une propriété identifiée. Yarvin ne parle jamais d’accélération ni de dissolution ; il parle d’administration. Sa modernité est méthodologique, pas métaphysique.

L’écart entre les deux est celui qui sépare une force qui emporte tout d’un instrument qu’on saisit. Chez Land, on ne décide de rien et l’on ne peut qu’accompagner ; chez Yarvin, on décide de tout et la technique fournit les moyens. Land écrivait récemment que Yarvin et lui étaient probablement les deux hommes les plus en désaccord au monde, et sur ce point au moins c’est clair.

On présente couramment la néoréaction comme un techno-solutionnisme unifié qui remplacerait la politique par l’ingénierie. C’est ne pas voir que la moitié du corpus considère que l’ingénierie ne se laissera gouverner par personne.

La technologie contre l’égalitarisme

Dans la lecture de gauche, l’égalité est le produit d’une décision : on redistribue, on garantit, on interdit les écarts. Cette conception suppose que les différences entre les hommes soient d’origine sociale, donc peuvent être corrigées par voie politique, c’est exactement le postulat des Lumières que la néoréaction récuse. Si les capacités sont réellement inégalement distribuées, le volontarisme égalitariste ne peut produire qu’une chose : l’écart entre ce qu’il promet et ce qu’il obtient, c’est-à-dire le ressentiment que j’ai décrit dans les sections précédentes.

Le fait technique, lui, améliore les conditions matérielles sans avoir à postuler quoi que ce soit sur l’égalité des hommes. Il ne demande à personne d’être également capable ; il demande seulement qu’un petit nombre le soit. L’électricité, les antibiotiques, le moteur à explosion ou la conteneurisation ont fait davantage pour la condition du plus grand nombre que l’ensemble des politiques redistributives, et ils l’ont fait sans jamais prétendre que tous les hommes se valaient. Au contraire, en laissant une minorité inventer pour tous. C’est un progrès qui ne suppose aucune fiction anthropologique, et qui n’a donc pas à en payer le prix.

On mesure alors combien la position néoréactionnaire est étrangère aux deux camps. Contre la gauche : le progrès n’est pas ce qu’on décrète, c’est ce qu’on découvre, et prétendre le décréter produit surtout du ressentiment. Contre la droite conservatrice : le progrès technique n’est pas l’ennemi des hiérarchies, il est ce qui permet de les assumer sans misère. On peut tenir que les hommes sont inégaux et vouloir que tous vivent mieux à condition de renoncer à l’idée que le second objectif passe par la négation du premier.

C’est aussi ce qui explique la sociologie particulière de ce courant, et le fait qu’il ait recruté chez les ingénieurs, les programmeurs et les fondateurs plutôt que dans les milieux traditionalistes. Ces gens ont une expérience directe de la variance des capacités : quiconque a dirigé une équipe technique sait que l’écart entre un excellent développeur et un développeur médiocre n’est pas de vingt pour cent mais d’un ordre de grandeur, et qu’aucune formation ne le comble. Ils ont également une expérience directe de ce que produit une contrainte extérieure imposée à un système qu’elle ne comprend pas. Le réalisme inégalitaire n’est pas pour eux une thèse philosophique héritée : c’est ce qu’ils constatent tous les jours.

VIII. Retour au surplus : une philosophie de vie

Une pathologie de l’âme moderne

Rien de ce qui précède n’explique vraiment le ton de ces textes. Un homme qui pense que le suffrage universel agrège de l’erreur, que les sociétés hétérogènes se déchirent et qu’il vaut mieux pouvoir partir que pouvoir voter pourrait parfaitement écrire de la science administrative, des notes sobres, argumentées, un peu ennuyeuses.

Ce n’est pas du tout ce qu’on lit. On y trouve une irritation permanente, presque physique, qui n’apporte rien à l’argument et qui pourtant colle à chaque page.

Yarvin écrit avec une ironie qui traite ses adversaires comme des enfants mal élevés ; Land écrit comme un homme qui aurait vu quelque chose et n’arriverait plus à le taire. Spandrell ou BAP écrivent comme on discute entre potes autour d’un verre. C’est ce discours moderne à la façon d’un blog qui fait de ce courant autre chose qu’une thèse de plus sur les formes de gouvernement.

