Je tiens d’abord à préciser que je suis un grand lecteur de Michel Onfray, que j’ai découvert avec le Traité d’athéologie. Je ne me souviens plus par quel biais j’en avais entendu parler, mais je l’ai acheté dès sa sortie en 2005. J’étais alors tout jeune ingénieur, fraîchement arrivé sur le marché du travail. J’avais toujours aimé les discussions politiques, et j’avais déjà des convictions de droite bien affirmées ; j’étais souvent celui qui allait à rebours de mes amis, tous nourris au gauchisme ambiant, que ce soit sur l’immigration ou, déjà, sur l’islam. Les religions m’intéressaient beaucoup à l’époque, mais d’un intérêt d’athée curieux : j’avais commencé à lire le Coran, par fragments bien sûr, car c’est une véritable gageure que de parcourir ce texte illisible d’une traite.

Le livre d’Onfray tombait donc à point nommé, et je l’ai dévoré. Peu après parut le premier tome de sa Contre-histoire de la philosophie, que j’achetai immédiatement. Je n’avais jamais apprécié la philosophie académique du lycée — mon professeur de terminale était une brêle finie — et c’est Onfray qui, pour la première fois, m’a véritablement enseigné la philosophie. J’ai ensuite lu beaucoup de ses innombrables bouquins.

Auteur

Michel Onfray

Michel Onfray est un philosophe, essayiste et professeur français, né en 1959. Il est connu pour ses critiques de la religion et de la morale traditionnelle, ainsi que pour sa promotion de l'hédonisme et de la pensée libre.

43 livres • Français

Je suis entré dans la lecture de ce nouveau livre de Michel Onfray avec un certain a priori. Le titre, Déambulation dans les ruines, laissait imaginer une exploration comparée des sites antiques que l’on peut encore visiter à travers l’Europe : Athènes, Éphèse, Delphes, Rome, Ostie, Velia… Une sorte de voyage philosophique incarné dans les pierres. Et comme Onfray ne rate jamais une occasion, en interview, de commenter l’actualité ou de lire le monde contemporain à travers les prismes de l’histoire et des idées, je m’attendais aussi à un essai qui utiliserait la philosophie antique pour éclairer notre époque – ou du moins pour interroger la civilisation européenne telle qu’elle se présente aujourd’hui.

Or il n’en est rien. Le sous-titre parle d’une « histoire philosophique de l’Occident », mais ce premier tome se révèle être, en réalité, une réutilisation condensée de sa Contre-histoire de la philosophie, volume I : Les Sagesses antiques. La « déambulation dans les ruines » ne sert finalement ni de cadre littéral (les ruines comme paysages) ni de vraie métaphore (les ruines comme vestiges des idées que nous habitons encore). Onfray ne s’empare pas de ce motif pour explorer la manière dont les philosophies se sont effondrées, transmises ou recomposées : il propose plutôt un cours d’histoire de la philosophie antique, souvent très détaillé, parfois verbeux, et abondamment ponctué de citations.

C’est d’autant plus frappant que beaucoup de ces citations sont des fragments, parfois rescapés au hasard d’auteurs secondaires qui les ont mentionné dans leurs propres textes. Onfray insiste d’ailleurs lui-même sur la violence des autodafés chrétiens qui ont laissé l’Antiquité en lambeaux – mais au lieu de faire de cette rupture un enjeu narratif ou herméneutique, il se contente de juxtaposer ces bribes comme autant de témoins indirects.

2024

Déambulation dans les ruines: Une histoire philosophique de l’Occident

Michel Onfray

Premier volume d'un cycle en quatre tomes qui retrace l'histoire de la civilisation occidentale à travers la philosophie. Ce premier opus consacré à l'Antiquité gréco-romaine présente la philosophie comme une "guerre des idées" structurée par des antagonismes radicaux. Onfray s'appuie sur une "dynamique des diades" qui oppose les grandes figures pour en révéler les tensions fondatrices : l'idéalisme de Platon contre le matérialisme de Démocrite, Héraclite contre Parménide, la vertu stoïcienne contre l'hédonisme d'Aristippe, l'ascétisme d'Épicure face à la jouissance de Lucrèce. Le titre évoque les "ruines" au double sens : notre connaissance fragmentaire de l'Antiquité (victime des autodafés chrétiens) et les fondations philosophiques sur lesquelles s'est bâtie notre civilisation. Les trois volumes suivants traiteront du christianisme, de la Renaissance à la Révolution, puis de la modernité nihiliste. Sélectionné au Prix Renaudot Essai, ce livre propose une initiation accessible à la sagesse antique tout en montrant comment ces débats millénaires structurent encore notre pensée contemporaine.

