« Si vous comptez sur les ouvriers blancs catholiques pour faire le socialisme en France, vous allez attendre un moment, hein ! Parce que ça n’aura pas lieu. »

C’est par cette formule brutale que Jean-Luc Mélenchon s’est exprimé le 9 avril 2026, lors d’un débat à l’Institut La Boétie sur le thème « Le capitalisme peut-il avoir une fin ? ». La phrase a fait le tour des réseaux, et pour cause : elle est crue, révélatrice, et particulièrement ironique quand on sait qui la prononce et où.

Car nommer son think tank « La Boétie », quand on en est co-président, et leader d’un mouvement comme La France Insoumise, relève d’un certain culot. Étienne de La Boétie, ami de Montaigne, est l’auteur du célèbre Discours de la servitude volontaire, un brûlot radical contre la tyrannie écrit au XVIème siècle. Son propos: pourquoi des millions d’hommes acceptent-ils de se soumettre volontairement à un seul maître, alors qu’il suffirait qu’ils refusent collectivement pour redevenir libres ? Sa formule la plus célèbre reste : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous serez libres. »

Mélenchon et ses proches présentent ce choix comme un clin d’œil à l’« insoumission » (le nom même de leur mouvement) et à l’esprit critique contre le pouvoir. Ils y voient aussi un pied de nez à l’Institut Montaigne, think tank libéral : « Nous serons le phare de la gauche anticapitaliste comme l’Institut Montaigne l’est pour la droite libérale. »

Pourtant, la rhétorique de LFI est on ne peut plus éloignée de l’humanisme libertaire de La Boétie. Et on sait très bien qu’au pouvoir, leurs politiques risqueraient fort de produire l’exact inverse : un État hyper-centralisé, une planification autoritaire et une « servitude volontaire » nouvelle version, cette fois au nom du Peuple et de la « rupture avec le capitalisme ».

Et pire encore : nommer son institut « La Boétie » tout en tenant des discours qui essentialisent les « ouvriers blancs catholiques » comme un obstacle au socialisme, sur une thématique qui rompt avec l’universalisme républicain classique, c’est vraiment l’ironie ultime.

Le parallèle avec le Cercle Proudhon

On peut d’ailleurs faire un parallèle éclairant avec le Cercle Proudhon, petit groupe de réflexion fondé juste avant la Première Guerre mondiale (1911-1914). Il tentait une synthèse entre le syndicalisme révolutionnaire (inspiré de Georges Sorel et d’une lecture très biaisée de Pierre-Joseph Proudhon) et surtout le nationalisme intégral et le monarchisme de l’Action française de Charles Maurras.

Le nom de Proudhon, utilisé cinquante ans après sa mort, constituait un galvaudage intégral de sa pensée. Il servait à donner une caution « socialiste » et « révolutionnaire » à un projet qui, en réalité, visait surtout à convertir des syndicalistes à la monarchie et à injecter du nationalisme intégral maurrassien dans le mouvement ouvrier.

De la même manière, l’Institut La Boétie invoque aujourd’hui l’humanisme libertaire et anti-tyrannique d’Étienne de La Boétie pour habiller un think tank qui forme les cadres d’un mouvement centralisé, étatiste, et qui essentialise les « ouvriers blancs catholiques » comme un obstacle culturel au socialisme.

Dans les deux cas, on instrumentalise un penseur mort pour légitimer une synthèse idéologique bancale : hier entre syndicalisme révolutionnaire et nationalisme monarchiste, aujourd’hui entre rhétorique « insoumise » et une forme de jacobinisme identitaire post-moderne.

Ce que disait vraiment Mélenchon

La phrase de Mélenchon s’inscrivait dans une intervention plus large sur la construction d’un mouvement socialiste/révolutionnaire aujourd’hui. Il expliquait en substance que le profil traditionnel de l’ouvrier français — blanc, issu de la culture catholique, souvent des régions industrielles historiques (Nord, Est…) — ne serait pas le fer de lance du socialisme qu’il appelle de ses vœux.

Son constat est ancien : ces « ouvriers blancs catholiques » (expression qu’il emploie pour désigner la classe ouvrière « de souche » ou culturellement française traditionnelle, les « tout blancs tout moches ») ne votent plus massivement à gauche. Ils se tournent de plus en plus vers le Rassemblement National, ou parfois vers le PS/centre-gauche. Historiquement acquis en partie à la gauche (PCF, PS), ce socle s’est érodé depuis les années 1980-1990 sous l’effet de la désindustrialisation, de la mondialisation et des questions identitaires/immigration.