Le problème n’est pas que la démocratie fonctionne mal. Le problème est qu’elle a produit un type d’homme. Le confort généralisé, l’égalité administrative, la moraline progressive et le régime médiatico-académique ont fabriqué une forme d’humanité qui préfère la sécurité à la tension, la plainte à la maîtrise, le consensus mou à la vérité dure. Un type d’homme qui ne veut plus rien risquer, qui transforme sa fragilité en titre de gloire, qui appelle « courage » le fait de répéter ce que tout le monde pense déjà, et « violence » le simple fait d’entendre le contraire.

Ce que des Français avaient déjà vu

On trouve un diagnostic anthropologique voisin, parfois formulé plus tôt, chez plusieurs dissidents français. Philippe Muray a décrit avec une précision féroce l’homme contemporain festif, infantilisé et moralisateur, incapable de négatif. Maurice Dantec en a donné une version plus noire et plus littéraire, centrée sur l’homme démocratique ramolli et domestiqué. Alain Soral, dans un registre beaucoup plus populaire et oral, a insisté sur la fabrication d’un homme diminué et résentimentaire. On pourrait même, en poussant, remonter jusqu’à Céline, chez qui la haine de l’homme moderne domestiqué et le refus absolu du langage policé atteignent une intensité que plus personne n’a retrouvée.

Chez eux comme chez plusieurs auteurs du corpus néoréactionnaire, le fond et la forme se tiennent : le diagnostic de domestication s’accompagne souvent d’un verbe qui refuse le langage policé des domestiqués.

Je lis ces auteurs depuis longtemps, et avec un réel plaisir. Si la néoréaction m’intéresse aujourd’hui, ce n’est donc pas entièrement surprenant : elle prolonge, dans un autre langage et avec d’autres outils, des diagnostics que j’avais déjà trouvés chez eux.

Mais le diagnosticien littéraire le plus puissant de cette dégénérescence reste Michel Houellebecq. Il n’est évidemment pas un auteur néoréactionnaire, et il serait absurde de l’y annexer. Il est autre chose, peut-être plus utile : celui qui a montré en situation ce que les blogs formulent abstraitement, le marché sexuel dérégulé et ses perdants, la perte de forme des corps et des vies, l’effondrement d’un Occident qui ne meurt pas de violence mais de confort et de ressentiment, l’homme sans projet qui traverse son existence en spectateur. L’intérêt du rapprochement est que Houellebecq échappe entièrement au soupçon d’idéologie. Il n’a pas de programme, ne recommande rien, ne prétend redresser personne. Ses personnages ne sont pas des types moraux mais des hommes vidés, décrits sans mépris et sans complaisance, et c’est ce qui rend le constat difficile à congédier. On peut réfuter Yarvin en lui opposant des arguments ; on ne réfute pas Extension du domaine de la lutte, on peut seulement soutenir qu’on n’y reconnaît rien, ce qui, à ma connaissance, n’est pas la réaction la plus courante.

Le diagnostic n’est pas institutionnel, il est anthropologique. Les institutions ne sont que ce qui a permis à ce type d’homme de prospérer, et ce qu’il produit à son tour. C’est ce qui rend le mouvement néoréactionnaire plutôt que simplement réactionnaire. Le réactionnaire classique regrette un ordre perdu et défend ce qui en subsiste ; il a une nostalgie et une position. La néoréaction fait autre chose : elle diagnostique une pathologie de l’âme moderne, et tient les questions constitutionnelles pour dérivées. On ne restaure pas un régime pour des hommes qui n’en veulent pas. Il faut d’abord d’autres hommes.

Nietzsche

La néoréaction étant avant tout un phénomène anglo-saxon, il n’est pas certain que ses auteurs aient lu ces Français. Bronze Age Pervert mentionne Houellebecq et Céline, ce qui n’est pas rien. Mais il y a un auteur que’ils ont tous lu, et que tout rebelle dans l’âme finit nécessairement par rencontrer.

Ce fil rouge est évidemment Nietzsche, et il est cité sans cesse dans ce corpus.

Ce qu’ils y prennent tient en trois motifs, et l’on reconnaîtra dans chacun le diagnostic qui vient d’être formulé. Le dernier homme d’abord, cette figure du Zarathoustra qui a inventé le bonheur et cligne de l’œil, qui ne veut plus ni gouverner ni obéir, qui a quitté les contrées où il faisait dur vivre parce qu’on a besoin de chaleur — Nietzsche l’avait posé comme la chose la plus méprisable, et il faut reconnaître qu’aucune description de l’Occident contemporain n’a fait mieux en un siècle et demi. La volonté de puissance affaiblie ensuite : non pas la brutalité, comme on le répète, mais la capacité d’imprimer une forme, de vouloir quelque chose au-delà de sa propre conservation. Le ressentiment devenu morale enfin, cette opération par laquelle l’impuissance se convertit en vertu et fait de sa faiblesse une supériorité — ce que Nietzsche décrivait à propos du christianisme et que ces auteurs appliquent, sans excès de scrupule philologique, au progressisme contemporain.

