Hoppe, Lagasnerie, et la fin du consensus démocratique
Il y a des livres qui se ressemblent parce qu’ils disent la même chose. Et il y en a d’autres qui se ressemblent parce qu’ils constatent la même chose, avant de partir en courant dans deux directions opposées. Démocratie, le dieu qui a échoué de Hans-Hermann Hoppe (2001, traduit en français en 2019) et L’âme noire de la démocratie de Geoffroy de Lagasnerie (Février 2026) appartiennent à la seconde catégorie.
Vingt-cinq ans séparent ces deux textes. Un océan idéologique les sépare aussi. Hoppe, né en 1949, est un Allemand émigré aux États-Unis, héritier direct de l’économiste Ludwig von Mises, qui démontra dès 1920 l’impossibilité du calcul économique en régime socialiste, et de Murray Rothbard, qui poussa le libéralisme jusqu’à sa conséquence anarcho-capitaliste. Il est le théoricien le plus radical de l’école autrichienne contemporaine, un homme dont le nom seul suffit à faire monter la tension artérielle d’un professeur de sciences politiques. Geoffroy de Lagasnerie est un sociologue français beaucoup plus anecdotique, mais tout de même une figure médiatique de la gauche intellectuelle française, disciple du philosophe et activiste d’extrême gauche des années 70 Michel Foucault. L’un veut abolir l’État. L’autre veut le mettre au service de ce qu’il appelle une éthique des corps, sans que ce soit bien défini.
Ils n’ont, en apparence, rien en commun. Sauf ceci : tous deux considèrent que la démocratie n’est pas un idéal politique, mais un dispositif de domination ; que la règle majoritaire n’est pas la justice, mais la loi du plus fort maquillée en procédure ; que la souveraineté populaire est une abstraction vide ; et que la seule issue véritable réside dans la séparation. Sécession pour l’un, sédition pour l’autre.
Ce n’est pas une coïncidence. C’est un symptôme. Et il mérite d’être lu comme tel.
I. Le procès commun
Commençons par ce qui est partagé, car c’est là que réside l’événement intellectuel. Il ne s’agit pas de deux critiques parallèles, mais de quatre thèses identiques formulées dans deux langues théoriques différentes.
1. La démocratie n’est pas la fin de l’histoire
La formule est de Francis Fukuyama, dans La fin de l’histoire et le dernier homme (1992). Il ne prétendait pas que les événements allaient cesser. Il soutenait que l’évolution idéologique de l’humanité avait atteint son terme : la démocratie libérale associée à l’économie de marché ne rencontrait plus de rivale systémique capable de formuler une prétention universelle concurrente. Le fascisme était mort en 1945, le communisme mourait sous ses yeux, et rien ne venait derrière. C’est cette thèse (devenue le présupposé tacite de trente années de science politique occidentale) que Hoppe et Lagasnerie attaquent l’un et l’autre de front. Lagasnerie pose d’ailleurs la question dès la présentation de son livre : devons-nous considérer que nous sommes arrivés à la fin de l’histoire ?
Hoppe conteste frontalement le récit selon lequel le passage de la monarchie à la démocratie constituerait un progrès. Pour lui, c’est l’inverse : la Première Guerre mondiale, qui liquide les monarchies européennes, ouvre un siècle de décivilisation, d’inflation, de conscription de masse, de guerres totales et d’expansion fiscale sans précédent. La démocratisation n’a pas limité l’État ; elle l’a rendu populaire, et donc illimité.
Lagasnerie arrive au même refus par un autre chemin. Sa thèse est que la sacralisation de la démocratie comme « camp du Bien » fonctionne exactement comme un dispositif d’interdiction : elle rend suspecte toute critique, elle assigne à la résignation, elle ferme l’imagination politique. La démocratie n’est pas un horizon indépassable ; elle n’est qu’une technique d’organisation, un instrument parmi d’autres, dont on pourrait parfaitement se passer si l’on trouvait mieux. Il refuse explicitement l’idée d’une fin du progrès politique.
Les deux hommes désacralisent. L’un par l’économie, l’autre par la généalogie. Le résultat est le même : la démocratie redescend au rang d’objet contingent, historiquement situé, susceptible d’être dépassé.
2. Le principe majoritaire est une brutalité
C’est ici que la convergence devient troublante. Hoppe formule le problème avec la sécheresse d’un théorème : la règle de la majorité permet à A et B de s’unir pour dépouiller C, et de baptiser cette opération « justice sociale ». Un homme, une voix. Donc deux hommes, une propriété. Il en tire la conclusion que la démocratie est une « grande machine de redistribution populaire de richesses », un dispositif qui transforme le territoire national en bien commun accessible à tous, et donc en tragédie des communs généralisée.
Lagasnerie écrit, dans un tout autre vocabulaire, exactement la même chose : la Loi, en démocratie, est toujours la loi du plus fort. Ce sont simplement les plus nombreux – ou les mieux organisés – qui imposent leur volonté aux plus faibles. Il va plus loin que Hoppe sur un point : il repère dans l’acte de voter une pulsion de gouvernement d’autrui, une dimension qu’il n’hésite pas à qualifier de sadique. Le principe majoritaire autorise chaque citoyen à considérer qu’il détient un droit sur la vie du voisin, sur son corps, sur son exposition à la souffrance.
Un libertarien de stricte obédience et un foucaldien de gauche décrivent le bulletin de vote comme un instrument de prédation sur autrui. Notons-le, parce que c’est rare.
3. Les abstractions démocratiques sont des fraudes
Hoppe qualifie de « fraude intellectuelle » l’idée qu’un gouvernement puisse être « du peuple, par le peuple, pour le peuple ». Ce qui existe réellement, ce sont des individus qui décident et d’autres qui subissent. L’anonymat du « peuple » sert précisément à masquer cette asymétrie : en monarchie, l’exploitation avait un visage et un nom ; en démocratie, elle est diluée dans une entité collective fictive qui n’est responsable de rien.
Lagasnerie rejette, mot pour mot, les mêmes abstractions : la « souveraineté populaire », la « volonté générale », l’« autogouvernement ». Un peuple ne se gouverne jamais lui-même, écrit-il ; c’est toujours une partie du peuple qui en gouverne une autre à l’intérieur d’un territoire donné. Le mythe de l’autogouvernement est le voile qui empêche de voir le rapport de force.