Pour Mélenchon, le « vrai » sujet révolutionnaire s’est déplacé vers d’autres fractions de la population : quartiers populaires multiculturels, immigrés récents ou descendants d’immigration, précaires des grandes villes, jeunes des banlieues… Ces groupes seraient plus « disponibles » pour un discours radical anti-capitaliste, anti-impérialiste et « décolonial ».

En clair : le socialisme « à l’ancienne », centré sur l’ouvrier métallurgiste blanc et syndiqué, est mort selon lui. Il faut construire sur de nouvelles bases démographiques issues de l’immigration et de la diversité culturelle, plus réceptives à un internationalisme radical et moins attachées aux valeurs nationales/républicaines traditionnelles.

C’est cohérent avec son insistance sur la « Nouvelle France », le vote des quartiers populaires, la critique de l’« islamophobie » comme diversion, et la priorité donnée à la lutte contre le « racisme d’État » plutôt qu’à la question sociale classique.
Il dit clairement dans sa dernière interview: « On a choisi nos cibles car nos soci;etés sont urbaines, et sa forme propulsive est dans sa jeunesse », « Une nouvelle société a émergé, anthropologiquement, nous ne sommes plus les memes Français. J’ai parlé de Nouvelle France, mais à chaque génération on peut parler de Nouvelle France. ».

Du point de vue de Mélenchon, c’est un diagnostic « réaliste » : arrêtez de fantasmer sur le retour des « prolos d’autrefois », le prolétariat a changé de visage, le socialisme doit s’adapter à la France post-migratoire.

Pour beaucoup d’autres, c’est une stigmatisation identitaire explicite : on essentialise le peuple français d’origine non pas sur sa position de classe, mais sur sa race/couleur de peau et sa religion supposée (alors qu’il y a 1% de pratiquants), pour le déclarer politiquement inutile ou réactionnaire. Cela inverse le schéma classique marxiste (la classe avant l’identité) au profit d’une lecture ethnicisée de la société, où les « blancs » (même ouvriers) deviennent un obstacle culturel au progrès.

En résumé, Mélenchon estime que la base électorale et culturelle traditionnelle du socialisme français est perdue pour son projet. Il faut miser sur la recomposition démographique de la France pour espérer « faire le socialisme ». C’est une rupture assumée avec l’ancienne gauche ouvriériste.

Une rupture assumée avec la classe ouvrière traditionnelle

La phrase de Jean-Luc Mélenchon citée en introduction n’est pas un simple dérapage rhétorique. Elle condense en réalité une évolution stratégique profonde, que l’on retrouve — de manière plus feutrée — dans ses interventions théoriques.

Dans le débat de l’Institut La Boétie, Mélenchon développe en effet une idée centrale : la classe ouvrière traditionnelle n’est plus le sujet révolutionnaire pertinent. Il le dit sans ambiguïté lorsqu’il explique que cette classe est devenue minoritaire et que les anciennes grilles de lecture du marxisme ne permettent plus de comprendre la réalité sociale actuelle.

Autrement dit, il ne s’agit pas simplement de constater une évolution électorale, mais bien de tirer les conséquences d’une transformation sociologique profonde : désindustrialisation, fragmentation du salariat, mutation culturelle du pays. Le « prolétaire » d’hier — ouvrier syndiqué, enraciné dans un territoire, porteur d’une culture politique de gauche — a largement disparu ou, plus exactement, s’est transformé au point de ne plus constituer une base mobilisable pour un projet socialiste.

Dès lors, la stratégie change de nature. Mélenchon ne cherche plus à reconquérir cette classe, mais à la contourner. Il s’agit de construire un nouveau bloc politique, fondé sur ce qu’il appelle implicitement le « grand nombre » : quartiers populaires, populations issues de l’immigration, précaires urbains, jeunesse des métropoles. Ce déplacement est cohérent avec son insistance sur la « Nouvelle France » et sur la centralité des enjeux culturels et identitaires dans la mobilisation politique.

C’est précisément ce que sa formule rend explicite, de manière brutale : si l’on attend des « ouvriers blancs catholiques » qu’ils portent le projet socialiste, « ça n’aura pas lieu ». La rupture est nette. Elle marque un abandon de l’universalisme social classique au profit d’une lecture plus fragmentée — et, pour certains, plus ethnicisée — du corps politique.

Cette évolution n’est pas anodine. Elle entre en tension directe avec la tradition marxiste elle-même, qui faisait de la position dans les rapports de production — et non de l’identité culturelle — le critère déterminant de la conscience politique. Elle entre également en contradiction avec l’idéal républicain français, qui repose sur l’idée d’un peuple indivisible, transcendant les appartenances particulières.