L’idée de départ n’est pourtant pas sans intérêt : structurer la pensée antique en dyades – Héraclite contre Parménide, Platon contre Démocrite, Pythagoriciens contre Cyniques, Stoïcisme contre Cyrenaisme, Épicure contre Lucrèce – pour montrer comment l’Occident s’est construit sur des oppositions irréconciliables. Onfray parle de « guerre des idées », et il y a là un matériau riche pour comprendre ce que nous devons encore à ces débats originels : le corps, le plaisir, le mariage, la nourriture, la souffrance, la lecture, le suicide… Autant de thèmes qu’il décline en une vingtaine de chapitres.

Mais la promesse n’est pas tenue. Le livre se perd parfois dans les détails, notamment dans le chapitre consacré au pythagorisme et aux femmes, où Onfray accumule les citations féminines de tradwifes de l’époque, qu’il semble heureux d’avoir exhumées, mais qui ralentissent le propos sans l’approfondir. C’est une tendance que l’on retrouve dans ses derniers ouvrages : beaucoup de digressions, de redites, et des « concluons » qui semblent marquer sa propre conscience de s’être égaré dans son propos.

J’aurais souhaité moins de compilation, plus d’interprétation. Moins de reprises de ce qu’il a déjà exposé – parfois mieux – dans ses œuvres antérieures, et davantage de mises en perspective : comment ces philosophies antiques ont façonné notre civilisation, et comment elles résonnent encore dans nos manières de penser le monde, la morale, la politique ou la mort.

Car Onfray rappelle pourtant quelque chose d’essentiel : « On mène une vie philosophique selon l’Académie avec Platon, selon le Lycée avec Aristote, selon le Jardin avec Épicure, selon le Portique avec les stoïciens et selon le Cynosarge (…) avec les cyniques. »

On peut résumer ces antagonismes à un grand conflit fondateur: les philosophies de l’idée, qui séparent l’âme du corps et postulent l’au-delà (Platon, Pythagore, Plotin), les philosophies du réel, matérialistes, hédonistes, liées au corps et à sa finitude (Démocrite, Épicure, Aristippe, Lucrèce).

Je me situe volontiers comme lui du côté des seconds – les matérialistes, les épicuriens, les hédonistes au sens noble, c’est-à-dire ceux qui pensent la joie, la liberté et la mesure comme sources de sagesse. Mais il faut reconnaître que la civilisation occidentale s’est structurée, depuis deux millénaires, autour de philosophies idéalistes, celles que le christianisme a ensuite absorbées et prolongées.

Onfray aurait pu faire de cette tension le fil rouge du livre. Au lieu de cela, ce premier volume ressemble trop à une synthèse redondante d’œuvres déjà publiées. Il n’est pas dépourvu d’intérêt – loin de là – mais il manque cette dimension véritablement réflexive ou contemporaine que son titre et son positionnement laissaient espérer. Du coup, je me demande ce qu’il compte élaborer dans les 3 tomes suivants, que je ne manquerait pas de lire.

Et pour finir, une interview intéressante de Onfray par Frédéric Beigbeder:

Lecture de Déambulation dans les ruines de Michel Onfray

Discussion membre

Discussion et réponses

Connectez-vous pour lire la discussion membre et participer à la conversation autour de ce contenu.

Conversation réservée aux membres

La discussion autour de ce contenu est réservée aux membres connectés. Utilisez l'accès par e-mail sans mot de passe pour lire le fil et publier votre réponse.

Se connecter pour participer