4. Les constitutions ne limitent rien
Hoppe démontre que l’intérêt personnel des gouvernants finit toujours par déformer les textes qui prétendent les contraindre, puisque ce sont eux qui les interprètent. L’idée d’un « État limité » est structurellement illusoire : on ne demande pas au monopole de la justice de trancher les litiges portant sur l’étendue de son propre monopole.
Lagasnerie observe le même phénomène depuis le versant des libertés publiques : l’appel au respect de l’« État de droit » est le plus souvent inopérant, parce que les décisions qu’il juge les plus injustes sont prises de manière parfaitement légale, par des parlements régulièrement élus, selon des procédures irréprochables. La légalité n’est pas un rempart contre l’injustice ; elle en est le plus souvent le véhicule.
Quatre thèses, un même verdict
Quatre thèses, deux auteurs, un même verdict. La question n’est plus de savoir s’ils ont raison (ils ont raison) mais de comprendre pourquoi ils convergent, et surtout où ils divergent. Et accessoirement comment Lagasnerie a réussi avec cet essai un but contre son camp magistral.
II. L’objection que le triomphalisme portait déjà en lui
Le dernier homme, ou la moitié du livre que personne ne lit
Ironiquement, la seconde moitié du livre de Fukuyama, celle que personne ne lit et que personne ne cite, s’appelle Le dernier homme, terme qu’il emprunte à Nietzsche, qui qualifie celui-ci d’homme-insecte, c’est-à-dire l’homme entièrement domestiqué par la civilisation. Fukuyama y redoutait qu’une humanité rassasiée de confort et privée de grandes causes ne produise ce qu’il appelait des hommes sans poitrine, mais aussi que le désir d’être reconnu comme supérieur, que l’égalité démocratique ne peut par construction satisfaire, n’ayant plus d’exutoire ni dans la guerre ni dans la hiérarchie, finisse par se retourner contre le régime qui l’a frustré.
Le procès instruit en 2001 par Hoppe et en 2026 par Lagasnerie était déjà écrit, en creux, dans le livre qui passe pour l’acte de naissance du triomphalisme démocratique. La fin de l’histoire n’a pas été réfutée par ses adversaires. Elle a été minée par sa propre annexe.
Girard : ce n’est pas la différence qui produit la violence, c’est son effacement
Et l’on peut aller beaucoup plus loin que Fukuyama en convoquant René Girard.
Dans Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), il distingue deux régimes du désir. La médiation externe suppose entre le sujet et son modèle une distance sociale telle que la rivalité est impossible : l’admiration demeure pure. La médiation interne apparaît lorsque cette distance s’effondre, lorsque le modèle et le sujet occupent le même espace social et peuvent convoiter les mêmes objets. Le modèle devient alors obstacle, l’admiration devient envie, et le désir se retourne en ressentiment. Or l’effondrement de la distance sociale porte un nom. Il s’appelle démocratisation.
La conséquence est contre-intuitive et décisive : ce ne sont pas les différences qui produisent la violence, c’est leur effacement. Plus les hommes se ressemblent, plus ils deviennent rivaux, parce que la rivalité exige la comparaison, on ne jalouse que ce qu’on pourrait être. Dans La violence et le sacré (1972), Girard décrit ce processus comme une crise d’indifférenciation qui transforme les hommes en doubles, en frères ennemis interchangeables, et qui ne se résolvait autrefois que par le mécanisme victimaire : la désignation d’un coupable arbitraire dont l’expulsion restaure provisoirement l’ordre (bouc-émissaire).
Alexis de Tocqueville l’avait aussi pressenti sans le théoriser : c’est à mesure que les conditions s’égalisent que les inégalités résiduelles deviennent insupportables. L’égalitarisme ne produit pas l’apaisement des passions, il produit leur exaspération, parce qu’il supprime les écarts qui les rendaient tolérables.
Ce que ce cadre éclaire chez nos deux auteurs
Ce que Hoppe décrit comme la destruction des élites naturelles, Girard le nomme passage de la médiation externe à la médiation interne : le notable qu’on admirait sans le jalouser devient un concurrent qu’on hait. Et ce que Lagasnerie repère dans l’acte de voter (cette pulsion de gouverner autrui, ce sentiment de détenir un droit sur le corps du voisin, qu’il qualifie de sadique) n’est rien d’autre que la médiation interne portée à l’échelle du corps électoral : deux camps devenus si semblables qu’ils ne se supportent plus, et qui se disputent le même objet, l’État.
III. Ce que Hoppe explique et que Lagasnerie ne peut pas expliquer
La supériorité analytique de Hoppe tient à ce qu’il possède un mécanisme causal, et pas seulement une description.
La préférence temporelle, ou le propriétaire et le gérant
Ce mécanisme, c’est la préférence temporelle. L’argument est redoutable. Un monarque héréditaire est le propriétaire de son territoire : il peut le vendre, le léguer, en tirer un revenu capitalisé. Sa richesse dépend donc de la valeur en capital du domaine, ce qui l’incite structurellement à ménager la substance productive de son pays. Il exploite, certainement, mais il exploite comme un propriétaire exploite une forêt, en surveillant la repousse.
Un gouvernant démocratique est un gestionnaire temporaire. Il ne détient pas le capital, seulement l’usufruit, et pour une durée courte et incertaine. Sa fonction objective l’incite donc à maximiser le prélèvement immédiat, sans considération pour la valeur résiduelle. Il consomme le capital au lieu de le préserver. Multipliez cette structure d’incitation par un siècle et vous obtenez la dette publique, l’inflation monétaire chronique, la préférence pour les dépenses visibles sur les investissements lents, l’effondrement des institutions de long terme, la désagrégation de la famille, la montée de la criminalité, et le raccourcissement général de l’horizon social. C’est ce que Hoppe appelle le processus de décivilisation.
On obtient toujours plus de ce qu’on subventionne
À ce mécanisme s’ajoute un second, plus élémentaire encore : on obtient toujours davantage de ce que l’on subventionne. En subventionnant la pauvreté, le chômage, la monoparentalité, la dépendance, la démocratie ne les combat pas, elle les multiplie mécaniquement. Elle produit sa propre clientèle. Et cette clientèle vote.
