Les nouveaux livres d’Éric Zemmour (La messe n’est pas dite) et de Michel Onfray (Théorie de Jésus – Biographie d’une idée) abordent tous deux le christianisme, mais depuis deux registres très différents. L’un cherche à réactiver la matrice religieuse de l’Occident ; l’autre déconstruit la figure fondatrice du christianisme jusqu’à y voir un mythe conceptuel. Pourtant, au-delà de cette opposition apparente, leurs diagnostics convergent sur un point : quelque chose de fondamental se défait dans la civilisation européenne.

Zemmour : la religion comme socle civilisationnel

Le dernier livre d’Éric Zemmour,  La messe n’est pas dite : Pour un sursaut judéo-chrétien, est un essai court de moins de cent pages qui se lit d’une traite. Format compact oblige, il ne prétend pas épuiser les sujets qu’il aborde, mais sa brièveté en fait justement l’intérêt : un texte tendu, sans digressions inutiles, où Zemmour condense sa vision des rapports entre religion, identité et civilisation européenne.

J’apprécie Zemmour de longue date. Dès ses premières apparitions dans On n’est pas couché, il y a maintenant vingt ans, j’ai eu l’impression — enfin — d’entendre un journaliste qui exprimait clairement ce que je pensais déjà. Un discours vrai, rationnel, sans les tabous habituels, et surtout sans le vernis moraliste qui empêchait à l’époque toute discussion honnête sur l’immigration ou l’identité. Dans mes cercles amicaux, j’étais souvent le seul à défendre une position à la fois libérale et conservatrice, contre l’immigration de masse et très critique de l’Islam. Zemmour articulait ces idées avec une cohérence et une culture qui m’avaient immédiatement frappé. Pour beaucoup, il a été une provocation ; pour moi, il a surtout été une confirmation.

Au fil des années, j’ai lu l’intégralité de ses livres dès leur publication. Chacun prolongeait les précédents, affinant une vision du monde, et de la France, qui, pour moi, faisait sens : une lecture historique solide, une compréhension instinctive des rapports de force politiques, et surtout une constance intellectuelle rare à une époque où tant d’essayistes changent de ligne au gré du vent médiatique. Je reviendrai plus sur chacun de ces ouvrages dans d’autres articles, tant ils méritent, séparément, un traitement approfondi. Mais tous, sans exception, m’ont marqué par leur cohérence, leur style, et leur capacité à mettre des mots clairs sur des dynamiques civilisationnelles que beaucoup préfèrent ignorer.

2025

La messe n’est pas dite

Eric Zemmour

Tugdual Derville, figure engagée de la défense de la vie et militant catholique, propose dans cet essai une réflexion approfondie sur le sens du sacré dans la société contemporaine. À rebours des discours dominants qui confinent la foi à la sphère privée, Derville interroge la place que nos sociétés sécularisées accordent — ou refusent — au transcendant. Il explore comment le recul du religieux dans l'espace public génère un vide spirituel que les sociétés modernes tentent de combler par des substituts souvent décevants : consumérisme, idéologies politiques messianiques ou quêtes de sens individuelles. Partant de l'observation que la messe, pour beaucoup, n'est plus dite — au sens propre comme figuré — Derville s'interroge sur les conditions d'un renouveau spirituel authentique qui ne soit pas simple nostalgie réactionnaire ni compromis avec les modes du temps. Son analyse croise philosophie politique, anthropologie chrétienne et témoignage pastoral, offrant une réflexion équilibrée qui reconnaît les acquis de la modernité tout en identifiant ses manques fondamentaux. L'essai constitue une invitation à rouvrir le débat sur la transcendance comme condition d'une vie humaine pleinement accomplie.

Un essai bref mais dense

L’ouvrage s’ouvre sur une longue introduction où Zemmour revient sur sa trajectoire intellectuelle. Élevé dans la tradition juive, il explique comment son immersion dans la littérature française — Pascal, Renan — l’a éveillé au catholicisme et, plus largement, à la culture française. De là, il expose la construction de sa notion de « judéo-christianisme ». Ce qui ressort de manière claire est sa lecture comparative des trois religions abrahamiques.