On ne lit pas Nietzsche pour savoir comment organiser un État ; il n’en dit à peu près rien et ce qu’il en dit n’est pas ce qu’il a écrit de meilleur. On le lit pour une évaluation des formes de vie. C’est pourquoi le corpus néoréactionnaire déborde constamment vers des objets qui n’ont rien de constitutionnel : la biologie et l’héritabilité, la décadence esthétique, l’architecture, l’alimentation, l’exercice physique, la captologie et la façon dont les interfaces capturent l’attention. Ce ne sont pas des digressions. Ce sont les conséquences directes d’une question qui porte sur le type d’homme et non sur la forme du régime.

Le noyau masculin

Il n’y a pas de femmes dans le noyau dur de la néoréaction. Aucune.

Le constat n’est pas contesté, et il est fait jusque par les cartographies les plus hostiles au courant, qui notent volontiers que le corpus principal est exclusivement masculin et croise régulièrement la mouvance masculiniste.

L’explication la plus courante est aussi la plus paresseuse : ce serait un mouvement misogyne, et les femmes en seraient tenues à l’écart. Sauf que rien n’empêche une femme d’ouvrir un blog et d’écrire sur le néocaméralisme. Ce milieu s’est constitué en ligne, sans institution, sans comité de lecture, sans cooptation, dans les conditions les plus ouvertes qu’on ait connues. Il n’y avait littéralement personne pour tenir la porte.

Le ton de ce corpus est viril au sens précis du terme, ce qui ne signifie pas primairement hostile aux femmes, mais orienté vers un ensemble de choses : la hiérarchie assumée, la sélection, la haute variance, la compétence technique et intellectuelle extrême, la sortie plutôt que la négociation, le refus explicite du sentimentalisme égalitaire. Ce sont des intérêts et un style de pensée qui, statistiquement et historiquement, attirent beaucoup plus d’hommes — comme les attirent l’échecs de haut niveau, la spéculation métaphysique, la programmation système ou n’importe quelle activité qui combine abstraction poussée, tolérance au conflit et indifférence à l’approbation du groupe.

Il existe bien des femmes dans la droite dissidente au sens large, les critiques du féminisme, du progressisme sexuel, les analyses de ce que la libération a coûté aux femmes elles-mêmes. Ce travail reste à la périphérie ou dans des positions adjacentes, et il ne produit pas le noyau théorique. Cela n’a rien d’un jugement de valeur : c’est une observation sur la distribution des tempéraments intellectuels.

IX. Bilan

Une réintroduction, deux ajouts

Au terme de ce parcours, ce que la néoréaction apporte réellement se laisse énoncer sans emphase.

Elle réintroduit des valeurs que la droite classique n’avait jamais complètement abandonnées : la hiérarchie, le mérite, l’autonomie, la responsabilité, l’identité. Sur ce point, il n’y a rien de neuf, et prétendre le contraire serait ridicule. Ce que la droite avait cessé de faire, en revanche, c’est de les justifier. Elle les tenait pour évidentes, ou les défendait par la coutume, ou finissait par les concéder à demi devant l’égalitarisme démocratique — expliquant qu’elle voulait bien l’égalité des chances mais pas celle des résultats, et se retrouvant à défendre des positions dont elle avait accepté les prémisses adverses. La néoréaction refait le travail à l’envers : elle part de la prémisse inégalitaire, l’assume explicitement, et en déduit le reste. On peut trouver la prémisse fausse. On ne peut pas dire qu’elle soit dissimulée.

Elle y ajoute deux éléments que la réaction traditionnelle avait négligés, et qui font l’essentiel du néo.

Le premier est la prise en compte réaliste de la sélection, génétique et culturelle. Là où le conservatisme parlait de nature humaine en un sens vague et théologique, il s’agit ici d’une thèse empirique sur la distribution des capacités et sur ce qui la produit.

Le second est l’acceptation de la technologie comme force historique majeure, le processus autonome chez Land, l’instrument de gouvernance chez Yarvin. C’est ce qui interdit de ranger ce courant parmi les nostalgies, et c’est aussi ce qui explique qu’il ait recruté là où il l’a fait.