La liquidation des élites naturelles
Troisième mouvement : la démocratie détruit les élites naturelles. Chez Hoppe, la nobilitas naturalis n’est pas une caste juridique mais un fait social spontané : dans toute société complexe, certains individus s’imposent au respect de leurs pairs par leur richesse, leur sagesse, leur bravoure, leur intégrité personnelle, leur réussite professionnelle. On se tourne vers eux pour arbitrer les conflits, et ils le font souvent gratuitement, parce que leur autorité repose précisément sur leur désintéressement. Ils sont reconnus, jamais élus. La démocratie a méthodiquement liquidé cette strate, par la fiscalité confiscatoire qui dissipe les fortunes familiales, par l’inflation qui ruine les patrimoines patiemment constitués, et par la substitution du politicien professionnel et du nouveau riche dépendant de la commande publique (Pigasse? Niel?) aux anciens guides moraux.
Que ce diagnostic soit teinté de nostalgie aristocratique, c’est évident. Qu’il soit faux, c’est une autre affaire. Regardez qui arbitre aujourd’hui les conflits de la société française, et demandez-vous si le remplacement du notable local par le magistrat administratif constitue un progrès.
Une critique sans mécanisme
Lagasnerie ne dispose d’aucun équivalent de cette architecture causale. Il décrit un état de fait – la violence légale, l’impuissance politique, l’exposition différenciée des corps à la mort – mais il ne dit jamais pourquoi le système produit structurellement ces effets. Sa critique est phénoménologique là où celle de Hoppe est mécanique. C’est une faiblesse théorique majeure, et elle aura des conséquences.
IV. Le vitalisme, ou la légitimité par les corps
Que propose Lagasnerie à la place ? Il faut restituer son idée honnêtement, parce qu’elle n’est pas absurde et qu’on ne la réfute pas en haussant les épaules.
Le veto vitaliste
Sa thèse est que la légitimité politique ne doit plus être tirée d’une procédure – le vote, le nombre, la représentation – mais des effets réels des décisions sur les corps. Une loi n’est pas légitime parce qu’elle a été votée ; elle est légitime si elle protège les individus contre la mort prématurée, la mutilation, la prédation, l’épuisement. Il appelle cela un veto vitaliste : aucune décision, fût-elle adoptée à l’unanimité d’un parlement et ratifiée par référendum, ne devrait pouvoir survivre si l’on établit qu’elle expose des populations à la souffrance ou à la mort.
L’exemple qu’il mobilise est celui des réformes des retraites : reculer l’âge de départ sans considération de la pénibilité, c’est décider statistiquement que certaines catégories professionnelles mourront plus tôt. Le fait que cette décision ait été légale ne lui ajoute, écrit-il, pas un atome de légitimité.
La véridiction scientifique
Deuxième pièce du dispositif : la véridiction scientifique (dire ou établir le vrai). Puisque le débat d’opinion est un rituel qui aboutit à des décisions arbitraires, il faut lui substituer une culture de la connaissance objective. Lagasnerie cite en modèle le rapport des professeurs du Collège de France de 1984, où quarante-cinq universitaires de disciplines différentes ont élaboré ensemble des propositions de réforme éducative sans passer par l’élection. Il évoque aussi les conventions citoyennes tirées au sort, qui produisent selon lui des positions plus rationnelles que le suffrage d’opinion une fois que les participants ont été informés pendant plusieurs mois. Il propose que des conseils scientifiques puissent évaluer, et le cas échéant récuser, les mesures avant leur mise en œuvre.
Voilà la construction. Elle est cohérente en elle-même. Elle est aussi, on va le voir, économiquement suicidaire.
V. Sauf que ce dispositif existe déjà
Mais il faut d’abord relever une objection plus immédiate, et qui devrait suffire : ce dispositif n’est pas une proposition. C’est une description.
Le gouvernement des experts non élus est le régime actuel
Le gouvernement par des experts non élus n’est pas un horizon à conquérir, c’est le régime sous lequel nous vivons déjà. Le Conseil constitutionnel, composé de neuf membres nommés et de quelques membres de droit, dispose du pouvoir d’annuler des lois régulièrement votées par le Parlement, c’est-à-dire exactement le veto que Lagasnerie appelle de ses vœux, à ceci près qu’il s’exerce au nom du droit plutôt qu’au nom de ses « corps » abstraits. La France compte une vingtaine d’autorités administratives indépendantes (ARCOM, CNIL, Autorité de la concurrence, ARCEP, HATVP) qui régulent des secteurs entiers de la vie sociale sans qu’aucun électeur n’ait jamais été consulté sur leur composition. Le Haut Conseil pour le climat évalue la politique du gouvernement. La Commission européenne, non élue, détient le monopole de l’initiative législative. La Banque centrale européenne conduit une politique monétaire aux effets distributifs considérables, et son indépendance à l’égard de tout contrôle politique est inscrite dans les traités comme une vertu.
Lagasnerie ne propose donc pas une alternative à ce qui existe. Il propose d’achever un mouvement déjà très largement accompli, et de lui donner enfin son nom. C’est peut-être le seul service que son livre rende involontairement à ses adversaires : il formule à voix haute ce que la technocratie européenne pratique à voix basse depuis quarante ans.
Quand ses propres exemples se retournent contre lui
La Convention citoyenne pour le climat, qu’il porte au crédit du tirage au sort, a produit cent quarante-neuf propositions élaborées pendant neuf mois par des citoyens longuement informés et l’exécutif, après avoir promis de les reprendre « sans filtre », les a substantiellement filtrées, au point que les conventionnels eux-mêmes ont dénoncé la dilution de leur travail dans la loi finalement adoptée. L’expérience ne démontre pas que la délibération informée échappe au pouvoir. Elle démontre qu’elle lui reste subordonnée, et qu’un organe consultatif sans légitimité électorale n’a aucun moyen de résister à un exécutif qui en possède une. Le tirage au sort ne supprime pas le rapport de force ; il le déplace vers ceux qui décident de ce qu’on fera du résultat.