Judaïsme, religion nationale d’un peuple restreint: Zemmour décrit le judaïsme comme une religion nationaliste centrée sur un peuple de petit nombre et, selon lui, peu nocive précisément pour cette raison. Il rappelle que la Torah repose sur un triptyque simple : « Une Loi, une Terre, un Peuple. » Le judaïsme est donc pour lui un système communautaire, structuré, lié à une histoire particulière et non à une vocation impériale.

Christianisme, rupture avec le judaïsme et universalisation: Il insiste ensuite sur la rupture fondamentale qu’introduit le christianisme : une religion qui nettoie le judaïsme de son caractère ethnique et ritualiste pour en faire un monothéisme universel, fondé sur la foi et non sur la Loi. Passage d’une orthopraxie juive (respect des règles, interdits alimentaires, circoncision…) à une orthodoxie chrétienne (centralité de la foi, abandon des prescriptions matérielles).

Islam, retour à la Loi et fixation sur un nationalisme arabe: Enfin, Zemmour formule sa critique de l’islam, qu’il décrit comme un monothéisme pur, impérial, fondé sur une orthodoxie rigide, où la Loi domine et où les pratiques (circoncision, interdits alimentaires) reprennent une place centrale. L’islam est, selon son expression, « une édition du judaïsme accommodée au goût des Arabes », avec un texte figé dans la langue et les mœurs du VIIe siècle, ce qui selon lui le rend structurellement incompatible avec la modernité.

Ma propre analyse s’écarte ici légèrement de la sienne : le terme « judéo-chrétien » me semble discutable quand appliqué à la civilisation occidentale. Renan parle de judéo-christianisme pour évoquer le christianisme encore juifs des débuts, avant la papauté à Rome. Ensuite, le christianisme s’est construit en réaction au judaïsme, au point d’aboutir à une religion européanisée, modelée par l’héritage grec et romain. Les disciples de Paul, en ouvrant la foi à tous, ont incorporé dans le dogme catholique des éléments du paganisme gréco-romain — en particulier platoniciens : Trinité, immortalité de l’âme, résurrection. Finalement, c’est l’Église catholique qui joue le rôle fondateur : après la chute de Rome, elle mêle tradition romaine, culture teutonique et spiritualité chrétienne pour forger l’unité culturelle de l’Europe : art, droit, architecture, formes.

Enfin ce n’est qu’un détail, d’ailleurs Zemmour cite à loisir la phrase attribuée à Charles de Gaulle: « Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne ». Pas « judéo-chrétienne » donc.

Déclin de l’Europe, déchristianisation et menace d’islamisation

La suite du livre aborde la déchristianisation de l’Europe et son lien avec ce que Zemmour interprète comme un affaiblissement civilisationnel. Il établit un lien direct entre :

  • la disparition du christianisme comme matrice culturelle,
  • l’idéologie « woke »,
  • l’incapacité de l’Église moderne à assumer la défense de la civilisation occidentale,

et ce qu’il considère comme le risque d’islamisation du continent.

Zemmour oppose les trois logiques religieuses :

  • Judaïsme : religion de la Loi mais limitée à un peuple particulier
  • Christianisme : religion de la Foi, qui engendre l’individualisme occidental
  • Islam : religion de la soumission, retour à une orthopraxie et une loi religieuse rigide

A cela je rajouterai, car le problème actuel, c’est l’Islam, que cette religion a mis un nationalisme arabe en son centre, avec un texte en langue arabe et un prophète aux moeurs arabes du 7ème siècle, et ainsi en fait une religion soumise à une vision arriérée figée sur la Charia. On constate d’ailleurs le retour de la circoncision et de l’interdit alimentaire du porc. L’Islam est selon Zemmour « une édition du judaïsme accommodée au goût des Arabes », sauf qu’ils ne sont pas quelques millions mais plus d’un milliard et cherchent à convertir la Terre entière…

Bref de ce coté je comprend qu’il n’ait pas voulu être trop vindicatif. Son diagnostic, par contre est clair, la survie de la France et de l’Europe passe par une « grande alliance » entre Juifs et catholiques traditionnels, unis contre le double danger de l’universalisme abstrait et de l’islam conquérant.