Un idéalisme libertarien à l’échelle macro

On reste, au fond, dans une forme d’idéalisme libertarien, mais appliqué à l’échelle macro. Le libertarien classique demandait à chaque individu de pouvoir choisir ; le patchwork demande que chaque patch puisse choisir son régime, et l’individu ne récupère sa liberté que par la faculté de changer de patch. Le déplacement est considérable, et il est ce qui distingue ce courant de ses origines : la liberté n’est plus un attribut de la personne, c’est une propriété du système, garantie par la concurrence entre juridictions plutôt que par un catalogue de droits.

Cet idéalisme consiste à supposer qu’un dispositif bien conçu produira mécaniquement de bonnes conduites — que les actionnaires gouverneront bien parce qu’ils y ont intérêt, que les patchs se modéreront parce qu’on peut les quitter, que la concurrence sélectionnera les meilleures méthodes de gouvernement comme elle sélectionne les meilleurs produits. Chacune de ces propositions est plausible. Aucune n’est établie, et l’histoire fournit surtout des exemples de souverains qui ont préféré la captivité de leurs sujets à la valorisation de leur patrimoine.

La question qui reste

J’ai montré dans mon précédent article que l’accusation de techno-fascisme visait à côté, qu’elle décrivait une concentration là où la proposition organise une dispersion, et qu’en se trompant d’objet elle protégeait les difficultés réelles du corpus. Le présent article n’a pas modifié ce jugement ; il a seulement montré que la critique néoréactionnaire de la démocratie était mieux fondée qu’on ne veut l’admettre, et qu’elle s’appuyait sur des mécanismes — mimétiques, ethniques, anthropologiques — dont aucun n’est propre à la néoréaction et dont plusieurs sont reconnus bien au-delà d’elle.

La difficulté demeure entière, et elle tient en une question : comment passe-t-on de là à quoi que ce soit ?

Car la critique est une chose et la transition en est une autre. Il n’existe qu’une manière connue de démanteler un appareil administratif centralisé, et c’est de s’en emparer d’abord — ce qui suppose de commencer par concentrer le pouvoir qu’on prétend disperser. Aucun pouvoir absolu ne s’est jamais saisi de tout pour se dissoudre ensuite en mille souverainetés concurrentes. Ce que l’histoire enregistre, invariablement, ce sont des pouvoirs d’exception qui se prolongent et des dictateurs de salut public qui découvrent après coup que le salut public exige leur maintien. Je ne connais pas de réponse satisfaisante à cette objection et le corpus n’en fournit pas.

Le diagnostic anthropologique de la section précédente aggrave le problème au lieu de le résoudre. Si l’homme occidental a été effectivement domestiqué, s’il préfère la sécurité à la tension et la plainte à la maîtrise, alors qui exactement est censé vouloir le patchwork ? Un dispositif qui repose entièrement sur la faculté de partir suppose des gens disposés à partir — c’est-à-dire exactement le contraire du type d’homme que ces auteurs décrivent comme le produit de notre époque. La néoréaction diagnostique une population incapable de ce que sa propre solution exige d’elle. C’est peut-être la difficulté la plus profonde du corpus, et elle est interne : ce n’est pas une objection qu’on lui adresse du dehors, c’est une contradiction entre ses deux moitiés.

On peut y répondre que les solutions politiques n’ont jamais eu besoin de l’adhésion du grand nombre, qu’il suffit d’une minorité déterminée.

Ce qu’il reste à en faire

Je disais en concluant mon précédent article que je me demandais désormais, pour tout problème politique donné, quelle était la solution néoréactionnaire plutôt que la solution libérale, et que les deux coïncidaient le plus souvent, à ceci près que la seconde savait pourquoi. Le présent article a tenté de dire ce pourquoi, et je maintiens la formule en y ajoutant une réserve.

Ce corpus n’est pas un programme, et je doute qu’il soit applicable en l’état — je viens d’expliquer pourquoi. C’est une heuristique et un diagnostic. Comme heuristique, il pousse vers une question simple et souvent utile : peut-on sortir ? Comme diagnostic, il a au moins le mérite de ne pas s’arrêter aux institutions. Il pose la seule question qui compte vraiment : quel type d’homme une société fabrique-t-elle ?

Cette question, la droite française l’a longtemps posée puis a cessé de le faire, jugeant sans doute qu’elle sentait le soufre. Elle a préféré discuter de fiscalité et de subsidiarité. Il est piquant qu’il ait fallu des blogueurs californiens pour la lui rappeler, et il serait dommage de la congédier une seconde fois au motif que ceux qui la posent le font avec un vocabulaire déplaisant.