Le nom que Foucault avait déjà donné à ce dispositif
Reste l’objection qui devrait le gêner le plus, parce qu’elle vient de chez lui. Fonder la légitimité politique sur la protection des corps contre la mort prématurée et la maladie, confier à des savants le soin d’évaluer les populations et de récuser les décisions au nom de la vie : Michel Foucault a donné un nom à ce dispositif, et ce n’était pas un compliment. Il appelait cela le biopouvoir, cette forme moderne de gouvernement qui ne consiste plus à faire mourir et laisser vivre, mais à faire vivre et laisser mourir, et dont l’emprise s’étend précisément à mesure qu’elle se justifie par la santé. Lagasnerie est foucaldien. Il propose comme émancipation ce que son maître décrivait comme la forme achevée de la domination.
Mars 2020 – juillet 2022 : le veto vitaliste en conditions réelles
Et nous l’avons essayé, récemment. Entre mars 2020 et juillet 2022, la France a été gouvernée avec l’assistance d’un Conseil scientifique dont les avis, sans force juridique propre, ont déterminé l’essentiel des décisions : confinements, couvre-feux, fermetures d’établissements, passe sanitaire. La justification était mot pour mot celle du veto vitaliste, la protection des corps contre la mort prématurée, opposée à des procédures parlementaires jugées trop lentes pour l’urgence.
Le bilan de ces choix reste discuté et n’a pas à être tranché ici. Ce qui est structurellement établi, en revanche, tient en une phrase : le Conseil savait mesurer une variable, la mortalité attribuable au virus, et ne disposait d’aucun instrument pour évaluer le coût de ses propres recommandations. Dépistages différés, décrochages scolaires, faillites, dégradations psychiques: ces coûts étaient réels, ils étaient eux aussi mortels, et ils n’entraient dans aucune des équations dont le Conseil disposait. C’est exactement l’argument de Mises, transposé de la production des biens à la production des normes. Un organe qui ne perçoit qu’une seule dimension du dommage ne peut pas calculer. Et un organe qui ne peut pas calculer ne devrait pas détenir de veto.
VI. Nozick, ou la porte de sortie commune
Un sociologue de gauche chez le libertarien de Harvard
Le moment le plus stupéfiant du livre de Lagasnerie est le recours à Robert Nozick, philosophe américain connu pour Anarchie, État et utopie, publié en 1974, qui a durablement influencé la pensée libertarienne contemporaine.
Un sociologue de gauche mobilisant cet auteur « ultra-libéral » pour penser l’émancipation : il faut mesurer ce que cela signifie. Nozick, c’est le libertarien de Harvard, le théoricien de l’État minimal. Il s’est opposé à John Rawls sur la question redistributive, Rawls défendant l’État-providence et la redistribution des richesses au profit des plus pauvres, quand Nozick prône l’État minimal et rejette toute redistribution (j’ai consacré un article à ces deux auteurs). Que Lagasnerie aille y puiser ses outils indique que la gauche critique a épuisé les ressources de sa propre tradition.
La méta-utopie et le droit de sortie
Ce qu’il y trouve, c’est l’idée de méta-utopie : plutôt qu’un ordre juridique unique imposant une conception du bien à tous, une pluralité de communautés politiques coexistant sur un même territoire – sociale-démocrate, communiste, anarchiste, néolibérale – entre lesquelles les individus circuleraient librement. La politique cesserait d’être l’imposition d’une vision commune et deviendrait l’organisation d’expérimentations concurrentes.
De là découlent trois notions : la sédition (le droit de refuser l’ordre juridique dont on n’a pas voulu), la décohabitation (le divorce politique d’avec ceux avec qui l’on ne peut plus vivre), et le droit de sortie érigé en liberté politique fondamentale, supérieure au droit de vote (ce que les anglophones nomment l’exit). Le vote est un moment d’exercice du pouvoir sur autrui ; le départ est le seul acte politique qui ne domine personne.
Lagasnerie cherche des précédents mais ne liste que des anecdotes : l’asile de Julian Assange à l’ambassade d’Équateur, où deux ordres juridiques coexistaient à quelques mètres d’intervalle sur le sol britannique ; le règlement Rome I, qui permet déjà aux entreprises de choisir la loi régissant leurs contrats indépendamment du territoire ; le Black Panther Party, qui refusait le statut de minorité pour se penser comme colonie réclamant sa libération.
Or c’est exactement le programme de Hoppe
Hoppe appelle sécession ce que Lagasnerie appelle sédition. Il cite le Liechtenstein – qui reconnaît formellement un droit de sécession à ses communes – comme le régime existant le plus proche de l’idéal libertarien. Il invoque les centaines de villes libres qui parsemaient l’Europe entre le XIIᵉ et le XVIIᵉ siècle, enchâssées dans la structure féodale, et propose de créer une multitude de « mille Liechtenstein », de Hong Kong et de Singapour disséminés sur le continent, suffisamment nombreux et dispersés pour rendre la répression centrale impraticable. Il note la productivité intellectuelle prodigieuse de l’Autriche-Hongrie prédémocratique, la Vienne de 1900, et l’attribue non au multiculturalisme mais à la stabilité d’une tradition monarchique favorisant l’horizon long.
1861 : le point de bascule commun
Pour les deux auteurs, le point de bascule historique est le même. La défaite de la Confédération marque la fin du droit de sécession aux États-Unis et le passage définitif à une organisation à appartenance obligatoire. Hoppe y voit la mort du fédéralisme réel ; Lagasnerie y voit la preuve que la démocratie est une cohabitation forcée où l’un des blocs finit toujours par écraser l’autre.
VII. Généalogie de l’exit
Ceux qui suivent la pensée néo-réactionnaire anglo-saxonne reconnaîtront ici, presque terme pour terme, le patchwork de Curtis Yarvin et sa préférence de l’exit sur la voice. Mais il faut nommer ce que Lagasnerie réinvente sans le savoir, car le concept a une histoire, et elle est savoureuse.
Hirschman, ou le concept retourné contre son auteur
Le couple exit / voice vient de l’économiste Albert Hirschman, Exit, Voice, and Loyalty (1970). Hirschman y distingue deux réponses possibles à la dégradation d’une entreprise, d’une organisation ou d’un État : partir, qui est le mécanisme du marché, ou protester, qui est le mécanisme politique. Or Hirschman n’était pas libertarien. Juif berlinois chassé par le nazisme, c’était un homme de gauche. Il forgea même sa distinction en partie contre Milton Friedman, dont il discutait la proposition de chèque-éducation : si les parents les mieux informés retirent leurs enfants de l’école publique défaillante, celle-ci perd précisément la clientèle qui aurait eu les moyens d’exiger sa réforme.