Pour ma part, je diverge sur un point essentiel : l’idée que la solution passerait par un retour massif au religieux en Occident me paraît illusoire. On ne re-christianisera pas une civilisation devenue profondément sécularisée. Je suis athée et n’est absolument aucune envie de me forcer à croire à des balivernes juste parce que mes ancêtres y croyaient.

L’Europe moderne s’est construite dans l’héritage chrétien, certes, et ça doit rester une évidence et être mis en avant, mais elle a évolué vers une pensée rationnelle, scientifique, et largement athée. Revenir à une foi structurante n’est tout simplement plus possible. La dynamique culturelle est irréversible : l’Occident vit désormais dans un cadre post-religieux, et c’est dans ce cadre — et non dans une tentative de résurrection spirituelle — qu’il faudra trouver la capacité de se défendre, de s’organiser et de définir son identité. Autrement dit : il n’y aura pas de retour aux anciennes formes d’obscurantisme, ni chrétien ni autre. Le défi sera de faire vivre une civilisation athée qui ne renonce pas à elle-même.

En définitive, La messe n’est pas dite n’est pas une somme théorique mais un manifeste. Zemmour y reprend les thèmes qui traversent l’ensemble de son œuvre : identité, religion, transmission, fragilité de l’Europe, menace islamique, faillite des élites et nécessité d’un sursaut civilisationnel.

Le livre réussit, dans un format court, à recomposer une généalogie religieuse de l’Occident tout en affirmant une thèse politique nette et assumée. Un texte qui va à l’essentiel, où l’on retrouve ce qui fait la singularité de Zemmour : une lecture historique cohérente, une vision claire de la civilisation européenne et la conviction qu’il n’est pas trop tard pour en défendre l’héritage.

2023

Théorie de Jésus – Biographie d’une idée

Michel Onfray

Michel Onfray réexamine la figure de Jésus à travers la thèse mythiste, largement ignorée par les théologiens. Il soutient que Jésus n’a pas existé historiquement et qu’il s’agit d’un “Logos” façonné à partir de traditions religieuses antérieures, surtout celles de l’Ancien Testament. Les récits évangéliques — nativité, miracles, paraboles, résurrection — sont analysés comme des constructions symboliques et non des faits. L’auteur critique aussi la formation du judéo-christianisme et les tentatives jugées frauduleuses d’étayer l’existence physique de Jésus par des reliques comme le Suaire de Turin. Il conclut que la force de Jésus tient à sa postérité textuelle et esthétique plutôt qu’à une réalité historique.

Onfray : le christianisme sans Christ

Le projet d’Onfray est d’une autre nature dans son livre : il ne discute pas la matrice chrétienne de l’Europe, il discute du Christ lui-même. Il avance une thèse mythiste assumée : Jésus n’aurait pas existé comme personnage historique, mais comme figure conceptuelle — un « Logos » recomposé à partir :

  • de réécritures de l’Ancien Testament,
  • de mythes païens,
  • de motifs symboliques circulant dans le Proche-Orient antique.

Pour Onfray, les récits évangéliques — nativité, miracles, paraboles, résurrection — ne relèvent pas de l’histoire mais de la littérature allégorique. Il démonte également la tentative de fonder historiquement le judéo-christianisme via des reliques comme le Suaire de Turin, qu’il juge frauduleuses.

Le livre de Michel Onfray est, lui aussi, relativement court — mais paradoxalement assez pénible à lire. Non pas parce que sa thèse serait obscure, mais parce qu’il s’attache à la démontrer en accumulant des pages entières de citations croisées des quatre Évangiles, et de sources plus anciennes tel que l’Ancien Testament. Sa démonstration est simple : Jésus n’aurait pas existé comme figure historique, mais comme construction littéraire et conceptuelle entièrement façonnée pour correspondre aux prophéties de l’Ancien Testament.