En ce sens, la phrase de Mélenchon n’est pas seulement provocatrice : elle est révélatrice d’un basculement. Le socialisme qu’il propose n’est plus celui qui prétend unifier le peuple autour de la question sociale, mais celui qui accepte — voire organise — sa recomposition sur des bases nouvelles, au risque de fracturer davantage une société déjà profondément divisée.

Le socialisme face à la réalité économique et démocratique

Cette vision invite à une réflexion plus large sur le socialisme lui-même. Le socialisme conçoit souvent l’économie comme un gâteau à partager, sans comprendre que ce gateau évolue grâce aux efforts des entrepreneurs et aux progrès techniques.

La déclaration de Mélenchon prend une dimension particulièrement cynique quand on la replace dans la réalité économique française. Si aujourd’hui il existe encore un « gâteau » à partager en France, ce sont bien les Français historiques — et en particulier ces « beaufs blancs ouvriers » si dédaigneusement écartés — qui l’ont construit, génération après génération.

Ce sont eux qui ont bâti l’industrie, les infrastructures, le tissu productif et les services publics pendant des décennies. Ce sont leurs efforts, leur travail dans les usines, les mines, les chantiers et les ateliers, qui ont permis à la France de devenir l’une des grandes économies mondiales. Or, au moment précis où ce gâteau commence à montrer des signes d’essoufflement, une partie de la gauche radicale leur annonce froidement qu’ils ne sont plus les bienvenus dans le projet socialiste, et qu’il faut désormais miser sur d’autres populations pour porter la « rupture ».

Le travail des Français mais aussi les immenses avancées technologiques et la mondialisation ont permis le développement de la France depuis deux cent ans, mais cela a aussi permis des mesures sociales que les partis de gauche préconisent. Ces compensations ne sont pas infinies. Nous avons probablement atteint, et depuis des décennies, un point où les bénéfices du socialisme pour la population sont éclipsés par ses conséquences néfastes — y compris sociétales : inculture, paresse, démotivation.

De même, la démocratie appliquée à des États gigantesques comme les nôtres souffre d’un problème majeur : il n’y a plus aucun lien réel entre les électeurs et les élus, et encore moins entre les électeurs et les administrations que ces élus mettent en place sans véritable approbation populaire. Ces bureaucraties survivent aux gouvernements, perdurent, et ont tout intérêt à se maintenir en place.

La démocratie politique telle qu’imaginée à l’origine n’avait rien à voir avec cette déconnexion. Cela plaide pour des formes de démocratie plus locales, un État central aux prérogatives minimales (régalien, énergie, ressources naturelles, diplomatie), et une décentralisation massive du reste vers des administrations locales, des communautés en démocratie directe, ou même des organisations privées qui s’agenceront de manière optimale par la concurrence.

Le pouvoir centralisé n’a de sens que lorsque les décideurs ont une connaissance approfondie des sujets qu’ils réglementent. Or, connaître les besoins de millions de personnes sur des territoires immenses est impossible. L’efficacité exige que le pouvoir soit réparti. La bureaucratie, quant à elle, crée inévitablement une coque de protection de ses propres intérêts, qui finissent par contredire ceux des administrés. On n’a jamais vu une administration constater elle-même son inefficacité et décider de s’auto-détruire pour le bien commun.

En conclusion

L’Institut La Boétie et la phrase de Mélenchon illustrent un même mécanisme : l’instrumentalisation d’un héritage intellectuel prestigieux pour servir un projet qui, sur le fond, s’en éloigne profondément — qu’il s’agisse de l’humanisme libertaire de La Boétie ou de l’anti-étatisme de Proudhon.

Derrière les grands mots (« insoumission », « rupture », « nouveau peuple »), on retrouve souvent la même tentation : plus d’État, plus de redistribution, plus de contrôle, et une lecture de la société de plus en plus ethnicisée. Face à cela, il est urgent de rappeler que la croissance ne se décrète pas, que le gâteau économique n’est pas fixe, et que la démocratie réelle passe probablement par moins de centralisation et plus de responsabilité locale.

Le socialisme qui essentialise une partie du peuple tout en rêvant d’un État encore plus puissant risque fort de produire, non pas la libération, mais une nouvelle forme de servitude volontaire.

Carte Parti Ouvrier Français 1900
Illustration de la carte d'adhérent du Parti Ouvrier Français de 1900, mise en scène dans un paysage industriel.

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