Pour lui, la sortie facile détruit la voix. Et pour les socialistes en général, l’exit n’est pas acceptable, ce qui en fait une idéologie anti-libérale.
De Milton à Patri Friedman : deux générations pour retourner l’arme
Un demi-siècle plus tard, c’est Patri Friedman, petit-fils de Milton, qui fonde en 2008 le Seasteading Institute avec le financement de Peter Thiel et fait de la préférence de la sortie sur la protestation un mot d’ordre. Thiel publie l’année suivante un texte resté célèbre, où il déclare ne plus croire que la liberté et la démocratie soient compatibles et désigne trois échappatoires : le cyberespace, l’espace, l’océan. Yarvin systématise avec le patchwork, des milliers de juridictions souveraines de petite taille, gouvernées comme des entreprises, disciplinées par la seule menace du départ de leurs résidents.
Il faut prendre acte de ce fait : en 2026, la sortie est devenue le seul horizon politique commun à la droite libertarienne américaine, à la sociologie critique française et à la théorie néo-réactionnaire de la Silicon Valley. Quand trois traditions aussi incompatibles convergent sur le même remède, c’est que le diagnostic est juste.
Deux enseignements
Le premier est que le trafic intellectuel est bidirectionnel. Lagasnerie emprunte à Nozick pour penser l’émancipation ; les libertariens ont emprunté à Hirschman, homme de gauche, l’instrument de leur propre sortie. Les frontières idéologiques tiennent mal dès qu’on touche à la question de l’appartenance forcée.
Le second est plus rude, et il vaut contre nous autant que contre Lagasnerie : l’objection de Hirschman n’a jamais reçu de réponse satisfaisante. Si la sortie est aisée, ceux qui partent sont les mieux dotés, et ceux qui restent héritent d’une institution privée de ses défenseurs les plus capables.
VIII. La liberté qu’aucun socialisme n’a jamais pu concéder
L’argument de Hirschman est la version honorable, non coercitive, du refus de la sortie, et c’est la plus forte dont la gauche dispose. Mais elle en concède la prémisse. Dès lors qu’on admet que le départ dégrade l’institution quittée, il ne reste qu’un pas jusqu’à la conclusion que le départ doit être empêché. Ce pas, l’histoire montre qu’il est toujours franchi.
L’exigence de barrières
Car la raison en est structurelle, et non accidentelle. Tout système redistributif repose sur une équation d’assurance : les contributeurs nets financent les bénéficiaires nets. Que la sortie devienne libre et peu coûteuse, et les contributeurs nets s’en vont, ce sont eux qui ont le plus à gagner au départ et le plus de moyens de l’organiser. Le ratio se dégrade, les prélèvements augmentent sur ceux qui restent, ce qui accélère les départs suivants. Il s’ensuit qu’un système qui redistribue davantage que ses membres ne l’accepteraient volontairement doit dresser des barrières à la sortie. Le mur n’est pas une déformation du socialisme : c’en est une exigence.
Le dossier historique
Il est sans ambiguïté. Entre 1949 et 1961, près de trois millions de personnes quittent la RDA: un sixième de sa population, avec une surreprésentation massive des médecins, ingénieurs et ouvriers qualifiés. Le régime construit son mur en août 1961 et criminalise la Republikflucht, la « fuite de la République » : le vocabulaire dit tout, puisqu’il faut avoir la propriété d’une chose pour qu’on puisse vous la dérober. En 1932, l’URSS instaure un système de passeports intérieurs qui refuse ce document aux paysans, les attachant de fait aux kolkhozes, c’est-à-dire qu’elle rétablit le servage. En 1972, elle impose aux émigrants diplômés de rembourser le coût de leurs études : l’État se déclare propriétaire du capital humain qu’il a formé, et facture le départ. Cuba a maintenu ses autorisations de sortie jusqu’en 2013. La Corée du Nord punit de mort la tentative.
La version démocratique de la barrière
Et la tendance n’est pas confinée aux régimes totalitaires. La France a instauré son exit tax en 2011, allégée sans être abolie en 2019 ; les États-Unis taxent l’expatriation fiscale ; surtout, cent quarante-sept juridictions se sont accordées sur un impôt minimum mondial de 15 %, dont l’objectif explicitement affiché est de mettre fin à la concurrence fiscale entre États. Il faut nommer correctement cet objet : c’est une entente entre souverains destinée à supprimer la sortie comme option. Un cartel, qui, ironie complète, se fissure depuis que les GAFAM américains en ont été exemptés en janvier 2026 de l’impôt minimum mondial, ce qui rouvre précisément la concurrence qu’il s’agissait d’abolir.
Entrée, sortie : l’asymétrie décisive
On objectera que la droite aussi veut des murs. L’objection tombe sur une asymétrie décisive : la droite entend contrôler l’entrée, la gauche a historiquement dû contrôler la sortie. Contrôler qui entre relève du droit d’association et de propriété, et c’est ce que fait tout propriétaire, toute copropriété, tout club. Contrôler qui sort revient à revendiquer un droit de propriété sur les personnes, et cela ne porte qu’un nom. Il existe un test moral simple et il ne trompe jamais : regardez de quel côté les barbelés sont orientés.
Ce que Lagasnerie rompt, et ce qu’il n’a pas mesuré
C’est en quoi sa proposition constitue une rupture réelle avec sa propre tradition, et probablement la seule chose que celle-ci ne pourra pas lui pardonner. La liberté qu’aucun socialisme n’a jamais pu concéder est précisément celle qu’il érige en liberté fondamentale.
Mais la conclusion de ce dossier est brutale, et elle départage nos deux auteurs. Le droit de sortie n’est pas un droit qu’on exerce : c’est une autorisation qu’on vous retire. Hoppe l’a compris, c’est tout le sens de sa dispersion en « mille Liechtenstein », dont la fonction n’est pas l’élégance institutionnelle mais l’impraticabilité de la répression. Lagasnerie, lui, postule un souverain qui consentira gracieusement à ce qu’on le quitte. Il n’en existe aucun exemple.