Je comprends bien la démarche : Onfray veut montrer, sources en main, comment chaque épisode évangélique (nativité, miracles, résurrection, etc.) répond à un cadre prophétique préexistant. Mais la méthode — copier-coller massif des textes sacrés, citation après citation — finit par écraser l’analyse. Pour un lecteur athée comme moi, convaincu depuis longtemps du caractère mythologique et fabriqué de ces récits, cette longue compilation devient inutile. Je n’ai pas besoin de cinquante exemples tirés des Évangiles pour être persuadé que ces histoires sont des constructions théologiques et non des faits. J’aurais préféré davantage d’interprétation, de synthèse, de perspective intellectuelle, plutôt que cette avalanche de preuves textuelles.

Reste la thèse centrale : Jésus serait un pur concept, un « Logos » recomposé à partir de motifs religieux antérieurs, païens et juifs, sans aucune incarnation historique. C’est là que, pour ma part, Onfray va peut-être un peu loin. Que presque tout dans les Évangiles soit faux, reconstruit, symbolique ou allégorique, cela me paraît évident. Que le nom même de « Jésus » soit probablement une invention, pourquoi pas. Mais affirmer qu’il n’a pas existé du tout, qu’aucun prédicateur ou prophète charismatique n’aurait servi de point de départ au récit, me semble plus discutable. Dans une époque saturée de messianismes concurrents, il n’est pas invraisemblable qu’un personnage réel ait été réinterprété, amplifié, mythologisé.

Onfray démonte efficacement le récit chrétien ; il est moins convaincant lorsqu’il nie toute racine humaine au mythe. Au final, son livre éclaire bien la fabrication symbolique de Jésus, mais il laisse un arrière-goût d’excès méthodologique : trop de textes, pas assez d’analyse, et une thèse mythiste parfois plus affirmée qu’argumentée.

Entre mythe et mémoire : l’Occident au pied du mur

Là où Zemmour voit une réalité civilisationnelle à réassumer, Onfray voit une construction intellectuelle dont il faut accepter la nature mythologique. Certes mais comment conjuguer les deux.

Pour un athée comme moi, ces deux livres posent une question centrale : comment défendre la civilisation occidentale tout en rejetant la croyance religieuse qui en fut l’ossature? Je ne crois ni aux miracles, ni aux récits évangéliques, ni à la transcendance d’un Christ historique — sur ce point, Onfray me paraît largement convaincant. Mais en même temps, force est de constater que l’Europe s’est construite sur deux mille ans de christianisme, sur un imaginaire, un art, une morale, un sens du tragique et du pardon qui ne doivent rien au hasard. On peut être athée, rationnel, sceptique, et malgré tout reconnaître que l’architecture mentale de l’Occident est chrétienne dans son essence. L’enjeu n’est donc pas de revenir à la foi — objectif illusoire — mais de maintenir vivant un héritage culturel, moral et esthétique qui ne dépend plus de la croyance. Autrement dit : défendre une civilisation chrétienne sans être chrétien, assumer un passé religieux tout en vivant dans un présent post-religieux. C’est un équilibre fragile, mais c’est le seul possible pour un Européen moderne qui refuse à la fois l’obscurantisme d’hier et la dissolution d’aujourd’hui.

Au fond, ces deux livres — celui de Zemmour et celui d’Onfray — composent un diptyque involontaire. Zemmour insiste sur l’effondrement de la matrice chrétienne de l’Europe et sur la nécessité de renouer avec son héritage pour se défendre dans un monde redevenu tragique. Onfray, lui, démonte cette même matrice en montrant que son personnage fondateur n’était peut-être qu’un assemblage littéraire, une construction symbolique née du recyclage de textes plus anciens. Paradigmes opposés, mais conclusion identique : l’Occident se défait parce qu’il ne croit plus à ce qui l’a fondé, que ces fondations reposent sur un Christ réel ou sur un mythe devenu civilisation. Zemmour montre ce que nous perdons ; Onfray montre que ce que nous perdons n’était, peut-être, qu’une histoire — mais une histoire assez puissante pour ordonner le monde pendant deux mille ans. L’enjeu, désormais, est de savoir si une civilisation post-chrétienne peut survivre sans le récit qui lui a donné forme.

Zemmour & Onfray : une même inquiétude sur l’avenir de la civilisation occidentale

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