IX. La divergence décisive : sortir pour quoi ?
Ici, les chemins se séparent, et la séparation est instructive.
Hoppe veut sortir pour préserver le capital. Sa sécession est celle des producteurs : elle vise à soustraire la valeur créée à la machine redistributive, à rétablir un lien direct entre effort et rétribution, à reconstituer les conditions de l’accumulation longue. L’ordre naturel qu’il décrit est un ordre où la propriété privée est absolue, où les services de sécurité et de justice sont produits par des compagnies d’assurance concurrentes, et où le droit émerge de la contractualisation entre assureurs plutôt que de la décision parlementaire.
Lagasnerie veut sortir pour préserver la vie. Sa sédition est celle des dominés : elle vise à soustraire les corps à des politiques dont il estime qu’elles tuent, à substituer une comptabilité des morts à une comptabilité des richesses. Là où Hoppe voit des producteurs spoliés par des parasites, Lagasnerie voit des prédateurs qui appellent « création de richesse » une opération dont le coût réel se mesure en espérance de vie différentielle.
C’est une opposition symétrique et parfaite. Hoppe protège la valeur du capital par la séparation ; Lagasnerie protège la valeur de la vie par la désaffiliation.
Sauf que l’un des deux dispose d’une théorie de la production, et l’autre non.
Gravure architecturale de 1838 réalisée par F. Bate, illustrant la communauté socialiste utopique que Robert Owen avait prévue pour New Harmony, dans l’Indiana.
X. Le laboratoire : ce que New Harmony a déjà démontré
Il existe une expérience historique qui teste précisément l’hypothèse de Lagasnerie. Elle a été menée. Nous en connaissons le résultat.
L’achat de 1825
En janvier 1825, Robert Owen achète pour environ 150 000 dollars la ville de Harmonie, en Indiana aux Etats Unis. Il acquiert ainsi plus de 20 000 acres de terres fertiles, quelque 160 bâtiments construits selon des normes rigoureuses, des moulins en activité (coton, laine, scierie, meunerie), des vergers, des vignes, des granges pleines. Cette portion de frontière américaine était déjà une communauté prospère et autosuffisante que ce « milliardaire » de l’époque a entièrement rachetée.
Owen n’était pas un rêveur. Né en 1771 au pays de Galles dans une famille modeste, il était devenu par son seul talent industriel l’un des principaux manufacturiers textiles de Grande-Bretagne. À New Lanark, en Écosse, il avait démontré qu’on pouvait concilier profit et traitement humain des ouvriers : réduction du temps de travail, interdiction du travail des enfants de moins de dix ans, premières écoles infantiles du Royaume-Uni, logements décents, magasin coopératif à prix coûtant. L’usine était rentable, l’absentéisme faible, la criminalité quasi nulle. Des princes et des réformateurs venaient s’en instruire. Owen en tira une conclusion radicale : le caractère humain n’est pas donné, il est produit par les circonstances. Changez l’environnement, vous changerez l’homme.
Il rebaptisa Harmonie New Harmony et y institua la propriété commune. Chacun contribuerait selon ses capacités et recevrait selon ses besoins concrètement, selon un système de bons de travail valorisant le temps passé, sans considération de qualité, de productivité ou de rareté de la compétence. La concurrence fut bannie au nom de la coopération. Près d’un millier de personnes affluèrent en moins d’un an.
Le Chargement de Connaissances
Et Owen fit venir la science. En décembre 1825, un bateau quitta Pittsburgh, le Philanthropist, qu’Owen surnomma lui-même le « Boatload of Knowledge »: le Chargement de Connaissances. À bord : Thomas Say, père de l’entomologie ; Charles-Alexandre Lesueur, naturaliste et dessinateur français de renom ; Gerard Troost, géologue et minéralogiste néerlandais ; Marie Duclos Fretageot et Joseph Neef, pédagogues ; William Maclure, riche philanthrope et géologue ; et Robert Dale Owen, fils du fondateur, alors âgé de vingt-quatre ans, qui deviendrait plus tard une figure politique majeure de l’Indiana et jouerait un rôle décisif dans la création de la Smithsonian Institution. Ils transportaient une bibliothèque scientifique, des instruments, des collections naturalistes.
New Harmony, c’est le veto vitaliste institué et le gouvernement des savants réalisé. Personne n’y était exposé à la violence du marché. Personne n’y était licencié, précarisé, exproprié. Les meilleurs scientifiques de leur temps siégeaient dans ses conseils. L’infrastructure était neuve et productive. Le financement était généreux. Les participants étaient volontaires, éduqués, motivés. Il n’y avait ni guerre, ni famine, ni répression étatique. C’est la configuration la plus favorable qu’une expérience socialiste ait jamais connue.
Vingt mois
Elle s’effondra en moins de deux ans.
Les travailleurs zélés se retrouvèrent à nourrir, loger et vêtir des voisins qui recevaient la même ration pour un dixième de l’effort. La production chuta. Les réserves alimentaires s’épuisèrent malgré la fertilité des terres. Les bâtiments se dégradèrent : personne n’en étant propriétaire, personne n’en assumait l’entretien. Les réunions interminables – débats constitutionnels, assemblées générales, réorganisations perpétuelles -remplacèrent le travail productif. Owen rédigea sept constitutions successives en deux ans, chacune plus « pure » que la précédente. Aucune ne fonctionna. Il y engloutit une part considérable de sa fortune.
Josiah Warren, inventeur américain et l’un des premiers penseurs individualistes anarchistes des États-Unis, participa à l’expérience et l’observa de l’intérieur. Sa conclusion précède de plusieurs décennies la formulation savante du problème : la divergence des opinions, des goûts et des fins augmentait exactement dans la proportion où l’on exigeait la conformité. C’était, écrivit-il, la loi inhérente de la diversité de la nature qui les avait vaincus.
Owen quitta New Harmony en juin 1827 avec la formule qui allait devenir l’excuse éternelle du socialisme : les colons n’étaient « pas préparés » à vivre dans une communauté de propriété commune. Traduction : le système aurait fonctionné si les hommes avaient été différents.
Son propre fils fut plus lucide. Robert Dale Owen, qui avait vécu l’effondrement et resta sur place ensuite, conclut que tout schéma coopératif accordant une rémunération égale au travailleur qualifié et à l’oisif doit nécessairement s’effondrer de lui-même : il élimine mécaniquement les membres précieux, dont les efforts sont moissonnés par les indigents, et ne conserve que les improvidents.
Pourquoi l’échec était inévitable : Mises et Hayek
Mises, dans son article de 1920 puis dans Le Socialisme (1922), démontre l’impossibilité du calcul économique en régime de propriété collective. Sans marché des biens capitaux, il n’existe pas de prix formés par des échanges volontaires. Or sans prix, aucune comparaison rationnelle des usages alternatifs des ressources rares n’est possible. Comment décider, à New Harmony, s’il fallait affecter le travail disponible à réparer le toit du moulin, défricher un champ, construire des logements ou organiser un cycle de conférences ? Aucun comité, si savant soit-il, ne peut trancher rationnellement en l’absence de prix. Le résultat fut le gaspillage, la sous-production et l’incapacité à maintenir le capital existant.
Hayek, dans « L’utilisation de la connaissance dans la société » (1945), ajoute le problème de la connaissance. L’information économique pertinente n’est pas centralisable : elle est dispersée, locale, largement tacite, savoir-faire pratique, circonstances particulières de temps et de lieu, préférences subjectives. Les prix résolvent ce problème sans qu’aucun esprit n’ait à embrasser le tout : ils condensent en un signal unique une information que personne ne détient intégralement. Ni Owen ni Maclure ne pouvaient savoir, mieux que les intéressés eux-mêmes, qui était réellement compétent, qui accepterait quel effort dans quelles conditions, ni quelles étaient les conditions précises de chaque parcelle.
La réfutation, point par point
Voilà la réfutation de Lagasnerie, et elle est expérimentale.
Son veto vitaliste a été appliqué à New Harmony. Nul n’y est mort de la violence du marché. On y a simplement cessé de produire, puis on a manqué de nourriture. Le vitalisme est une théorie de la légitimité dépourvue de théorie de la production : il tient une comptabilité des morts sans tenir de comptabilité des vivants. Or une société qui protège les corps sans savoir produire finit toujours par affamer les corps qu’elle prétendait protéger. La souffrance qu’elle inflige n’est pas moins réelle pour être involontaire.
Son gouvernement des savants a été appliqué à New Harmony, sous la forme la plus prestigieuse imaginable. Le Chargement de Connaissances n’a pas empêché la famine. Il n’aurait pas pu : le problème n’était pas un déficit d’intelligence, mais l’absence des signaux sans lesquels l’intelligence n’a rien à traiter. C’est là l’erreur catégorielle centrale de Lagasnerie. La véridiction scientifique peut établir qu’une mesure augmente la mortalité ; elle ne peut pas établir ce qu’il faut produire, en quelle quantité, par qui, et à quel coût d’opportunité. Un conseil de savants dispose d’un pouvoir de veto qu’il n’a aucun moyen d’exercer rationnellement, parce que refuser une mesure suppose de connaître le coût de son absence, et ce coût, sans prix, est inconnaissable.
Sa sédition, enfin, se heurte à la conclusion de Robert Dale Owen. Dans un monde de pluralisme juridique effectif, les producteurs ne restent pas dans les communautés qui les taxent pour financer ceux qui ne produisent pas : ils sortent. Le droit de sortie ne bénéficie pas symétriquement à tous. Il bénéficie d’abord à ceux qui ont quelque chose à emporter. Lagasnerie réclame la porte ouverte sans mesurer qui la franchira le premier.
XI. Ce que ce livre avoue malgré lui
La question de la date
L’âme noire de la démocratie paraît le 25 février 2026. Ce n’est pas un détail. On ne découvre pas la tyrannie de la majorité lorsqu’on est la majorité. Pendant quarante ans, la gauche intellectuelle française a considéré le suffrage universel comme le fondement incontestable de la légitimité, précisément parce qu’elle en bénéficiait, directement par les urnes, indirectement par son hégémonie sur les institutions culturelles, universitaires et médiatiques. Le principe majoritaire ne devient une violence qu’à partir du moment où le nombre change de camp.
Cela ne rend pas l’argument faux. Une thèse vraie ne cesse pas de l’être parce qu’elle est formulée par intérêt. Mais cela en éclaire la fonction. Lagasnerie ne théorise pas la sortie de la démocratie : il théorise la sortie d’une démocratie qui a cessé de lui donner raison. Sa sédition est une clause de sauvegarde rédigée par anticipation, au moment où le rapport de force se retourne.
Lasch : la sécession des élites devient une doctrine
Christopher Lasch avait décrit ce mouvement avec vingt-cinq ans d’avance dans La révolte des élites. Les classes dirigeantes occidentales, écrivait-il, avaient cessé de se penser comme redevables envers la nation qui les avait produites ; elles s’en séparaient culturellement, fiscalement, résidentiellement, tout en continuant d’en tirer leurs revenus. Ce que Lasch décrivait comme un comportement, Lagasnerie l’érige en doctrine. La sécession des élites cesse d’être un fait sociologique honteux pour devenir un droit fondamental. C’est un progrès dans la franchise.
Michéa : défendre le peuple contre le vote du peuple
Jean-Claude Michéa avait décrit l’autre moitié du phénomène : la rupture entre une gauche devenue le parti du progrès sociétal et des classes populaires attachées à ce qu’il appelle la common decency. Le vitalisme de Lagasnerie est l’aboutissement parfait de cette dérive. Il prétend défendre les corps ouvriers contre la pénibilité, mais il le fait dans un vocabulaire, avec des références et devant un public qui n’ont plus aucun point de contact avec ces corps. Il défend le peuple contre le vote du peuple. Il faut une certaine constance dans le porte-à-faux pour tenir cette position.
Le postulat d’Owen, deux siècles plus tard
Et il y a plus intéressant encore. Lagasnerie reconnaît une divergence avec Nozick : là où le libertarien prend les préférences individuelles comme des données, lui souhaite les déconstruire par la délibération. C’est l’aveu décisif. Toute sa construction repose sur l’idée que les préférences exprimées par les gens ne sont pas leurs vraies préférences, et qu’une procédure adéquate – délibérative, scientifique, informée – révélerait ce qu’ils veulent réellement. On reconnaît ici la structure de la fausse conscience, sous un habillage foucaldien.
Or c’est exactement le postulat de Robert Owen : le caractère humain n’est pas donné, il est produit par les circonstances ; changez l’environnement et vous obtiendrez un homme nouveau qui voudra ce qu’il doit vouloir. Deux siècles séparent New Lanark de Flammarion, et le postulat n’a pas bougé d’un pouce. Il a simplement changé de vocabulaire.
XII. Où notre camp est vulnérable
L’honnêteté commande de dire où l’argumentation hoppéenne est la plus faible, car elle l’est.
Le chapitre de Démocratie consacré à ce que Hoppe appelle le droit d’exclusion physique est le passage qui lui a valu sa réputation. L’argument de départ est pourtant solide : si la propriété est réellement privée, alors le propriétaire dispose du droit d’admettre ou de refuser qui il veut sur son domaine, et une communauté de propriétaires contractuellement liés peut définir ses conditions d’entrée. C’est une conséquence rigoureuse du principe. Le problème surgit lorsque Hoppe passe des critères contractuels à des critères identitaires, et propose l’exclusion sur des bases qui ne relèvent plus du contrat mais de l’appartenance de groupe.
Cette glissade, forcément, choque à gauche. Elle réintroduit un critère collectif dans une théorie dont toute la force venait de son individualisme méthodologique : on ne peut pas fonder l’ordre social sur le contrat entre individus et évaluer ensuite les individus par la catégorie à laquelle ils appartiennent, surtout si on ne disqualifie pas d’emblée l’ethnie. Elle a permis à trente années de commentateurs de disqualifier l’ensemble du livre sans en discuter une seule ligne d’économie. Mais heureusement, les positions évoluent et la pensée de Hans-Hermann Hoppe se répand de plus en plus au sein de la droite, et en particulier du mouvement néo-réactionnaire.
XIII. Conclusion : prendre Lagasnerie au mot
Que faire de cette convergence ?
La tentation serait de traiter L’âme noire de la démocratie comme un simple objet de raillerie : la gauche découvre en 2026 ce que Hoppe démontrait en 2001, et le découvre exactement au moment où cela l’arrange. La raillerie serait justifiée. Elle serait aussi une erreur tactique.
Car ce livre modifie l’état du débat. Depuis la Libération, la critique de la démocratie était un monopole de la droite radicale, et ce monopole servait à la disqualifier : il suffisait d’invoquer la pente fasciste pour clore la discussion. Ce dispositif vient de sauter. Lorsqu’un normalien foucaldien publie chez Flammarion un manifeste soutenant que la loi majoritaire est la loi du plus fort, que la souveraineté populaire est une abstraction vide et que le droit de sortie prime sur le droit de vote, l’accusation d’extrémisme cesse de fonctionner. Le tabou n’a pas été levé par nous ; il a été levé par eux. Tant mieux.
Il faut donc prendre Lagasnerie au mot. S’il veut la pluralisation des ordres juridiques, nous la voulons aussi. S’il veut le droit à la décohabitation, nous le voulons aussi. S’il estime qu’on ne doit pas être contraint de vivre sous une loi qu’on n’a pas choisie, nous en sommes d’accord. Signons.
Mais il faut le dire clairement, parce que c’est le point sur lequel se jouera tout le reste : la sortie ne profite pas symétriquement aux deux camps.
Une communauté fondée sur la propriété privée, les prix de marché et la rétribution différenciée est viable. Elle l’a toujours été. Une communauté fondée sur le veto vitaliste, l’égalité de rémunération et le gouvernement des savants ne l’est pas. Elle ne l’a jamais été. Elle a été essayée à New Harmony dans les conditions les plus favorables de l’histoire, avec de l’argent, des terres, des bâtiments, des moulins et les meilleurs esprits scientifiques du continent américain. Elle a tenu vingt mois.
C’est pourquoi la gauche a historiquement refusé ‘exit et exigé l’appartenance obligatoire. Ce n’était pas une position morale, c’était une nécessité vitale : les régimes qui ne savent pas produire doivent empêcher les producteurs de partir. Le Mur de Berlin n’était pas une aberration du système, il en était la condition de fonctionnement. Lagasnerie propose aujourd’hui d’ouvrir cette porte parce qu’il se croit du côté de ceux qui sortiront. Il se trompe de sens de circulation.
Nous devrions donc accepter son offre sans hésiter, non parce que nous partageons son idéal, mais parce que nous sommes les seuls à disposer de la théorie économique qui rend la séparation survivable. Hoppe a écrit le mode d’emploi vingt-cinq ans avant que la gauche ne réclame la porte.
Il ne nous reste plus qu’à la lui tenir.
Références
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Hans-Hermann Hoppe, Democracy: The God That Failed, Transaction Publishers, 2001. Trad. fr. Stéphane Geyres et Daivy Merlijs, préface de Pascal Salin, Démocratie, le dieu qui a échoué, 2019-2020.
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Geoffroy de Lagasnerie, L’âme noire de la démocratie. Manifeste pour un autre idéal politique, Flammarion, coll. « Nouvel avenir », 25 février 2026.
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Ludwig von Mises, Die Wirtschaftsrechnung im sozialistischen Gemeinwesen, 1920 ; Die Gemeinwirtschaft, 1922.
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Friedrich Hayek, « The Use of Knowledge in Society », American Economic Review, 1945.
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Francis Fukuyama, The End of History and the Last Man, Free Press, 1992.
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René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, Grasset, 1961 ; La violence et le sacré, Grasset, 1972.
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Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1835-1840.
-
Michel Foucault, Histoire de la sexualité I. La volonté de savoir, Gallimard, 1976.
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Robert Nozick, Anarchy, State, and Utopia, 1974.
-
Albert O. Hirschman, Exit, Voice, and Loyalty, Harvard University Press, 1970.
-
George B. Lockwood, The New Harmony Movement, D. Appleton and Company, New York, 1905.
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Christopher Lasch, The Revolt of the Elites and the Betrayal of Democracy, 1995.
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Jean-Claude Michéa, Le complexe d’Orphée, Climats, 2011.














